Chapitre 5 - Réveil au manoir

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Le brouillard. Pas le phénomène météorologique, l’état poisseux de semi-conscience dans lequel articuler ne serait-ce qu’une pensée est, au mieux, douloureux… Naola errait, perdue dans ses propres refuges. En elle, c’était plus sûr, moins éprouvant. Et puis elle n’avait pas la force, pas l’envie. Les derniers évènements étaient flous, diffus. Si elle tentait d’en attraper un fil, il glissait, insaisissable. Parfois, cela la projetait dans un cauchemar, elle avait mal, elle avait peur, encore et encore. Se cacher dans le brouillard valait mieux. Puis, sans raison, la bulle se brisa.

Elle s’éveilla et ce ne fut pas ce qu’on pouvait appeler un réveil en douceur. Elle eut une grande inspiration, presque un cri. Ses poumons se gonflèrent d’un coup, secs, rèches, brûlants. Remplir un sac en papier dans sa poitrine aurait eu le même effet. Pire encore que de reprendre sa respiration après avoir passé beaucoup trop de temps la tête sous l’eau. Elle se redressa d’un seul mouvement et se retrouva assise sur un lit, tremblante. La dernière chose dont elle se souvenait, c’était sa chute, le sortilège qui s’étendait, la peur d’être rattrapée.

« Nao… C’est moi. Mattéo. Tu es chez moi » murmura Mattéo, très doux.

Installé dans un fauteuil, il avait posé son livre sans bruit lorsqu’elle avait commencé à s’agiter. Ça n’était pas la première fois, durant les trois jours passés, qu’il avait cru à son réveil, mais elle semblait enfin émerger. Il se releva lentement, très discret. Elle ne connaissait pas l’endroit et il ne voulait pas qu’elle panique.

Elle s’était pris la tête entre les mains, les dents serrées. Il la vit sursauter au son de sa voix. Elle mit quelques secondes à l’identifier. Sans faire le lien. Les pensées n’ont pas d’ordre, pas dans cette situation. Elle repoussa vivement les couvertures. Des draps propres. Un lit. Elle baissa le regard sur son ventre, remonta son tee-shirt. Plus rien sur sa peau. Plus de maléfice. En fait, elle n’avait plus mal. Elle se laissa tomber en arrière, s’enfonça dans le matelas, un bras sur ses yeux, paupières closes à se les fendre, à la limite d’en pleurer. Sauvée…

« Chez toi ? souffla-t-elle à mi-voix, interrogative.

— Chez moi, oui. Pas dans ma chambre. Tu dors depuis plusieurs jours déjà. »

Il s’était rapproché, à geste mesuré. Ne pas la brusquer. Il ne savait pas comment elle pouvait réagir, il ignorait ce que les Vestes Grises lui avaient fait subir. Elle devait être traumatisée, mais il préférait ne pas imaginer à quel point.

« Comment te sens-tu ? » demanda-t-il, à mi-voix, toujours très doux.

Il se passa quelques secondes avant qu’elle lui réponde. Elle respirait de grandes goulées d’air, pour se calmer. Elle fit glisser son poignet sur son front, le temps d’effacer les larmes qui avaient perlé au coin de ses yeux. L’homme ne fit pas de commentaire et détourna le regard pour qu’elle ne soit pas gênée. Elle s’appuya sur son coude pour se redresser, mais elle sentit ses os ployer sous son poids. Elle perçut nettement l’endroit où son bras avait été fêlé, celui où la cassure avait été nette. Elle retomba avec un petit grognement.

« Plusieurs jours ? demanda-t-elle, pour finir, avec une tentative de sourire.

— Oui. Tu m’as fait peur… »

Elle n’aurait pas de dommage physique, mais elle mettrait du temps à se rétablir. Toute sa magie serait tournée vers les soins à apporter à ses os. Mais à terme, elle n’aurait aucune séquelle des blessures que lui avait infligées l’Ordre. Il glissa sa main vers la sienne et la prit, avec tendresse.

« Ouais. Moi aussi, fit-elle, en resserrant ses doigts autour des siens. T’as reçu mon appel à l’aide ?

