Chapitre 17 – Phytoligocomplexes

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L’odeur salée des embruns sous un vent chaud qui soufflait Sud/Nord fit sourire presque tous les membres de l’escouade. Quelques minutes plus tard, les contours morcelés de la mer Égée se dessinèrent dans la nuit, noire pour le rivage, luisante sous la lumière des étoiles pour l’étendue d’eau aux calmes vaguelettes.

Les sorciers s’étaient envolés sur leurs hexoplans quelques heures plus tôt. Les quelques centaines de kilomètres qui séparaient la région d’Iska?r des versants côtiers des Rhodopes avaient été engloutis grâce au rythme soutenu par Fillip. Il leur avait fait prendre une formation en trois colonnes, il menait la centrale, à l’avant du groupe, Chester dirigeait celle de gauche et Filiskar, celle de droite.

Ce dernier avait rejoint l’Ordre après la mort de Leuthar. C’était un natif du pays qui connaissait l’Iska?r mieux que personne. Mage puissant, il descendait d’une longue lignée de sourciers et pratiquait une magie qui s’était peu déformée avec les siècles. S’il avait rallié la cause, c’était un peu par idéologie, mais surtout pour accéder à des savoirs obscurs, développer de nouvelles techniques. De fait, à presque quarante ans, l’homme assimilait à une vitesse tout à fait surprenante les concepts d’enchantement moderne qu’il découvrait sur le tas. Entre Fillip et lui, l’entente avait été immédiate et le respect naturel.

Juste derrière le leader, dans le sillage direct de son hexoplan volait un sorcier beaucoup plus jeune. Une belle tête blonde à peine majeure qui tentait de ne pas se laisser distancer. Pierre était le demi-frère du chef de l’Ordre. Il lui avait été confié plus qu’il n’avait intégré l’organisation. Très fin, il avait des traits délicats et une beauté sensuelle qui n’avait rien d’humain. Si Fillip l’avait joint à cette expédition, c’était pour l’endurcir. Le gamin se destinait à la médecine, mais s’il voulait survivre à l’Ordre sans faire honte à son aîné, il fallait qu’il apprenne à se battre et qu’il mûrisse.

Ils survolèrent la côte sur plusieurs kilomètres avant d’apercevoir l’objectif de leur virée nocturne : une immense verrière qui courrait sur près d’un kilomètre de plage, dégagée et protégée par des digues qui venaient mordre la surface sombre, luisante d’étoiles et d’écumes.

Tous savaient ce qu’ils avaient à faire. Ils atterrirent un à un sur le toit transparent à quelques dizaines de mètres les un des autres. En dessous, on distinguait la structure étendue de la ferme. Des aquariums en tubes longs et fins, illuminés par des néons, empilés sur deux mètres de hauteur et alignés en rangées juste assez espacées pour laisser circuler les préposés chargés de la récolte. Toute la richesse de l’espèce humaine, leur nourriture et leur source d’énergie répartie tout au long des côtes dans des milliers de bâtiments semblables à celui-ci. Un gigantesque terrain de chasse.

C’est Filiskar qui ordonna l’assaut, c’était sa faction. Il avait l’autorité sur elle au même titre que Fillip l’avait sur chacune des ramifications de l’organisation complexe qu’il avait instaurée dans l’Ordre. Chaque phalange était indépendante des autres. Chaque cellule disposait d’un quartier général, lieu physique de ralliement, grange, ancien édifice religieux, sous-sol urbain… Toutes étaient régies par leur propre hiérarchie, répondaient à leurs propres objectifs. Mais toutes portaient allégeance au leader suprême de l’Ordre.

Au signal, les quinze sorciers firent exploser les vitres autour d’eux et sautèrent à terre, provoquant un mouvement de panique chez la petite centaine de travailleurs nocturnes qui se trouvaient là. Panique justifiée. Moins d’une minute plus tard, le complexe n’était plus qu’un brasier où se mêlait l’odeur des chairs brûlées et celle, iodée, des algues macérées. C’était infect, les survivants suffoquaient quand les assaillants se protégeaient avec des charmes répulsifs. Les agresseurs usaient du sortilège en lame de feu dont Fillip avait fait sa spécialité. Il l’avait transmis à toutes ses troupes dans l’idée d’en faire le symbole de la terreur provoquée par l’Ordre. Aux cris que poussèrent les humains en mourant, la terreur était au rendez-vous.

Certains des travailleurs tentaient de se défendre à coup de révolver ou de fusil, mais les concentrateurs de magie étaient depuis longtemps équipés par défaut de charmes-boucliers. Un tir à bout portant avait une chance d’atteindre sa cible, mais dès un mètre les balles étaient déviées. C’était une précaution qui datait des Cataclysmes. Les humains s’étaient affrontés avec tellement de violence que leurs conflits avaient fait des morts jusque dans la population sorcière. Deux siècles et demi plus tôt, il n’était pas rare de se retrouver pris entre les deux feux d’une guerre civile.

En une dizaine de minutes, les enchanteurs avaient réduit toute la structure à un tas de débris fumants. Un groupe de cinq s’était détaché en hexoplan et poursuivait quelques fugitifs dans la forêt proche. Ils avaient pour consigne de laisser au moins un survivant, pour qu’il puisse témoigner. Filiskar sonna le rappel. Cette serre n’était que la première de la nuit, ils voulaient voir jusqu’où ils pourraient aller avant que l’Armée Fédérale n’intervienne.

