Chapitre 12 - Attentats

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« À la mort de Leuthar ! » hurla l’homme en apparaissant dans la salle de commandement du fort Lievinsk.

Les Vestes Grises, inconscients du drame qui s’était joué à la Capitale, y tenaient une simple réunion de routine.

Tout se passa en une seconde. L’intrus leva son concentrateur et le déchargea à pleine puissance dans le dos de Fillip. Le sorcier, alerté par le cri, eut à peine le temps de protéger ses points vitaux avec un charme d’urgence. Il se prit l’attaque de plein fouet. Il pivota vers son agresseur, attrapa d’une main son visage et le fit exploser, avant de s’effondrer.

Les quatre autres personnes présentes restèrent interdites quelques secondes. Il était invraisemblable que l’homme ait obtenu l’accès au Palais du Fortin, invraisemblable qu’il ait su où se trouvait Fillip, invraisemblable qu’il ait pu se transférer précisément dans son dos.

Ce fut la cohue. On aboya des ordres, on repoussa les meubles maculés de sang et on allongea le chef à même le sol. Il avait perdu connaissance.

« Appelez Adélaïde ! » lança quelqu’un.

Et moins de cinq minutes plus tard, la femme était dans la pièce. Elle arrivait directement de Stuttgart, de chez elle, où la famille s’était réunie, en conseil de guerre, à la suite des événements. Elle portait une longue robe, claire, simple, mais d’une qualité irréprochable. Chester, le bras droit de Fillip, une armoire à glace au visage carré, l’attendait sur le pas de la porte. Il avait fait évacuer le Palais du Fortin pour mieux assurer la sécurité du blessé. Elle eut un temps d’arrêt face à la scène sanglante. On avait recouvert le corps de l’agresseur, à la va-vite.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? » demanda-t-elle en rejoignant le blessé.

Elle avait découvert ses trois concentrateurs, médical, majeur et mineur. Elle nettoya d’un bref sortilège le sang sur le sol, dans la zone autour de son patient et commença à l’examiner. Plutôt que de répondre, l’interpelé la questionna avec un accent encore plus incompréhensible que celui de son supérieur :

« Il a dit que Leuthar était mort… C’est vrai ? »

Adélaïde garda le silence, elle avait à peine entendu la question, concentrée sur les soins qu’elle commençait à donner. Elle avait disposé un brancard, sous le corps. C’était grave, il avait perdu beaucoup de sang et plusieurs de ses organes étaient touchés. Elle avait posé à côté d’elle une énorme trousse en cuir brut. Elle en sortit un artefact, une espèce de sablier vide, fait dans une matière qui chatoyait de reflets d’Iris. Elle le lança à l’homme.

« Charge-le-moi ! ordonna-t-elle.

— Réponds-moi ! cria-t-il en haussant la voix. Qu’est-ce qui se passe à la capitale ? ! Merlin ! Leuthar est mort ? !

— Charge-moi ce putain d’accélérateur ! Je n’ai pas assez de magie pour le sauver !

— Réponds à ma question ! » cria-t-il sur un ton de tonnerre.

Il entoura l’objet de ses mains et usa de sa magie pour le charger, mais ne le rendit pas à la femme. Il la toisait avec une expression mauvaise. Ils ne s’appréciaient pas. Elle se résigna à lui répondre :

« Oui. Leuthar est mort.

— Comment est-ce arrivé ?

— Donne-moi l’accélérateur !

— Tss… »

Il finit par lui lancer le sablier qui pulsait d’énergie. Elle l’apposa immédiatement sur son concentrateur médical et put, enfin, démarrer les soins intensifs. Chester l’observa quelques secondes, poings serrés.

« Je vais chercher Etzel, Grimm et Josko, ils étaient là quand c’est arrivé. Tu vas nous dire tout ce que tu sais.

— Sors le corps de là », ordonna-t-elle, penchée sur Fillip.

Elle avait du sang sur les mains, sur sa robe, le visage blême, mais l’expression sûre d’elle. Elle avait une confiance totale en sa capacité à sauver Fillip.

« Je n’ai pas d’ordre à recevoir de toi », claqua-t-il, en sortant.

Adélaïde leva les yeux au ciel, mais resta concentrée sur ce qu’elle faisait. Chester allait ramener les trois hommes et femmes de confiance de Fillip. Aucun des quatre ne l’appréciait, du fait de son appartenance à la caste aristocratique. Ils ne se fiaient pas à elle. Elle ne pouvait pas vraiment leur en vouloir. À cet instant, elle était ici sans l’aval des Cromwells. Elle avait quitté le conseil familial sans rien dire, de peur qu’on lui interdise d’intervenir.

