Chapitre 2 - Cas de conscience

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William manipulait un casse-tête, le genre de jeu que l’on résolvait sans y penser pour s’occuper les mains, mais qui avait l’avantage de demander une certaine précision. Il bougeait les pouces de droite à gauche, de haut en bas, souvent en demi-cercles. Les impulsions suivaient en rythme.

Quand Fillip se montra, le sorcier reposa le grand dodécaèdre sur la table, à côté de sa tasse entamée et froide. Il la prit en croisant les doigts dessus pour en réchauffer le liquide.

« Est-ce que l’alerte a été lancée ? » demanda-t-il au nouveau venu.

Même si Naola avait sur elle de nombreuses babioles de communication, ils les avaient toutes posées dans un inhibiteur, mis à disposition par leur hôte fortuné. Une espèce de chaudron en laiton, plaqué d’iris et enchanté avec un charme sans fond. Les concentrateurs de la jeune femme y avaient disparu avec plusieurs colliers, bracelets, boucles d’oreilles et autres artefacts magiques qui auraient pu servir de balise. On ne la repérerait pas si facilement.

Leur plus grande question à ce sujet concernait l’oiseau qui leur avait échappé. La fille avait failli leur filer entre les doigts en neutralisant William. Ils l’avaient rattrapée in extremis, mais elle était parvenue à faire s’envoler son génie au loin. C’était préoccupant. S’il était évident que le volatile serait porteur d’un appel à l’aide, ils ignoraient à quel point il lui était lié. Pouvait-il la localiser ? C’est pour cela que Fillip avait usé d’une planque inhabituelle.

« Rien, pour l’instant », répondit Fillip.

L’Iska?rien avait toujours cet accent grave, un peu rocailleux, quand il parlait le Fédéral. C’était entre autre à cela que l’on reconnaissait les peuples de l’est de la Fédération. Ces régions n’avaient signé la Constitution que récemment, à l’échelle des pays. Les parlers locaux étaient encore très utilisés et il faudrait plusieurs dizaines d’années avant qu’ils se transforment en dialectes.

« Ou du moins, rien au gouvernement. De ce que je sais, le Djiinn est entré en contact avec son mec. Je doute qu’il reste sans prévenir la P.M.F. »

Il n’avait pas prêté attention à l’homme. Son regard s’était porté sur Adélaïde en même temps qu’il prenait place à la table désuète. Il était imposant, même assis. Il ne prit pas la peine de poser sa question. Il était logique qu’il leur demande où en était l’interrogatoire

« Dans tous les cas, il ne faut pas traîner, ajouta-t-il.

— Niles est descendu lui parler. »

William avait pris sa voix traînante en disant cela. Il passa une main sur son front avant de jeter un coup d’œil à Adélaïde.

La femme lisait pour se distraire, droite contre le dossier de sa chaise, les jambes croisées, trop élégante pour le décor qui l’entourait. Elle alla jusqu’à la fin de son paragraphe, sans se presser et sans paraître entendre les échanges, puis ferma l’ouvrage qui disparut.

« Elle est à bout physiquement. Il n’arrivera pas à la rallier, elle est braquée contre nous », commença-t-elle en dévisageant le nouvel arrivé.

Le visage carré et les cheveux bruns qui se terminaient en une barbe légère aux angles de sa mâchoire, il n’était pas beau, mais dégageait une assurance et une volonté que soulignait son attitude générale. Il avait constamment l’air menaçant. Ses sourcils, trop visibles sur ses arcades un poil enfoncées, n’arrivaient pas à gâcher l’harmonie géométrique de sa figure. Ça lui donnait du charme. Ça imposait le respect. On le craignait et on l’estimait. Avec lui, Adélaïde ne s’embarrassait jamais de condescendance et parlait franchement.

« Will l’a presque tuée et elle n’a rien lâché. J’ai son attention. Si on lui laisse avoir faim et soif quelque temps, elle s’accrochera à mon soutien. Je vais compatir à sa situation, ça lui donnera un peu d’espoir. »

Fillip eut un début de sourire, un peu moqueur, mais bienveillant. Il savait où elle voulait en venir. Elle y venait toujours, à cause de son côté médecin, sans doute… Il faisait son possible pour l’écouter, dans la mesure du raisonnable. Elle poursuivit sans prêter attention à son expression :

« J’aurai sa collaboration, elle nous dira ce qu’on veut savoir. Elle nous fera même une démo, si c’est possible. Et on lui foutra la paix.