Déjà, les dégâts qu’ils avaient causés ce soir seraient source de tension pour toute la nation côtière. Les algues qu’ils avaient détruites constituaient la principale richesse des communautés alentour. L’ensoleillement, la proximité marine et la forte concentration de déchets carboniques étaient les facteurs essentiels à leur culture. C’est ce qui, deux cent ans plus tot, avait poussé les restes de leurs sociétés à s’établir en nombre sur les rivages. Des ghettos de réfugiés étaient nés des villes qui influençaient maintenant toute la civilisation des humains. Les territoires côtiers méridionaux leur appartenaient alors que les terres intérieures, les fleuves et jusqu’aux glaces du Nord avaient été repeuplés par des communautés sorcières.

Quand Filiskar sonna la retraite, l’aube pointait. Ils avaient détruit cinq serres avant qu’une petite escouade de fédéraux ne se montre et ne les prenne mollement en chasse. Les semer n’avait posé aucun problème et tous filaient dans les airs, plein Nord, vers Maison Haute, le quartier général de leur faction. C’était un succès. Les deux Iska?riens avaient un large sourire.

« Messieurs, Mesdames, félicitations. Une belle opération. Continuez de vous entraîner, vous faites honneur à l’Ordre. Pierre, avec moi », fit Fillip pour conclure la longue nuit.

Son frère lui emboîta le pas sans enthousiasme. Pour lui l’expérience avait été éprouvante, il était brûlé sur tous les avant-bras, pâle et épuisé… et ce n’est pas le regard glacial que lui lança son aîné qui allait le réconforter.

*

« Cinquante-trois morts et cinq fois plus de blessés graves ! Qu’est ce que j’en ai à foutre de vos excuses ? ! »

L’humaine était debout en face de la sorcière, les deux mains calées sur les hanches, le visage fermé. Elle la toisait avec un aplomb rageur. C’était une femme d’une trentaine d’années, aux traits agréables, ronds et doux malgré son teint très mat et ses rides naissantes, stigmates d’une vie difficile. Elle était vêtue d’une tunique en lin brut et d’un pantalon de la même matière un peu plus foncé, une tenue classique et très sobre, maculée de cendre et de suie. La race humaine faisait dans la parcimonie depuis les Cataclysmes.

Elle avait les yeux rougis, sans doute à cause du brasier qui brûlait toujours derrière eux. Elle n’avait pas encore trouvé le temps de pleurer le père de ses enfants, mort dans l’attaque. À ses côtés, en retrait, il y avait un petit mioche caché dans les jambes d’une gamine un peu plus âgée qui détaillait l’uniforme de la fédérale. À l’angle de sa mâchoire, on voyait que la môme serrait les dents, des larmes silencieuses avaient creusé un chemin plus clair sur son visage noirci.

« Nous sommes en train de rassembler une unité de médecins pour prendre intégralement en charge la remise sur pied de vos blessés. »

Amalia Elfric avait le visage grave. Elle avait été appelée par la P.M.F. dès que les serres avaient été sécurisées. Ce n’était plus d’une intervention militaire dont ils avaient besoin, mais d’un représentant politique.

À titre personnel, la gradée n’avait jamais adhéré à l’idée que l’humain était différent de l’enchanteur. Les scientifiques commes les organenchantresses avaient beau avoir prouvé la quasi-similitude génétique des deux communautés, nombreux étaient les mages à se considérer supérieurs et les humains à les voir comme des monstres issus d’une erreur de la nature. Les deux siècles passés n’avaient rien arrangé et les deux peuples étaient bien plus séparés par leur lourd passif que par les quelques allèles qui distinguaient leurs A.D.N.. Ce massacre en règle perpétré par l’Ordre mettait Amalia dans un état de colère avancé.

Toujours les mêmes sorts. Les Vestes Grises tapaient au bon endroit en jouant sur l’horreur provoquée par leur magie. Les corps étaient méconnaissables, les blessés choqués à vie. Et l’odeur, qui restait dans le nez des jours durant, semblait rappeler en permanence que la terreur de l’Ordre n’avait pas disparu, loin de là. Ils avaient mis beaucoup de soin à faire le plus de dégâts humains possible.

La fédérale savait déjà qu’elle passerait la journée et les suivantes ici. Elle avait à peine eu le temps de s’installer que cette femme, Jestak, était entrée dans la tente de l’unité de commandement. Cela faisait plus d’une heure qu’elle harcelait les grades pour parler avec un responsable sorcier. Sous son apparence modeste, c’était une Yasard, l’une des représentantes de la Congrégation d’Égée, un regroupement de cités qui s’étendait d’Eurotas aux Méandres.

« Une unité de médecins ? Mais c’est vraiment très aimable de votre part, cracha la femme. Vous venez vous assurer qu’il y aura encore des valides à chasser la prochaine fois que des sorciers auront envie de faire une virée sur nos terres ?

— Croyez-moi, nous allons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour que cela ne se reproduise pas. Ni ici ni ailleurs. »

Elle poussa un soupir et passa la main sur son visage.

« Excusez-moi si je donne l’impression de ne pas être touchée par ce qu’il se passe ici. Ces événements sont bien trop fréquents. Asseyez-vous, s’il vous plait, ajouta la sorcière en faisant signe vers les sièges de métal et de tissus en face d’elle. Je vais prendre tout le temps nécessaire pour parler avec vous.

— Vous allez prendre le temps nécessaire ? » répéta la femme d’une voix blanche.

Elle inspira et vint prendre place sur le siège.

« Jestak, tu veux qu’on sorte ? Fit la gamine, avec un effort pour articuler sans trembler.

— Non, restez là et écoutez », répondit aussitôt l’humaine, sans prendre la peine de les regarder.

Les enfants s’assirent à leur tour, en silence. Elle reporta son attention sur la sorcière qui était en face d’eux.