Une dizaine de minutes plus tard, ils étaient, tous les cinq dans la chambre du commandant, Fillip allongé sur son lit. Josko était venu seconder la médecin et ils avaient transporté le blessé, dès que son état avait été suffisamment stabilisé. La femme s’affairait toujours près du chef, tendue, fatiguée. Elle décrocha l’accélérateur, et le donna à son assistant, qui le remplit en grimaçant. Peu de sorciers toléraient la désagréable sensation de leur magie aspirée dans l’objet. Entre temps, entre deux sortilèges complexes pour restaurer le rein et l’estomac de son patient, elle avait expliqué ce qu’elle savait.

Ils avaient provoqué Leuthar chez lui, à cinq. Deux étaient morts. Et Leuthar était tombé, après quinze heures de combat. L’Once faisait partie des survivants.

« La Capitale est sans dessus dessous. Il y a des affrontements entre l’Ordre et l’Armée Fédérale qui éclatent n’importe où. On nous arrête à tour de bras… » souffla la femme en jetant un coup d’œil aux trois autres, assis dans les fauteuils et chaises de la pièce.

Tous avaient le visage grave. C’est Chester qui prit la parole, vibrant de rage :

« Ceux qui fuient ou qui se retournent contre nous n’ont aucun honneur. On traquera et on tuera tous les traîtres…

— La purge qui commence à la Capitale va se répandre dans toute la Fédération… », objecta Adélaïde.

C’était justement ce dont ils parlaient, avec sa famille. De ça et de la pertinence que les enfants Cromwell restent, ou non, membres actifs de l’Ordre.

« L’Ordre ne peut pas tomber juste parce que Leuthar est mort ! répliqua Etzel, très sèchement.

— Personne n’aurait cru qu’il puisse mourir. Mais ils ont exposé son corps à la presse. Dans moins de deux semaines, l’Armée Fédérale sera aux portes de Lievinsk… prédit la médecin, en croisant les bras.

— Nous les abattrons !

— C’est suicidaire !

— On ne te demande pas ton avis, médic’ ! Tu veux fuir ? Je me ferais un plaisir de t’abattre ! » gronda Chester.

Adélaïde ne se laissa pas déstabiliser, bien droite à côté du lit, elle répliqua :

« Pas fuir ! Juste faire profil bas, le temps que les choses se calment ! On sait que l’Ordre, sans Leuthar, ne peut pas remporter une confrontation frontale ! »

Chester marcha sur elle, sa mâchoire crispée accentuait le carré de son visage. Il l’attrapa par son vêtement, la souleva légèrement du sol puis lui envoya son poing dans le ventre et la laissa tomber. À genoux, elle manqua de vomir, cracha et peina à reprendre son souffle, la respiration sifflante.

« Chester ! » protesta Josko en s’accroupissant près d’elle, pour lui porter assistance.

L’autre n’y prêta même pas attention.

« Voilà ta place, médic’ ! On ne te demande pas ton avis. Juste de faire ton boulot. J’ai le commandement jusqu’à ce que Fillip soit sur pied. Moi, tu n’arriveras pas à me manipuler ! »

Etzel souriait à demi, Grimm était, comme à son habitude, totalement impassible, comme détaché de la scène. Adélaïde serra les poings, mais elle garda la tête basse.

« Josko, tu restes la surveiller. On a toutes les infos qu’il nous faut, et du pain sur la planche pour accueillir les fédéraux correctement ! » aboya le colosse en quittant la pièce.

Adélaïde s’y retrouva enfermée, seule avec l’homme qui l’observait, gêné. Elle se releva en s’aidant du lit, penchée sur Fillip.

Il ne lui fallut pas deux minutes pour se décider. Sans un regard pour Josko, elle lui envoya une violente attaque mentale. Il n’était bon ni en attaque ni en défense sur le terrain mentaliste. Il n’eut même pas le temps de se prendre la tête entre les mains avant de s’effondrer au sol en gémissant de douleur.

« Je suis désolée », souffla Adélaïde.

Elle l’était, Josko était le seul à avoir tenté de se rapprocher d’elle et de l’intégrer. Elle fit apparaître un brancard de transport. C’était beaucoup trop tôt, vu son état, pour déplacer Fillip. Mais on l’avait attaqué ici, au fort. Ça n’était possible qu’avec le concours d’un traître.

Elle déchargea tout ce qui restait dans l’accélérateur sur son concentrateur majeur, serra les dents et activa un transfert autonome, de près de mille cinq cents kilomètres, en une fois, jusqu’à la demeure familiale des Cromwells, à Stuttgart.