— Elle n’est pas inoffensive, Adé.

— Adélaïde, corrigea-t-elle. Elle est à surveiller, pas à tuer. Ça serait du gâchis. »

Elle avait dit cela comme elle aurait énoncé un diagnostic, avec l’aplomb du professionnel, pragmatique et assuré. Fillip rit, de son rire de pierres, et écarta les mains en signe de capitulation. Qu’elle fasse ce qu’elle voulait, il l’y autorisait.

Elle l’assassina du regard. Elle avait horreur de ça : qu’il fasse comme si il lui accordait une faveur. Qu’il laisse entendre qu’elle venait mendier pour la vie qu’il épargnait, alors que c’était une simple question de bon sens. Mais ils n’étaient pas seuls. Il fallait donner le change, il devait passer pour cruel, car c’était ainsi qu’on forçait le respect des gars de l’engeance de William Gamp.

Alors elle la ferma. Elle se leva, sa chaise racla contre le carrelage et elle se dirigea vers la porte en lâchant, sèche :

« Je vais chercher Niles.

— On se barre d’ici demain matin au plus tard », fit Fillip.

Il avait fixé son regard sur William, qui, mal à l’aise, peinait à dissimuler le sourire railleur que lui avait inspiré l’échange. La femme s’arrêta et pivota vers lui avec une grimace qu’il trouvait charmante :

« C’est court.

— Ouais. Pas sûr que tu aies le temps pour la manière douce. Assure-toi de pouvoir régler le problème autrement.

— C’est déjà le cas, répondit-elle agacée. C’est le cas depuis le début.

— Alors peut-être qu’on perd tous notre temps dans l’histoire » commenta l’Iska?rien avec un air insupportable.

Elle ne répondit rien et tourna les talons. Pour descendre aux sous-sols, il fallait marcher. Ça calmerait sa colère.

Devant la cellule, elle prit le temps de sonder la pièce. Pour elle, mentaliste depuis l’enfance, étendre sa conscience vers celle de ceux qui l’entourait était aussi naturel que respirer. Sonder, c’était estimer le nombre de personnes autour d’elle, ressentir l’état d’esprit d’une assemblée, d’un interlocuteur…

Elle eut un froncement de sourcils. Niles manquait et la captive dormait, seule. Elle ne voyait pas où il pouvait bien être, car il aurait dû remonter directement auprès d’eux.

Par acquis de conscience, elle entra vérifier la santé de la jeune femme. Elle n’aurait pas cru son jeune compère capable de lui faire du mal. Mais, malgré les soins très efficaces qu’elle lui avait prodigués, la fille avait été suffisamment amochée pour qu’elle s’inquiète de sa guérison.

Naola fut tirée de sa léthargie par une présence qu’elle commençait à trouver familière. À peine perceptible, Adélaïde était avec elle, cherchant à se faufiler dans son esprit. Elle se redressa, s’assit et la découvrit sans surprise en face d’elle, de l’autre côté de la cellule, adossée au mur.

« Rhabille-toi. »

La jeune femme vira au rouge et s’empressa de reboutonner sa chemise, la tête basse. Comme si c’était à elle d’avoir honte. L’autre s’approcha et fit apparaître un verre dans lequel elle dilua un sachet. Elle lui tendit le tout, en précisant :

« Contraceptif. »

Naola se mordit la lèvre pour maîtriser sa colère. Pas le moment de baisser sa garde. Elle haussa les épaules, plus désinvolte qu’elle ne l’était.

« Sérum de vérité ? »

Adélaïde sourit sans répondre. Elle posa le verre au sol entre elles deux puis recula d’un pas. Elles s’observèrent en silence.

« Et tu cautionnes ça ? » attaqua Naola.

L’autre parut surprise de la question et émit un rire léger.