— J’ai reçu Tourab. Puis ton appel à l’aide. On est venu à trois. Xâvier, notre Maître et moi. »

Naola, au bout d’un moment, assura sa prise sur sa main et il l’aida à se redresser, avec beaucoup de précautions. Elle avait du mal à le regarder en face. Il percevait son malaise diffus autour d’eux, collant comme de la poisse. Elle le lâcha pour croiser les bras, puis les décroisa, presque aussitôt, sans savoir quoi faire de ses membres, sans savoir quoi faire d’elle même. Elle glissa ses doigts dans ses cheveux. Elle les sentit sales. Elle se sentit sale. Elle grimaça.

« Donc je suis enfin chez toi ? Je suis toujours cantonnée à une pièce ? »

Cela faisait un peu plus d’un an qu’ils s’étaient mis en couple et la seule pièce qu’il lui ait jamais donné la rare occasion de voir était sa chambre. Ils y accèdaient par un réseau de transfert qui n’était accessible qu’à Mattéo, tard le soir, et ils repartaient tous les deux au matin pour petit-déjeuner à la Capitale. Elle avait toujours interprété sa réticence à l’accueillir dans le reste de la demeure comme un manque de confiance, une distance qu’il leur imposait, car après tout, tous les deux, ils n’avaient jamais su où ils allaient.

En tout, ils se connaissaient depuis trois ans. Leur relation était houleuse, leurs disputes violentes, mais leur attirance certaine. Ils se comprenaient trop bien, ils se ressemblaient et savaient trouver leurs cordes sensibles. Ni l’un ni l’autre n’hésitait à s’en servir pour avoir le dernier mot et frapper où cela faisait mal.

« Non, cette fois, tu devrais pouvoir te balader dans le manoir et le parc. Tu peux rester au manoir tout le temps dont tu as besoin pour te remettre. J’en ai discuté avec Xâvier, il est d’accord. Si tu t’en sens capable, tout à l’heure, je te ferai visiter. »

Il prit conscience qu’à la gêne de sa compagne s’ajoutait la tension de sa propre inquiétude, alors qu’en règle générale, il maîtrisait ce que ses semblables percevaient de lui. Que s’était-il passé ? Qu’est-ce qu’ils lui avaient fait ? Ils avaient trouvé des traces de sérum et de sortilèges. Il était clair qu’elle avait pris une belle raclée, comme l’avait subtilement fait remarquer Xâvier. Mais pourquoi l’avaient-ils enlevée ? Et comment s’était-elle enfuie ? Finalement, il se releva et lui proposa son autre main :

« Tu veux essayer de te lever ?

— Oui. Et si je tiens debout toute seule, me laver… »

Elle posa les pieds au sol et s’appuya sur lui pour se redresser. Des jours à dormir et un squelette dans un état incertain, elle serra les dents, trembla quelques secondes… puis, dans un mécanisme inconscient, sa magie vint naturellement compenser la faiblesse de ses membres. Elle se tint droite, avec un beau sourire.

« Qui m’a soigné ? » demanda-t-elle, en lâchant son bras.

Elle aborda, sans trop de problèmes, l’étape suivante. Faire un pas, puis un autre. Elle s’écarta de lui et poussa un petit soupir soulagé, satisfait. Il ne chercha pas à la retenir.

« Xâvier et moi nous sommes occupés du maléfice de sang. Le sortilège sur ta hanche. Puis un médecin est passé t’apporter quelques soins, même s’il doit l’avoir oublié à l’heure qu’il est. On ne voulait pas prendre le risque qu’il parle… »

Ses yeux gris étaient fixés sur elle, mais, si elle s’en rendit compte, elle n’en montra rien. Trop concentrée sur ses quelques pas dans la pièce. Des pas libres, des pas effectués sous aucune menace. Elle s’attelait à ne savourer que cette sensation, pour ne pas penser au reste, pour ne pas prêter attention à la façon dont il la regardait, interrogatif et inquiet. Pour l’instant, lui aussi était trop heureux de la voir se lever et marcher pour la presser de parler. Certains sorciers en Vestes Grises étaient cruels, violents. Parfois, ils abusaient des femmes, ça s’était déjà constaté, même si ces actes étaient contestés jusqu’au cœur de leur Ordre. Il chassa ces idées de sa tête.

« Tu as une salle de bain attenante à ta chambre, ajouta-t-il en désignant une porte de la pièce, avant de faire un signe de tête vers l’autre côté. Là-bas, c’est un bureau personnel. Nous avons un webster qui sera très content de pouvoir te servir de la même façon qu’il nous sert.

