Chapitre 10 - Niémen

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Fillip était posté en haut d’un promontoire, vestige de ce qui avait été une digue, avant les Cataclysmes. Autrefois, les humains avaient tenté d’assécher le pays du Niémen par une sur-construction de retenues toutes plus ridiculement hautes les unes que les autres. Comme s’il était possible de lutter contre la montée des eaux.

La catastrophe humanitaire, lorsque le premier barrage avait cédé, presque trois cents ans plus tôt, avait été sans précédent pour le vieux continent. Les eaux avaient emporté les buttes et la force des flots avait noyé une région entière. La population, les villes, les cultures, tout avait été rayé de la carte.

Par la suite, quand la glace avait figé les terres et mers du nord, l’eau avait reflué vers la côte. La zone découverte était un étrange mélange de petites montagnes austères, anciennes digues augmentées d’une couche d’une centaine d’années de limon glacé, et de marécages parsemés d’une végétation très chiche.

L’ensemble offrait un paysage désolé, que Fillip embrassait du regard. Au loin, il distinguait le scintillement brut des Grandes Glaces. Les fous qui vivaient encore ici disaient qu’au zénith du jour, l’horizon pouvait trancher un oeil fermé. La réverbération du soleil sur le blanc du gigantesque glacier qui recouvrait tout le territoire au-delà du soixante-cinquième parallèle était d’une étonnante agressivité.

En contrebas de son point d’observation, le sorcier apercevait la raison de sa présence dans cette contrée dévastée. La super mine s’enfonçait dans le sol et laissait une balafre noire dans la plaine. Des installations humaines, un agglomérat de baraquements sommaires et plusieurs hangars avaient été construits à la va-vite à proximité de l’immense secteur d’exploitation. Le camp de travail de Kaunas.

La plaie sombre s’étendait sur plus de deux kilomètres de large. Contrairement à ce que son nom suggérait, il s’agissait plus d’une carrière à ciel ouvert que d’une mine. Elle ne plongeait pas à plus de quatre mètres sous terre et de ces trous profonds émergeaient les structures d’acier d’antiques moteurs atmosphériques. Les humains, en accord avec la Fédération, avaient remit en route l’activité pétrolifère. Puisque l’endroit était sinistré, on avait considéré son exploitation suffisamment peu nuisible pour être initiée.

Suffisamment peu nuisible. Fillip souffla de dédain dans l’air glacé. Sur des kilomètres alentour, le sol suintait de l’huile noire que faisaient remonter les manipulations des exploitants. L’eau viciée qui servait à fracturer les couches de schiste était rejetée dans un lac en aval. En quelques années à peine, les humains avaient anéanti tous les efforts de la faune et la flore locale pour se réapproprier la région.

Et pour quel résultat ? Les hommes et les femmes qui vivaient dans ce camp menaient une existence rude, misérable et sans aucun espoir d’amélioration. C’était des natifs du coin, pour la majorité, des gens qui avaient, génération après génération, refusé d’abandonner « leurs » terres.

Une forte population de mécamages avait également trouvé refuge dans ce ghetto. Déportés par la Fédération, ils avaient été enrôlés dans un projet de rapprochement des activités humaines et sorcières. Que la Fédération puisse se montrer complice d’une telle misère rendait Fillip amer et le confortait dans ses idéaux. Il fallait l’Ordre pour mettre fin à ce genre de dérives.

Ils étaient là pour mettre un terme à cet innommable gâchis. Quatre sorciers se tenaient autour de lui, tous séparés de quelques mètres les uns des autres, tous immobiles. Leuthar était parmi eux, en avant. Il contemplait, comme eux, l’installation qui ne serait bientôt plus qu’un souvenir.

Fillip observa un instant le dos de son leader. L’enchanteur le plus puissant de son temps portait un simple blue-jean et un tee-shirt quand lui-même gardait soigneusement refermés les pans de sa veste. Cela n’avait rien d’étonnant. On disait qu’en une journée, cet homme générait assez de magie pour chauffer tout Stuttgart une semaine durant.

« À moins huit, je t’avoue que je me gèle quand même… » commenta Leuthar en lui assénant un petit claque sur l’épaule.

Fillip sursauta et s’inclina légèrement. Il ne l’avait pas vu se déplacer jusqu’à lui. Trop rapide. Il sourit à demi. On disait aussi qu’il était capable d’entendre les pensées de tout être doué de conscience, à cinq kilomètres à la ronde. Leuthar rit, un rire franc et mélodieux, lorsqu’il perçut ces phrases informulées. Il frappa dans ses mains pour les réchauffer et se vêtit d’une veste similaire à celles de ces lieutenants. Une Veste Grise.