« Pourquoi pas ? Je t’avais prévenue. »

Naola tendit la main et attrapa le verre, sans répondre, concentrée. Cette femme était mentaliste, plus forte que tous ceux à qui elle avait eu affaire. À chaque fois qu’elle l’avait en face d’elle, elle la sentait gratter contre ses barrières psychiques, forcer contre la membrane qu’elle imaginait préserver son esprit, traquer la moindre information qu’elle aurait pu laisser filtrer.

Avec un détachement qui l’étonna, la captive fit remonter les récents souvenirs de ce que Niles lui avait fait subir. Elle s’obligea à une reconstitution minutieuse, réchauffée par la haine sourde qu’ils provoquaient en elle. Puis elle se délivra de tout. Elle abattit brutalement ses défenses, le temps d’imposer sa vision à Adélaïde.

La médic’, qui ne devait pas s’attendre à cela, reçut l’ensemble à pleine puissance. La scène, dans tous ses détails, dans ses sensations, tout aussi vives que les ressentait encore l’agressée. Mais surtout la violence de l’aversion, le dégoût profond et l’horreur qu’elle avait vécue. Naola la vit blêmir et reculer, ce qui en soi était déjà une victoire.

« Casse-toi ! » articula-t-elle d’une voix enrouée.

Elle baissa les yeux puis reporta son regard sur le liquide devenu laiteux au fond du verre. Elle entrelaça ses doigts autour. Il était plus facile de se protéger en canalisant sa concentration sur un objet en particulier.

Adélaïde l’observait en silence. Elle conservait son port de tête hautain, toisant le spectacle pitoyable qu’offrait la prisonnière. Pourtant, la mâchoire crispée, elle ignorait comment réagir.

Elle suivait attentivement l’évolution de l’état d’esprit de la jeune femme. Sa révolte, sa peur, son dégoût, sa détermination, sa haine. Fillip avait raison. Tous, ils avaient perdu leur temps. À vouloir trop obtenir de leur captive, elle n’avait fait qu’aggraver son cas.

Pourtant, mettre fin à cette situation relevait d’une extrême simplicité pour la mentaliste. Elle était douée, bien plus que ce que sa captive ne pouvait l’imaginer. Elle n’avait qu’une inflexion à fournir, quelques suggestions mentales, un murmure psychique finement placé et la prisonnière capitulerait.

Alors, avec une délicatesse et une précision telle que sa victime ne ressentit qu’une très faible gêne, qu’elle imputa sans doute aux circonstances, la sorcière força ses premières défenses. C’était suffisant pour diffuser son influence.

Il est l’heure de capituler, insinua-t-elle. La situation avait changé. Aussi odieuse que soit la méthode, elle savait qu’à terme, ils finiraient par la briser. Un peu de répit. Calme. Même dans ses meilleures prévisions, elle ne se donnait pas trois jours. Ni boire ni manger, trop risqué, renchérit l’imperceptible pensée de la mentaliste. Elle serait bientôt trop faible pour se défendre. Est-ce qu’elle voulait revivre ça ?

La fille frémit, le regard toujours au sol. Elle croisa les bras sur sa poitrine et frissonna. Elle cherchait à repousser les sombres idées qui lui venaient. Mais elle était épuisée, à bout. Normal qu’elle craque, insinua l’autre. Non, elle ne voulait pas revivre ça. Pour rien au monde, approuva-t-elle, moins qu’une pensée. Ni ça, ni pire que ça. Combien de temps s’était-il passé ? Elle l’ignorait, mais si la secourir avait été facile, on l’aurait déjà tirée de là. Il fallait qu’elle s’en sorte seule. Il y avait une solution.

Naola reposa le verre et fixa un long moment un point imprécis sur le sol. Finalement, elle releva la tête. Elle avait pris sa décision. Adélaïde se retira du fil de ses pensées aussi discrètement qu’elle y était entrée.

« Tu avais raison, depuis le début. »

Silence. Elle réfléchit aux mots à employer, puis poursuivit :

« Je ne m’en sortirai pas sans coopérer, déglutit-elle, péniblement. Donc… je vais coopérer. »

Elle vit passer une expression de triomphe sur le visage de son interlocutrice. Cela lui serra le cœur, mais elle ne pouvait plus reculer.

« Mais j’ai des conditions.