— Un webster à domicile… Eh bhé… »

Dans une institution, ça n’était pas rare, des websters pour gérer toutes les taches d’entretiens et de domesticité, mais chez un particulier, c’était réservé à une certaine élite. Elle l’observa quelques secondes, sans vraiment être surprise, puis elle lui sourit, timide :

« Merci, de m’accueillir ici. Je… Pour l’instant, je ne me sens pas de retourner chez moi. »

C’était là qu’ils étaient venus l’enlever. Elle se secoua pour chasser son malaise et se dirigea vers la salle de bain. Elle se contenta d’un "Je fais vite", le laissa en plan, ferma à clef derrière elle car elle ne voulait pas qu’il la rejoigne et ne fit pas vite. Elle n’en sortit que trois quarts d’heures plus tard. Elle revint s’asseoir sur le rebord du lit, les cheveux encore humides.

« Merci. Pour les vêtements… »

Il avait pensé à lui en faire préparer. Ça n’était pas ses affaires, mais c’était à sa taille, propre, confortable, d’excellente qualité. Elle enchaîna immédiatement car elle n’avait pas envie qu’il lui pose de question :

« Tu me fais visiter chez toi alors ?

— Maintenant ? »

Il hocha la tête et contacta son Maître pour prévenir qu’il faisait visiter à Naola. Durant sa convalescence, l’Once passerait de toute façon beaucoup moins de temps dans les lieux, par précaution.

« Bien. Allons-y. » Quand il disait le manoir, elle s’était toujours imaginé une maison. Elle savait qu’il y vivait avec Xâvier, elle avait compris depuis peu que son maître y séjournait parfois. Mais quel maître ? Pour apprendre quoi ? Il restait vague sur le sujet.

Dans tous les cas, elle s’attendait pas à découvrir une telle demeure. Salon, salle à manger, cuisine, hall d’entrée et bibliothèque au rez-de-chaussée et plusieurs étages de chambres. De ce qu’elle en saisissait, ils avaient tous une suite équivalente à celle qu’il lui avait attribuée. Et ils avaient encore de la place pour accueillir du monde. Ce qui n’arrivait jamais ou presque. Même Naola n’était n’était venue qu’une ou deux fois en un an.

Mattéo ménagea son effet en terminant par la bibliothèque… et quelle bibliothèque ! C’était la plus grande des salles du domaine, constituée d’étagères massives, incrustées dans les murs, décorés par de belles bordures en bois ciselées, si hautes que certains titres n’étaient accessibles qu’en empruntant une échelle. Plusieurs autres meubles indépendants créaient des rayonnages et une série de vitrines mettaient en valeur des ouvrages qu’un simple regard suffisait à identifier comme rares.

La table de travail, centrale, pouvait accueillir une dizaine de personnes. Xâvier y était installé quand ils entrèrent, le nez dans un paragraphe dont il s’extirpa en leur adressant un sourire. Naola n’y répondit pas tout de suite. Elle fit quelques pas dans la pièce, impressionnée. Elle tourna sur elle même. Elle prit son temps. La quantité de livres était remarquable. Elle marcha vers les rayonnages. Ses yeux glissaient sur les couvertures et s’attardèrent sur certains titres qu’elle reconnaissait.

Au bout de quelques minutes d’exploration feutrée, elle se retourna vers les deux résidents. Elle leur sourit, le premier sourire sincère qu’elle tirait de son expression fatiguée :

« Belle collection. Vous adoreriez le Mordret’s Pub. »

Les amateurs de livres ne couraient pas les rues. Depuis que les cadres mnémotiques s’étaient généralisés comme support de connaissance, on vivait une époque où le savoir était plus instantané, où il demandait moins d’effort qu’une lecture fastidieuse. Alors collectionner des ouvrages parfois rédigés dans une langue inconnue, voir manuscrits… Ça n’était pas commun comme passion. Surtout pour des jeunes gens de leur âge.

Elle, elle avait appris à aimer cela au pub. Elle y avait travaillé comme serveuse un long moment. Le patron, Mordret, un vampire, venait d’un autre temps et avait, de fait, des occupations d’un autre temps. Ce qui lui valait d’avoir constitué le plus bel éventail de livres de la Capitale, après la Bibliothèque Fédérale.

