Chapitre 21 - L'avertissement du Chat

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Naola dormait sur un fauteuil à côté du lit où était étendu Mattéo. Son bras avait été recomposé. Il portait un atèle. Le squelette mettrait une semaine à redevenir aussi résistant qu’à l’origine. Il garderait une cicatrice, vestige de la chirurgie que les médics avaient dû pratiquer pour le soigner.

Dès son arrivée à Centrale, on l’avait isolé en champ opératoire. On avait ouvert son membre pour avoir accès aux os qu’on avait replacés et solidifiés. Puis on avait reconnecté les muscles, les vaisseaux sanguins, avec une précision ahurissante. Les nerfs, enfin, n’avaient été reliés qu’à la toute fin. On avait refermé le bras au moyen d’un sortilège. C’était là une technique bien plus propre que celle des humains, qui utilisaient du fil ou des aiguilles pour tout. Les médics aimaient faire cette comparaison.

Le sorcier était déjà agité depuis plusieurs minutes, en prise avec son cauchemar. Mais il finit par se réveiller dans un sursaut. Pâle. Un coup d’œil suffit à se rendre compte qu’il était à l’hôpital. Il aperçut Naola qu’il venait de tirer du sommeil. Il demanda d’une voix pâteuse

« Où est Xâvier ?

— En soins intensifs, mais il s’en sortira. Un accident à la con au labo. Il travaillait sur une recette de sérum explosif », répondit Naola, à mi-voix.

Elle se releva et, penchée au-dessus de lui, sourit. Elle avait saisi le pendentif de communication avec Alix, pour la prévenir du réveil de son élève. Elle le relâcha pour venir, très doucement, caresser le front de ce dernier.

« Tu m’as fait peur, ajouta-t-elle après un silence.

— Désolé »

Il observa la salle. Il ne savait pas dans quelle mesure ils pouvaient parler. Étaient-ils à l’abri de sortilèges d’écoute ? Il détailla ensuite son bras et ferma le poing avant de le rouvrir. Il ne sentait rien. L’anesthésie avait été renouvelée. Où était Pierre ? Il s’étonna de s’en inquiéter.

« Et où est le blond ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.

— Le blond ? » répéta Naola sans comprendre.

Elle se laissa retomber dans le fauteuil qu’elle avait rapproché du lit. Elle avait tenté, sans grand succès, de dormir sur place la nuit précédente. Elle avait la mine fatiguée, ce qui ne l’empêchait pas d’afficher un franc sourire. Elle était soulagée et heureuse de le voir réveillé. Il lui fallut une ou deux secondes pour remettre sa question en contexte :

« Le gamin qui était avec toi ? Je ne sais pas trop. Je crois qu’Elfric a exigé qu’on lui laisse. Pourquoi ? C’est qui ce gars ?

— Il avait besoin de la protection du gouvernement. »

Il effaça le jeune de sa tête d’un mouvement négatif. Il se rallongea et soupira.

« Dis-moi qu’ils ne vont pas me garder ici trop longtemps… »

Non. Son état ne nécessitait pas la mobilisation d’une chambre entière. Il serait renvoyé chez lui le soir même. C’était déjà trop long pour Mattéo. Il n’avait qu’une envie : rentrer au manoir et mettre sur support mnémotique le souvenir de Kiev. Avec un peu de chance, cela réduirait son impression d’avoir été cet homme.

Alix entra vivement dans la pièce dans le rôle d’Amalia Elfric. Les portes se refermèrent derrière elle et elle activa le sortilège-bulle qui permettait d’isoler la zone du reste de la Centrale. C’était un dispositif essentiel sur ces chambres assignées à des fédéraux. Elle fit les vérifications habituelles puis quitta son air sombre et colérique pour afficher un réel soulagement. Elle franchit les deux pas qui la séparaient de son élève et le serra dans ses bras. Mattéo se figea sans savoir comment réagir. Elle le relâcha quelques secondes plus tard et s’écarta en s’asseyant dans un fauteuil, de l’autre côté du lit.

« Tu m’as vraiment fait peur… » justifia-t-elle.

Naola, les yeux sur ses mains pour leur laisser un peu d’intimité, hocha la tête en silence.

« Tu as des nouvelles de Xâvier ? » demanda-t-elle au Maître, après quelques instants.

Quoi qu’elle ait dit à Mattéo, elle ne savait que le minimum sur l’état du borgne. Alix observa le brun en répondant à la question de sa compagne. Il était mal à l’aise et se sentait coupable. Après tout, c’était à cause de lui que son ami avait risqué la mort.

« Ils le gardent dans un coma artificiel. Il a été décidé qu’il ne serait pas réveillé avant une semaine. Pour qu’il ne souffre pas. Ils vont faire repousser des bouts d’estomac, d’intestin, de foie… Ce sera long à guérir, mais il y survivra sans trop de problèmes.

— Officiellement, il a eu un accident de potion », précisa Naola à l’adresse de Mattéo.

Elle n’avait vu que l’état d’Anderson, mais les sérums metamorphés étaient perméables à la magie. Le jeune borgne avait subi exactement les mêmes dégâts que sa doublure. La chair était brûlée du bassin aux poumons. On apercevait le brancard en dessous de lui, à travers son corps percé. La blessure avait probablement augmenté en proportion de la taille qui séparait Xâvier de sa petite couverture, lorsqu’il avait repris son apparence. Il avait été atteint par le sortilège favori de Fillip, le sort de l’Ordre. L’homme qui l’avait lancé le maîtrisait à la perfection.