— Tu penses vraiment être en mesure de poser des conditions ? », répliqua l’autre, un peu sèchement.

Naola fit mine de se détendre, en apparence au moins, et sourit.

« Les informations, vous les aurez à l’usure et je ne veux plus revivre… ça. »

Elle frissonna, à nouveau. Ni ça, ni pire que ça.

« Par contre, une démonstration, vous n’en aurez que si je suis en état de la fournir et que je veux bien la fournir. Et cela, on peut le négocier. »

Elle observa la réaction de la mentaliste qui prit le temps de réfléchir avant de répondre. Visiblement, elle n’avait pas envisagé cette situation. Cela parut lui plaire, car elle lui adressa un sourire qui, dans d’autres circonstances, aurait pu être qualifié de franc.

« En effet. On peut négocier. Dis toujours ce que tu veux, je verrai ce que je peux faire. »

Naola, toujours assise sur le sol, détourna le regard pour réfléchir.

« Trois conditions. La première, je veux pouvoir me laver. Une douche, au moins. Ensuite, récupérer mes affaires. De toute façon, je ne pourrai pas faire de démonstration sans certaines d’entre elles. Enfin, vous me libérez vivante et vous me laissez partir en bonne santé. Je veux que William mette sa vie en garantie, concernant ce dernier point.

— De quelles affaires as-tu besoin ?

— Pour l’instant, tu n’as pas besoin de le savoir. J’ai déjà peu de choses à négocier, je ne vais pas te faire ce cadeau », répliqua la jeune femme.

Elle était aiguisée, cette femme dans sa veste grise de l’Ordre. Perspicace, aiguisée et dangereuse. Malgré cela, Naola ne pouvait s’empêcher de se dire qu’en de meilleures circonstances, elles auraient pu s’entendre. L’autre sourit comme si sa pensée avait suivi à peu près le même chemin.

« Je n’ai pas le pouvoir de décider ça. Mais ça ne me semble pas extravagant. Évidemment, tu te plieras à tout ce qu’on te demandera concernant les informations qui nous intéressent. Y compris te placer sous sérum. »

La captive grimaça. C’était risqué. Mais elle n’avait pas le choix. Elle hocha la tête et répondit :

« Ajoute un bon repas à la liste. Je ne pourrais pas démontrer quoi que ce soit dans mon état… Et tu n’es plus obligée de passer ton temps à tenter de t’introduire dans mes pensées… c’est usant. »

Adélaïde émit un petit rire et haussa les épaules en marchant vers la sortie.

« Un repas en plus. OK. C’est pas particulièrement contre toi, je fais ça sans m’en rendre compte… fit-elle avec un sourire charmant. Je vais demander à ce qu’on ne te dérange plus jusqu’à ce que je revienne, ça t’évitera d’autres mauvaises expériences. » Quelques minutes plus tard, Adélaïde remontait le dédale de couloirs. Aiguillée par plusieurs employés du domaine, elle avait fini par retrouver Niles, qui s’était cru le droit d’aller se faire un casse-dalle à la cuisine principale. C’est tous les deux qu’ils passèrent la porte du petit appartement où Fillip et William les attendaient toujours.

« Il fallait prendre votre temps. C’est vrai qu’on ne vous attendait pas… », fit l’Iska?rien avec un accent exécrable.

Impossible, ou presque, de distinguer le ton de ses interventions tant la rocaille de sa voix le plaçait à la limite de l’intelligible.

La femme n’en tint absolument pas compte. En bas, elle avait à peine prononcé un mot pour signifier à Niles de se bouger, puis s’était murée dans un silence glacial. Elle tira une chaise de la table, la posa au centre de la pièce puis ordonna au jeune homme :

« Assis. »

Il parut un peu perdu et chercha du regard l’approbation du supérieur. Celui ci haussa les épaules et l’incita d’un geste à s’exécuter. Il s’installa, alors qu’Adélaïde venait se placer en face de lui, appuyée contre la table, les bras croisés.

« Qu’est-ce qui te prend ? demanda-t-il, mal à l’aise.

— Tu l’aurais violée si elle ne s’était pas défendue ? ! » cracha la femme avec force.

