Chapitre 6

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— Min fadlik. Lays lak alhaqu fi fiel dhlk maei. Putain mais réponds-moi, Percy, merde !

Lorsque mes paupières s'ouvrent enfin, il fait presque aussi sombre que si je les avais gardé fermées. La grosse différence, c'est le souffle chaud que je sens à quelques centimètres de ma bouche. Je crois que je l’ai fait flippé, mais mon cerveau n’est pas encore assez opérationnel pour traduire ses mots, qui se brouillent au milieu de tout le reste. Il n’en faudrait pas beaucoup pour l’embrasser, mais j’ai le sentiment que ce serait à double tranchant. Soit ça passe, soit il m’en colle une. Ma cervelle reprend peu à peu du service, et sans doute par instinct de survie, je plaque ma paume contre son torse pour l’inviter à se relever.

— Ça t’amuse de fuir comme un gosse à chaque fois ?

Son ton est amer, rancunier, mais il m’offre une telle opportunité que mon cœur prend la relève. J’oublie nos fausses notes et d’un geste, tente de sauver ce qui peut encore l’être entre nous. Ma main qui le retenait remonte sur son visage. Je l'enfouis dans ses cheveux, et force juste assez pour qu'il baisse la tête. Le contact, bref et subtil, de ses lèvres qui frôlent les miennes, m'arrache un frisson. Je comptais m'arrêter là, mais plutôt que de reculer, il presse fermement sa bouche contre la mienne. Il ne lui faut pas longtemps pour forcer le barrage de mes lèvres et y insinuer sa langue. Je ne sais pas où je suis, ni réellement dans quel état. La seule chose que je sens, là, tout de suite, c'est Saïd, à califourchon sur mon ventre, affairé à me rouler une pelle du feu de Dieu. Peut-être que je lui ai manqué, finalement. Lorsque ses mains glissent sous mon t-shirt, j'en viens même à me demander si on ne va pas baiser dans une grotte comme des animaux. Remarque à moi-même, c'est sûrement le seul endroit où l'on aurait le droit de faire ça dans ce pays. Pauvre victime d’un incendie qui me consume jusqu’à la moelle, je ne résiste plus, empoigne ses fesses et me redresse pour inverser nos positions, quand une douleur atroce me vrille le dos et me fait gémir comme une donzelle.

— Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? Percy ?

— Où est-ce qu'on est ?

Je le sens tâtonner sur le sol autour de nous, et lorsqu'il retrouve le briquet puis l'allume, on laisse échapper un cri tous les deux. Tout autour de nous s'amoncellent des squelettes d'animaux en tous genres. Il faut croire que nous ne sommes pas les premiers à être entrés là-dedans. Aussitôt, je lève le nez. Le trou qui fait office de sortie n'est pas très haut. À nous deux et avec un peu de muscles, on devrait s'en tirer plutôt facilement. En revanche, je n'ose pas imaginer dans quelle merde je serais si j'avais été seul.

— On se tire d'ici.

Joignant le geste à la parole, Saïd se relève et manque de s'assommer contre un morceau de roche proéminent. Adieu, baisers fougueux. Il me tend une main pour m'aider à me redresser, mais la douleur dans mon dos m'arrache un grognement de douleur.

— Désolé.

— Ça va, ça va. La prochaine fois qu'on veut parler en tête à tête, rappelle-moi de t'inviter à dîner. Quitter le camp sans lampe torche n'aurait jamais dû nous traverser l'esprit. Tu as la bouteille d'eau ?

Il récupère notre bien le plus précieux, qui heureusement n'a pas éclaté contre je ne sais quoi, en avale une gorgée, et me la tend.

— Qui aurait pensé qu'il y ait tant de bestioles dans le coin, marmonné-je en secouant mes pieds pour chasser les osselets de mes chaussures.

— Percy...

— Franchement, je suis sûr qu'on devrait jeter un œil avant de partir.

— Percy...

— Quoi ? T'as jamais rêvé de découvrir un trésor dans un cadavre de gerbille ?

— Ferme-la et ne bouge pas.