À destination, elle s’affala sur lui qui se tordit de douleur et râla, sans reprendre conscience. Elle se redressa en tremblant. Elle était arrivée dans sa chambre et elle tituba, épuisée, jusqu’à la porte qu’elle ouvrit :

« Giles ! » appela-t-elle d’une voix plus faible que ce qu’elle aurait cru.

Elle n’avait pas les ressources pour un tel transfert.

« Mademoi… »

Le majordome perdit une seconde son flegme inébranlable en la découvrant.

« … Merlin ! Qu’est-ce qui vous est arrivé ? »

Il la soutint alors qu’elle chancelait. Il aperçut le corps de Fillip et déduisit que le sang qu’elle avait sur elle était le sien.

« Il y a eu un attentat, à Lievinsk. Contre lui, juste », formula la femme, avec difficulté.

Le majordome avait, sans hésiter, posé sa main sur le concentrateur majeur de sa protégée. Il lui diffusait sa propre magie, par ce biais. Une pratique proscrite, intrusive et socialement assez réprouvée. Peu de sorciers la maîtrisaient. Il la garda contre lui jusqu’à ce qu’elle cesse de trembler. La fille poursuivait à voix basse, sans se soucier de ce qu’il faisait :

« Il y a un traître. Je ne pouvais pas le laisser là-bas…

— Voilà qui va ravir monsieur et madame vos parents… » commenta le majordome, à mi-voix.

*

La colline n’était pas très haute, mais Fillip peinait à la gravir. Il soufflait et le simple mouvement de ses bronches gonflées le faisait souffrir. Il avait repris conscience la veille, dans le lit d’Adélaïde. La jeune femme avait passé une journée entière à le soigner. Le transfert forcé avait aggravé ses blessures à la limite de l’irrémédiable. Elle l’avait sauvé deux fois en deux jours et lui, il la remerciait en s’éclipsant à la première occasion.

Leuthar était mort. Il n’y avait pas cru. Malgré les mnémotiques, malgré les journaux, malgré la parole d’Adélaïde et de sa famille. Leuthar était mort. En s’épuisant dans cette montée qu’il avait sous-estimée, il se répétait l’information. Sans arrêt. Leuthar était mort. Son chef, son maître à penser, celui qui depuis des années avait guidé sa vie, offert une quête à son existence s’avérait, à la toute fin, n’être qu’un mortel de plus. L’Iskaarien aurait été incapable de démêler les sentiments que provoquait cette information. Il n’arrivait pas à l’intégrer.

Il s’immobilisa au milieu de la pente pour souffler. Une nuit sans lune tendait ses draps sur le paysage. Il ne distinguait plus rien de la campagne qu’il avait parcourue plus tôt dans l’après-midi. Dans son état, impossible de se transférer, il avait dû marcher depuis la Capitale jusque là. Il se remit en route. Le lieu de rendez-vous n’était plus très loin.

L’ombre d’un village en ruine ne tarda pas à s’étirer devant lui. Des endroits comme ça, il y en avait des milliers sur tout le territoire fédéral. Du hameau à la ville moyenne, la grande majorité des petits centres urbains construits par les humains avaient été abandonnés aux éléments. Il se fraya un chemin à travers le tapis de ronce qui parait les murs écroulés d’une église. À mains nues, il dégagea un passage sous-terrain. Mieux valait peiner à une tâche physique que d’user de sa magie : Adélaïde avait insisté pour qu’il garde le lit au moins trois jours. Il l’avait quitté en quelques heures, loin, très loin d’être remis de ses lésions. Seuls ses pouvoirs lui permettaient de tenir debout. Qu’il les use a autre chose et il s’effondrerait.

Il s’enfonça sous terre et gagna une petite crypte. Il dut se résoudre à se servir de son concentrateur pour y faire de la lumière. Ce simple sortilège lui fit serrer les dents. Il s’adossa contre les vieilles pierres et attendit. Il n’avait rien dit à Adé. Elle aurait insisté pour l’accompagner. Non… elle n’aurait pas insisté, elle serait venue avec lui, point, songea-t-il avec un pauvre sourire. Ça ne leur ressemblait pas. Se protéger mutuellement. Il y avait des chances qu’il y reste, cette nuit. Pas la peine qu’elle se flingue avec lui. La raison aurait voulu qu’il prenne un peu de temps pour réfléchir à la situation de façon plus posée… mais il fallait agir au plus vite. Pour l’Ordre. Pour Leuthar.