Niles écarquilla les yeux, se redressa et croisa les bras, dans une posture défensive qu’il tenta de rendre désinvolte.

« Attends, attends. Tu parles d’un truc dont tu n’as pas idée. On est sortis ensemble, on a déjà couché ensemble… C’est pas comme si je l’avais for…

— Ta gueule. Juste. Ferme ta gueule. Faut au moins que t’ai les couilles de mettre des termes sur ce que t’as fait. Une putain de tentative de viol !

— Et quand bien même ? ! On aurait tous eu ce qu’on voulait d’elle ! » se récria-t-il en haussant le ton.

Il fit un signe de tête vers William qui souriait à demi, le nez vers le sol. Il se garda de rire de la situation qu’il trouvait pourtant distrayante.

« Lui il peut aller lui péter la gueule jusqu’à ce qu’elle en crève et moi je peux pas essayer ma méthode ? Surtout qu’elle aurait pris son pied, cette conne, si elle s’était laissée faire !

— On se calme ! Adélaïde ! » tonna l’Iska?rien, avant qu’elle ne réponde.

Elle s’était redressée, livide, la mâchoire si crispée qu’elle formait un angle disgracieux sur son visage fin.

« Adélaïde », insista Fillip, plus doucement.

La sorcière serra les poings mais finit par se rasseoir, raide. Il se leva avec un soupir exaspéré.

« William, dehors », ordonna-t-il d’une voix plus mesurée, mais avec une sécheresse rude.

L’intéressé ne discuta pas. Fillip se dirigea, lentement, vers un Niles qui sembla se ratatiner au fond de sa chaise. Envolée son assurance, son arrogance Il tenta de s’échapper, mais le colosse l’attrapa par le col et lui écrasa son poing dans la figure. Mâchoire, nez, arcade. Ses phalanges repliées explosèrent la chair jusqu’à l’os qui craqua à plusieurs endroits.

Il le repoussa d’un geste brusque et Niles s’effondra contre le plan de travail puis au sol. Inanimé. Adélaïde avait détourné les yeux et baissé la tête, les dents serrées.

« J’allais lui détruire la cervelle, souffla-t-elle en avalant sa salive.

— Je sais. J’y tenais pas », répondit l’Iska?rien.

Il revint à table en s’essuyant le poing. La femme se leva au moment où il s’asseyait. Elle passa un concentrateur à son poignet et se pencha sur Niles, pour évaluer les dégâts. Le bracelet travaillé, comme tous les accessoires médicaux, avec un alliage d’iris et d’argent, se déploya pour englober sa paume d’une fine dentelle. Il avait la respiration difficile et gargouillante. D’un mouvement, elle stoppa les saignements.

« Laisse-le.

— Une seconde.

— Ça n’est pas comme s’il risquait grand chose…

— J’aurai plus de travail si je ne le soigne pas tout de suite.. »

Elle nettoya la zone déchirée de la même façon, un geste précis, des impulsions accompagnées d’un sortilège. Parer au plus pressé. Fillip insista :

« Est-ce qu’il le mérite, franchement ?

— En plus de violer les gens, on laisse crever les nôtres, maintenant ? rétorqua la femme avec sécheresse, en se redressant.

— Ça n’est pas ce que je voulais dire et tu le sais… Calme-toi », souffla l’autre, avec douceur.

Ils n’étaient qu’à deux, il pouvait se le permettre. Elle se laissa tomber en face de lui, les deux mains jointes sur la table. Elle était vraiment mal et ne s’en cachait pas :

« À quel moment est-ce qu’être barbare est devenu une option pour se battre contre les fédés ? »

Fillip eut un signe de négation et garda le silence quelques secondes :

« Ça n’est pas une option, Adé.

— Dans d’autres factions, c’est pas rare. Leuthar laisse faire.

— Sur des humains, parfois, oui, admit Fillip.

— Sur des humains, sur des sorciers, ça n’est que de la violence gratuite. Des types comme William ne sont là que pour ça. On ne dirige pas un pays avec des psychopathes », souffla la femme, qui se calmait, l’air de rien.

L’Iska?rien la dévisagea puis baissa la tête, un peu nerveux. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Niles n’avait pas repris connaissance.

