Chapitre 11 – Un ordre nouveau

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Rares étaient les dimanches si studieux au manoir. Au fil des mois, Naola s’était habituée à voir son compagnon rejoindre Xâvier pour s’entrainer, aux aurores, quel que soit le temps, quel que soit le programme du weekend. Ce matin là, pourtant, ils avaient pu trainasser au lit. Ordre du maître, avait expliqué Mattéo avant de recouvrir ses questions sous des caresses. La journée avait paressé jusqu’au début d’après-midi.

D’ordinaire, Mattéo et Naola passaient peu de temps tous les deux. C’était un accord tacite entre eux. Jamais leur couple ne survivrait s’ils restaient sans cesse l’un sur l’autre. Le manoir était grand et c’était pour le mieux. Trouver un équilibre entre leur nouvelle vie commune, leurs tempéraments explosifs et leur envie d’être ensemble relevait d’une alchimie qu’ils ne maitrisaient pas encore tout à fait. Ils en arrivaient à apprécier d’être simplement dans la même pièce à faire des choses totalement différentes. C’est la raison pour laquelle Naola l’avait suivi jusqu’à la bibliothèque.

Ordre du maître, à nouveau. Les deux élèves devaient lui rendre une étude détaillée de l’un des livres récemment ajoutés à leur collection.De l’intérêt de la magie transévolutive appliquée aux sérums de classe III. Un titre qui donnait envie. L’ouvrage sur lequel les deux garçons étaient penchés aurait fait bâiller le gratte-papier le plus assidu. Pourtant le duo en faisait une consciencieuse lecture. Un ordre du maître, Naola avait appris que cela ne se discutait pas.

La jeune femme s’était installée un peu plus loin sur la grande table de travail. Elle avait étalé plusieurs documents devant elle et traduisait, tant bien que mal, l’Ephénien ancien qu’elle déchiffrait en Fédéral moderne. Elle comptait, un jour, tenter de publier ses recherches sur les Djiins. Il lui faudrait transcrire bon nombre de textes pour dépoussiérer cette magie et la rendre si ce n’est accessible au moins appréhendable par ses pairs.

Un bel oiseau à l’aspect d’un petit rapace faisait des allers-retours devant elle. Ses pattes de métal cliquetaient sur le bois de la table à chacun de ses petits pas empressés. Il claqua du bec pour attirer son attention. Il voulait voler dehors. Naola le savait, mais elle avait besoin de lui pour ses traductions. Elle releva la tête vers lui et ils échangèrent un long regard.

Ça n’était pas un animal. C’était un génie emprisonné dans un mecartifice en forme de faucon. La sorcière avait elle même fabriqué l’artefact-piège, il y a des années de cela, dans le but de le capturer. Il faisait partie des petites merveilles qu’elle avait ramené de ses voyages en Ephénie. Les mécaniques jouaient à chacun de ses mouvements. Elle avait laissé visibles les flux des articulations et avait utilisé un alliage d’iris pour modeler les rémiges de ses plumes.

Ils n’avaient pas besoin de parler pour se comprendre. Elle l’avait vaincu par le passé. Elle était sa maitresse jusqu’à ce qu’elle le libère de son serment. Si elle lui ordonnait de l’aider dans ses traductions, il avait le devoir de le faire. Mais rien ne l’obligeait à y mettre de la bonne volonté. Il était son gardien, son protecteur, pas un scribe. Il claqua à nouveau du bec et repartit dans un énième aller-retour. Mattéo, en bout de table, lui lança un regard agacé.

Interdiction de voler dans la bibliothèque. Naola soupira et reposa le stylo avec lequel elle annotait son mnémotique. Dehors ! Dehors ! Dehors ! martela l’oiseau dans son langage informulé. C’était un esprit de vent. Un jeune, à l’échelle de son espèce. Les limites des murs, il ne s’en accommodait que s’il pouvait s’en servir pour faire des courants d’air. La sorcière se leva et lui présenta son bras qui se parera, par un charme automatique, d’un brassard de cuir. Le rapace poussa l’espèce de roucoulement métallique qui caractérisait son cri et rejoignit cet appui d’un battement d’ailes.