« Fillip ? articula une voix féminine avec l’intonation aiguë de la surprise. Merlin, tu es vivant ! »

L’interpelé n’était pas certain du temps qui venait de s’écouler. Il s’était tenu adossé au mur un long moment. Son charme lumineux s’était éteint et, à vrai dire, il n’était pas sûr d’être resté conscient. C’est la lueur produite par le concentrateur de la sorcière qui l’avait tiré de sa torpeur. Il se redressa, bien droit, carra les épaules et adressa un bref signe de tête à Athéa. Elle était, comme lui, l’un des quatre lieutenants de Leuthar. Ils disposaient de protocoles d’urgences, de lieux de rendez-vous dissimulés du réseau fédéral. Seuls les hommes et femmes de confiance de Leuthar pouvaient y entrer et tous étaient prévenus à la moindre intrusion. À sa connaissance, c’était la première fois que le procédé était utilisé.

« Tu as été déclaré mort, insista la femme en faisant un geste pour apporter de la clarté à la crypte.

— Pour l’instant, cela m’arrange », répondit Fillip d’une voix rauque.

Il avait beau se faire violence pour donner l’illusion de se maîtriser, son interlocutrice n’était pas dupe. Il était mal en point, mais elle le laissa donner le change. Ils se dévisagèrent quelques secondes dans un silence tendu. Leuthar mort, ils étaient tous les deux en danger. Pouvaient-ils se faire confiance ?

« Il est vraiment mort ? articula finalement l’homme, avec de la rocaille à la place des cordes vocales.

— Oui. »

Athéa passa la main sur son visage grave et avala sa salive. D’un geste de concentrateur, elle fit apparaître une table sommaire, deux chaises et de quoi se restaurer. Des fruits, un pichet de café, du pain et un saucisson… la vue de ces simples aliments serra le ventre du sorcier. La femme l’invita à s’installer et ils prirent place l’un en face de l’autre. Elle leur servit deux tasses, mais Fillip ne fit pas mine d’y toucher.

« L’Once, et d’autres sorciers », précisa-t-elle après une longue gorgée.

À nouveau, elle se passa la main sur le visage.

« Les fédés s’en donnent à cœur joie. Ils arrêtent tout ce qui ressemble, de près où de loin, à une Veste Grise. C’est la guerre civile du côté de la Franche-Loire. Mais ça ne tourne pas en notre faveur…

— Gil ?

— Morte dans l’affrontement. Heruil a été assassiné comme toi. Enfin… » Elle esquissa un pâle sourire « Presque comme toi…

— Et toi ?

— Ma doublure est morte, répondit la femme, sans émotion.

— L’Ordre est infiltré », conclut Fillip.

Cela tira une grimace douce-amère à son interlocutrice qui secoua sa tête d’un dépit lasse.

« On le savait, mais je ne l’imaginais pas à ce point », poursuivit le sorcier qui se décida, enfin, à se restaurer.

Dans son état, si Athéa avait voulu le tuer, elle ne se serait pas donnée la peine de l’empoisonner. Il attrapa le pain qu’il rompit avant de demander :

« Qu’est ce qu’il en est de Lievinsk ?

— Tes hommes tiennent la position. Ils te croient mort. Ils attendent l’Armée Fédérale et veulent en découdre. À l’est, ils ont la population avec eux… » résuma Athéa, sans le regarder directement.

Fillip ne dissimula pas son sourire de satisfaction. De bons gars. Chester veillait sur la maison. Il entreprit de formuler ses pensées à haute voix, entre deux gorgées de café :

« Il faut commencer par régler le problème des infiltrés. Faire le ménage. Personne ne doit savoir que je suis en vie tant qu’on n’a pas mis la main sur celui de Lievinsk. Je peux compter sur toi ? demanda-t-il pour conclure, avec un rapide regard vers Athéa.

— Non, Fillip, il ne faudra plus compter sur moi », répondit Athéa d’une voix claire.

Elle avait fini par accrocher ses yeux aux siens. C’était une femme d’âge mûr, grisonnante. Ses cinq décennies d’existences lui donnaient un aplomb remarquable. Fillip se tendit et pinça les lèvres de dédain. Il connaissait ce ton. Elle ne négociait pas avec lui. Elle lui énonçait une décision. Et lorsqu’elle reprit la parole, ce ne fut pas pour se justifier, mais pour lui fournir une explication :

« J’ai deux fils, un mari et, Merlin en soit remercié, mes deux parents encore de ce monde. Je ne peux pas risquer leur vie. Je vais m’exiler, avec eux. Tu n’as pas besoin de savoir où.

— Pourquoi tu t’es pointée, alors ? demanda-t-il d’une voix glaciale.