« Pour l’instant, la peur qu’inspire l’Ordre nous permet de garder le contrôle. Il nous faut du temps pour faire changer les mentalités. Les Fédés restent très peu concernés par la prolifération des humains. On ne pouvait pas faire passer nos idées de régulation sans coup de force. Leuthar l’a compris le premier et c’est le premier à avoir su se saisir de ces armes. C’est un mal nécessaire.

— Leuthar n’a pas réponse à tout. Et il aurait dû conserver ses principes originels, souffla la femme en se penchant, à mi-voix.

— Ne dis pas ça. Pas ici, pas maintenant, Adélaïde.

— Quoi, c’est dangereux ? fit-elle avec un brin d’ironie. Tu me dénoncerais ?

— Non. Non, bien sûr, mais ça peut l’être. Si l’on ne régule pas les humains, on va droit vers un nouveau Cataclysme. Ils ont failli tous nous détruire une fois. On ne parle que de réguler, parce qu’on vit sur une planète finie. Pour le bien de tous.

— Cette fille, elle avait rien demandé à personne.

— Ouais. Ouais, je sais. Mais des génies, si les légendes disent vrai… On ne peut pas passer à côté. Ils doivent haïr les humains autant qu’on s’en méfie. On ne peut pas passer à côté de ce genre d’allié. La cause est trop grande pour faire des concessions, Adé. »

La femme grimaça, mais sa réponse fut avortée par Niles qui grogna et gémit de douleur. Fillip comme Adélaïde se redressèrent, ils échangèrent un coup d’œil rapide et elle alla se remettre au soin du jeune homme, avec une expression dégoûtée. Tout en officiant, elle énonça d’une voix professionnelle :

« La fille a cédé. Elle veut négocier, une démonstration de son génie contre la certitude de sortir vivante d’ici. Plus d’autres trucs de confort, sans importance. Elle veut qu’on lui garantisse sa liberté sur la vie de William.

— Parfait. Bon travail, grogna Fillip en se levant. Dans combien de temps la démo ?

— Deux heures ?

— Ok. Soigne celui-ci. Il a interdiction de quitter cette pièce. On jugera son cas quand ça sera fini. Je prends Will avec moi pour aller soutenir le rapport.

— À tout à l’heure », conclut-elle sans même le regarder, concentrée sur sa tâche.

Elle remit droit le nez de son patient, ce qui se fit dans un craquement sonore qui lui tira un cri de douleur. Rien d’étonnant, elle avait omis l’anesthésie.