« Prendre le temps de parler avec moi ? Quelle condescendance. Des sorciers, des Fédérés, nous ont attaqués pour rien. Ont massacré des vies sans aucune raison, ont détruit cinq phytoligocomplexes ! Des pertes humaines, des pertes économiques ! Madame Elfric ça pourrait passer pour une déclaration de guerre pure et simple. Vous me dites que vous êtes désolée ? Rien ne m’oblige à vous croire.

— En effet, rien ne vous oblige à me croire. »

D’un geste, elle matérialisa toute une panoplie de petits biscuits dans une assiette à disposition des enfants.

« S’il y a déclaration de guerre, ce n’est pas de la Fédération qu’elle vient. Comme vous le savez, celui qui menait l’Ordre, Leuthar, est mort. Mais un de ses adeptes a repris sa suite. Fillip. Nous luttons activement pour les arrêter.

— Fillip, il était là » souffla la petite.

Elle avait gardé le gamin de tout juste cinq ans sur ses genoux, les deux bras passés autour de lui, ce qui n’empêchait pas l’enfant de tendre les mains vers les gâteaux.

« Kyrrien l’a vu, il était caché, il les a entendu parler.

— Merci, Faï », fit Jestak, un peu sèche.

Elle attrapa quelques sucreries qu’elle donna à son fils. La Fédérée hocha la tête. Oui, on lui avait rapporté la présence du leader. Elle reprit, les doigts croisés autour d’une tasse de thé :

« Rien ne vous oblige à me croire… répéta-t-elle à mi-voix. Elfric n’est pas un nom sorcier. J’ai été marié à un homme qui ne possédait pas de pouvoir magique. Il a été assassiné par l’Ordre, il y a des années. Je comprends ce que vous vivez et nous vouons la même haine à ceux qui ont commis ces atrocités. Rien ne vous oblige à me croire. Mais vous aurez tort de ne pas le faire. »

L’humaine se passa la main sur le front, ce qui eut pour effet d’y étaler un peu plus la suie. Elle paraissait lasse, sous la surface de sa colère. Elle s’était battue toute la nuit contre les incendies.

« Admettons que je vous croie et que je rapporte au Quintal le temps que vous voulez prendre pour discuter avec moi.

— Dans ce cas, je peux commencer par répondre à vos questions ou par vous expliquer ce que je souhaite essayer de mettre en place pour vous aider ici.

— Pourquoi maintenant ? demanda aussitôt la femme, agressive.

— Fillip a besoin d’asseoir son autorité sur l’Ordre. Il est en train de réorienter son organisation contre ceux qui sont dénués de pouvoirs magiques. Nous savions qu’il préparait quelque chose, mais nos taupes ont toutes été repérées. Nous ne savions ni où il attaquerait, ni comment, ni quand. Il envoie un message. L’Ordre n’est pas mort. L’Ordre peut encore semer la terreur. »

Son regard se posa sur les enfants, deux secondes, puis elle le reporta sur la représentante qu’elle avait sous les yeux.

« Vous faites un travail remarquable pour vous remettre des Cataclysmes. Nous voulons travailler afin que cela soit vu comme tel par ceux qui l’ignorent. En négociant avec vous, d’égal à égal, en paix. Cela déplaît à l’Ordre. Ils veulent récupérer l’accès à la mer par la force. Ils veulent démontrer leur soi-disant supériorité. Ils veulent exposer leur haine disproportionnée et leur violence cruelle et implacable. Ce ne sont pas les façons de faire de la Fédération. Des négociations entre votre congrégation et la Fédération sont en cours sur cette question de l’accès littoral. Je suppose qu’ils ont sauté sur l’occasion. Nous les attendions au Pays d’Iska?r. Du côté de Sofia.

— Est-ce que vous avez conscience que, vue d’où nous sommes, ça n’est pas très distinct, la différence que vous semblez faire entre l’Ordre et la Fédération ? » fit remarquer Jestak qui avait levé les yeux au ciel.

Cette sorcière, quoiqu’elle dise, quel que soit son discours égalitaire, conservait la condescendance de ceux qui étaient dotés de magie. L’humaine se pencha légèrement en avant et eut un sourire triste.

« Je vais reformuler, ma question était mal posée : pourquoi nous aider maintenant ? Jusqu’à présent, vous nous avez plutôt regardés crever la bouche ouverte… »

Ce genre de reproche était monnaie courante, on trouvait même des groupes humains clairement hostiles aux sorciers à cause de cette question. Pourquoi les avaient-ils laissés s’entretuer ? Pourquoi n’avaient-ils pas fait surgir du pétrole de leurs pouvoirs magiques ? Pourquoi n’avaient-ils pas fourni de la nourriture aux peuples qui mourraient de faim ? La fédérale énonça ce qu’elle répondait toujours :

« Qui vous dit que cela aurait été pour le mieux ? Qui vous certifie que cela n’aurait pas amené une dimension de domination entre nos deux peuples ? De quel droit les sorciers auraient-ils pu choisir quel camp soutenir lors de vos guerres ? Alors que notre peuple mourrait, lui aussi, sous les balles, les explosions de centrales et autres catastrophes ? Alors que les enchanteurs sont bien moins nombreux que les humains, aujourd’hui encore ? »

Presque deux cent cinquante ans plus tôt, à l’époque des cataclysmes, la population avait atteint les onze milliards de terriens, dont un seul de sorciers. Bien trop pour ce que pouvait supporter la planète. Il avait fallu plus de cinquante ans aux humains pour trouver des solutions à leurs problèmes d’énergie. La raréfaction de leur principale ressource avait entraîné un désordre mondial sans précédent. Cela avait été une période de lourdes pertes aussi bien en vies humaines que sorcières. Les premiers, confrontés pour la première fois depuis des siècles à la famine et à la maladie, avaient vu leur société s’entredéchirer, leurs technologies se dégrader et sombrer dans l’oubli. Les seconds avaient limité l’ampleur de la catastrophe en s’isolant. Ils avaient repoussé tous contacts avec leurs semblables dénués de magie. On avait coupé toute relation commerciale. On avait fait la sourde oreille aux appels à l’aide. Deux cents ans plus tard, on dénombrait quelque trois milliards d’humains sur Terre, contre un peu plus d’un milliard de sorciers. Les nations se reconstruisaient dans une ignorance plus ou moins cordiale, même si certains tentaient de renouer de timides échanges.