— Je vous pensais tous morts. Il fallait que je sache. »

Fillip garda le silence une minute durant avant de hocher la tête. Il était inutile de discuter. Il n’avait, de toute façon, pas les moyens de la forcer à rester fidèle à l’Ordre.

Moins d’un quart d’heure plus tard, Athéa avait disparu. La réunion de crise s’était soldée par une pauvre poignée de main. Elle lui avait souhaité bon courage. Fillip, amer, descendait d’un pas vif le chemin qu’il avait eu tant de peine à gravir. Bon courage… Il prit une longue inspiration, mais l’air froid le fit tousser. Il serra les poings d’impuissance et adressa un cri rageur au silence de la nuit.

« Tu parles de l’Ordre au présent, moi je ne l’évoquerai plus qu’au passé », avait-elle conclu au moment de partir.

Un sourire d’hypocrite et ce "Je t’envie. Bon courage." qui lui restait au travers de la gorge. C’était à pleurer de lâcheté.

Il s’épuisa à marcher sur un rythme effréné jusqu’à ce que la fatigue de son organisme convalescent le rattrape. Il se laissa lourdement tomber contre un arbre, à l’orée d’un petit bois. Il n’avait pas fait la moitié du chemin du retour. Il fallait qu’il atteigne Stuttgart avant l’aube, à tout prix. En plein jour, il courrait le risque d’être reconnu, lui, le dernier lieutenant de Leuthar. Le seul lieutenant de Leuthar… Il ferma les yeux. Le dernier dirigeant de l’Ordre. Tout reposait sur lui. Épuisé, il décida de s’accorder une pause. Le temps de reprendre son souffle.

Très vite, quelque chose l’alerta. Son instinct, peut-être. Quelque chose de primitif. La peur du prédateur. Il rouvrit brutalement les yeux. La créature était en face de lui. Son absence de présence à elle seule pouvait justifier le malaise du sorcier. En un bond, Fillip fut sur ses jambes. Concentrateur chargé. Armé. Déchargé. Il eut à peine conscience du sortilège qu’il lança. Les réflexes agissaient d’eux-mêmes et c’est eux, encore, qui lui permirent d’éviter le premier coup. À la lumière de sa propre magie, il aperçut distinctement les canines de son agresseur, juste avant de se prendre son poing au creux du ventre. Le choc le propulsa contre le tronc derrière lui et chassa l’air de ses poumons. Le goût du sang qui remonta dans sa bouche. Sa vision troublée du sol bien trop proche. Il n’eut pas l’occasion de sentir l’impact de son corps contre la terre.

*

« Je m’attendais à vous trouver sur vos gardes, Fillip Tomislav… Mais je n’avais pas escompté vous affronter… fit une voix monocorde proche du sorcier. Enfin, s’il est possible d’appeler cela un affrontement… »

Fillip ouvrit les yeux dans un sursaut et chercha à s’écarter. Son dos se heurta au rembourrage ferme du fauteuil dans lequel il était installé. Décontenancé, il leva son bras, arma son concentrateur et visa le vampire confortablement assis en face de lui.

« Athéa De Salla Longuesses… reprit la créature dans la plus totale indifférence. Votre collaboratrice m’a indiqué que vous auriez probablement besoin de mon entremise. Ou vous a vendu… Cela dépend du point de vue.

— Ce n’est plus ma collaboratrice, grogna l’homme entre ses dents

— C’est en effet ce que j’ai cru comprendre », répondit le vampire.

Il fit glisser son regard sur le concentrateur qui le menaçait toujours.

« Vous m’avez pris de cours. En attaquant et en vous effondrant de la sorte au premier coup. J’avais estimé plus, venant de l’un des dirigeants de l’Ordre. Baissez votre arme, à moins que vous souhaitiez ardemment renouveler l’expérience de cette nuit…

— Cette nuit ? » répéta Fillip.

Il reposa doucement la main sur l’accoudoir.

« Vous avez dormi.

— Où sommes-nous ?

— Dans mon établissement. Au centre de Stuttgart », répondit le vampire.

Il avait une voix remarquablement monocorde et basse. D’apparence humaine, le Vampire de Stuttgart ne différait pas de ceux de son espèce. Il n’exprimait rien, il n’émettait aucune présence. Pourtant, lorsqu’on parvenait à se focaliser sur lui, il n’était pas dénué de prestance.

Le visage anguleux, canines invisibles sous ses lèvres closes en un trait régulier qui fermait son expression, il était assis bien droit, les deux mains croisées devant lui. Aussi expressive qu’un marbre, la créature millénaire restait parfaitement immobile. Si elle n’avait parlé, Fillip aurait pu douter de sa nature.