Mattéo hocha doucement la tête. Il s’excuserait et remercierait son ami plus tard. Il n’était pas du genre à être paralysé par la culpabilité.

« Je suppose que tu t’es dédoublée ? demanda-t-il à son Maître.

— Oui. Je me suis enregistré sur la liste de ceux qui peuvent aller le voir. Une cousine éloignée et un nouveau sérum. Une apparence inédite.

— Et Dan ? »

Alix ne répondit pas immédiatement. Elle prit le temps de maîtriser ses sentiments, ses réactions. Elle aurait pu parler de la reproduction ovipare des dragons des glaces d’antarctique lorsqu’elle finit par dire :

« Il est mort sur le coup. Les funérailles ont lieu demain. »

Mattéo baissa la tête et déglutit. Un long silence plana dans la salle. Alix se releva. Elle devait partir. Mais elle attendit que son élève réagisse. Il prit presque une minute avant de réussir à parler.

« J’aurai aimé pouvoir lui dire au revoir.

— Tu sais bien que tu ne peux pas venir.

— Je suis désolé.

— Il connaissait les risques de son métier. »

Nouveau silence. Mattéo releva les yeux vers la femme et ils échangèrent un regard. Puis elle les salua et sortit de la pièce, à nouveau sous sa casquette fédérale. Naola glissa sa main jusqu’à celle de son compagnon et la referma avec douceur autour de ses doigts. Elle avait la gorge tellement nouée qu’elle toussa un peu avant de dire :

« Rentrons. » Lorsqu’ils arrivèrent au manoir, directement dans la cuisine, comme à chaque retour de mission, Mattéo ne lâcha pas la main de Naola. De son seul bras valide, il la rapprocha et l’enlaça. Il ne savait pas quoi lui dire. Combien avait-il eu peur pour elle quand il pensait qu’elle était prisonnière avec lui ? Combien avait-il eu peur quand il avait compris qu’elle participait à l’opération ? Combien avait-il été touché qu’elle se porte ainsi à son secours ? Il avait l’impression que rien ne suffirait. Alors il se tut et resserra simplement son étreinte. La mâchoire crispée. Ils ne bougèrent pas durant un moment, puis il s’écarta de Naola, sans doute plus vivement qu’il ne l’aurait voulu.

« Je suis sale. Je vais me laver », dit-il en s’éloignant sans tarder.

Il pouvait sentir la saleté sur son corps et l’odeur du sang qui ne l’avait pas quitté. Ils avaient nettoyé son bras pour le soigner, mais il était valide, il pouvait se laver seul. Naola l’aurait volontiers retenu. Elle aurait volontiers passé le reste de la journée ainsi, contre lui. Elle le regarda sortir de la pièce avec une expression triste. Il avait été patient avec elle, près d’un an plus tôt. Elle saurait l’être avec lui. Elle se contenta de tirer une chaise et de s’asseoir dessus, la tête entre ses mains. Elle aussi finalement, avait besoin d’être un peu seule.

Honkey déposa une tasse de tisane sur la table devant elle et elle lui rendit son sourire. Elle emporta le breuvage dans le salon, s’installa dans un des fauteuils et le but lentement. Le webster avait probablement anticipé son déplacement, car il y avait une coupelle pour le sachet et du chocolat à côté de son siège.

Elle poussa un soupir en avalant un morceau. Il se passa un certain temps avant qu’elle ne se dise que Mattéo était très long à prendre sa douche. Elle jeta un œil à sa montre. Plus d’une heure et demie. Elle se résigna à aller frapper à son bureau. N’obtenant pas de réponse, elle sentit la peur, qui n’avait pas eu le temps de s’éloigner d’elle, lui serrer la gorge. Elle attendit bien une minute devant la porte close et finit par entrer.

Mattéo s’était douché rapidement, mais avait pris le temps de se savonner trois fois avant de s’estimer propre. Il avait l’impression de sentir encore la terre et le sang sous ses mains. Les soins avaient résorbé ses cernes, mais l’image que lui avait renvoyée le miroir lui avait paru sombre, écœurante. Il savait bien pourquoi. Il savait ce qu’il avait à faire, mais c’était dur. Il s’était rendu à son bureau et avait attrapé un cadre mnémotique dans ses étagères. Et il s’était mis à visionner le souvenir qui y était en boucle.

Quand Naola entra, il avait déjà eu le temps de revivre son passé deux fois. La tête appuyée sur sa main gauche et son coude sur la table, il sanglotait en silence. Le cadre était retourné, devant lui. Il cessa tout mouvement en sentant la jeune femme s’avancer dans la pièce. Il n’avait pas pris la peine de verrouiller derrière lui. C’est d’une voix extrêmement basse et clairement étranglée par les pleurs qu’il dit

« Sors d’ici. Je ne veux pas que tu me voies comme ça.

— Je suis désolée. Je t’ai cherché partout… tu n’as pas répondu quand j’ai frappé à la porte, alors j’ai eu peur. Je… »

Elle prit une inspiration pour assurer un peu plus le ton de sa voix. Le voir pleurer ainsi la prit de cours

« Qu’est-ce qui se passe, Mattéo ? »

Le jeune homme cherchait à calmer sa respiration. À reprendre le contrôle. Il parvint à empêcher son corps de tressauter, il stoppa ses sanglots. Il était incapable d’expliquer à Naola ce qu’il faisait. Comment soutenir son regard quand il n’avait plus d’estime pour lui même ? Il savait parfaitement quel était son souvenir, mais l’impression d’avoir tué son frère s’était profondément ancrée dans sa tête. Et il ne pourrait plus se voir dans un miroir avant d’avoir réussi à effectuer le processus inverse.