« Un bar de vampires ? Aucune chance… »

Le borgne s’était levé de la table. D’un geste, il envoya les ouvrages se ranger. Cela faisait partie des très nombreux sorts programmés dans la bibliothèque. C’était un endroit pratique et sécurisé. Le minimum pour pallier au temps que l’on pouvait perdre dans un livre, même si aucun des deux amis ne l’aurait présenté ainsi. Mattéo eut un sourire amusé en réponse à la jeune femme

« Je suppose qu’un jour j’irai là-bas. »

Un jour. Il n’était pas pressé. Il s’avança vers Naola et lui prit la main. Leur malaise, durant la visite, s’était fait discret, mais il leur retomba dessus avec la question implicite qu’il lui posait. Il fallait qu’elle parle de ce qu’elle avait vécu.

Elle se dégagea avec douceur et croisa les bras en détournant le regard. Il ne chercha pas à la retenir, mais il pinça les lèvres, très brièvement. Elle observa le blond à la dérobée. Elle ne l’avait pas côtoyé souvent et il lui était apparu comme un peu bête et pas très fin. Mais ça avait l’air d’être un gars sympa. Dans tous les cas, il l’accueillait chez lui, autant que Mattéo le faisait.

« Merci, de m’accueillir ici, Xâvier. Est-ce que… est-ce que ça serait trop vous demander, un thé ? J’ai vu le salon… vos fauteuils ont l’air confortables.

— Honkey ? Tu nous préparerais du thé ? »

Le webster s’était fait discret, dans un coin, mais cela faisait déjà plusieurs minutes qu’il était arrivé. Il s’inclina à l’attention de Naola et répondit de sa voix grave

« Il est déjà servi, Monsieur.

— Parfait. Merci. Naola, je te présente Honkey. Tu peux lui faire entièrement confiance.

— Je suis enchanté de vous rencontrer Mademoiselle. Je serai à votre service autant qu’à celui de mes maîtres tout le temps que durera votre séjour ici. J’espère que l’absence de visibilité de mes mécaniques ne vous dérange pas trop. »

La femme l’avait détaillé avec curiosité, sans réussir à mettre le doigt sur ce qui la gênait. D’habitude, les websters étaient identifiables au premier coup d’œil du fait des artefacts incrustés dans leur chair. Certains avaient parfois tout un bras remplacé par une prothèse magique, bardée d’outils, pour accomplir les tâches qui leur incombaient. Honkey, lui, n’affichait rien, ce qui était en effet dérangeant, car ainsi il était difficile de se rendre compte de sa race. Naola entrouvrit la bouche, surprise.

« Je m’y ferai. Ça n’est pas un problème. »

Dire le contraire aurait été déplacé.

Ils suivirent tous le webster jusque dans le salon. Il était sans aucune comparaison possible le plus petit de la troupe, plus que Naola. Ses cheveux étaient plus foncés que ceux de Xâvier et plus raides. Mais cela restait blond. Il servit les trois sorciers et disparut comme il était apparu. Sans bruit et sans se faire remarquer. Les deux garçons s’étaient installés dans leurs fauteuils respectifs et leur invitée avait pris le siège de leur Maître. Si Alix n’était pas là, ce n’était pas grave d’occuper sa place.

La jeune femme se pencha, attrapa sa tasse entre ses mains puis but une gorgée. Elle fronça les sourcils, concentrée sur la couleur ambrée du liquide. C’était un bon thé, le préféré de Mattéo. Elle resta silencieuse un moment, sans les regarder. Sans lever les yeux vers eux, elle demanda :

« Je suppose que vous voulez savoir ce qui s’est passé…

— Cela nous aiderait à comprendre, oui », répondit le brun.

Elle hocha la tête puis souffla doucement.

« Ils se sont pointés chez moi. Le gars avait un habit de PMF, c’est pour ça que je l’ai laissé entrer. Au départ, il semblait être seul. Il a commencé à me poser des questions, sur moi, sur mon boulot. Je l’ai envoyé balader. Les uniformes m’impressionnent pas. J’ai voulu le mettre dehors. Mais il était pas seul. Je me suis laissée surprendre, bêtement. »

Elle reposa sa tasse et se passa les mains sur les avant-bras. Elle remonta ses jambes sous elle, bras croisés.