« Comment juger les faits aujourd’hui ? Oui, les sorciers auraient pu sauver certaines populations de famines. Cela n’a pas été fait et ni vous ni moi ne pouvons juger les décisions qui ont été prises à l’époque. Aujourd’hui, la position de la Fédération est claire. Quand un sorcier vous fait du mal, elle essaye autant que cela est possible de réparer ce qui peut l’être. Nous essayons aussi d’empêcher que cela arrive, malgré notre situation. Cela fait plus de 25 ans que la Fédération se bat contre ses guerres internes que nous avons du mal à enrailler. »

Jestak l’avait écouté avec patience, les bras croisés. La réponse de son interlocutrice était toute conventionnelle. Elle la jaugea quelques secondes avant de pousser un soupir. Elle avait espéré disposer d’une oreille compréhensive… Mais cette Fédérée se contentait d’être diplomatique. Elle n’était ni compatissante ni impliquée, juste professionnelle.

« Trouvez-vous que ce genre de nuit n’induit pas une position de domination ? Que se soit par le message que nous fait passer l’Ordre, ou par la dépendance à vos sortilèges que cela risque d’induire ? » souffla-t-elle, lasse à nouveau.

Elle se décida finalement à aborder le sujet qui les amenaient sous cette tente :

« Qu’allez vous faire pour réparer ?

— Tout d’abord, nos médecins vont soigner tous vos blessés, autant qu’il nous sera possible. Mais la plupart d’entre eux ne devraient pas garder de séquelles physiques. Dès demain, si vous le souhaitez, des sorciers spécialisés viendront reconstruire vos usines. Les bâtisseurs sont parmi les sorciers les plus reconnus dans notre société. S’il faut être bon pour construire en peu de temps, il faut être excellent pour ensorceler le bâtiment au passage. C’est ce que je veux vous proposer. »

La sorcière s’arrêta et posa à nouveau son regard sur les enfants. Ils ne faisaient pas un bruit. Le plus jeune s’endormait dans les bras de sa soeur qui avait fini par baisser la tête. Ils étaient épuisés par la longue et horrible nuit qu’ils venaient de vivre. Mais la gamine écoutait et elle se redressa, les yeux rivés sur l’enchanteresse aux allures de soldat, lorsque celle-ci énonça sa proposition.

« En toute franchise, je n’ai pas le droit de vous le proposer. Mais cela me semble être la moindre des choses. Je voudrais vous laisser la possibilité de choisir. Nous pouvons reconstruire vos usines à l’identique. Ou les augmenter de sortilèges de sécurité, de façon à en limiter l’accès seulement aux personnes ne possédant pas de pouvoir magique. Les sorciers ne pourront pas entrer sans y être invités. Ce n’est pas… »

La sorcière émit un nouveau soupir. Elle lâcha le regard de son interlocutrice un instant pour réordonner la tasse vide et le plat de petits gâteaux disposé devant elle. Une manifestation de sa nervosité. Elle reprit, très sérieuse :

« Je voudrais vraiment que vous preniez le temps d’y réfléchir. Car je sais bien ce que cela sous-entend, et ce n’est pas ce que je veux. Je sais que certaines de vos institutions travaillent déjà sur pareil dispositif. Et je voudrais que ces sortilèges, ou du moins cette proposition pour l’instant, ne soient pas considérés comme un acte condescendant et dominant. Seulement comme une avance sur une technologie que vous aurez sans doute d’ici quelques années. »

Jestak s’était redressée et calée contre son siège. Elle sortit un téléphone portable de sa poche, un petit appareil rectangulaire et noir. C’était une technologie dont l’usage s’était raréfié, réservée aux cas d’urgence et dont les fonctionnalités étaient presque exclusivement destinées à la vie citoyenne. Chaque Yasard pouvait ainsi être joint par n’importe qui, chaque ressortissant avait dans la possibilité d’interagir directement avec son gouvernement.

« Entendu pour vos soigneurs. Pour ce qui est de la reconstruction des serres, avec ou sans vos sorts, je ne peux pas prendre cette décision seule, mais si vous voulez bien prendre le temps de me la détailler, nous allons sans doute trouver une bonne façon de le présenter… Plus encore si vos bâtisseurs peuvent être assistés de nos ingénieurs… »

Elle s’était mise à écrire sur l’appareil, sans quitter la sorcière des yeux. Elle était à l’aise avec l’exercice et n’eut aucun mal à poursuivre la conversation en même temps.

Amalia hocha la tête. Elle apporta les précisions qu’elle pouvait, bien que ce ne soit pas son métier et que chaque bâtisseur ait ses secrets de fabrication. La description dura presque vingt minutes. Ce genre d’échanges entre sorciers et non-sorciers étaient rares. Et par prendre le temps, c’était aussi ce qu’entendait Amalia.

« C’est tout ce que je peux vous dire sur le sujet. Mais cela vous donnera les clés pour en discuter avec vos collègues. Et, bien sûr, vos ingénieurs et nos bâtisseurs pourront travailler ensemble.