« Je veux que vous observiez, ordonna le leader. Arrêtez les fuyards, et observez. Puis rapportez vos souvenirs à vos factions. »

Les quatre hommes et femmes de confiance qu’il avait amenés avec lui n’étaient là que pour servir de témoin à son futur exploit. C’était un honneur qu’il leur faisait. Un honneur qui rendait Fillip léger. C’était la récompense pour le travail qu’il faisait en pays d’Iska?r.

Que Leuthar l’invite à assister à cette opération, qu’il s’adresse à lui aussi familièrement, qu’il rit et lui tape sur l’épaule… c’était autant de signes qui signifiaient aux trois autres sous-chefs de l’Ordre présents qu’il était devenu le bras droit du leader suprême. Il rayonnait de fierté, à sa manière. Discrètement. Du coin de la lèvre imperceptiblement relevée d’un sourire incontrôlé.

« Personne ne doit s’échapper de la zone. Seule notre version des faits doit parvenir jusqu’à Stuttgart », prévint Leuthar.

Il se détacha du groupe et descendit de quelques mètres puis se retourna vers eux avec un large sourire.

« À part ça… Profitez du paysage ! »

Fillip sourit à son tour. Il détailla ses compagnons. Tous étaient détendus. Les deux femmes avaient les mains dans les poches, l’autre homme s’étira et s’assit au sol avec un petit grognement. Ils regardèrent leur chef dégringoler leur point d’observation en se cassant la figure.

« Il doit s’être mis au défi de ne pas utiliser de magie pour descendre… », soupira Athéa, la plus âgée du groupe.

Son ton avait quelque chose d’amusé, de presque attendri.

« S’il en a décidé ainsi alors c’est que c’est la solution la plus appropriée, répliqua l’autre homme avec sècheresse.

— Sers-toi de tes yeux, pas de ton fanatisme, Heruil, répliqua-t-elle avec un geste du menton pour désigner la silhouette en contrebas. Il s’amuse.

— Leuthar ne s’amuse pas, se borna à répondre l’autre.

— Ah. Il devient sérieux », commenta l’autre fille.

Elle était jeune. Plus jeune que Fillip. Sèche comme un bâton de bois, on la prenait pour un homme jusqu’à ce qu’elle ouvre la bouche pour s’exprimer d’un timbre clair, indéniablement féminin. Du fait, elle ouvrait peu la bouche.

Leuthar d’un coup, ne fut plus au sol, mais dans les airs. En apparence, rien ne se passa. Il s’arrêta en vol stationnaire à un kilomètre environ de sa cible.

« Ça commence. Athéa, au sud, Heruil, au nord, Gil, à l’est », ordonna Fillip d’une voix grave.

Heruil et Athéa parurent surpris, mais ils hochèrent la tête et disparurent. La fille, Gil, resta les bras croisés à le détailler, la mine réprobatrice.

« Il nous a demandé de témoigner. Il aura quatre points de vue différents, énonça-t-elle à mi-voix. Et on couvrira mieux la zone en étant séparés. C’est censé. Mais ne va pas croire que ça te donne le droit de m’ordonner quoi que ce soit. »

Fillip haussa les épaules, sans répondre. Il ne la vit même pas partir. Il avait les yeux fixés sur Leuthar. Le sorcier n’avait toujours pas bougé pourtant il put sentir, distinctement, les ramifications sombres de la magie qu’il était en train de mettre en œuvre. Des vagues invisibles se propagèrent en cercle aux abords de l’impact de son sortilège. Elles firent trembler l’air autour de lui et se fissurer la colline qui lui servait de point d’observation.

Un silence glacé succéda au bourdonnement assourdissant qui avait empli l’atmosphère. Puis ce fut l’explosion. Le puits de forage principal prit feu et incendia la terre autour de lui. Les flammes se répandirent comme une trainée de poudre sur la zone huileuse. Le puits secondaire explosa, mais la fumée qu’ils déversaient tous les deux dans le ciel semblait s’évaporer à une dizaine de mètres du sol.

