Chapitre 5

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Je termine à peine de rincer ma vaisselle lorsque Saïd approche du bac pour laver la sienne. Côte à côte, aucun de nous ne parle. Le silence devient de plus en plus pesant, et je m'apprête à regagner mon carré de terre, lorsqu'il se décide enfin à ouvrir la bouche.

— Désolé. Je t'ai très mal accueilli, j'ai honte de mon comportement.

Scotché sur place, je le regarde d'un air ahuri. Des excuses aussi vite, ça sent mauvais et ce n'est pas dans son tempérament. Du moins, pas que je m'en souvienne, puisque ce n'est qu'après avoir essayé par tous les moyens de me mettre la faute sur le dos qu'il finissait par avouer ses torts. Je m'en rappelle comme si c'était hier. Ce qu'on faisait de mieux lui et moi, à part baiser, c'était encore s’envoyer balader pour des broutilles. Le pire, c’est qu’on aimait ça. Je suis sûr qu'on aurait pu être excellents dans une série télévisée, payés à se prendre le bec.

— Ce n'est rien. Je comprends que tu ne sois pas très enthousiaste à l'idée de partager ton lit avec moi. Tu veux qu'on en parle ?

— En fin de journée, si tu as un moment, oui. On ira marcher.

— Très bien. À tout à l'heure.

On ira marcher... je suppose que c'est un coup à me faire glisser dans un ravin, et revenir en prétextant que j'ai pris un taxi pour Riyad. Cette pensée me fait pouffer tandis que j'embrasse les lieux du regard. Un taxi... un dromadaire, plutôt. Ça me paraît moins présomptueux.

Je récupère une bouteille d'eau, mon chapeau, et quitte la tente pour regagner mon carré du jour. Celui-ci est bien fichu et je peux m'asseoir confortablement sur la roche proéminente. Ça a le mérite de me reposer le dos et je ne vois pas le temps passer. À deux mètres de moi, Steph est en grande conversation avec un saoudien. Ils discutent à moitié en anglais, à moitié en français, et je repère quelques mots d'arabe dans le lot. Compliqué, mais ils ont l'air de bien s'entendre. Il va sans dire que Steph est beaucoup plus ouvert que moi. On se voit régulièrement depuis la fin de mon doctorat, et on s'entend très bien, mais nous sommes franchement différents. Lui est extraverti, il parle de tout, avec tout le monde. Moi aussi, mais après avoir ingurgité deux litres de vin. Par conséquent, ce n'est pas ici que je vais avoir l'air sociable.

— Percy ?

Le nez collé contre l'appareil photo, je termine mes clichés et rapatrie mes trouvailles, avant de relever la tête. Mon regard plonge dans les prunelles brunes de Saïd. C'est le genre de mec qui sera encore sexy dans vingt ans, j'en suis certain.

— Si tu as cinq minutes...

Cinq minutes, c'est le temps qu'il me faut pour entasser mon matériel dans la caravane, récupérer une bouteille d'eau, et piquer la lampe à huile de Saïd. J'ignore où il a rangé ses torches, et comme on ne part ni loin, ni longtemps, ce n'est qu'une simple précaution. Lorsque je le rejoins, il s'est déjà éloigné et fixe le sol d'un air absent. Il ne me regarde pas, ne me dit rien, et nous marchons dans un silence de mort. Le trajet semble durer des heures. Mes pieds s'enfoncent dans le sable. Plus nous nous éloignons, plus l'atmosphère devient pesante. Seul le vent, particulièrement fort aujourd'hui, nous siffle dans les oreilles. Je me pose mille et une questions, mon cerveau bouillonne, mais je ne prends pas la peine d'entamer la conversation. Il a voulu me parler, soit. Qu'il parle. J'ai tenté de désamorcer la situation maintes et maintes fois avec de l'humour, ça n'a pas fonctionné. Je sais être sérieux quand il le faut, mais je ne suis pas du genre à m'épancher en sachant que je fonce droit sur un mur. J'espère seulement qu'il va cracher le morceau avant que le temps se gâte. À ce rythme, ça va vite devenir insupportable.

Saïd ajuste son turban pour se protéger du sable qui vole autour de nous, et je regrette de ne pas lui en avoir piqué un. J’en ai aperçu plusieurs dans la caravane, et note de lui en subtiliser à la première occasion.

— Tu sais, c'est marrant, mais quand on m'a parlé d'un chantier franco-saoudien, je n'ai pas pu m'empêcher de penser que tu serais peut-être de la partie.