— J’aurais une réponse, qu’elle aille ou non dans notre sens, d’ici demain » répondit Jestak en rangeant son appareil.

Durant la conversation, elle s’était progressivement approprié le sujet. Humains et sorciers effectuant ensemble les réparations, c’était une idée qui la séduisait.

« Parfait. »

Amalia se mit debout et tendit sa main à l’Yasard. Et elle dit, sincère.

« Je suis vraiment désolée de ce qu’il s’est passé ici.

— Pas autant que moi… » répondit l’humaine avec une tristesse poignante.

Elle lui rendit sa poigne, la salua, puis se détourna pour reporter son attention sur les enfants. Elle prit le plus jeune dans ses bras puis releva sa fille et les serra, tous les deux contre elle. Cela ne dura pas plus de quelques secondes. Elle posa un court baiser sur le front de l’aînée, puis souffla :

« Allons-y. »

Il fallait leur trouver un toit pour les jours à venir

*

« Faï !

— Je vais aller le chercher moi, il est forcément là, quelque part !

— Faï, reviens ici tout de suite !

— Non ! Je te déteste, Jestak ! »

Il ne s’était pas écoulé dix minutes depuis que la mère et ses deux enfants étaient sortis de la tente sorcière. La gamine sur ces mots s’était élancée vers la forêt, à toutes jambes. L’adulte se retrouva interdite quelques secondes, puis se baissa pour récupérer le garçonnet resté à ses pieds et partit à la poursuite de sa fille. C’est cet instant que choisi la lourde structure d’acier de la serre la plus proche pour s’écrouler dans un vacarme monstre. Jestak s’immobilisa, tendue. Elle devait s’assurer de la sécurité de tous, elle devait être là-bas pour prêter main forte. En tant qu’Yasard, elle devait être au service des autres, mais son enfant venait de disparaître dans la forêt, à la recherche de son père. Elle le savait mort. Elle se mit à sa recherche après avoir trouvé quelqu’un à qui confier son fils, mais Faï était déjà loin.

La petite courut d’abord sans prêter attention à ce qui l’entourait. Elle pleurait de rage. Jestak, elle ne la voyait presque jamais depuis que son nom avait été tiré au sort pour devenir Yasard, il y a quatre ans. C’était son père qui s’occupait d’eux quand ils n’étaient pas aux communs. Et elle lui disait qu’il avait disparu, qu’il devait être mort… Et elle prenait le temps de discuter avec cette horrible sorcière alors qu’elle aurait dû aller le secourir, lui.

Elle ne regardait pas vraiment où elle marchait et elle se heurta soudain à un homme, un policier magique, qui lâcha un « Hé, attention ! » agacé avant d’écarquiller les yeux en découvrant l’enfant. Avec deux autres gars, ils étaient en train de récupérer le haut d’un corps dans un arbre. La lame de feu qui l’avait traversé avait été donnée avec tant de force que les jambes et le ventre avaient brûlé alors que le reste avait été envoyé dans les branchages touffus au-dessus d’eux. Le spectacle était macabre. La gamine dont le regard n’arrivait pas à se détacher des chairs boursoufflées et suintantes qui avaient remplacé le visage du mort fit quelques pas en arrière, livide.

« Qu’est-ce que tu fais là, petite ? Retourne au camp, ça n’est pas… » commença l’un des hommes, avec douceur, mais Faï avait déjà tourné les talons.

Elle ne courrait plus pour retrouver son père, elle courrait pour fuir l’horrible spectacle. Plus loin, elle trébucha et s’affala à côté d’une femme. Son visage, déformé par la douleur, était intact, mais tout l’arrière de son crâne avait été dévoré par le feu. La tête n’était plus rattachée au corps que par le tronçon calciné de sa colonne vertébrale. La gamine recula, à quatre pattes sur le sol de la forêt. Le sang des trois humains morts là avait humidifié le tapis de feuilles décomposées. Il laissait une boue poisseuse sur les mains et les bras de l’enfant. Elle hurla, terrorisée, se releva et s’enfonça plus loin encore dans le sous-bois. Elle dévala le bocage jusqu’à avoir complètement dépassé la zone sinistrée. Elle s’arrêta, jeta un oeil autour d’elle sans rien reconnaître, elle appela sa mère, elle cria, sans réponse.

Il lui fallut quelques minutes pour se reprendre. C’était une enfant qui ne manquait pas de ressource, elle avait l’esprit vif et sa débrouillardise eut tôt fait de faire son office. Elle avisa un arbre plus facile à escalader que les autres et se hissa dans ses branchages, jusqu’à sa cime. D’en haut, on distinguait très bien les fumées s’élever des incendies. C’était très loin en contre bas. Dans sa fuite, elle n’aurait pas cru avoir couru si longtemps ni être montée si haut à flanc de montagne. Elle mémorisa la direction à prendre, sauta au sol puis se mit en marche. Une quinzaine de minutes plus tard, elle fut arrêtée par un à pic d’une dizaine de mètres qui dégageait toute la vue devant elle. Elle était sur la bonne voie, mais il lui fallait emprunter la pente raide. Il y avait forcément un autre passage, car elle ne se souvenait pas avoir escaladé cela, mais elle aurait été incapable de dire le parcours qu’elle avait suivi à l’aller. Elle longea le bord de la formation jusqu’à trouver un chemin qui lui sembla plus praticable et se lança dans une descente périlleuse. Elle tremblait d’épuisement quand, au tiers de la falaise, le sol se déroba sous ses pieds. Elle perdit l’équilibre et tomba dans le vide avec un grand cri. Son corps heurta plusieurs rochers avant de rouler sur la pente qui s’adoucissait en contre bas. La gamine eut le réflexe de prendre une position fœtale qui la protégea du pire. Blessée, elle tenta de se relever, mais bouger lui fit si mal qu’elle perdit connaissance.