Très vite, le paysage ne fut plus qu’un brasier dont les langues incandescentes coururent jusqu’au lac. Le mélange d’huile et bitume embrasa l’eau. L’enfer n’était qu’à un kilomètre à peine de lui, mais Fillip n’en percevait aucune chaleur, aucun bruit, hormis les deux premières détonations qui lui étaient parvenues assourdies. De là où il était, il ne pouvait distinguer les gestes que faisait Leuthar, mais le mage dut activer quelque charme, car la scène s’accéléra brutalement. Le feu qui aurait dû brûler des jours entiers vu sa quantité de combustible s’éteignit en quelques minutes.

Fillip vit alors le limon fumant se soulever, s’ouvrir, se retourner comme on laboure un champ pour le cultiver. Et de fait, quelques minutes plus tard, le temps se précipita à nouveau. La plaine se couvrit d’herbes et de marais. Le lac se tinta d’un superbe vert d’algues, les cours d’eau reprirent leur course entre des bosquets d’arbres apparus par magie. La zone désolée avait fait éclore un véritable bijou naturel.

Le sorcier plissa les yeux, pris d’un frisson. Il détacha son regard de cet hypnotisant spectacle pour le porter sur la silhouette de Leuthar. Cet homme avait tous pouvoirs. Il modelait son époque comme il modelait cette terre. Il la rendait plus belle.

*

Naola arriva dans le salon du manoir et se dirigea vers la cheminée contre laquelle elle s’appuya en tremblant. C’était le milieu de la nuit. Elle n’avait pas vu le temps passer. Elle était détrempée, transie de froid et épuisée. La vue du feu fit remonter les images du mnémotique qu’elle avait visionné, plus tôt dans la soirée, et elle s’en détourna vivement. Elle se cacha le visage des deux mains pour retenir ses larmes. Il n’y avait plus de pluie battante pour les noyer.

Honkey apparut dans la pièce et déposa, avec un petit tintement de tasse sur le bois, un chocolat chaud, fumant, agrémenté de deux longs biscuits. Ceux que Naola préférait. Il hésita, puis s’approcha de la sorcière.

« Un chocolat chaud, Mademoiselle. »

Il ne s’adressait jamais à ses maîtres quand il leur servait un encas. Comme tous les websters, il était invisible à ceux qui n’y prêtaient pas attention. Sa façon de cacher ses mecartifices rendait cela encore plus simple. Qu’il lui parle, qu’il précise ce qu’il avait servi, c’était inhabituel.

Naola le gratifia d’un regard reconnaissant. Elle sortit un mouchoir détrempé de sa poche et tenta de se redonner un peu de contenance. Elle détailla le serviteur sans bouger, sans répondre. Il devait être au courant, lui aussi. Les websters avaient leurs voies de communication. Il était forcément au courant. Elle sentit sa gorge se serrer et elle se fit violence pour ne pas fondre à nouveau en larmes. Sans un mot, elle prit place dans son fauteuil.

« Prends quelque chose avec moi, articula-t-elle lorsque sa gorge nouée le lui permit.

— Je devrais aller chercher maître Muspell », proposa Honkey, poliment.

Il s’installa pourtant en face d’elle, comme elle le lui avait demandé.

Elle ne trouva rien à lui dire et perdit son regard dans les volutes laiteuses de sa boisson. Elle en prit une longue gorgée avant de replonger dans un mutisme pesant.

« Tu… tu connaissais quelqu’un, là-bas ? » demanda-t-elle, à mi-voix.

Le webster resta silencieux quelques secondes avant de répondre, presque malgré lui.

« Je n’ai pas d’autres amis que mes Maîtres. J’ai connu un webster libre qui était là bas. »

Il gardait les yeux baissés et restait neutre, doux, calme, pour apaiser la sorcière. Il connaissait quelqu’un, oui, mais cela ne devait pas porter atteinte à Mademoiselle Dagda. Se montrer émotif aurait été un manque de tact et d’élégance qu’il ne s’autorisait pas. Mal à l’aise, il se permit de questionner à nouveau

« Dois-je aller chercher maître Muspell, Mademoiselle ?

— Je suis vraiment désolée pour toi », souffla la jeune femme.

Sa tasse dans une main, elle passa sa manche sur le visage, pour sécher les larmes qui avaient roulé sur ses joues. Elle prenait bien soin de ne pas regarder le webster.

« Leuthar paiera, un jour, pour tout ça… » ajouta-t-elle les dents serrées.

