Prologue

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  La voiture luttait pour transpercer l'épais brouillard matinal, telle une mouche enivrée tentant de s'extirper d'une toile poisseuse.

  Ses phares n'éclairaient pas à plus de deux mètres, quand leur halo jaunâtre ne disparaissait pas totalement derrière le mur de gouttelettes opaque, véritable titan blafard assis sur la montagne. Une bouche vaporeuse et démesurée, tentant d’avaler la carapace noire de la berline pour en broyer les viscères mécaniques sous de glaciales molaires. Mais malgré cette folle avidité, le véhicule continuait à lui échapper, filant à la vitesse d'un infarctus en direction de la forêt nichée au pied des sommets enneigés.

  La route sinueuse, dont les bordures longeaient effrontément un abîme invisible, était quasiment déserte. Seuls quelques rares camions, le temps d'un face à face audacieux, venaient disputer l'asphalte à la puissante berline, transportant laborieusement sur leur dos leur cargaison de troncs d'arbres arrachés à la terre. Leur ballet motorisé semblait parfaitement millimétré, faisant d'eux les infatigables vaisseaux d'une saignée industrielle inéluctable. Mais bientôt, à mesure que la route principale rétrécissait et devenait plus accidentée, la fréquence de leur apparition se mit à diminuer, jusqu'à ce qu'ils ne fussent plus qu'une boursouflure sonore dans le lointain.

  Sous l’effet du soleil naissant qui faisait fondre ses cristaux les uns après les autres, la brume commença peu à peu à se dissiper pour laisser apparaître derrière elle les premières rangées d’arbres. D’abord la jeune garde de sentinelles au tronc encore lisse, puis la vraie muraille verte, ultime bastion négocié par le vivant au lendemain de la Quatrième Déflagration. Bien que maintes fois déchirée et rendue stérile par le viol répété des tronçonneuses, la forêt entretenait encore l’illusion d’une impénétrable immensité, s’étendant à perte de vue le long de la forteresse montagneuse. Comme une vaine tentative de la protéger du monde extérieur, seule une bifurcation soudaine et abrupte, sectionnant la route principale comme une balafre, permettait de s’aventurer dans ses profondeurs.

  Ralentissant son allure, la voiture tourna pour s'engager sur le chemin tortueux et disparut en silence dans l’obscur dédale sylvestre.

  Aucun oiseau ne s'envola, aucun animal ne déguerpit, au moment où la berline rutilante entra en ronronnant dans la clairière. Tout ce qui rampait, marchait, nageait ou volait avait depuis longtemps déserté les lieux, fuyant la clameur des machines et des armes sous la bannière d'un instinct de survie antédiluvien.

  Une fois les pneus solidement ancrés dans le sol boueux, le moteur se tut et la portière côté conducteur s'ouvrit. Une paire de mocassins en cuir noir, à la peau abîmée et trouée, s'extirpa avec lenteur du véhicule et se posa sur les feuilles avec l'aisance d'une vieille corneille rachitique. L'homme qui émergea ensuite du véhicule participait de la même allure funeste, son corps ployé sous un fardeau invisible.

  Grognant comme si on lui écartait les côtes à l'aide d'un cric, Cheng Wei se mit debout derrière la portière et promena ses yeux plissés d'un bout à l'autre du paysage qui l'entourait. Son visage buriné avait l'âpreté d'une pierre mal taillée, jetée à la poussière durant plus de cinquante ans dans l'arrière-cour d'un sculpteur oublieux. Mais son regard profond, dans l'abîme duquel brillaient deux pépites bleues, laissait deviner qu'il n'était au fond de lui-même qu'un diamant simplement mal dégrossi. Une fois son inspection minutieuse du décor terminée, Cheng hocha brièvement la tête comme pour se convaincre lui-même que le lieu choisi était le bon, puis claqua la portière et s'éloigna de la berline.

  À peine eut-il fait un premier pas qu'il se figea, immortalisant son mouvement dans une posture grotesque. C'était comme si un rouage grippé était soudain venu entraver la mécanique vitale qui propulsait vers l'avant ses os, sa chair et ses muscles, le clouant sur place tel un arbre parmi les arbres.

  Le morceau de verre triangulaire planté dans sa cuisse droite devait très probablement y être pour quelque chose.

  Avec la même nonchalance que celle d’un boeuf balançant la tête pour se débarrasser d'un oiseau perché sur ses oreilles, il extirpa d'une main le tesson ruisselant de sang, l'observa de près comme s'il avait retiré une simple épine de son derme et le jeta au loin dans les hautes herbes. Puis il s'essuya les mains dans sa chemise maculée de sueur et continua d'avancer, visiblement insensible aux appels de son corps tentant de lui signifier par un boitement disgracieux qu'il était temps pour lui de ressentir la douleur.

  Or la sienne, de douleur, se situait bien plus profondément dans ses entrailles, lovée en son cœur telle une vipère sournoise. La lutte qu'il menait pour contenir le prédateur grignotant son âme bout après bout ne laissait sur lui aucune trace visible. Car son combat était livré au milieu des tranchées confinées de la mémoire, où gisaient les carcasses encore chaudes de souvenirs éviscérés.

  Parvenu au pied d'un arbre massif, à une dizaine de mètres du véhicule, Cheng s'affala dans l'herbe et s'adossa contre le tronc rugueux. Sans quitter la berline des yeux, il fouilla dans la poche de sa chemise et en sortit un paquet de cigarettes tout écrasé ainsi qu'un briquet. Ses mains tremblantes durent s'y reprendre à deux fois avant de pouvoir faire jaillir la flamme et allumer le précieux clope, tandis que les nombreuses ecchymoses qui parsemaient les jointures de ses poings dansaient avec les ombres du feuillage. Lorsque la fumée pénétra enfin ses poumons, son esprit se fit plus vaporeux et la voiture qu'il ne cessait de fixer du regard lui sembla soudain un peu plus lointaine. Sa carrosserie brillait de manière sporadique sous le soleil matinal, comme une oasis aux reflets scintillants jouant une partie de cache-cache cruelle avec le promeneur égaré. Bientôt, Cheng se laissa charmer par les sirènes d'un repos salvateur et s'endormit contre l'écorce centenaire, indifférent aux trois coups sourds frappés depuis l'intérieur du coffre du véhicule.

  Ses pensées le ramenèrent deux semaines en arrière, juste avant qu'un torrent d'affliction ne vienne se fracasser contre son existence et lui fêler irrémédiablement l'âme...

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