Moins d’une dizaine de minutes plus tard l’Once retrouva l’enfant. L’animal renifla la petite et considéra que ce n’était pas très grave. Le genoux luxé, un bras fracturé… rien que la magie ne puisse soigner rapidement. Le T-shirt entre les dents, elle la tira et la posa sur le dos. Il s’écoula plusieurs minutes, le temps pour les os de se ressouder, puis elle lui lécha le visage en usant d’un sortilège pour la réveiller en douceur.

Elle s’écarta et alla s’asseoir plus loin, sans dégager l’impression terrifiante du prédateur en chasse. Elle prit soin d’avoir l’air d’un gros chat, à l’expression particulièrement intelligente.

Faï gémit, elle s’essuya la joue dans un geste réflexe puis elle se recroquevilla sur elle même avant de se redresser sur les genoux, alerte. Elle jeta un regard par-dessus son épaule en se demandant comment elle avait fait pour sortir indemne de sa chute. Du coin de l’oeil, elle aperçut le fauve. Effrayée elle recula de plusieurs mètres sans quitter l’Once des yeux. L’animal dilata ses pupilles et pencha la tête sur le côté en baissant les oreilles. Elle battit de la queue, puis elle s’allongea, pour montrer qu’elle n’attaquerait pas.

La gamine s’arrêta lorsqu’elle sentit quelque chose dans son dos. Un arbre. Elle l’utilisa pour se mettre debout, très lentement. C’était un gros chat. Un très gros chat, avec des dents et des griffes de chat, mais beaucoup, beaucoup plus effrayantes. Elle jeta un coup d’oeil autour d’elle. Il n’y avait pas d’autre issue que de s’approcher de l’animal pour s’enfuir. Elle resta parfaitement immobile au moins deux minutes, à respirer le moins possible. Comme rien ne se passait et que le fauve ne semblait pas menaçant, la peur qui la faisait trembler diminua, un peu.

« Qu’est-ce que tu me veux ? » murmura-t-elle.

Elle leva la main, à geste mesuré et commença à se marcher vers lui. L’Once ne bougea pas d’un poil, l’air amusé, cela rassura l’enfant qui continua :

« Qu’est que tu fais par ici… C’est pas un endroit pour… Qu’est ce que t’es… un puma ? »

Elle parlait d’une voix douce qui ne laissait pas passer sa peur. Elle jeta un regard rapide vers la direction qui lui semblait être celle du camp.

« Je dois rentrer, tu vas me laisser passer, hein… tu vas me laisser partir… »

Le fauve se releva et hocha la tête, puis il fit un signe dans la direction du campement et s’approcha de la fillette. L’Once se frotta à sa jambe et l’invita de quelques pas. Suis-moi. C’était simple à comprendre et fait avec douceur. Faï resta interdite quelques secondes puis elle se mit en mouvement. Il lui fallut une centaine de mètres pour céder à la curiosité. Elle observait ses muscles rouler sous la fourrure de son dos… Elle aurait juré l’avoir vu hocher la tête…

« Tu comprends ce que je dis ? »

Et le fauve hocha à nouveau la tête. Mais ne s’arrêta pas. L’Once marchait à un rythme lent que l’enfant suivait sans difficulté. Elle se porta même au niveau de ses épaules, le regard toujours fixé sur le jeu de puissance qui courrait sous la peau du prédateur.

« Tu es l’animal d’un sorcier ? »

Cette fois, le fauve fit un signe négatif, mais releva sa tête pour lancer un regard amusé à l’enfant avant de reporter son attention sur sa route. Elle n’était pas loin de la vérité.

« Mais tu as bien un rapport avec les sorciers ? » insista Faï.

Elle stoppa net au milieu du sous-bois, tendue.

Le Chat s’arrêta puis acquiesça. La bête observa les environs et s’assura qu’elles étaient seules. Alors elle s’assit. Puis prit la forme d’une jeune fille de seize ans. Elle avait les cheveux noirs, longs, les yeux bleus et un sourire tranquille.

« Je suis sorcière. Mais je ne suis pas comme ceux du campement qui parlent et ne font rien. Moi je me bats vraiment. Pour la justice. Je n’ai pas le droit d’être ici. Mais j’ai exploré toute la forêt pour être certaine que ceux qui ont attaqué n’y soient pas cachés. Je voulais te ramener au campement. »

Faï avait un air terrifié sur le visage. Avant cette nuit, elle n’avait jamais vu de sorcier. Ils n’avaient jamais fait partie de sa vie, hormis comme une menace lointaine. De celles qu’on évoque pour inciter les petits enfants à finir leur assiette. Presque rangée avec les monstres du dessous du lit. Elle observa la transformation, adossée au tronc contre lequel elle avait buté à force de reculer.

« Comment tu veux que je te croie ? ! cria-t-elle, tremblante. Pourquoi ça serait pas toi qui aurais participé aux attaques ?

— Pourquoi est-ce que j’aurais fait ça ? Ce n’est pas parce que quelques sorciers sont tarés que nous les sommes tous… Vous avez bien des criminels aussi par chez vous, non ? »

Elle se releva, vint près de l’enfant et lui tendit sa main, en s’accroupissant, sans aller jusqu’à la toucher, pour lui laisser terminer le geste.

« J’ai l’air menaçante ? J’ai l’air d’une terrible meurtrière ?

— Tu étais un tigre il y a deux minutes ! » souffla Faï qui avait commencé à pleurer, sans réussir à contenir ses larmes.