Mordret Boirbe, informateur des Halles Basses de Stuttgart, tenait plus du monument que de l’être organique. Le sorcier sentait son malaise grandir sous son regard froid. Le vampire disposait de l’éternité et ne semblait pas pressé de voir la conversation s’engager.

« Pourquoi m’avez-vous épargné ? demanda-t-il après un long silence.

— J’essaie, autant que faire ce peu, de limiter au strict nécessaire le nombre de vies que je prends. »

Fillip haussa un sourcil dubitatif et jeta un coup d’œil autour de lui. Leurs fauteuils s’agençaient avec un troisième à côté d’une petite table basse, devant une cheminée éteinte. La pièce était spacieuse. Le vampire y avait disposé un bureau, plusieurs bibliothèques et un vestiaire, en plus de l’espace salon, délimité par un grand tapis aux motifs orientaux. Le mobilier était vieux, mais pas vétuste. Il datait d’une autre époque et avait été parfaitement préservé. L’ensemble s’arrangeait avec un certain sens de l’accueil et du confort. Pourtant, l’absence de fenêtres, de porte ou d’une quelconque ouverture rendait l’atmosphère oppressante.

« Vous savoir en vie, reprit Mordret à mi-voix, est une information de premier choix.

— Qu’avez vous promis à Athéa en échange ? questionna le sorcier entre ses dents serrées.

— La tranquillité. »

Le vampire découvrit le bas de ses canines dans un simulacre de sourire et observa le regard de son interlocuteur glisser vers la pointe de ses dents. Il reprit, d’une voix égale :

« Quel ridicule s’eût été. Vous, ayant survécu à votre assassinat, arrivé par un concours de circonstances mystérieuses à la Capitale… Et mort de ma main par erreur. L’information aurait perdue moitié de sa valeur. »

Fillip écarquilla les yeux et avala sa salive. Il peinait à reprendre la situation en main. Il se redressa et tenta de mettre de l’ordre dans ses idées.

« Cette information ne doit pas sortir d’ici, articula-t-il enfin, après un long moment.

— Mon silence s’achète, jeune homme », répondit le vampire.

Il inclina la tête sur le côté, très légèrement, et détailla le sorcier avec attention.

« L’acheter vous offrirait une sécurité certaine, mais pas indispensable. L’Ordre est mort avec Leuthar. Madame De Salla Longuesses a eu le bon ton de s’exiler. Allez profitez de votre vie en dehors de la Fédération, c’est la meilleure option qu’il vous reste.

— L’Ordre n’est pas mort avec Leuthar, articula Fillip d’une voix sourde. Je n’ai pas l’intention de fuir. »

Il avait serré les poings. Le vampire se fendit d’un sourire cruel et répondit :

« Sans Leuthar, qui reste-t-il ? Vous ? Allons… soyez sérieux, vous n’avez pas l’envergure.

— Je suis blessé, j’ai besoin de quelques jours pour…

— Peu importe votre forme physique, coupa la créature. Jamais vous n’atteindrez le niveau de Leuthar.

— Je n’ai pas besoin de l’atteindre. Juste de dépasser celui des autres », rétorqua Fillip entre ses dents.

Le vampire, à nouveau, l’observa quelques secondes. Son expression prédatrice se mua progressivement en un fin sourire intéressé. Il se pencha légèrement vers l’homme pour répondre :

« Donner le change ne suffira pas. Il vous reste de l’intégrité, Fillip Tomislav. Vous êtes droit. C’est une tare incompatible avec l’exercice du pouvoir au sein de votre organisation. Plus encore lorsqu’elle agonise.

— Vous ne savez rien de moi.

— Je ferais un piètre informateur si c’était le cas. Leuthar était un visionnaire et vous avez dédié votre vie pour partager sa vision. Une vision d’Ordre. Vous n’êtes pas un homme de haine… Malheureusement pour vous, le seul chemin pour sauver votre Ordre en est pavé, conclut le vampire en découvrant doucement sa dentition, comme s’il se délectait de la situation du sorcier.

— Mes états d’âme à venir ne concernent que moi, répondit Fillip avec un haussement d’épaules. J’ai un marché à vous proposer.

— Je vous écoute, répondit le vampire qui reprit son air impassible.

— Vous ne vendrez pas l’information de ma survie, commença le sorcier en se penchant légèrement vers la bête, je n’achèterai pas votre silence. J’ai bien mieux à vous proposer. Il y a un traître infiltré à Lievinsk. Je ne peux pas me montrer tant qu’il n’a pas été identifié. Vous êtes informateur, identifiez-le. Votre prix sera le mien. »

Mordret fit luire ses canines d’un sourire appréciateur.