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La divine suspension avait été testée sur des souris, elle n'avait rien donné. Logique puisque le virus ne touchait que l'homme. Puis, quand ce fut le tour des primates, la chose s'était produite. Les études in vitro sur les cellules amygdaliennes humaines contaminées étaient probantes, mais l'équipe était de loin de se douter de ses autres effets.
Gunnar est arrivé. Il entre dans la cabane, met le feu à quelques bûches, et se déshabille. Il sort un vieux carnet de son paquetage, s'installe confortablement dans le fauteuil, un whisky à ses côtés, il commence à écrire.
Lorsque les hommes en noirs étaient revenus l'interroger sur les travaux d'Octav, il avait bien évidemment éludé les questions concernant les résultats. Si on avait tué Octav, lui aussi pourrait très bien y passer. L'idée lui avait fait peur, terriblement. La sensation l'avait parcouru du centre de la poitrine jusque dans sa gorge, son rythme cardiaque s'était emballé, il avait alors hurlé en frappant dans les murs et brisant ce qui reposait sur son bureau. Il avait ressenti avec une telle force le désespoir et la colère, qu'il eut un doute. Assez pour que, Gunnar décide de titrer les antigènes du virus Octavio dans son sang. La surprise, puis l'effarement. Rien. Néant. Zéro. Aucun virus ne l'avait infecté. Cette révélation était un coup de tonnerre, mais aussi l'espoir qu'il cherchait depuis des années.
Mais d'où venait son imperméabilité aux émotions, avait-il simplement par mimétisme et par un comportement ressort, tordu sa réponse à l'émotif ? Quoiqu'il en soit, Gunnar n'avait jamais été en contact avec ce virus. Comme les primates du groupe témoin. L'étude cas-témoin était assez basique à mettre en œuvre, des chimpanzés génétiquement modifiés pour être sensibles au virus, versus, les chimpanzés bruts, témoins. Et c'est dans ce groupes que les résultats étaient les plus troublants. Le vaccin fonctionnait chez les malades, mais ce n'était pas tout.
Gunnar s'éveille avec un terrible mal de crâne. Il s'est endormi à même le fauteuil sur son carnet. Le chant des oiseaux l'a réveillé. Il se déplace vers la seule fenêtre et observe l'extérieur. Un biche et son faon se papouillent le museau. Comment est-il possible, que nous ayons même perdu l'amour vers notre progéniture ? Les rares femmes qui tombaient enceinte, n'exprimaient aucune empathie pour le fruit de leurs entrailles. En voyant cette biche protectrice et dévouée, Gunnar se demande si les animaux n'ont pas plus à nous donner.
Le souvenir d'une mère laissant son enfant sur la rame de métro, sans se préoccuper de la rame qui arrive. Il avait fait un pas en direction de la fillette, sans bien savoir comment. Mais déjà il était trop tard, la rame avait déchiqueté l'enfant, qui avait stoïquement regarder sa mort approcher. La mère avait simplement déclaré : "Je vais enfin pouvoir m'occuper de moi ! Une perte de temps et d'énergie, tout ça." Les autres usagers avaient râlé sur le retard que cela occasionner, certains qui avaient été éclaboussés par des bouts de la malheureuse enfant se demandèrent comment se faire rembourser le trajet et leurs de blanchisserie. Gunnar, lui, avait fui la station en courant, et son estomac, révulse, l'avait forcé à vomir dans la première poubelle croisée en surface. C'était il y a deux jours il n'avait pas osé sortir depuis, de peur d'attirer l'attention, s'il devait perdre le contrôle. La veille, il était sorti emportant les restes de ses recherches et le vaccin sur lequel, son équipe et lui avaient tant travaillé. Il s'était rendu dans la forêt en périphérie de la ville, décidé à tester ce qu'il estime être une solution.
Peut-être est-ce l'évolution qui nous a rendu sensible à ce virus ? À force de se croire supérieur, de s'être crus les seules doués de conscience. Mais nous ne sommes pas les seules êtres sensibles. Avons-nous trop joué à Dieu, que voici notre punition ?
Le frêle couple d'ongulés disparaît dans l'épaisse végétation du sous-bois. Gunnar décide que c'est le moment, il va le faire. Il prend la petite boite en métal qui contient les fioles et sort simplement vêtu d'un pull. De toutes façons, il n'en aura plus besoin. La porte s'ouvre et la fraîcheur printanière s'engouffre, il ne referme pas derrière lui. Il se poste au milieu de la clairière qui habite la cabane.
Gunnar se dévêt, il se retrouve nu comme un nourrisson. Nu et fragile, face à cette nature que nous avons abhorrée, maltraitée et oubliée. Il ne peut rien cacher, il est tout offert à celle qui nous a enfanté.
Il aspire le liquide avec une aiguille et une seringue, il hésite. Qu'est-il en train de prouver, que cherche-t-il vraiment ? L'homme a passé les siècles à s'en affranchir, il allait renouer avec elle aussi simplement. Oui, mais après, comment revenir en arrière ? Il deviendra le vecteur et après ?