Aussitôt, je me raidis. Notre lampe à huile a disparu je ne sais où, et seule la minuscule flamme du briquet parvient encore à nous éclairer. C'est néanmoins suffisant pour que je comprenne, à l'expression de Saïd, que quelque chose cloche.

— Un scorpion ? Sérieux, ne me laisse pas crever comme ça. C’est vraiment la honte.

— Tu iras dire ça au karma.

Il se rapproche lentement, puis se stoppe à quelques centimètres de mon visage et éclate de rire, me faisant sursauter. Je reste ahuri de longues secondes pendant qu'il se bidonne, jusqu'à ce que je comprenne son petit manège.

— Tu te crois drôle ?

— Tu aurais vu ta tête ! Allez, fais-moi la courte échelle, j'ai pas non plus envie de crever ici.

Je m'exécute en marmonnant. Heureux de voir enfin notre délivrance au bout du tunnel, je l'aide à grimper. Une fois en haut, il me tend les bras et me soutient pour me hisser à son niveau. Mes pieds, en appui contre la paroi rocheuse, rencontrent un morceau de pierre particulièrement glissant. L'une de mes chevilles menace de se tordre mais bloque contre autre chose. J'ai soudain l'impression que mon pied s'enfonce dans le mur, comme si j'avais enclenché je ne sais quoi, mais Saïd me tire enfin de ce trou et je me laisse tomber sur les genoux devant lui.

— Bordel. Merci.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté inconscient, mais la tempête a l'air de s'être calmée. Saïd est déjà en route pour sortir, quand un bruit dans mon dos me fait hésiter à le suivre. La lumière extérieure ne parvient pas à éclairer le trou dans lequel je suis tombé, et je n'ai pas envie de réitérer l'expérience. Toutefois, je tends l'oreille, suspicieux. J'en viens même à me demander s'il n'y avait pas véritablement une bestiole avec nous, parce qu'à moins d'être devenu dingue, j'entends un grondement sourd qui ne ressemble pas du tout à un être humain, ni à du sable volant.

— T'as l'intention de passer la nuit ici, ou tu vas enfin te bouger pour qu'on rentre avant de devoir supporter un interrogatoire ?

— T'as pas entendu un truc bizarre ?

— À part tes pleurnicheries, non, rien.

Ce type commence vraiment à me taper sur le système. J'abandonne la grotte et le rejoins dehors. La luminosité soudaine me brûle les yeux, il me faut quelques secondes pour m'en remettre.

— Je ne pleurnichais pas, je te rappelle que je me suis cassé le dos en glissant dans ce truc. Ceci dit, peut-être qu'un second baiser pourrait...

— Il ne s'est rien passé, me coupe Saïd d'un ton sec. Rien. C'est clair ? T'as pas intérêt à l'ouvrir.

Bien. C'est plutôt clair, en effet. Il me devance pour rentrer, sans prendre le temps de vérifier si j'arrive à le suivre. J'en profite pour enregistrer tout ce que je vois, au cas où ma curiosité serait plus forte que mon instinct de survie, mais je me garde bien de mettre Saïd au courant de mes plans. Si je dois revenir sans lui, soit. Au moins, je n'aurais pas à supporter sa conscience.

Lorsque nous retrouvons le chantier, il n'y a plus personne dehors. Tout a été recouvert pour préserver le mobilier. Je suis Saïd dans la caravane et me laisse tomber sur le lit, tandis qu'il s'affaire à préparer du café. Serait-ce le moment idéal pour lui tirer les vers du nez ? Ambitieux mais pas téméraire, je le questionne en faisant passer ça pour de la curiosité.

— Tu n'as jamais voulu revenir en France ?

Il me tourne le dos et me répond sans me regarder :

— Je suis revenu. Deux fois. Il y a cinq ans, et l'année dernière.

Sa révélation m’étonne, et je dois avouer que je le prends mal. Il est forcément passé par chez moi, ou à défaut, près du centre de recherche ou de l’université.

— Pourquoi tu ne m'as jamais appelé ?

— J'ai perdu ton numéro.