Je ne réponds pas, concentré pour ne pas avaler la poussière qui me fouette le visage. J'ai pensé la même chose que lui dès l'annonce de cette mission. D'un geste de la main, il me désigne un gros bloc rocheux, à quelques centaines de mètres. Je me retourne pour vérifier où nous sommes. Le camp me paraît loin, mais on aperçoit quelques morceaux de tente. Les hommes sur place doivent être occupés à bâcher le bazar pour que le sable ne recouvre pas tout. Je culpabilise un peu de ne pas les aider, mais presse le pas pour atteindre les énormes pierres enfoncées dans le sol. L'idée est bonne, puisque sitôt arrivés, je remarque un renfoncement entre deux d'entre elles. Saïd semble l'avoir vu également, et se baisse pour entrer dans cet abri de fortune plus que bienvenu. Le sol semble s'affaisser. En tout cas, il est en pente, et il nous suffit de quelques mètres pour tenir debout.

Tandis que la tempête ne fait qu'empirer, Saïd se laisse tomber sur le sol, le dos contre la paroi de pierre. Et, sans que je ne m'y attende, vient le moment des confidences. C'est comme si je replongeais dix ans en arrière, à l'entendre se remémorer nos années de fac.

— Je passais mon temps à boire du café dans la salle commune du centre de recherche. Je suis sûr que j'ai renfloué leurs caisses avec tout ce que je dépensais là-dedans. C'était le bon vieux temps.

Je m'assieds à ses côtés et avale une gorgée d'eau, histoire d'éviter une déshydratation malvenue. Il dessine des arabesques sur le sable entre ses pieds, d'un air distrait. Le temps passe plus vite que l'on ne le croit, c'est aujourd'hui que j'en fais le constat. Et comme je ne sais pas quoi répondre, je mise sur l’humour.

— Tu te rappelles de la fois où je t'ai sucé à la bibliothèque ?

Pour la première fois, il me regarde dans les yeux, et je retrouve ces iris pétillants qui me faisaient tant vibrer.

— Oui, je m'en souviens. C'était quelque part entre Platon et Xénophon. J'ai bien cru qu'on allait nous surprendre.

À vrai dire, moi aussi, mais heureusement ce ne fut pas le cas. Et si d'habitude il fait comme si tout cela n'avait jamais existé, je constate que l'isolement lui fait du bien. Nous sommes seuls, et il le sait. Ça a le mérite de lui faire recouvrer la mémoire. Tentant le tout pour le tout, je glisse discrètement une main jusqu'à sa cuisse. Je le sens se raidir, mais il ne dit rien et me laisse mêler mes doigts aux siens. Cette sensation m'avait manqué. Je sais que le moment des règlements de compte va forcément finir par arriver, mais pour l'instant, j'en profite et essaie de me renseigner sur sa vie ici. Ce n’est pas Tawfiq qui m’a aidé sur ce sujet.

— Tu es marié ?

Il redresse la tête et hausse les sourcils.

— T'es au courant qu'on est en Arabie Saoudite ?

— Je voulais dire, avec une femme...

— Non.

La tempête se déchaîne au-dehors. La petite flammèche qui nous éclaire se met à tanguer et menace de s'éteindre.

— Et toi ? T'as fini par trouver ton bonheur dans tout ce que t'as testé ?

J'ai bien saisi le sarcasme, mais ne relève pas. Si je dois me farcir une nuit entière dans une grotte en plein milieu du désert avec lui, mieux vaut que l'ambiance ne soit pas trop mauvaise.

— Non.

Si le vent ne faisait pas un tel boucan, on se serait approché du silence de mort. Saïd a ôté sa main de la mienne, et garde les yeux fixés sur le sol. Je crois que je l'ai perdu pour de bon.

— Ça peut durer longtemps, ce genre de... condition climatique ?

— Oui.

— Et tu comptes me répondre par monosyllabe jusqu'à ce qu'on sorte de là ?

— Tu t'attendais à quoi ? Un bouquet de fleurs ? Tu es la plus grosse déception de ma vie, Percy. Ne crois pas que je vais te ronronner dans les bras, même si l'on doit passer toute la nuit dans ce trou. J'ai encore un minimum de dignité.