« Je… je vais sortir si tu me le redemandes » souffla-t-elle, figée au milieu de la pièce.

Elle se mit en marche vers lui, lentement.

« Mais je préférerais pouvoir rester auprès de toi. Je ne veux pas te laisser seul avec ça. Quoi que ce soit », ajouta-t-elle d’une voix apaisante.

Les phrases de Naola mirent un temps considérable à être traité par Mattéo. Comme s’il devait revenir du souvenir pour entendre ce qu’il se passait dans le monde réel. Puis, d’un coup, il sursauta. Quoi que ce soit ? Il pensa à l’image qu’il devait donner de lui-même, avachi à pleurer au-dessus de son cadre mnémotique. Il eut honte rien qu’en imaginant ce que l’on pouvait supposer qu’il ait fait. Il se releva en jurant. Sous le coup de l’émotion, les larmes s’étaient arrêtées. Mais ses yeux étaient toujours rouges.

« J’ai résisté, crois-moi, ils n’ont su tirer aucune information de mon esprit ou de ma bouche »

Il y avait dans sa voix quelque chose proche de l’horreur. Il n’aurait pas supporté que Naola voie en lui un lâche.

« Je n’avais même pas imaginé que tu puisses l’avoir fait », répondit la jeune femme, sur un ton très doux, rassurante.

Elle le rejoignit, s’accrocha à lui, presque violente, et se blottit dans ses bras autant qu’elle l’enlaça.

« Tu n’es pas obligé de venir t’enfermer seul dans ton bureau. Je veux pouvoir t’aider. Je ne sais pas dans quelle mesure c’est possible, mais ce qui est certain c’est que ça ne l’est pas si tu t’éloignes de moi et si tu t’isoles.

— Je ne suis pas sûr que tu puisses m’aider. »

Il avait parlé d’une voix basse. Il serra les dents, les poings. Et il avoua dans un murmure

« Je préfère n’avoir à tout raconter qu’une fois.

— J’attendrais Alix. Ça n’est pas un problème. Ne me laisse pas toute seule », répondit la jeune femme.

Elle lui saisit la main valide et proposa :

« Allons faire un tour dans le parc. »

Une dizaine de minutes plus tard, ils marchaient en silence sous les arbres du domaine. Il faisait frais sous la verdure abondante, c’était apaisant. Elle avait gardé sa main dans la sienne, par peur, sans doute, qu’il s’éloigne. Il était sauvé, ils avaient gagné… mais la victoire avait un goût si amer que personne ne semblait vouloir se réjouir.

Il se passa un certain temps avant qu’il ne dise, enfin :

« Pourquoi est-ce que tu es venue ? Pourquoi Alix t’a laissée venir ?

— Tu dis ça comme si c’était aberrant, répondit-elle à mi-voix. Je me suis pointée au milieu de leur réunion de crise, au centre de commandement, et j’ai fait une démonstration des capacités de Tourab. Je pensais qu’elle allait m’envoyer balader… Alors j’ai essayé de lui forcer la main », conclut-elle avec un petit rire nerveux.

Il s’arrêta de marcher et la retint pour qu’elle se tourne vers lui. Il avait froncé les sourcils, pas certain qu’Alix ait apprécié ce jeu-là. Il répéta :

« Pourquoi es-tu venue ?

— Tu aurais fait la même chose pour moi », fit-elle en se dégageant.

Elle croisa les bras, elle n’aimait pas avoir l’impression de se défendre.

« Je n’allais pas rester gentiment à la maison à attendre.

— Ils auraient pu m’utiliser contre toi ou faire l’inverse, t’utiliser contre moi. Tu t’es mise en danger, sciemment, pour venir me chercher.

— Ils te retenaient en otage, bien sûr qu’ils pouvaient t’utiliser contre nous, soupira Naola. Quant à m’utiliser contre toi, ils n’ont manifestement pas attendu ma présence pour le faire. Je n’étais pas plus en danger que n’importe qui sur place. Dis-moi que tu n’aurais pas fait pareil. Tu l’as déjà fait. Alors, arrête de m’emmerder avec ça. »

Il haussa les épaules.

« J’aurai fait exactement pareil et tu me l’aurais aussi reproché, répondit-il en mettant les mains dans les poches de son beau pantalon de lin noir pour reprendre leur marche. Alix ne t’aurait pas dit non. Si tu lui avais montré Tourab, elle aurait compris l’avantage du Djiin. Elle t’aurait couverte. Tu aurais eu le même genre de couverture que Xâv’. Ça aurait été moins risqué pour toi.

— Je l’ai compris après. Elle me l’a dit. Je lui ferai confiance, à l’avenir. J’apprends », fit la jeune femme en lui emboitant le pas.

Leur promenade était calme, leur marche lente. Cela permettait de laisser aller ses pensées avec un peu plus de sérénité qu’il ne l’avait été possible jusqu’à présent. Elle s’était mise en danger. Elle ne pouvait s’empêcher de se questionner. Jusqu’à quel point sa présence avait-elle abouti à la mort de Dan ? Au bout de quelques minutes à ne rien dire, elle finit par demander :

« Tu le connaissais bien, Dan ?