« Je me suis réveillée chez moi. Ils avaient tout barricadé. Enfin… Ils… À ce moment-là, y’avait que deux gars… William Gamp, le gars en uniforme, et Fillip… Le chef, j’imagine. Iska?rien. Il m’a interrogé. »

Elle avait la gorge sèche, toussa puis reprit :

« J’ai compris qu’ils voulaient des infos sur Tourab. Sur les Djiins. J’ai tenu bon. Je crois… Je crois qu’ils m’ont sous-estimée. Fillip a dit qu’il repasserait. Dès que j’ai été seule avec l’autre, je lui ai sauté dessus. J’ai récupéré son concentrateur et je l’ai envoyé dans les choux. »

Elle eut un rire cassant et se passa la main sur le front.

« J’aurais dû… Tss… j’aurais dû m’armer un peu mieux. Ou juste activer un transfert… On fait des trucs cons dans ces cas-là… Je suis sortie de chez moi, j’ai couru… Il faisait nuit et il n’y avait personne dans la rue mais… avec l’Ordre à ma poursuite, ça n’aurait pas changé grand chose… J’ai libéré Tourab… Et je me suis pris un sort, dans le dos. »

Et elle aurait dû le contacter, ne put s’empêcher de penser Mattéo, mais il conserva une expression très neutre, un masque qu’il portait souvent. Tous les deux l’observaient et Xâvier n’était pas beaucoup plus démonstratif. La tasse à la main. Dans une attitude attentive très similaire. À l’exception près que le borgne n’avait pas ses deux yeux sur elle, bien sûr. Elle poursuivit après avoir dégluti. Elle eut un long soupir, détendit ses jambes puis secoua la tête.

« Ils m’ont emmenée ailleurs. Je ne sais pas trop où. Assez vite, Gamp m’a… s’est acharné sur moi… »

À nouveau, ce petit rire sec, tendu. Elle resta silencieuse quelques secondes.

« Il a pris son temps. Je… je ne suis pas sure qu’il m’ait laissé un os intact. » Elle frissonna et replia ses doigts, serra sa main contre elle, inconsciemment. Il les lui avait cassés, c’était une des rares choses dont elle avait le net souvenir. Elle avala sa salive. « La mentaliste l’a arrêté… avant que… juste avant… je crois qu’il allait me tuer… Adélaïde. Mentaliste et Médic’. Elle m’a soignée. »

Mattéo s’était tendu et redressé dans son fauteuil. Gamp. Il connaissait ce nom. Un sorcier de l’Ordre, des plus cruels. Il faisait partie de ceux qui profitaient de la terreur provoquée par les Vestes Grises pour justifier ses actes barbares. Les faiblesses retrouvées dans les os de Naola, pendant qu’ils finissaient de la soigner, ces derniers jours, correspondaient bien au personnage. Quant à la Médic’, il ne croyait pas une seconde à une intervention altruiste, mais Naola serait sans doute morte dans le cas contraire. Il fut pris d’une violente colère en imaginant le sorcier s’acharner sur Naola. Xâvier lui jeta un coup d’œil, il s’attendait à le voir exploser, mais Mattéo se maitrisa sans peine. Il allait les tuer…

Silencieux, le borgne observait Naola avec l’air de celui qui écoute attentivement, conscient que sa présence ne servait qu’à lui offrir un élément neutre à qui s’adresser. De fait, la jeune femme semblait lui parler, à lui directement. Il n’envisageait pas que Mattéo aime à ce point cette fille. Pas au point de chercher à la sauver en mettant leur Maître en situation inconfortable. Pas au point de contrôler sa colère pour elle. Cela aurait presque pu prêter à sourire.

Naola remonta ses genoux contre sa poitrine et les serra contre elle. C’était douloureux, retrouver le cours des évènements. Elle ne savait pas comment aborder la suite. Elle reporta son attention sur Xâvier. Elle craignait moins son regard et se foutait de son jugement. Décrire le reste fut plus fastidieux encore, à demi-mot, à chaque butée de phrase ponctuée de longs silences, elle se recroquevillait un peu plus.