Avec courage, il enfonce l'aiguille dans son bras et presse le piston. C'est tout. Un simple geste, maintes fois répétés. Automatique. Mais c'est à lui qu'il l'a infligé. Il devient son propre cobaye.
La nature se stoppe un instant, comme pour marquer le moment solennel, un moment discret mais lourd de sens.
Gunnar ne voit aucun changement. Il souffle. Il est déçu. Peut-être que la réponse des Chimpanzés témoins étaient spécifiques à leur espèce.
Puis, il frissonne. L'air parcourt sa peau élevant un par un tous les follicules pileux, il n'a jamais eu aussi froid de sa vie. L'extase des molécules aériques qui passent sur son épiderme, lui rappellent des souvenirs qu'il n'a jamais vécu. Ses pieds, nus, s'ancrent dans le sol humide avec l'assurance de n'avoir jamais été autant présent. Il sait exactement où et comment son corps se place dans l'espace. Émerveillé, il ferme les yeux.
Une brise se lève et transporte à ses narines une myriade d'effluves qui déboule violemment sur son ethmoïde. Il voit par le nez. C'est fou, mais il voit. Il voit les fleurs printanières de la clairière, il voit les oiseaux et les pollens virevoltants dans les airs. Un renard n'est pas loin, sur les pas d'un lièvre moribond. Son organe voméro-nasal, bien que vestigial, lui montre un couple de loup en pleine danse amoureuse. Il voit aussi un aigle arracher le foie d'une pauvre musaraigne, l'odeur du fer. Violent, contre son palais. Amer et légèrement sucré. Il goûte les restes de son whisky au fond de sa bouche, l'acidité remontant de son estomac vide.
Il déglutit péniblement en ouvrant les yeux. Ébloui. La lumière matinale lui agresse les pupilles, qu'il entend se rétracter sous l'impitoyable stimulus. Il accuse le coup, car, il ne savait pas que l'on pouvait voir autant de couleur. Le spectre lumineux était donc si chamarré. Il sent les muscles de ses iris se contracter et bouger, comme un objectif qui cherche continuellement sa mise au point. La mémoire phylogénétique. Voilà, ce qu'il vient de trouver. Il voit loin, les bourdons au fond de la forêt. Il voit près, la mouche sur sa peau, posée sur une lande de squames ponctuée d'arbres pileux, dont les kératinocytes séchés se détachent comme l'écorce d'un bouleau. Il voit les particules d'eau dans l'air ambiant qui réfractent la lumière dans une explosion d'arc-en-ciel microscopiques.
En lui, tout bouillonne, ses systèmes sympathique et parasympathique se lancent dans un tango passionné. Gunnar ressent, perçoit et s'harmonise avec son environnement et son corps.
Gunnar ressent, vivement, tout !
Puis son esprit s'agite. La peur, laisse la haine s'immiscer. Mais quelle bande de grosses merdes ! Nous avions tout, et nous avons tout détruit. Comment avons-nous pu en arriver là ? Pourquoi n'avons-nous aucune compassion pour nos semblables, les animaux, la nature ? Colère ! Colère envers ses congénères et Haine, envers tous ceux qui entretiennent cette hérésie. Un hurlement de rage s'échappe de sa gorge. Un râle rauque et fort. Il entend, sent et voit les animaux s'enfuir éperdument, terrifiés par ce son. Ce son, si humain. La tristesse humidifie ses yeux, il pleure comme il ne l'avait jamais fait. À chaudes larmes, ses épaules tressautent, il se laisse tomber à genou. Sur cette terre où grouillent milles vies, lombrics, araignées et fourmis. Il chiale comme un enfant qui n'existe plus.
Le fumé tellurique le rassure, comme la mère biche avec son petit. Il plante ses mains dans le sol, et apporte la matière à son visage. Ses mains, ses pattes plutôt. Il ne sait plus, tout ce qu'il vit est intense. Il exorcise des millénaires d'évolution, chaque gène porteur d'un passé tu ; il les explore, un par un et tous en même temps. En plongeant sa tête dans ses pattes sales, il rit, si fort. Les larmes se sont stoppées et il rit. Émerveillement, contemplation. Il observe autour de lui, amoureux. Amoureux de la nature et de sa générosité. De sa bienveillance et de sa cruauté. Elle ne triche pas, elle est juste la mère de tout. Elle donne, elle prend. Rien n’est juste, tout est équitable. Il se relève et explose de joie de ressentir tout ce qui fait de lui l'animal complet et conscient de sa chance.
En lui, l'information génétique se déverse comme une torrent infinie, jamais à sec, et ça, continue en boucle.
Il est tout, il est la suite d'un commencement sans fin.
En lui, l'expérience des espèces passés et l'architecte du futur.
Enfin, un espoir.
L'homme redeviendra ce qu'il est.
Animal.
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G.Br.TheGrey
Ce qu'il y a au-delà du trépas ... bientôt il le saura.
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