— Je le connaissais. Il connaissait Alix. Il savait pour l’Once. C’est la seule personne qu’elle nous ait présentée en treize ou quatorze ans. On a vraiment cru qu’ils allaient passer leur vie ensemble. Ils se sont séparés l’année dernière, en février, après deux ans. Il dormait au manoir, parfois. Il est venu en mission avec nous une ou deux fois. »

Il sortit la main gauche de sa poche et prit celle de Naola. Il venait de prendre conscience de son malaise sur le sujet.

« C’était un P.M.F., Naola. C’était son métier. Il savait ce qu’il risquait. Et même si elle était encore très proche de lui, elle ne te reprochera jamais quelque chose comme ça.

— J’étais dans les vapes à cause de Tourab, au moment où il s’est fait tuer. »

Elle frissonna et vint se coller contre lui avec un long soupir. Il s’arrêta et la prit dans ses bras.

« Ce devait être quelqu’un, ce gars, pour supporter ton maître pendant deux ans… plaisanta-t-elle, pour détendre un peu la discussion.

— Ouais. Ouais, c’était quelqu’un. Je ne sais pas vraiment pourquoi ils se sont quittés, si c’était à cause de son insupportable caractère. Et je ne sais pas non plus si elle a quelqu’un d’autre maintenant…

— Madame Elfric… elle a été mariée ?

— Oui. »

Il relâcha sa compagne et l’embrassa doucement. Puis il se remit en marche :

« Amalia et Cédric Elfric. Ils ont eu une petite fille à deux. Abby. Elle avait quoi… Vingt-et-un ans, je crois, quand elle est née. C’était encore un bébé quand ils ont été tués. Elle avait neuf mois à peine. Des gars de l’Ordre. Cédric était humain. Abby sorcière. Alix n’en parle presque jamais. »

Il avait adopté un ton neutre très semblable à celui de son Maître quand elle avait évoqué la mort de Dan. Il ne l’avait jamais vu parler de la mort de son mari autrement.

« Cela explique pourquoi l’Once… » souffla Naola, compatissante.

L’Ordre avait dû s’en prendre à eux à cause du mariage. Humains et sorciers unis, ça n’était pas courant et c’était souvent mal compris.

« C’était il y a longtemps ?

— Alix aura quarante-six ans en septembre. Elle n’est pas devenue l’Once immédiatement. Elle a été dans une confrérie avant ça… »

La longévité d’un sorcier et d’un humain étaient très différentes, enfanter à vingt et un ans était perçu comme très jeune chez les enchanteurs. Ils vivaient beaucoup plus longtemps que ceux qui n’avaient pas de pouvoirs. Ils étaient aussi moins fertiles. Mais à quarante-six ans, Alix ressemblait à une femme d’un peu plus de trente-cinq ans. C’était également rare d’être si peu affectée par l’âge. Le signe, sans doute, de sa magie très puissante… ou de sortilèges et de maquillage. Il ne s’était jamais posé la question à vrai dire.

« Quarante-six ans… répéta Naola, songeuse. Sa fille aurait ton âge, alors…

— Oui. »

Ils poursuivirent leur promenade jusqu’à être interrompu par Honkey qui leur annonça le déjeuner. Le webster se permit de souhaiter un bon retour à la maison à son jeune maître, retenu par sa condition de pouvoir exprimer avec plus d’effusion son soulagement de le voir sauf. La journée s’écoula lentement. Le couple s’occupa, tâchant de rester ensemble et de ne pas parler de ce qu’il s’était passé. Ils étaient dans le salon quand Alix se transféra au manoir. Elle ne prit même pas la peine de s’asseoir. Son élève leva le regard vers elle, soulagé de la voir enfin arriver.

« Je suis désolée du temps que j’ai mis à rentrer. J’ai eu quelques négociations compliquées. Tu es prêt ? »

Sa voix était douce, très loin de la sècheresse qu’elle mettait habituellement dans leurs échanges formels. Il hocha la tête en se relevant. Il prit la main de Naola pour l’entrainer avec eux et ils montèrent dans le bureau d’Alix.

Le récit de Mattéo fut long et douloureux. Il entra dans les détails, n’omettant aucune des tortures qu’il avait subies. Seule l’évocation du souvenir de Kiev troubla son ton neutre. Alix l’écouta sans bouger, parfaitement immobile. Elle n’avait pas laissé la colère qui l’animait se répandre autour d’elle comme lorsqu’elle avait appris son enlèvement. À la fin, elle le remercia de ne pas l’avoir vendue et le félicita pour la même raison. Elle décida la date de la reprise de son entraînement. Puis elle se tourna vers Naola.

« J’aimerais que nous prenions le temps de parler seule à seule. »

La jeune femme avait eu quelques minutes pour reprendre les couleurs que la narration de son compagnon avait chassées de son visage. Juste assez en retrait pour le laisser parler sans gêne, elle s’était vue, à plusieurs reprises, mettre sa main sur sa bouche pour minimiser la violence du dégoût qu’elle éprouvait pour ces bourreaux. Elle redressa la tête vers le maître, surprise qu’elle l’interpelle.

« D’accord. Maintenant ? » se contenta-t-elle de répondre.

Elle interrogea Mattéo du regard et lui demanda en silence s’il se sentait en état d’être seul. Il acquiesça d’un signe du menton.

« Je vais à la piscine en t’attendant.

— Tu n’es pas en état pour t’entrainer, précisa Alix.