Honkey, comme toujours, avait anticipé ses besoins. Il se tenait devant l’une des hautes fenêtres de la pièce et l’avait légèrement entrouverte. Assez pour que l’oiseau puisse sortir, mais pas suffisamment pour que la brise, un peu fraiche, incommode les étudiants.

Naola passa la main à l’extérieur et le Djiin s’envola sans demander son reste. Il reviendrait de lui-même, le lendemain, probablement.

« Un thé, Mademoiselle ? demanda le webster de son habituel ton poli.

— Avec plaisir. Mattéo ? Thé ? »

Le jeune homme ne releva pas la tête. Il termina ce qu’il était en train de lire avant de jeter un coup d’œil à une montre qui apparut à son poignet. Dès qu’il en détourna le regard, l’objet disparu. Puis, seulement, il hocha la tête

« Oui. Il faut que l’on s’arrête.

— Déjà ? demanda Xâvier.

— On y est depuis quatre heures. »

Les deux amis se levèrent et le livre se referma de lui-même. Mattéo bougea la main en activant son concentrateur secondaire pour le faire s’envoler. Une petite formule plus tard, murmurée avec force d’habitude, l’ouvrage avait retrouvé sa place sur l’une des nombreuses étagères de la bibliothèque. Le brun eut un court soupir, le blond s’étira de tout son long avec un bâillement équivoque.

« Qu’est-ce qu’il est chiant ce livre… »

Mattéo haussa les épaules en réponse à la remarque du borgne. Peu lui importait le livre, il aimait bien ce type d’entrainement. Xâvier, lui, n’avait l’œil que pour les sujets qui l’intéressaient. Passer son weekend à cela ne l’enchantait guère.

« Vous avez terminé ? » s’étonna Naola.

Elle s’attendait à les voir décliner son offre d’un grognement concentré, pas à voir l’ouvrage aller sagement se ranger dans le rayonnage.

« Non, répondit Mattéo.

— Maître Alix nous a donné trois heures trente sur le livre.

— Nous avons déjà dépassé le temps imparti.

— Si maître Alix vous l’autorise, on doit pouvoir passer au salon alors ? » conclut Naola en mettant de l’ordre dans ses propres travaux.

Quatre heures passées dans cette bibliothèque, si superbe soit-elle, c’était trop pour être raisonnable.

Comme à chaque fois que la jeune femme ironisait sur leur rapport à leur Maître, Mattéo ne réagit pas. Xâvier, lui, rit et changea de sujet en se dirigeant vers le salon.

« J’ai bien cru que ton piaf allait énerver Mattéo, Nao. Il est toujours aussi… énergique ?

— Il a mauvais caractère, répondit la jeune femme, sans préciser si elle évoquait l’oiseau, ou Mattéo.

— Vous devez bien vous entendre alors… » fit remarquer le blond sans prendre la peine de désigner le génie ou son ami.

Xâvier avait peu eu l’occasion d’être en contact avec le Djiin. Cela l’intriguait… Les Djiins, c’était un sujet sur lequel ils n’avaient aucune information ici. Pas de livre, pas de mnémonique. Si Mattéo n’avait pas rencontré Naola, ils n’en auraient jamais entendu parler.

« Tu peux le dresser pour qu’il soit moins caractériel ? Notre Maître n’a pas réussi… ajouta-t-il en prenant enfin position sur le sujet de leur discussion.

— Mec ? l’interrompit Mattéo.

— Oui ?

— Ta gueule. »

Naola rit de bon cœur et prit leur devant. Ils allaient s’engager dans une joute verbale fleurie qui se terminerait, comme toutes les autres, par des menaces ou des fanfaronnades quant à celui qui était meilleur que l’autre. Et cela quel que soit le sujet, même si Xâvier avait une forte propension à revenir sur celui de leurs performances au lit. Au début, cela gênait terriblement la jeune femme, mais les mois passants, elle s’y était habituée.

Quand ils se retrouvaient à deux, son compagnon et Xâvier avaient la particularité de parfaitement synchroniser leur façon de s’exprimer et de se comporter. Mattéo était carré, excessivement poli, toujours parfaitement maitre de lui. Le seul sentiment que Naola lui connaissait devant d’autres personnes était la colère. Mais, avec son ami, il redevenait l’adolescent turbulent qu’il avait été. Il parlait vite, un mélange de fédéral et de leur dialecte natal, il souriait, il riait. Parfaitement détendu. C’est ce qui rendait Xâvier supportable aux yeux de Naola.