Il semblerait que ce passage obligatoire arrive plus vite que prévu. Je lâche un soupir discret et cherche mes mots, pour ne pas le blesser plus qu'il ne l'est déjà. Sa sensibilité m'a souvent exaspéré, autant qu'elle me touche. Il est sincère et naturel, loin des clichés ambulants qu'on ramène de boîte de nuit ou d'une soirée arrosée. Je me sens mal à l'aise de devoir justifier des actes qui remontent à si longtemps, mais il faut croire qu'il en a besoin, alors, je me dévoue.

— J'étais jeune et idiot. Ça n'excuse pas tout, mais je savais que tu allais repartir. C'était sans issue. Et je ne voulais pas souffrir en te regardant quitter le pays sans rien pouvoir y faire.

— Tu ne voulais pas souffrir ? répète-t-il, amer. Et que moi je puisse souffrir, ça t'a déjà traversé l'esprit ? Tu m'as laissé espérer pendant des semaines. J'ai passé des heures à l'aéroport à scruter tous les mecs que je croisais en pensant que tu serais dans le lot, pour me dire adieu. Mais t'étais pas là, Percy. Je suis parti encore plus seul que je n'étais arrivé. Et quand je suis monté dans ce putain d'avion, je t'ai haï à un point que tu n'imagines même pas. Ya rab i ghfer li, j'ai tellement souhaité que tu souffres.

'Ana asif. J'ai été con, je n'ai rien à dire pour me justifier.

— Je croyais que tu ne comprenais pas deux mots d'arabe ?

— Je n'avais même pas encore de doctorat. Tout le monde change, il suffit d'un peu de volonté.

Il me lance un regard dubitatif. J'espère qu'il a compris que je ne parlais pas que de sa langue. Je me demande s'il a eu l'occasion de rencontrer quelqu'un depuis qu'il est ici. Sans parler de relation sérieuse, puisque j’ai bien compris que de côté-là, c’était le néant, j’imagine qu’il a baisé quand même. Enfin, j’espère pour lui. J'ignore s'il a voyagé, s'il a participé à des chantiers de fouilles dans d'autres régions du monde. L'imaginer écarter les cuisses pour un homme me fait frissonner. Finalement, je n’espère plus tant que ça. Maintenant qu'il est là, à côté de moi, que je retrouve ses jolis yeux et sa petite fossette sur la joue, je me rends compte que son image s'était largement effacée de ma mémoire mais ne comprends pas comment. Personne n'oublierait un homme comme lui. Je me surprends à tourner et retourner ses réflexions dans mon crâne. Dans le fond, il n'a pas tort. Je suis un con.

— T'as froid ?

Le son de sa voix me fait sursauter. Il a parlé doucement, juste assez fort pour que je l'entende par-dessus le bruit étouffé de la tempête.

— Non.

« Oui. Tu aurais dû dire oui, putain ! »

— Enfin, un peu.

— Ne me prends pas non plus pour un idiot.

Je m'apprête à répondre, lorsque la petite flamme qui nous éclairait vacille et s'éteint tout à coup. À l'extérieur, on ne voit plus grand-chose, mais dans la grotte, c'est pire que tout. J'entends Saïd marmonner en arabe et le sens se redresser. J'en fais de même, collé à la paroi pour ne pas tomber, mais alors que je l'imaginais en train d'avancer, je me cogne contre son dos en voulant le suivre.

— Percy, sérieux !

— Pardon.

Je tâtonne dans le noir mais cette fois, il avance vraiment. Je dois agripper les mains à sa ceinture pour suivre ses pas.

— On va reculer, la lumière devrait tenir le coup si on s'enfonce un peu. Va doucement et ne me marche pas dessus.

Je ne relève pas, mais ma blague n'est pas loin. C'est déjà un miracle qu'il n'ait pas retiré mes mains en me hurlant dessus.

— Si tu sens un scorpion, ne gesticule pas dans tous les sens, j'ai le briquet dans la main et je n'ai pas envie de l'échapper, serait-ce au péril de ta vie.

— Message reçu. J'ai toujours admiré ta tendresse et ton esprit débordant d'amour.

Je me félicite mentalement de mon sarcasme, mais un bon en avant de Saïd me fait sursauter. La suite, je ne suis pas certain de la comprendre. Je le sens tomber sur le ventre mais ne le lâche pas, fermement agrippé à sa taille. Mes bras l'enserrent et je sombre avec lui dans ce qui me semble être un puits sans fond, jusqu'à ce que la roche dure ne fasse craquer ma carcasse dans un choc brutal. Et là, c'est le noir total.




NDLA : je n'ai pas compris comment ajouter ici mes notes de bas de page, désolée pour les traductions manquantes ><

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