— Je veux juste me baigner. »

Dès qu’il fut sorti, Alix soupira et ferma les yeux une seconde. Elle retira les coudes de son bureau et décroisa les doigts. Elle s’était laissé des traces rouges et blanches sur les mains à force de les serrer.

La pièce était vide et impersonnelle. Rien aux murs, rien dans les tiroirs. Simplement trois fauteuils, l’un à la place de celui qui travaille, deux à la place de ceux qui sont reçus. Ils étaient confortables, luxueux, comme tout ce qui était dans le château. Ce n’était pas du mobilier à elle et cela rendait l’ambiance un peu froide.

« Honkey… »

Le webster sortit d’une petite porte de service invisible à l’œil nu, un plateau en équilibre sur l’avant-bras. Il déposa entre elles deux une théière et les tasses. Deux mugs dépareillés de l’héritage de Mattéo. Le serviteur s’effaça et Alix demanda, calme

« Je vais commencer par te demander comment tu as vécu cette opération, puis nous verrons ensemble quels points auraient pu être abordés différemment. Si tu as des questions, n’hésite pas à les poser. Je te laisse commencer. »

Un debrief alors… Naola se pencha pour attraper sa boisson chaude, un peu prise au dépourvu. Elle n’était pas habituée à l’exercice, elle suivit un fil plus ou moins chronologique. Elle parla de la peur, elle parla de l’excitation, de son incapacité à définir lequel des deux sentiments prenait le dessus. L’adrénaline, autant que le partage de ses sens avec le Djiin, avait tout rendu confus. Elle parla des sensations grisantes, au cœur de l’action. Tourab mêlé à ses souvenirs donnait une teinte animale à son récit.

« Quand j’ai perdu connaissance, Tourab a pris le dessus. Mattéo allait se faire tuer… Il l’a défendu.

— L’état du corps qu’il a laissé derrière lui doit aussi expliquer ta perte de connaissance. »

Elle avait écouté sans rien dire, reconstituant d’elle-même une chronologie que Naola ne pouvait pas suivre. Sa tasse était vide et elle la remplit à nouveau. C’était une mission difficile, loin d’être à la portée de n’importe qui. Naola l’ignorait, car Mattéo avait ordre de ne pas lui en parler, mais le Maître lui assura qu’elle n’emmenait que rarement ses élèves sur des mouvements si complexes. Elle était curieuse des réactions de la jeune femme. Elle apprenait à l’intégrer dans ses tactiques et à voir comment elle pourrait en tirer le meilleur profit si l’occasion se représentait.

« Est-ce que tu penses pouvoir me faire entièrement confiance désormais ?

— Bien plus qu’avant, oui » répondit avec prudence Naola.

Elle se permit un sourire timide et ajouta :

« N’attends pas de moi que je claque des talons au garde à vous comme les garçons… Et puis, la confiance, ça doit être réciproque.

— Je crois avoir déjà montré que je te faisais confiance, répondit la sorcière dans un sourire.

— Sans doute, oui » concéda l’autre avec un peu de chaleur au fond de la voix.

Elle détailla la femme et se demanda à quel moment elle avait commencé à l’apprécier et à se détendre en sa présence. Elle en conclut que c’était très neuf et, sans doute, pour le mieux.

« Tu m’as fait peur. J’ai peur de toi, parfois.

— L’inverse serait inquiétant.

— Le temps que tu as mis à le tuer… » insista la plus jeune, mal à l’aise.

Elle avait les images en tête, difficiles à chasser, difficiles à supporter. Amalia, à vrai dire, s’y attendait et elle répondit, avec douceur :

« Cela te dérange que l’on puisse vouloir la souffrance de l’autre. Prendre une vie ne te plait déjà pas. La prendre d’une façon aussi sale te dégoûte. »

Elle n’avait pas besoin de confirmation. Elle le sentait, sans avoir à chercher bien loin. La fille avait baissé les yeux, en proie à un dilemme désagréable. Elle luttait contre le début de sympathie, contre l’admiration ressentie au combat pour cette femme dont le comportement, comme elle venait elle même de le dire, la dégoûtait. Elle glissa son regard de ses mains jointes sur ses genoux à son interlocutrice. Alix attendait qu’elle relève la tête pour poursuivre, grave :

« Je suis désolée de t’avoir imposé cela. Je venais de perdre un très bon ami et Xâvier aurait vraiment pu y passer. J’ai un peu perdu le contrôle, même si ce n’est pas une excuse.

— Non, ça n’en est pas une… » souffla Naola.

Elle laissa un long silence mourir entre elles deux. Elle apprenait à lui faire confiance, mais elle se méfierait toujours d’elle. Avec un petit raclement de gorge, elle changea de sujet. Elles revinrent sur le déroulé de l’opération. La conversation glissa vers le jeune blond qu’ils avaient capturé et que la fédérale gardait jalousement chez elle depuis leur retour. Pierre Tomislav, le demi-frère de Fillip. C’était une mine d’informations non négligeable sur l’Ordre… Le gamin était, en outre, un guérisseur très doué dont les techniques étaient tout simplement inédites. Il suffisait de le cajoler un peu, de le rassurer pour qu’il parle en abondance, trop heureux d’être traité avec autre chose que le mépris dont l’abreuvaient les Vestes Grises. Amalia se contenta de sourires aux multiples questions que Naola lui posa sur le petit blond. Elle finit par lui faire remarquer, non sans amusement, que ces informations avaient un prix qu’en bonne informatrice, la jeune taupe du vieux vampire devait être en mesure de l’évaluer au plus juste. L’intéressée fronça le nez et haussa les épaules, vexée.