« Voilà qui commence à m’intéresser. »

*

Treize jours s’étaient écoulés depuis la mort de Leuthar, et Amalia s’était portée volontaire pour l’attaque lancée sur Lievinsk. Dans la tente de commandement, installée à l’ouest de la ville fortifiée, elle parlait technique d’attaque avec Serge. Par où allaient-ils attaquer le fort ? Ils étaient tombés d’accord sur le fait que quelques fous y seraient encore, mais les repérages de la veille indiquaient une poche de résistance impressionnante. Ils avaient fait venir des renforts.

Ils avaient presque fini de travailler sur les modalités de l’assaut quand une bombe explosa. Ils échangèrent un regard avant de sortir au pas de course. L’explosion provenait des abords du fortin. Quelques secondes plus tard, deux soldats étaient rapatriés par transfert automatique. Le premier s’effondra en attrapant ce qu’il restait de sa jambe. Le moignon était verdâtre. Un sortilège de mine bien connu. Mais on lui rendrait sans doute son membre, si c’était fait rapidement.

Les médics’ se précipitèrent sur lui et il fut pris en charge pendant que les deux plus hauts gradés du camp se tournaient vers son acolyte.

« Vous étiez en mission de repérage sur l’est du fort, c’est bien ça ? demanda Serge.

— Oui, mon commandant !

— Viens par ici. »

Ils l’entraînèrent sous la tente dont ils venaient de sortir. L’espace de commandement était sommaire si ce n’est austère. Serge, comme Amalia, préférait être efficace en mission plutôt que de perdre leur temps à démontrer son garde. Il y avait quatre chaises, en toile et en fer. Une petite table basse où traînaient différentes lettres et missives, sur des divers supports. Et le grand plan de travail où était encore étalée la carte. Un webster attendait dans un coin qu’on lui donne un ordre.

« Qu’est-ce qu’il s’est passé ? » demanda l’homme au soldat, en lui faisant signe de s’asseoir.

Il ne servait à rien qu’il reste au garde à vous. Cette souplesse au protocole, c’était l’une des choses pour lesquelles Serge était apprécié de ses troupes.

« Le Fort était grand ouvert sur la porte est/nord-est. Après plusieurs contrôles de présence, nous sommes entrés. Le Fortin est vide, commandant. Désert. Mais ils l’ont miné.

— Il n’y avait ni garde, ni civil, ni prisonniers ? s’étonna Amalia, tendue, car c’était mauvais pour eux.

— Les prisonniers… »

Il détourna le regard, avec quelque chose qui tenait du dégoût. Il régnait dans le Fort une odeur insupportable. Une odeur de corps brûlé. C’était une odeur qui s’ancrait profondément dans la mémoire et dans les narines. Il n’était pas près de l’oublier.

« Ils ont été brûlés. Comme le général Perparim. »

Un silence suivit ces déclarations. Ils avaient espéré pouvoir négocier les prisonniers contre la retraite de l’Ordre. Amalia était là pour négocier. Elle se releva dans un mouvement de rage et poussa un cri de dépit.

« Pas de trace de Fillip ? continua Serge

— Non, le fort était vraiment vide de ce que l’on a pu voir et tester. »

Il lista la longue série des sortilèges utilisés dans cette situation. Que l’on ne les fasse pas tomber dans un guet-apens. Serge le félicita. Il allait se rendre à l’infirmerie pour féliciter son compagnon. Pour la suite, il aviserait seul. Car la fédérale qui l’accompagnait un peu plus tôt avait déjà disparu. Sans négociation, elle n’avait plus sa place sur le front. Et il y avait beaucoup d’autres choses à faire au cœur même du gouvernement.

*

Les résistants n’étaient pas très loin, dans les hauteurs, dissimulés par des sortilèges de camouflage. Fillip était à leur tête, à découvert, ou presque, sur un promontoire rocheux.

Il avait derrière lui environ mille hommes et femmes qu’il avait fallu convaincre de battre en retraite. C’était plus que ce qu’il n’avait jamais commandé, car ces derniers jours avaient vu arriver de nombreux enchanteurs. Ils fuyaient la purge massive opérée dans tout le pays.

Le chef observait le camp fédéral, en contrebas. L’armée avait voulu frapper fort, comme prévu. L’explosion de la première mine s’était répercutée sur les parois montagneuses de la vallée. Ils l’avaient tous entendue, presque comme s’ils y étaient.

À la vue du campement ennemi, multitude de tentes dressées sous le froid soleil d’automne, il n’y avait plus personne pour contester le bien-fondé de la retraite. Les fédéraux leur étaient cinq fois supérieurs en nombre.