Installée au salon, les jambes croisées et les mains refermées autour d’un thé, elle les observa se chamailler comme des gamins avec un petit sourire en coin. Elle se sentait bien ici. Elle commençait à se considérer chez elle.

Quelques semaines plus tôt, Mattéo lui avait proposé d’emménager officiellement au manoir. Et il l’avait fait en bonne forme, cet imbécile. Il avait fait dresser une table, préparé un dîner aux chandelles et envoyé Xâvier dans les bras d’une de ses copines. Elle avait paniqué lorsque, en fin de repas, il lui avait dit avoir une question pour elle. Exactement comme s’il voulait la demander au mariage. Elle l’aimait, ça ne se discutait pas, mais de là à s’engager avec lui… Elle en était très loin. Il s’était moqué d’elle, gentiment. Son appartement était vide il était inutile qu’elle en cherche un autre.

« Le steaple-chase de la semaine prochaine, tu y participes ? demanda Mattéo à la jeune femme

— Non, mais j’y assiste en loge officielle, répondit-elle.

— Je ne comprends pas l’intérêt de ce truc, enchaina Xâvier, tourner autour d’un terrain en hexoplan… »

Naola haussa les épaules, la tentative honnête de son compagnon pour l’inclure dans la conversation en parlant de sport ne fit pas long feu. Ils glissèrent finalement sur le sujet favori du jeune borgne. Les filles. Il passait beaucoup de son temps libre à draguer sorcières, humaines, mécas dans des bars de Stuttgart ou des environs. C’était un séducteur expérimenté qui savait tout à fait mettre à l’œuvre sa maitrise de lui même pour interpréter le personnage qui avait le plus de chance de conclure. Actuellement, il voyait une certaine Sandra. Mattéo lui avait, plus ou moins subtilement, fait remarquer la ressemblance avec le nom d’une de ses ex, Aliscendra, ce à quoi Xâvier avait répondu, tout en poésie, qu’il pouvait aller se rouler dans de la bouse de licornes.

Quelqu’un entra dans la pièce à ce moment-là. Les deux jeunes hommes se relevèrent immédiatement, droits comme des piquets, et placèrent leurs mains dans leur dos. Mattéo jeta un coup d’œil agacé au nouvel arrivant.

« Vous pouvez vous asseoir. Je ne suis pas là en tant que votre Maître. »

Le blond ne se le fit pas dire deux fois et s’assit lourdement. Un nouveau fauteuil sortit de nulle part et s’installa entre celui de Xâvier et celui de Naola. Le maître y prit place avec un léger soupir, sous l’oeil incrédule de la jeune sorcière. Une femme. Le Maître Alix, dont Mattéo se disait l’élève, ce maître dont il parlait souvent, avec un M majuscule… Ce maître était une femme. Et une belle femme, en plus. Une quarantaine d’années, peut-être, avec un visage fin et un beau sourire. Elle avait posé son regard noisette sur Mattéo en attendant quelques secondes qu’il se décide. Comme son élève avait l’air contrarié, elle tourna la tête vers Naola et se présenta, enfin.

« Bonjour, je suis Alix.

— T’es… Vous… êtes une femme ? articula la jeune femme en se raclant la gorge, prise aux dépourvues.

— Ho, il ne l’avait pas mentionné ? ironisa la sorcière. Oui, je suis une femme. Ce n’est pas un déguisement.

— Non… il ne l’avait pas mentionné » répéta Naola avec un coup d’oeil appuyé vers Mattéo.

Elle sursauta et reporta son attention sur la nouvelle venue.

« Vous êtes l’Once ? demanda-t-elle en écarquillant légèrement les yeux.

— C’est le vampire qui t’en a parlé ? biaisa Maître Alix.

— Ce genre de détail, ça ne peut pas lui échapper », répondit Naola en se mordillant la lèvre.

Mordret avait grogné, agacé que sa protégée se soit ainsi rapprochée d’un individu que la Fédération classait dans la catégorie dangereux criminel.

« Vous êtes venus à mon secours, ça, c’est sur. Conclure que leur maître est l’Once n’a pas pris longtemps.

— Bien sûr. C’était pur rhétorique. »

Mattéo, de son côté, ne s’était toujours pas assis. Il était en colère contre son Maître, mais se maitrisait.