« Je n’ai jamais eu l’occasion de te le dire, mais tu t’en es très bien tirée au procès. Félicitations. »

A l’époque, elles avaient milimètré le procès. Elles savaient quelle questions seraient posées, quelle attitude adopter. La confrontation direct leur avait permis de mener le propos sans attirer l’attention.

« Merci », souffla Naola après un court silence.

Elle adressa un sourire timide à son interlocutrice. Elle commençait à cerner la femme, elle connaissait la rareté de ce genre de mot.

« Même si c’était joué d’avance. Tu es simplement effrayante en tant qu’Amalia Elfric. »

Alix rit doucement, un sourire amusé sur le visage.

« Je peux l’être tout autant en temps qu’Alix Elfric. Mattéo a bien réagi, lui aussi. Mais ne lui dis pas que je le pense… »

Il avait très vite compris qu’elle ne parlait pas du souvenir mnémotisé présent au procès, mais de celui du meurtre d’Alexandre. Tromper un détecteur de mensonge en jouant sur le contexte, c’était risqué, mais simple, au final.

« Il y a quelque chose que je ne comprends pas, avança Naola, sourcils froncés.

— Je t’écoutes.

— Pourquoi fais tu en sortes qu’Amalia pourchasse l’Once ? Je veux dire… je vois l’intérêt, pour ta couverture, mais… Enfin l’Once à participé au combat contre Leuthar ! Les fédéraux devraient te remercier, pas chercher à t’arrêter ! »

La Fédéral eu un sourire amusé.

« Parce que l’Ordre me met beaucoup de leurs attaques sur le dos. Je les laisse faire. La Fédération désapprouve mes actions dans leur ensemble, mais ne me traquent pas activement. C’est très bien comme cela. »

Elle croisa les mains en détaillant Naola.

« Sans compter que personne ne sait exactement pourquoi je suis recherché. Pour être condamnée ou pour aider le gouvernement avant de purger ma peine ? Qui sait ce qu’Amalia peut avoir en tête à ce sujet…

— Vue sous cet angle… rit doucement la jeune femme.

— Tu te battrais bien en duo avec Mattéo », fit le Maître, de but en blanc.

Elle précisa, car son interlocutrice restait la bouche entre-ouverte sans savoir quoi répondre :

« J’aimerais vous entrainer à vous battre ensemble. »

Ça n’était que logique. Naola avait un niveau correct, mais restait faible en comparaison à son compagnon. Cette faiblesse était une menace, pour eux tous. Elle devait progresser. Le Maître ne pourrait l’inclure dans ses stratégies qu’en s’assurant de sa capacité à travailler en équipe. La jeune femme pesta, grogna, refusa net tout ce qui pouvait s’apparenter à la soumission totale qu’avaient les garçons envers leur mentor. Bien sûr, le Maître savait adapter son enseignement, mais il fallut convaincre son interlocutrice. Pour finir, Naola accepta. C’était trop tentant, ça la rapprocherait enfin du trio, ça lui ferait partager quelque chose de plus avec son compagnon. Bref, abstraction faite du professeur, l’expérience lui paraissait intéressante.

« Est-il envisageable que je vous accompagne à nouveau, sur certaines missions ? »

Elle l’avait demandé. Enfin. La question lui trottait en tête depuis leur retour, depuis qu’elle s’était aperçue qu’à la peur terrible éprouvée s’était greffé l’envie furieuse de ressentir ces sensations à nouveau. Vivre plus fort avec plus d’adrénaline.

« C’était grisant, n’est ce pas ? sourit Alix qui venait d’entrecroiser ses doigts, amusée.

— Oui, ça l’était, admit la jeune femme.

— Je ne t’ai pas formée au combat, et même l’entraînement que je te propose n’en est pas l’équivalent. Si tu veux revenir avec nous, les conditions seront exactement les mêmes. »

Ce fut rapidement entendu. Elle ne partirait pas sur toutes les missions, jamais aussi complexe que ce qu’elle venait de vivre. Il lui faudrait d’abord s’entrainer au duo. Les garçons savaient se transformer en animal, comme leur maître. Quelle que soit la difficulté de cette technique, elle ne se joindrait pas à eux sur le terrain sans avoir acquis au moins l’une de ses métamorphoses latentes. L’Once n’avançait jamais à visage découvert.

Au fil des mots, les deux femmes avaient échangé un peu plus que les banalités qu’elles se servaient l’une à l’autre. Craindre pour Mattéo les avait rapprochées. Elles discutèrent un peu du jeune homme. Alix le connaissait bien et pouvait lui raconter un adolescent qu’elle n’avait jamais vu qu’au seuil de la majorité. Il lui avait parlé de sa rencontre avec Naola. Il s’était plaint de sa directrice pendant plusieurs repas, avec toute la fougue dont il était capable. Cette femme qui l’empêchait d’étudier. C’était forcément sa faute s’il ne rendait pas ses recherches en temps et en heure à son Maître. Puis les critiques avaient diminué. S’étaient arrêtées. Et un jour, il était rentré en expliquant qu’il s’était fait virer. Pour avoir embrassé ladite directrice. Devant tout un stade et sans son accord. Pour avoir le dernier mot.

Entendre la sorcière raconter son côté de l’histoire était à la fois drôle et instructif. Elle imitait très bien Mattéo et sa voix énervée. Cela les détendait, mais elles attendaient toutes les deux la question que Naola devait encore lui poser. Elles repoussaient le moment.