Ils ne les auraient pas forcément massacrés. La présence d’Elfric signifiait qu’ils avaient l’intention de négocier leur capitulation. Mais après combien de perte ? Et à quel prix ? Les mines, l’exécution des prisonniers… voilà le message que leur criaient les survivants de l’Ordre. La suggestion ne venait pas de Fillip, mais il avait été habile en manœuvres pour l’obtenir.

Cinq jours plus tôt, il était revenu de la Capitale, avec Adélaïde. Guéri, en apparence. Il lui aurait fallu du temps avant de retrouver la forme, et du temps, il en manquait.

Chester, avant son retour, se préparait à l’affrontement. C’était ce qui avait fait de Lievinsk la destination de l’exode des sorciers de l’Ordre traqués dans tout le pays. Ici, on résistait encore, ici, on allait se battre pour ce que Leuthar avait construit. Pour cette cause que la mort du leader faisait leur.

Le colosse était un homme brut, obtus et violent, mais c’était la loyauté même. Il lui avait instantanément rendu le commandement. Il manqua de rouvrir ses blessures tant son étreinte virile était facteur de sa force. Il avait fallu le prendre à part et lui expliquer. La fuite, le traître que le Vampire de Stuttgart avait mis deux jours à identifier, les risques pris par Adélaïde pour mettre Fillip hors de danger.

Josko avait agi de façon discrète, il passait par plusieurs intermédiaires pour faire parvenir ses informations à l’armée. Le temps de décider ce qu’ils feraient de lui viendrait plus tard. La mentaliste avait pour simple mission de le surveiller sans qu’il se doute d’être débusqué. Ce pourrait être un avantage non négligeable, par la suite.

Fillip avait donc récupéré sa souveraineté sur des hommes et femmes qui, pour près du tiers, ne le connaissaient pas, et l’avaient rejoint pour en découdre. Dès le premier soir, il avait convié celles et ceux qui souhaitaient discuter de la suite à donner à l’Ordre. Plus de la moitié des engagés s’étaient joints au débat qui avait duré jusqu’au matin. Le chef de l’Est avait écouté les opinions, parlé avec tous ceux qui l’interpellaient. Il s’était placé comme médiateur entre les deux camps qui, très vite, s’étaient formés : se battre ou battre en retraite.

Personne ne voulait mourir en vain. L’idée de partir en laissant un message fort était sortie, parmi d’autres. Il était entendu qu’il ne prendrait sa décision qu’à la dernière minute. Il avait cette aisance à l’oral, cette prestance, cette confiance en lui qui lui permit de faire crier la foule, à l’unisson, alors que l’aube pointait, "Pour l’Ordre, pour Leuthar !"" Adélaïde en avait eu la gorge nouée et des frissons. Dans quoi s’était-elle embarquée ?

Dans la nuit qui précéda l’arrivée des fédéraux, Fillip ordonna la retraite.

« Que ceux qui souhaitent combattre restent, mais je les bannis de l’Ordre. Car aucun sorcier de l’Ordre ne ferait couler son propre sang à des fins aussi vaines ! » avait-il aboyé à l’assemblée.

Au petit groupe qui, par défi, était resté au fortin il avait demandé de le suivre. L’Ordre minait la zone. Il fallait qu’ils sachent où ne pas mettre les pieds.

« Voilà notre message, leur avait-il dit d’une voix forte. Nous ne capitulons pas. Nous ne nous rendons pas. »

Il avait ouvert à la volée la porte de la prison. Ils y entretenaient une quinzaine d’otages. Il les avait tués, un par un. Brûlé de ce sortilège horrible dont il faisait sa spécialité. Il était revenu vers les visages livides des dissidents et avait jeté à leur pied un corps défiguré par le feu, et avait conclu, insensible à l’odeur, comme il l’avait été à leurs supplications :

« Nous ne faisons pas de concession »

Tous, sans exception, étaient repartis avec lui.

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Claire KAPL

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Utilise ta lueur.
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Regarde les cieux,
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Expire,
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Si tu as envie,
Tu peux la décider,
Seul toi peut briller.
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Tu te les mets seul,
Prend conscience de cet écueil.
Alors regarde au fond,
Pour être au diapason,
De qui tu es vraiment,
Âme et conscience d'un avenir bienveillant.

C.D
13/07/19











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E.T.

Mariée...
Inscrite sur un site pour passer le temps... je me retrouve en train de tchatter avec des inconnus en anglais et en italien.
Je me prends au jeu... et discute plus particulièrement en anglais avec un jeune mec...
Ben voilà... j'ai voulu jouer et j'ai gagné...
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