« Tu ne devais pas…

— Je n’avais pas d’autre solution, Mattéo. Et si tu avais daigné lui parler de moi plus tôt, je n’en serai pas arrivée à rencontrer Naola dans cette situation.

— Quelle situation ?

— Vous êtes tous les trois enfermés ici jusqu’à nouvel Ordre… »

— Pardon ? » sursauta Naola.

Elle initia immédiatement un transfert qui lui fut refusé sèchement par le système de défense du domaine. Ils l’avaient pourtant ajoutée au registre une dizaine de jours plus tôt, lorsqu’elle avait accepté de s’installer là. Avant cela, malgré tout le temps qu’elle avait passé ici, elle n’était jamais entrée d’elle-même dans les lieux. Mattéo, et parfois Xavier, l’avait toujours escortée. Elle jeta un regard noir à l’Once et souffla :

« Ils ont peut être choisi de répondre à vos moindres demandes, mais je n’ai pas d’ordre à recevoir de vous !

— Ça n’a rien à voir avec leur apprentissage. Je ne peux pas me permettre de fuites. Je ne veux pas que vous vous risquiez au travail cette nuit et demain. »

Alix posa son regard sur Naola et prit soin de la détailler avant d’ajouter :

« Le Mordret’s Pub sera très certainement plus qu’animé cette nuit. Ce serait dangereux de t’y rendre. Et le Vampire de Stuttgart essayera de te contacter. Je m’assure qu’il n’y parviendra pas.

— C’est très aimable de vouloir assurer ma sécurité… mais allez-vous faire voir ! s’énerva Naola en se levant. Comme si j’avais l’intention de vous vendre ou de vous trahir !

— Tu peux me tutoyer… Ce n’est pas une question d’intention. Le vampire sait que tu connais très bien un élève de l’Once. Que tu es susceptible de savoir qui je suis. Et crois-moi, les Vestes Grises qui pullulent dans les Halles Basses de Stuttgart vont trouver, cette nuit, un nouvel intérêt à connaître mon nom. »

Mattéo fronça les sourcils. Il avait pris la peine de s’asseoir, sans bruit. Il comprit soudainement à quoi rimait tout cela.

« Tu vas te battre, affirma-t-il.

— Sans nous, continua Xâvier.

— Oui. »

Le brun serra les dents, Xâvier détourna le regard.

« Tu t’attaques à Leuthar.

— Oui. »

*

Ils étaient cinq. On avait vu quatre mages et le Chat entrer dans la demeure de Leuthar.C’était quelque chose qui arrivait parfois, des hommes et des femmes qui pensaient pouvoir le battre donnaient l’assaut. L’Ordre aimait rire des combats que leur racontait ensuite leur chef.

Leuthar s’était présenté devant les quatre mages encapuchonnés. Et avait ri en voyant l’Once. Un peu moins en constatant que ses transferts ne fonctionnaient plus. Qu’il n’avait plus aucun contact avec l’extérieur. Furieux, il attaqua avant même que les sorciers ne se soient dévoilés. Son sort fut dévié. Une bulle noire se forma autour d’eux. Elle s’amplifia, repoussant tout être hors du périmètre du combat. Hors de la salle. Hors de la maison. Bientôt, le bâtiment entier fut placé sous un dôme opaque. Personne ne pouvait entrer, personne ne pouvait sortir. Ils étaient isolés.

Maître Alix reprit sa forme humaine, elle découvrit trois catalyseurs. Le catalyseur majeur, celui sur sa paume était connu, mais le reste de l’arme était associé à une autre personne. Et cela fit rire Leuthar. Il avait donc déjà rencontré l’Once. Elle n’était pas dangereuse, pas à sa connaissance. Pas seule contre lui. Les quatre autres mages ôtèrent à leur tour leur cape. C’était des étrangers, des lointains, ils ne venaient pas de la Fédération.

L’un semblait Gangien, un webster, à première vue, car il portait un bras mécanique. En réalité, c’était un sorcier et non un humain augmenté. Il avait fait le choix de se mutiler et de s’implanter directement dans le corps divers outils, catalyseurs et concentrateurs, ce qui faisait de lui un enchanteur mécamage très puissant. Leuthar avait déjà entendu parler de lui.