Honkey déglutit sans réussir à répondre immédiatement. Il observa ses ongles soigneusement limés avant de reprendre la parole, hésitant  :

« Je suis persuadé que ce pour quoi vous vous battez tous les jours portera ses fruits, Mademoiselle. Je… Je devrai aller chercher Monsieur. Je ne veux pas que vous vous sentiez mal pour moi, s’il vous plaît, Mademoiselle. Ma place n’est pas ici… Je ne voulais pas vous rendre triste avec mes propres histoires… »

Naola releva la tête vers le webster. Jamais encore elle ne l’avait entendu aligner autant de mots à la suite. Il n’avait jamais formulé de requête aussi personnelle en sa présence. Elle prit soudain conscience du malaise qu’elle provoquait chez lui, de l’effort qu’il avait dû produire pour énoncer ce simple « s’il vous plaît ». Elle se racla la gorge, gênée à son tour.

« Bien sûr. Excuse-moi. Va chercher Mattéo, s’il te plaît.

— Je vais le chercher. »

Honkey se leva sans chercher à croiser son regard. Un léger sourire et un air de soulagement passèrent sur son visage et il ajouta un simple "merci" avant de disparaître.

Moins d’une minute plus tard, Mattéo entrait dans la pièce. Plus jeune, Naola avait travaillé au Mordret’s Pub pour financer ses études. Elle gardait de très bons contacts avec le patron éponyme et y passait encore plusieurs soirées par mois.

Quand c’était le cas, Mattéo ne l’attendait pas pour se coucher. Il portait une robe de chambre noire, élégante, taillée pour lui et nouée autour de ses hanches par un ruban de soie rouge. Naola le voyait peu avec sa sortie de lit. Il était toujours levé avant elle.

« Nao ! » souffla-t-il en s’approchant d’elle.

Il prit sa main et la releva pour la serrer contre lui. Elle se laissa faire tout en luttant à nouveau contre l’envie de pleurer. À défaut de sanglots, elle parvint à se limiter à de simples larmes silencieuses.

« J’ai passé une sale nuit », articula-t-elle sans grande utilité, car Mattéo devait s’en douter.

Mais il fallait bien amorcer la conversation. Elle le repoussa doucement et lui désigna le fauteuil en face du sien. Elle devait lui raconter.

Le jeune homme tourna la tête vers Honkey et lui fit signe de lui apporter du café. Il ne se recoucherait plus maintenant qu’il était levé. Le webster acquiesça et disparut.

« Des problèmes au bar ?

— Si on veut, oui. Le bruit court d’une attaque menée par l’Ordre, au nord-est. Vers Niémen. »

"Le bruit court", c’était une façon détournée de parler de l’activité principale pratiquée par le patron du pub. Le Vampire de Stuttgart versait dans le trafic d’informations et Naola était devenue, au fil du temps, l’un de ses agents. Informatrice dans le quartier des Halles Basses, le nid à crapule de la Capitale, et employée fédérale. Une double casquette très utile dont Mattéo n’ignorait rien.

Honkey apporta un café chaud et Mattéo le remercia d’un signe de tête.

« Les attaques de l’Ordre ne sont pas rares… »

En revanche, la voir dans cet état l’était.

« Quel genre d’attaque ?

— À Niémen, il y avait une colonie d’humains et de mécamages qui travaillaient sur l’alimentation des mecartifices par voie énergétique, commença Naola. Le labo était situé à côté de deux puits de forage. L’idée, c’était d’avoir une source à proximité de la zone d’expérimentation. »

Elle était obligée de remettre les choses en contexte. Mattéo, comme la majorité des sorciers de la Fédération, ne devait rien connaitre du sort des humains et des mécamages en frontière du territoire. On savait, vaguement, qu’ils étaient plus ou moins persécutés et marginalisés, mais aucun média traditionnel ne relayait jamais ce genre d’informations.

« Ce site était entretenu par la Fédération, dans le cadre du programme de réinsertion des mécas dans la société humaine… Tant qu’ils ne peuvent pas se passer de notre magie pour réarmer leurs artefacts et leurs prothèses ils ne peuvent pas vivre avec leur race d’origine… D’où les recherches… Bref. »

Elle prit une légère inspiration et dévisagea Mattéo. Si Mordret l’avait forcée à visualiser ce mnémotique jusqu’au bout, c’était dans l’unique but de la voir délivrer cette information à l’un des élèves de l’Once. Qu’elle puisse connaitre des gens morts sur place ne lui avait même pas effleuré l’esprit.