« Tu ne peux pas imaginer comme j’ai eu du mal à étouffer le renvoi de Mattéo sans me griller sur l’affaire… soupira finalement la sorcière. Surtout que vous n’êtes pas non plus sorti ensemble tout de suite après ça…

— Non… tu imagines ? Un élève qui se permet ça… On s’est revu pour des questions administratives, puis assez vite concernant son intégration à la réserve de l’équipe de Stuttgart. Je ne pouvais pas déconseiller à l’entraineur de l’époque de le recruter… Il est bon en Course cet idiot… Tss… »

Il y avait de la tendresse dans le fond de sa voix.

« Il s’est passé quoi ? Six mois… Il m’intriguait.

— C’était réciproque. Il ne m’a pas parlé de son béguin, le fourbe… C’est Xâvier qui m’a prévenue. Que la tyrannique Naola était en train de devenir une femme tout à fait intéressante. »

Ce n’était pas le mot que le borgne avait employé. Il avait été un peu plus vulgaire en parlant de ce que Mattéo aurait aimé faire avec elle à ce moment-là. Mais ce n’était pas très à propos.

« Mon avis sur la question, tu le connais. Même s’il a bien évolué depuis. Tout comme vous avez bien évolué, l’un et l’autre. Vous avez continué à avancer. C’est bien. »

La jeune femme sourit, avec douceur, mais ne trouva rien à répondre. Elle baissa la tête, se frotta le bras dans un geste anxieux, puis sans regarder son interlocutrice, elle demanda, à mi-voix :

« Qu’est ce que je peux faire pour aider Mattéo, après ce qu’ils lui ont fait ? »

Ce qu’ils lui ont fait. Éclipser la torture qu’il avait subie sous ces mots vides lui paraissait injuste. Elle pinça les lèvres et releva les yeux vers Alix. Elle avait un air grave.

« Être là pour lui, ce sera déjà très bien. »

Elle fit une légère pause et reprit doucement :

« Il doit voir et revoir son souvenir. Qu’il réussisse à convaincre son propre cerveau qu’il n’était pas Kiev à ce moment-là. Il ne pourra pas retrouver la moindre estime pour lui tant que ce ne sera pas le cas, parce que le petit garçon qu’il était est devenu le sorcier puissant qu’il est maintenant. Tous les deux méprisent au plus haut point ceux qui ont tué son frère. Mais pour l’instant, c’est lui qui a tué son frère. L’esprit n’aime pas les contradictions… »

Elle s’arrêta de parler pour ravaler la colère qui était en train de l’envahir. Elle prit le temps de se calmer avant d’ajouter :

« Je connais toute sorte de torture. Mais c’est une des plus cruelles que j’ai pu voir. »

*

L’Once apparut dans la région du Sègre, proche de Camarasa. Il y avait un vieux bâtiment humain qui datait d’avant le Cataclysme. Un grand corps de ferme avec sa grange et ses étables. Elle observa les faibles lumières qui passaient les vitres en battant de la queue. Elle voulait que son attaque soit marquante et les transferts étaient suspendus sur toute la région pour le restant de la nuit. On ne l’attendait pas. Et même si l’endroit était surveillé, ils ne pourraient pas l’arrêter. Le message qu’elle souhaitait leur laisser serait sanglant, mais clair. La prochaine fois qu’ils toucheraient à son élève, qu’ils pensent aux conséquences !

Avec une légèreté féline propre à son animal, elle dévala la pente de la colline, vers les habitations. Elle traversa le champ de force sans provoquer d’alerte et sans donner l’impression d’utiliser le moindre artifice. Arrivée à la porte qui ouvrait sur l’arrière de la cuisine, elle se dressa sur ses postérieurs et força l’entrée comme si aucun sort n’en sécurisait l’accès. Elle se glissa dans la pièce vide sans un bruit. Deux couloirs plus tard, elle tomba sur un petit dortoir. Elle prit la forme humaine d’un vieux sorcier et s’avança en silence dans la salle. Il n’y eut aucun survivant. La dizaine d’hommes et de femmes qui dormaient sur place moururent proprement dans leur sommeil.

Puis elle repassa sous la forme du Chat et poursuivit sa route. À cette heure, il devait encore y avoir quelques personnes debout, ne serait-ce que pour justifier les lumières qu’elle avait vues à son arrivée. Elle savait de source sûre qu’ils ne seraient pas nombreux. Dix de tués, il devait en rester cinq ou six. Fillip était de la partie. Elle entendit quelques rires un peu plus loin. Quelqu’un tapa du poing sur une table. Les quelques signes de joies cessèrent immédiatement. Localiser ces sons ne présentait aucune difficulté pour le félin.

Elle entra dans la salle en roulant des épaules dans un grondement sourd. Deux des cinq enchanteurs tentèrent d’activer leur transfert dès son arrivée, mais cela n’eut aucun effet. Elle sauta sur le premier et referma sa mâchoire sur son bras, en dessous de son coude. Là où on avait si cruellement blessé son élève. L’homme hurla de douleur en sentant les crocs pénétrer sa chair, percuter les os, les fendre. Puis les broyer. Son cri s’intensifia quand le fauve tourna la tête et le lui arracha. Et comme le bruit la gênait, elle l’assomma d’une attaque mentale suffisamment puissante pour briser son esprit. Elle rugit et abattit les autres mages avec le même type de sort. S’ils survivaient, ils seraient incapables de la moindre cohérence durant des jours, peut-être des semaines. Leur guérison ne serait pas sans séquelles. Restait Fillip, qui n’avait pas fui. Elle montra les dents et commença à lui tourner autour. Le sang goutait de ses canines.