Le second homme aurait pu être originaire de la Fédération ou de toute région caucasienne. Mais il venait de par delà la Grande Eau, des Amériques. Il se battait avec une baguette. Fait étrange, suffisamment pour que Leuthar y fixe son regard. Plus personne ne faisait ça. Utiliser une arme aussi désuète pouvait passer pour une insulte.

Il y avait un loup-garou avec eux. Une femme. La pleine lune avait déjà réveillé la bête. Pourtant elle était calme. Ses dents, allongées, étaient d’un blanc éclatant. Elle était légèrement voûtée et sa chevelure ressemblait à de la fourrure. Elle descendait jusque sur sa gorge, couvrant presque intégralement ses joues. Comme tous ses semblables, elle ne produisait pas de magie, mais c’était l’une des combattantes d’élite de son peuple. Elle portait deux concentrateurs, préchargés par d’autres sorciers, qu’elle activa alors qu’un grondement sourd sortait de sa cage thoracique. Ses yeux rouges étaient braqués sur l’enchanteur qui fixait maintenant la dernière personne.

Une femme, à nouveau, d’une soixantaine d’années peut-être. Leuthar la connaissait bien. Il avait vécu chez elle presque dix ans. Elle lui avait appris beaucoup, mais elle avait fini par le renier, le jour où il avait tué un humain par jeu. Elle était pour leur régulation. Pas pour leur chasse.

Il y eut encore quelques secondes de silence, entrecoupées des grognements du loup. Chacun savait que ce serait un combat à mort. Soit Leuthar s’en sortait et les cinq mages y restaient. Soit Leuthar mourrait. Avec des blessés ou des cadavres possibles dans l’autre camp.

L’affrontement commença. Et il dura près de 15 heures.

*

Une trentaine de sorciers formaient une foule devant le dôme. Des membres de l’Ordre, des fédéraux, des journalistes, de simples curieux. Des hommes et des femmes de tout bord. Inquiets même si personne ne doutait du fait que Leuthar sortirait vivant de ce combat. Il ne pouvait pas mourir. Comme s’il était au-dessus de la race des enchanteurs. Les gratte-papiers s’étaient positionnés, prêts à photographier le vainqueur à sa sortie. Pour l’heure, il n’y avait aucun affrontement. Attaquer une Veste Grise à côté de la demeure de Leuthar, c’était signer son arrêt de mort.

Il y eut des cris quand le dôme se brisa. Des gerbes de magie consumée retombèrent sur toute l’assistance. Un silence de mort s’abattit sur les environs. Quelques bruits montèrent de ce qu’il restait de la maison. Soit deux murs. Le reste avait explosé, fondu, brûlé… Puis un mage encapuchonné, appuyé sur ce qui semblait être un morceau d’armoire, entra dans le champ de vision des badauds. Une autre silhouette bancale apparue, elle tenait une baguette dans la seule main qu’elle conservait. Il lui manquait un bras.

L’Once précédait les survivants. Elle avait repris sa forme animale, ce qui dissimulait ses blessures.

Trois corps les suivaient, sur des brancards. Deux d’entre eux étaient recouvert de draps, tâchés de sang. La dépouille de Leuthar était, elle, visible. Propre. Ils l’avaient nettoyé avant de briser le dôme. Il fallait que chacun voie. Que chacun témoigne. Que Leuthar était mort. Que l’Ordre était fini.

Le silence pesait toujours sur la zone détruite. Seuls les déclics des appareils photo résonnaient. L’Once rugit. Son cri porta sur toute la ville. Tous frissonnèrent. La peur primaire qu’il provoquait les cloua sur place. Et lorsqu’il s’estompa, elle rugit une seconde fois. Alors seulement, les hommes et les femmes bougèrent. La panique s’amorça chez les Vestes Grises. Des cris de joie, des cris de colère. Un partisan se jeta vers eux, concentrateur vers l’avant, mais un fédéral l’abattit sur le coup. Un affrontement éclata. On arrêta quelques membres de l’Ordre. Mais dans l’ensemble, il y eut beaucoup de fuites. Les trois survivants, eux, avaient disparu. Les trois corps avec eux.

Ils entrèrent dans la grande salle de conférence de presse de la Fédération. L’apparition du dôme noir autour de la maison de Leuthar, plusieurs heures plus tôt, avait déclenché l’état d’urgence dans toute la Fédération.