Elle tenait à peine sur ses jambes. L’adolescente en face d’elle se faisait rassurante, elles étaient relativement proches en âge, en tout cas, c’était pas une adulte, et la fille était belle. C’est sans doute ce qui la poussa à attraper sa main tendue et à s’y agripper.

« Hé… Je ne voulais pas te faire peur avec l’animal… Ça va aller… » murmura l’Once.

L’enfant ne pouvait pas résister à cette douceur. À côté de la magicienne, toute sa peur semblait s’envoler, tout comme l’horreur de ce qu’elle avait vu plutôt. Faï ne pouvait que se calmer, se détendre, et céder aux pleurs qui apaisent, loin de la panique qui l’avait saisie plus tôt. Elle se laissa aller contre la curieuse sorcière et sanglota sans complexe. La jeune fille referma ses bras autour d’elle dans une attitude bien plus maternelle que son apparence ne le présumait.

Près de cinq minutes plus tard, Faï se redressa, sans doute un peu gênée. L’adolescente lui tendit un mouchoir.

« Comment est-ce que tu t’appelles ? demanda-t-elle.

— Faïthrahaearn Kahina, mais on dit Faï, renifla l’enfant. Et toi ?

— On m’appelle l’Once. C’est l’animal que tu as vu. C’est un Léopard des neiges, une Once. Ce n’est pas mon vrai prénom. Ni ma vraie apparence que tu vois là. On peut en parler sur la route vers le phytoligocomplexe où ils ont installé le campement, si tu veux. »

C’était une invitation qu’une enfant de neuf ans, curieuse et apaisée, ne pouvait pas vraiment refuser. Elles marchèrent une dizaine de minutes dans la forêt sous le flot continu de questions de la petite.

« Alors t’es un peu comme un superhéros ? Tu sauves les gentils des méchants ? Comme Batman ?

— On peut dire ça comme ça, avait répondu la jeune femme dans un petit rire. Je me bats contre l’Ordre, principalement.

— Tu envoies les méchants en prison ?

— Quelques’un…

— Et les autres ? »

La jeune fille s’arrêta, le visage grave. Et elle jeta un regard sérieux à l’enfant

« Les autres, je les tue. »

Faï s’arrêta aussi. Elle soutint le regard de son interlocutrice, déglutit, prit une courte respiration et répondit :

« Je veux pas que tu envoies ceux qui ont tué mon père en prison. Je préfère que tu les tues.

— Je n’ai pas prévu d’être tendre avec ceux qui ont fait ça. »

Ce n’était pas une promesse de meurtre. L’enfant sourit pourtant comme si cela c’en était une. Pour elle, c’était très abstrait.

« On est bientôt arrivées, tu crois ?

— Oui. »

Et en effet, quelques minutes plus tard elles entraient dans le campement. Ce qui provoqua une agitation inattendue. Deux websters se précipitèrent vers l’enfant avec des vêtements propres, de l’eau, des vivres, mais Faï recula, effrayée. Les sorciers présents avaient armé leurs concentrateurs, ils visaient l’Once, sous les traits de l’adolescente. Une forme connue. On appela Amalia qui apparut en moins de deux secondes à quelques mètres à peine des deux jeunes.

« Amalia Elfric ! Mais c’est que vous avez pris cela au sérieux !

— Tu comptes te rendre, le Chat ? demanda la sorcière en échange.

— Nan… Pas vraiment. »

Un long silence s’était installé autour des deux sorcières et de la petite humaine. Cette dernière avait reculé jusqu’à se mettre dans les jambes de l’Once dont elle chercha la main, effrayée. Elle ne s’attendait pas à un accueil aussi violent. Elle ne voulait pas que la jeune fille ait des soucis à cause d’elle.

« Laissez là, souffla-t-elle avec un certain aplomb.

— Est-ce que tu sais qui tu as derrière toi, Faïthrahaearn ? demanda Amalia, sans se tromper dans la prononciation de ce prénom étrange.

— C’est l’Once. Et elle m’a sauvé », répondit la gamine avec une petite grimace.

Elle préférait Faï à son nom complet. Amalia reporta son regard sur la sauveuse en question qui haussa les épaules.

« Vous ne pouvez pas m’arrêter ici, tu le sais bien… »

Elle s’accroupit et prit la main de l’enfant. Elle lui adressa un sourire rassurant, de ceux qui ôtent la peur et rendent plus confiant.

« À une prochaine fois, Faï. »

Elle s’écarta et reprit sa forme d’Once. Un homme chargea son concentrateur et Amalia siffla

« Range ça Stephen. Retournez à vos postes ! »

Elle s’approcha de la petite et du gros Chat. C’est à ce moment-là qu’on entendit le déclic d’un appareil photo. Amalia Elfric, l’Once et une gamine. Voilà qui ferait une belle couverture. Le journaliste disparut immédiatement. Tout bas, sans faire attention à ce qu’il venait de se passer, Amalia souffla à l’Once

« Merci. Faï, tu viens ? Il faut la laisser partir. »

L’intéressée s’était retournée vers le Chat, elle franchit le mètre qui les séparait, passa ses bras autour du cou puissant et glissa ses mains dans sa fourrure en murmurant :

« À la prochaine fois

— Faï ! »

C’était Jestak, qu’on avait fini par prévenir et qui s’était figée derrière le cercle de sorciers, son fils accroché à sa main. La petite poussa un soupir et se détourna du prédateur pour rejoindre la Fédérée, puis sa mère, qui n’osait pas approcher.

L’Once avait émis un léger grondement au câlin, comme un ronronnement. Puis l’animal regagna la forêt sans se soucier des mages qui commentaient sur son passage.

*

« En attendant, elle a retrouvé la petite », argumenta le P.M.F..