« Leuthar a fait disparaître la zone. »

Le sorcier ne répondit pas immédiatement. Il vida la moitié de son café avant de poser son regard sur sa compagne. Il ne comprenait pas pourquoi cela la retournait autant. C’était triste, c’était ce contre quoi ils se battaient, Xâvier, l’Once et lui-même, mais ça n’était pas rare.

« Leuthar mène souvent ce genre d’action. Ce n’est pas nouveau qu’il fasse exterminer tout un village.

— Tu ne comprends pas, répondit la jeune femme à mi-voix. Il n’a pas fait exterminer la population. Il a lui-même fait disparaître la zone. »

Mattéo l’observa deux secondes de plus. Leuthar se donnait rarement la peine d’agir seul. L’époque où il le faisait encore remontait à leur enfance. Les raids menés contre les humains avaient fait fuir leur population entière au-delà des frontières de la Fédération.

« Il a voulu faire une démonstration de force. Je suis désolé, Nao, c’est injuste et tu sais comme ça me révolte, mais ce n’est pas nouveau…

— D’habitude, je ne connais pas certaines des victimes », répliqua Naola avec colère.

Elle serra les poings et s’obligea à baisser d’un ton avant de reprendre :

« Il n’a pas juste tué la population. Il a tout brûlé. Il les a tous brûlés. Puis il a transformé la zone en prairie. Il a tué deux mille trois cent soixante et onze personnes, il les a cramés et avec leur compost il a fait pousser un magnifique jardin là où avant il y avait des marais. Aucun journal n’en parlera. C’est comme si rien de tout ça n’avait jamais existé. L’Ordre fait circuler un mnémotique pour être bien certain que le message passe auprès des fédéraux. »

Mattéo avait le visage fermé. Le regard noir, il reposa sa tasse. Il n’avait pas fini son café, il avait simplement peur de la casser.

« C’est un peu plus que faire disparaître une zone… murmura-t-il, deux mille trois cent soixante et onze personnes… »

Leuthar avait déjà fait plus, en termes de vies d’humains. Mais les mécamages, quoi qu’en dise l’Ordre, faisaient partie de la Fédération. L’Armée Fédérale veillait forcément à ce qu’il se passait là-bas. Leuthar venait d’exterminer une population protégée par la Fédération.

« Le camp était protégé ? Il a abattu les défenses ? C’est une première, je crois… »

Il eut un frisson d’horreur. C’était ce que Leuthar cherchait. Terrifier ceux qui en entendraient parler. Ça n’était pas nouveau. C’était ainsi qu’il avait, année après année, fait plier le gouvernement fédéral. Aujourd’hui, il n’y avait plus personne, ou presque, pour s’opposer à lui.

« Il a forcé le transfert de tous les sorciers présents… Ils étaient une petite cinquantaine, devant le centre de commandement, ce matin », répondit la jeune femme à mi-voix.

Elle déglutit et se passa la main sur le visage.

« Tout seul, insista-t-elle. Tout ça, tout seul. Ce type est un monstre. »

Elle ne parlait pas uniquement de l’absence de moralité de ses actes. La quantité de magie dont il disposait était à peine concevable pour la jeune femme. Mattéo serra les dents et les poings avant d’ajouter, enfin :

« Tu connaissais du monde là bas ? Beaucoup ?

— Une dizaine de mécas et un couple de websters émancipés, répondit-elle avec un pincement de lèvres. Pas vraiment des amis… enfin, ils trainaient aux Halles et au Pub, avant d’être déportés… Des gens bien… Ils ne méritaient pas ça. »

Mattéo jeta un coup d’œil au coin qu’occupait Honkey un peu plus tôt. Il s’était éclipsé.

« Je suis désolé. »

Il resta silencieux plusieurs secondes avant de demander

« Tu as le mnémotique ? Ton vampire te l’a montré pour que je le montre à Maître Alix, n’est-ce pas ?

— Il me l’a montré pour que ton maître sache où se le procurer de première main », sourit pauvrement la jeune femme.

Elle se leva, puisque le message était passé. Elle avait besoin de dormir quelques heures. Et d’enfiler des vêtements secs.

« Tu ne vas pas te recoucher, je suppose ?

— Je ne vais pas dormir. Mais je peux me coucher. »

Il se releva à son tour, sans terminer sa tasse. Pas la peine de réagir sur l’information de première main. L’Once ne se montrerait pas au Vampire de Stuttgart.

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