Elle ne regardait personne quand elle leur parla de la tentative de viol qu’elle ne fit qu’évoquer, à mots comptés, à mots tremblés. Mattéo, blanc de rage, la fit sursauter lorsqu’il se mit à marcher de long en large avec le besoin impérieux de passer ses nerfs. Elle se força à poursuivre, d’une toute petite voix, comme si elle s’excusait. Elle ressentait une espèce de honte, difficile à supporter. Et l’homme le perçut. Il finit par se rasseoir alors qu’elle reprenait son récit jusqu’au moment où, dégoûtée et à bout, elle eut un haut-le-cœur et, finalement, des larmes. Elle avait tué Niles. Les images du corps ensanglanté lui revirent, trop nettes, trop détaillées. C’en fut trop, elle se leva et quitta la salle, puis elle se perdit littéralement dans cette demeure qu’elle ne connaissait pas. Mattéo la retrouva installée sur le rebord intérieur d’une large fenêtre, dans un couloir. La jeune femme resta sans rien dire pendant plusieurs secondes, puis elle demanda, à mi-voix :

« Est-ce que vous avez retrouvé mon hexoplan ?

— Oui. Il est en réparation. »

Il l’observa plusieurs secondes, indécis, puis il vint chercher ses mains. Elle se laissa faire sans rien dire lorsqu’il la releva. Elle resta immobile, tête basse, puis se serra contre lui. Il n’hésita pas une seconde à refermer ses bras autour d’elle, avec tendresse. Elle se remit à pleurer, sans même s’en rendre compte.

« Je me suis éloignée le plus possible avant de t’appeler. C’était dangereux, souffla-t-elle contre lui.

— Je comprends. J’ai eu tellement peur pour toi… »

Il n’osait pas l’embrasser ou la serrer plus fort dans ses bras. Par peur de la blesser ou de provoquer un rejet. Il poussa un léger soupir et fit, tout bas :

« Ce n’est pas dans mes habitudes de tourner autour du pot. Alors, autant être franc. Je ne t’avais pas encore serré dans mes bras parce que je redoutais tout ça. Ce que t’a fait Niles, surtout. Je ne veux pas te brusquer ni te faire du mal. Et je suis prêt à attendre le temps qu’il te faudra pour que tout redevienne comme avant, pour que l’on continue à avancer. Tous les deux.

— Merci » souffla-t-elle, après quelques secondes.

*

Mattéo avait un vieux mug entre les mains. Une antiquité dont le décor s’effaçait. Un gros cœur d’un rouge fané était entouré d’un “i” majuscule et était suivi du nom d’une ancienne capitale dans le Pays d’Iska?r. Il avait hérité cela de la famille de sa mère.

Le thé fumait encore un peu, agité du tourbillon qu’il venait de créer d’un mouvement de la cuillère. Il se tenait face à son Maître, assis à son bureau. Il s’y était présenté dès que Naola avait été couchée, seule, dans la chambre dans laquelle elle s’était réveillée un peu plus tôt dans la journée.

Il sentait toute l’attention de l’Once sur lui. Il lui rapportait le récit de Naola, tête baissée. Il n’avait pas le courage de relever les yeux. Pourtant, il n’y avait ni colère ni dureté dans le regard noisette de son Maître.

« Est-ce qu’elle portera plainte ?

— Tu sais bien que ça ne servirait à rien.

— Tu veux les tuer, eux aussi ?

— Oui. »

Le bruit de la tasse du Maître sur le bois du bureau résonna autour d’eux. La salle n’était pas très meublée et aucune décoration ne venait troubler la monotonie blanche de ses murs. Le silence plana une minute entière avant que Mattéo ne reprenne la parole :

« Je vais lui proposer d’emménager ici.

— C’est un peu rapide jeune homme… »

Le son de sa voix refléta le froncement de sourcils qui signalait son mécontentement. Le jeune homme en question haussa les épaules et but une gorgée de thé. Ils étaient trois à habiter ici. Xâvier et Mattéo restaient les propriétaires du domaine, même si leur Maître vivait en partie avec eux. Ils lui avaient amménagé une chambre et un bureau, bien des années plus tôt.

Il releva enfin les yeux et continua .

« Pas tout de suite. Je vais lui laisser un peu de temps. Elle ne voudra pas retourner chez elle. Pas après… Après…

— Trouve lui un autre logement.

— Non. Je veux vivre avec elle.

— Est-ce que tu te rends compte qu’elle travaille toujours pour le Vampire de Stuttgart ?

— J’ai confiance en elle. »

Il termina sa tasse d’une traite. Le Maître poussa un soupir et passa ses doigts sur les deux côtés de son nez.

« Elle ne sait pas qui tu es. Je pense que ce n’est pas une bonne idée. Mais ce n’est que mon avis, bien sûr. Tu es chez toi après tout… Mais merci d’être passé m’en parler. »

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