Il ment. Il l'a effacé, sans doute, mais perdu, je ne crois pas. Mon mal de dos refait surface et je m'allonge en grommelant.

— Tu sais où je travaille.

— Peut-être que je n'avais pas envie de te revoir.

Ça, c'est déjà plus vraisemblable. Il me rejoint et dépose deux cafés sur la petite table. Assis sur la banquette, il fouille dans la boîte de sucre et en verse tellement dans sa tasse que j'en deviens diabétique.

— Ça va, ton dos ?

— Non.

Je me concentre sur le plafond, en espérant faire passer la douleur. Je risque d'avoir un sale bleu pendant quelques jours. Même quand le matelas s'affaisse, je prends sur moi pour ne pas croiser le regard de Saïd. J'aperçois seulement sa silhouette, tandis qu'il me fixe, désormais assis au bord du lit.

— Ton café.

Mes paupières se ferment au son de sa voix. La caféine peut attendre. Je laisse échapper un petit soupir, qui se bloque dans ma gorge lorsqu'un pouce me caresse le visage. Un jour c'est non, le lendemain c'est oui. Ce type me les brise. Je repousse sa main, doucement mais fermement. Il ne veut pas être un jouet, je n'en suis pas un non plus.

— Merci, j'avais bien besoin d'un remontant.

Je me redresse, engloutis la boisson chaude et ôte mes vêtements pour les balancer sur le lit. Il ne fait même pas semblant de regarder ailleurs, jusqu'à ce que j'envoie balader mon caleçon. La vue de mon sexe lui arrache un juron en arabe, mais je fais comme si je n'avais rien entendu.

— Je file à la douche !

— Un jour tu te noieras dans ton arrogance, ʾin shāʾa llāh. Aucune pudeur.

— Je t'ai entendu !

— J'espère bien.

Il continue de marmonner dans sa barbe, mais j'ai fermé la porte. Si ça le détend, qu'il se lâche, grand bien m'en fasse. J'évacue rapidement la poussière accumulée, me lave les cheveux pour ne pas ressembler à une momie, et tente d'apercevoir mon dos dans le minuscule miroir de la salle de bain. J'ai beau me contorsionner, rien n'y fait. Au contraire, plus je gigote, plus ça empire.

— Saïd ?

Je sais qu'il est là, mais il ne dit rien. On entend tout dans la caravane, j'en déduis qu'il fait exprès de ne pas me répondre. J'espérais que la douche me soulage, mais j'ai plutôt l'impression que la douleur s'étend de plus en plus, et ça commence à m'inquiéter.

— Saïd ? répété-je en espérant avoir plus de succès. Putain, c'est pas possible d'être aussi borné.

J'enroule une serviette autour de mes hanches et passe la tête par la porte. Mon colocataire est absorbé dans un bouquin. Je n’aperçois qu’une partie du titre, mais ça me rappelle quelque chose.

— Ils cherchent quelqu'un pour animer un séminaire sur les représentations de l'espace chez les Babyloniens l'année prochaine, ça t'intéresse pas ?

— C'est pour me dire ça que tu gueules depuis cinq minutes ? La topographie, c’est pas ma tasse de thé. Je préfère les cadavres.

Il n'a même pas levé le nez de son livre. Je m'habille rapidement, à l'exception de ma chemise, que je ne parviens pas à enfiler. Mes grognements ont le mérite d'attiser sa curiosité, puisqu'il se redresse enfin.

— Fait voir.

Ses doigts sur ma peau me font l'effet de coups de couteaux. Je grince des dents et me retiens pour ne pas geindre.

— Tu t'es vraiment étalé comme une merde.

— Garde tes réflexions pour toi. C'est moche ?

— Ouais, c'est pas très sympa à regarder. T'as une trousse à pharmacie ?

— T'embête pas, je vais demander à Steph. Je ne voudrais pas t'envoyer brûler en Enfer pour avoir osé me masser le dos.

— Comment est-ce que tu peux être aussi intelligent et aussi con à la fois ?

Je ne prends pas la peine de répondre et fais claquer la porte derrière moi. Steph, au moins, s'abstiendra de dire ce qu'il pense.

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