Douglass Ross était assis sur un muret, face à une mer qui chatoyait avec paresse sous le soleil mourant. Son unité avait été dépêchée à la protection de phytoligocomplexes en urgence. Les humains avaient accepté leur reconstruction avec adjonction de technologie repousse-sorcière. La prise de position d’Amalia Elfric faisait un tollé au gouvernement. Plusieurs de ses opposants avaient menacé de démissionner tant la manoeuvre paraissait hasardeuse. Hasardeuse, non… lorsqu’on voyait les dégâts qu’avait faits l’Ordre, le traitement ignoble qu’ils avaient infligé à leurs victimes, on ne pouvait qu’approuver la fraternité de cette décision.

Les P.M.F. dépêchés sur place étaient loin de cette agitation politique. Ils avaient pour tâche d’aider les humains réfugiés, de protéger les médics et d’apaiser les tensions entre les deux communautés. Une tâche délicate que les deux soldats installés sur la jetée n’allaient pas tarder à reprendre. Pour l’heure, ils discutaient, en attendant leur tour de garde. Pour Ross, cette affectation était une agréable pause dans ses activités. Enquêteur de talent, il était peu assigné aux opérations de terrain. Il avait saisi l’occasion de voir la mer.

« Ouais, mais il a dû lui faire un lavage de cerveau… Un enfant qui fait un câlin à un fauve, ça n’est pas logique. Et puis pourquoi elle ? C’est pas parce qu’on a vu une gamine qu’on peut se dire que c’est une femme… Il change sans arrêt d’apparence.

— Je sais pas, une femme, ça me semble plus plausible, sourit Ross.

— Tss, ne souris pas comme ça. C’est un criminel. Pas quelqu’un qu’on admire, grogna son collègue.

— C’est une vraie question Peers. L’Once fait notre boulot, en plus sanglant. Mais ça reste à mon avis quelqu’un qui se préoccupe de la justice. Soyons honnêtes, elle nous a tirés de situation de merde. Imagine qu’on ait pas remis la main sur la gamine…

— On aurait retrouvé l’enfant, quand même… fit Peers en portant à ses lèvres une tasse d’un épais café.

— Et puis Merlin ! s’emporta Ross sans le moindre égard pour la remarque. Elle fait partie de ceux qui ont buté Leuthar ! Si on était un peu logique, on la remercierait et on la gracierait…

— Y’a des rumeurs qui disent qu’en haut, ils savent qui c’est, mais qu’ils laissent courir…

— Tu parles… Si le gouvernement était vraiment clean, ils lui proposeraient une place.

— Qui sait, ton Once y a peut-être déjà une place ! » rit le soldat, rejoint par son collègue.

Peers reprit son sérieux, se releva et s’étira.

« Ça reste quelqu’un qui tue de sang-froid. Tu peux bien interpréter ses actions comme tu veux, on ne sait rien de ses motivations. Leuthar, Fillip maintenant, et après l’Once ?

— Tu divagues… Après Fillip, le dictateur, ça sera Elfric… » rit Ross, en se levant à son tour.

La blague était récurrente tant le caractère horrible de la fédérale était légendaire, mais la plaisanterie était toujours teintée d’estime. Qu’une civile, même gradée, gagne le respect des troupes armées c’était assez rare pour être notifié. Peers se mit en route vers le camp.

« Il paraît que l’Once ferait partie de la Confrérie… avança-t-il.

— T’es con, railla Ross en lui tapant sur l’épaule. La Confrérie n’intervient pas »

*

À la nuit tombée, Amalia sortit de la tente de commandement. Comme l’aurait fait un humain, elle se roula un joint avant de partir marcher sur la plage. Même les Cataclysmes n’avait pas réussi à décrotter l’humanité de cette habitude. C’était quelque chose de très curieux pour les sorciers. Personne ne fumait. La magie chassait les effets bien trop vite. Mais cela la détendait quand même. La force de l’habitude, du souvenir.

Elle déambula les pieds dans l’eau, jusqu’à rencontrer une jetée en granit. Au loin, les lumières artificielles du complexe avaient baissé. Un simple sortilège de détection lui permit de savoir qu’elle était seule. Seule avec elle même.

« Ça aurait pu être dangereux… » souffla la Fédérée au Chat qui marchait vers elle.

Le fauve reprit sa véritable forme. Celle d’Amalia. La sorcière sur le rocher tressaillit. Elle avait un peu abusé de ses forces… Le dédoublement était une technique difficile, surtout en ajoutant une transformation animale. L’utilisation d’une apparence de couverture sur un sosie… C’était insensé. Tout son corps demandait à réintégrer ce qui lui manquait. La manifestation publique, la rencontre entre l’Once et Amalia Elfric, avait été une torture. Elle avait dû luter, physiquement, pour ne pas laisser ses deux copies fusionner.

Les deux Amalia se rapprochèrent et une seconde plus tard, elles ne faisaient plus qu’une sur le rocher. Une simple femme connue aussi bien sous le nom d’Once qu’Amalia ou Alix Elfric souriait aux étoiles, satisfaite. Sa couverture, déjà renforcée par le procès mené avec Naola, gagnait en crédibilité grâce à la belle image prise par le journaliste. Qui pourrait imaginer que l’Once et Amalia n’étaient qu’une seule et même personne ? Ho… À force, il y aurait sans doute quelques fouineurs pour le soupçonner. Il lui faudrait un jour réussir à toucher un double, sous forme d’Once, sans fusionner avec. Ce serait une preuve irréfutable pour la plus grande majorité des sorciers. Elle y travaillait.

Elle partit d’un rire clair en ramassant son joint, un peu euphorique d’être à nouveau complète. L’air salé lui faisait du bien.

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