Il s’était mis en garde, concentrateur actif. Sa musculature s’était affinée depuis sa dernière rencontre avec l’Once. Il travaillait son corps. Son expression, elle aussi, avait changé. Elle s’était assombrie et la colère crispait son visage carré. Il s’était laissé surprendre par le Chat. C’était la seconde fois en deux jours qu’il ne parvenait pas à protéger ses hommes.

« Qu’as-tu fait aux autres ? » siffla-t-il.

La rocaille de sa voix s’entrechoquait de rage. L’Once reprit sa forme de vieil homme.

« Tu parles de ceux qui nous entourent ou de ceux que je viens de tuer dans le dortoir ? fit la voix un peu tremblante du mage. Vous êtes allés trop loin, en vous attaquant à quelqu’un qui était sous ma protection. »

Le concentrateur rond au milieu de sa main était actif et pointé directement vers l’autre. Et elle n’avait pas cessé de tourner autour de lui.

« Ça n’était pas après lui que nous en avions », répondit l’enchanteur.

Il sourit, amer.

« Finalement, l’objectif est atteint. »

Et il amorça le combat.

Il était sérieux. Cela n’échappa pas à l’Once, qui parra d’un geste impeccable le sortilège de magie occulte qu’il venait de lancer. Une attaque destinée à causer la mort de l’adversaire dans de terribles douleurs. Impossible de le résorber une fois que l’on était touché. Elle se serait écroulée sur place et aurait mis plusieurs heures à mourir. Elle répliqua par quelque chose d’aussi efficace, bien que moins cruel. Il l’évita sans soucis.

L’échange qui suivit fut très bref. Fillip enchainait sorts et passes d’armes bien trop vite. L’Once fut forcée de reculer, une fois… deux fois… Sa progression depuis leur dernière rencontre était effarante. Son corps était plus fin, plus athlétique, mais ça n’était rien comparé à l’amplitude qu’avait gagnée sa magie. Alix se demanda combien d’années, sur son espérance de vie, il avait sacrifiées à cette montée en puissance. Elle eut un geste rageur destiné à le tuer, à nouveau, mais il se transforma en une fumée lourde, sombre, dans laquelle elle se fondit immédiatement. Elle redevint Once pour sortir en trombe de la pièce. Un bouclier luisait très légèrement à la surface de sa fourrure, sous la lueur de la lune, quand elle passa dans la cour.

Là, un hexoplan léger se matérialisa et la jeune fille aux cheveux longs et noirs sauta dessus. C’était la gamine qu’on avait vue au secours des humains, la forme humaine la plus frêle qu’elle avait. Elle lui servait pour fuir. Elle monta dans les airs en propulsant sa machine à la verticale d’un formidable élan magique.

Fillip était juste derrière elle. Il se projeta d’un puissant sortilège et déploya une méca-aile, seul moyen pour lui d’atteindre, en pointe, la vitesse de l’hexoplan qui le précédait de peu. Tous deux se retrouvèrent d’un coup pris dans une furie d’éclairs qui fusaient droit sur la machine volante.

« Reviens te battre ! » hurla-t-il par-dessus le vacarme de l’orage qu’il venait de déclencher pour la ralentir.

L’Once ne se battait jamais lorsqu’elle savait un combat perdu. Ce n’était pas la première fois qu’elle fuyait. Dans tous les cas, c’était une opération réussie. La foudre frappait son hexoplan, mais cela ne lui donnait qu’une couleur dorée. Aucun éclair ne la touchait elle, le métal servait de paratonnerre. Elle fit un mouvement de pied et lâcha un piège juste en dessous d’elle. Un long filet fait de plusieurs matières et lesté de six poids d’une vingtaine de kilos chacun. Elle chevauchait un outil de fuite, bardé de ce genre de parades. Elle n’avait jamais abattu toutes ses cartes et avait encore de nombreux tours dans la manche.

La toile se déploya entre elle et Fillip. Ce serait insuffisant pour l’arrêter, mais largement assez pour quitter la zone où le transfert était restreint. L’Once ne se risqua pas à un déplacement à dos d’hexoplan. Celui-ci se rétracta sous elle et elle l’attrapa d’une main. Elle eut juste le temps de se retourner vers un Fillip hors de lui, de lui sourire alors qu’il brûlait le filet pour s’en sortir, puis elle disparut.

Elle s’étala brutalement dans une forêt bien plus au nord, en plein milieu de Glengarriff. Elle expulsa l’intégralité de l’air de ses poumons en même temps. La gamine de seize ans qu’elle incarnait à ce moment ne pouvait pas amortir ce genre de choc. Et elle émit un grognement. C’était son dernier sérum pour cette transformation-ci. Il faudrait qu’elle en fasse de nouveaux.

« Ta progression est problématique, Fillip… », souffla-t-elle tout bas en se redressant péniblement.

L’hexoplan rétracté, qu’elle tenait toujours à la main, disparut. Elle reprit sa forme animale. Ce n’était pas l’endroit le plus adapté pour le Chat, plus à l’aise à flanc de montagne que dans les sous-bois, mais elle s’en accommoderait très bien. Elle s’évapora dans le noir de la forêt irlandaise.

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