Leuthar fut simplement déposé sous les yeux ahuris des fédéraux, des journalistes et des curieux. Les deux autres cadavres, toujours recouverts, furent aussi posés, un peu en retrait. Il faudrait organiser une sépulture décente à ces deux héros. Le silence se fit et la voix grave du Gangien dit :

« Deux des nôtres y ont laissé leur peau. Leurs noms étaient Raidha et Salem. De rien. »

Les deux mages et l’Once disparurent à nouveau et ce fut la cohue générale.

*

Au manoir, personne n’était allé se coucher durant la nuit. Les deux garçons étaient stressés. Aucun contact avec l’extérieur… Si l’Once perdait son combat contre Leuthar, ils le sauraient en sentant les défenses de la demeure revenir à la normale.

Ils n’avaient pas dormi, ou peu, enfoncé dans leur fauteuil dans le salon. Mattéo avait même sorti un mnémotique, un grand format. Une histoire qui venait d’un vieux roman humain sur les sorciers et qui avait été convertie sur support visuel. Il l’avait projeté dans le vide, devant eux, pour qu’ils puissent regarder quelque chose sans penser à rien. Se laisser transporter par un monde qui n’était pas le leur. Les humains, par le passé, avaient la télévision. Eux, ils avaient les mnémotiques grands formats. Abrutissant.

Honkey arriva avant la fin de la projection. Il posa sur la table basse toute une panoplie de biscuits apéritifs et petits fours. Les trois jeunes sorciers n’y prêtèrent pas attention.

Il s’écoula moins de dix minutes avant qu’Alix ne s’effondre en face d’eux dans un fauteuil qui était apparu avec elle. Elle eut un sourire joyeux qui jurait avec son teint pâle. Après avoir déposé le corps de Leuthar, elle avait à peine pris le temps de rentrer chez elle, de reprendre forme humaine et d’appliquer les premiers soins à ses blessures.

Le mnémotique derrière elle s’arrêta et l’image s’effaça. Un silence plana dans le salon alors que tous réalisaient ce que signifiait la présence du Maître. La nouvelle qu’elle leur apportait.

« Je ne reste pas longtemps. Honkey, apporte cinq verres !

— Ils sont prêts, Maître Alix », fit le serviteur, l’air heureux.

Il apporta en effet quatre coupes pleines.

« Cinq, tu bois avec nous, insista Alix.

— Tu… Tu l’as tué  ? demanda Mattéo en écarquillant les yeux.

— J’ai surtout été en défense. Mais nous étions trois pour le coup final. Ce n’est pas très important, qui l’a tué. Nous étions cinq à attaquer, nous sommes trois survivants. J’ai perdu deux très bonnes amies. Mais nous savions tous ce que nous risquions. »

Son regard s’assombrit à la mention de la mort de ses amies. Mais elle aurait le temps de les pleurer plus tard. Pour l’instant, l’euphorie de la victoire était plus forte. Elle passa la main sur son front. Leuthar était mort. Enfin. Son sourire s’agrandit.

« Leuthar est mort. »

Elle éprouva un plaisir non négligeable à l’énoncer.

« Trinquons ! »

Elle leva son verre. Mattéo avait attrapé le sien et, une fois n’est pas coutume, l’imita pour trinquer, en chœur :

« À la chute de l’Ordre ! »

Honkey se joignit à eux. La bouteille était aussi chère qu’elle était délicieuse.

« Quinze heures de combats. Nous en avions prévu douze. Naola, je compte sur toi. Le vampire va te poser des questions. Mens-lui. »

Alix posa un témoin de promesse sur la table. L’objet, nervuré d’un nombre incalculable d’entailles, oscilla d’avant en arrière avant de rouler vers la jeune femme. Elle le prit entre ses doigts, et une expression perplexe chassa un instant son sourire radieux.

« Je ne te demande pas de prêter serment, précisa le Maître, mais fais le lui croire. Dis lui que tu ne sais rien. Rassure-le. Qu’il n’aille pas s’imaginer que l’Once t’a entrainé dans une situation aussi dangereuse. »

Naola rangea l’artefact au fond de sa poche et hocha la tête en guise d’assentiment. Mentir à Mordret n’était jamais aisé, mais elle s’en accommoderait. À vrai dire, à cet instant, l’Once aurait pu lui demander n’importe quoi, elle aurait acquiescé. Leuthar était mort. L’Ordre, sans son chef, allait s’effondrer. Ce serait la fin de trente ans de terreur.

« Merci. »

Alix n’aurait pas eu la force de se battre pour faire accepter cela à Naola. Mattéo sourit et, avec une certaine admiration, dit :

« Merci à toi. Vraiment. Merci. Pour mon frère, pour…

— Je n’étais pas seule, Mattéo, coupa la sorcière avec douceur. Mais de rien. »

L’Once ferma les yeux une seconde. Puis elle se releva.

« J’ai plusieurs choses à faire. Vite.

— Tu va te faire soigner ? demanda Xâvier, pas dupe du spectacle que leur offrait leur Maître.

— Entre autres. »

Elle leur adressa un signe de la main et déverrouilla enfin le manoir.

« Vous êtes libre de sortir maintenant. Le Pub du vampire reste, pour l’heure, une mauvaise destination… »

Le Maître disparut sans rien ajouter.

*

Amalia était entrée dans la salle de la conférence de presse dès qu’elle avait pu. Elle se figea près de la porte, les yeux fixés sur le corps sans vie de l’enchanteur le plus puissant de tout l’occident. Puis elle observa l’assemblée. Plusieurs sièges étaient vides et Serge était en train d’arrêter trois jeunes hommes. Les journalistes, eux, s’en donnaient à cœur joie, cherchant à s’approcher des cadavres. On les avait déposés là depuis une demi-heure déjà et le manque de P.M.F. se faisait sentir.

« Assez ! Sortez d’ici ! » gronda-t-elle à l’adresse d’une femme qui venait de se glisser entre deux agents.

Elle déguerpit rapidement. Puis la fédérale se dirigea vers le commandant en chef.

« Serge ! Tu as des renforts qui arrivent  ?

— Non. Il y a des émeutes et des affrontements partout  ! Tu étais où  ? J’essaye de te contacter depuis des heures  !

— J’ai eu tes messages il y a vingt minutes, je n’étais pas seule, j’ai fait aussi vite que j’ai pu. »

Elle leva son concentrateur, l’orientant vers l’assemblée, et elle créa une bulle de discrétion qui dressa un voile bleu, comme un paravent entre les trois cadavres et le reste du monde.

« Sortez d’ici ! Toute personne non accréditée qui sera encore présente dans la salle dans deux minutes sera incarcérée pour trouble de l’ordre public. »

Les hommes et femmes s’indignèrent. Ils ne faisaient rien de mal. L’un d’entre eux commença à l’insulter en opposant la liberté de la presse à son comportement dictatorial. S’énerver contre Amalia Elfric était, en général, une très mauvaise idée. Tous les soldats eurent le même sourire désolé pour le malheureux qui valsa au loin. L’instant d’après la sorcière le plaquait au mur.

« Écoute-moi bien, espèce de rat de journal… La Fédération est en train de vivre un grand événement. Leuthar est mort. Mais ce n’est pas une bête de foire. Soit tu vas répandre la nouvelle, soit tu vas le fêter avec tes amis. Mais tu ne restes pas ici à essayer de vivre un peu plus fort en observant un cadavre. »

Elle le laissa retomber et il glissa lamentablement contre le mur, le regard terrifié. Amalia dégageait, dans ce genre de situation, une férocité impressionnante. Elle reprit, plus douce.

« C’est compris ?

— Ou… oui.

— Parfait. Dégage alors. »

Il y eut de grands bruits, des rires. L’euphorie n’était pas loin. Puis tout se calma. Les gardes baissèrent leurs concentrateurs.

« Rentrez chez vous. Mais je veux tous vous voir demain »

C’était Serge qui avait parlé. Il avait déjà envoyé ses interpellés dans une prison fédérale. Et il jeta un regard à Amalia qui s’était approchée des corps sans vie des deux autres personnes. Elle s’agenouilla à côté et demanda, un peu pâle

« Qui sont…

— Des héros. Raidha et Salem. L’Once et deux mages les ont déposés ici. Elles sont mortes pendant l’affrontement contre Leuthar.

— Alors il leur faut une inhumation décente.

— Tu t’en charges ?

— Oui. »

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