Chapitre 3

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Percy ne me quitte pas des yeux. Lentement, il lève le bras jusqu’à mon poignet et s’en saisit pour éloigner le couteau de sa gorge. Le contact de sa peau sur la mienne me fait tressaillir, et je manque de l’entailler véritablement. Néanmoins, je dois avoir l’air effrayant puisqu’il détale aussitôt, faisant claquer la porte derrière lui. Je sursaute au son du battant qui se ferme dans un bruit sourd, comme si j’avais été déconnecté de la réalité entre le moment où Percy est parti et le moment où je m’en suis rendu compte. Son absence soudaine me laisse un vide étrange. J’enrage lorsqu’il est là, je tourne en rond quand il se tire. De mieux en mieux. Pendant ce qui me paraît durer une éternité, je reste planté là, debout au milieu de la caravane, ma lame à la main et les bras pendants. Je me sens impuissant, pour la première fois depuis des années : face à mes sentiments, fourbes, qui se réveillent après tant de temps passé à les enfouir ; face à cette sensation d’être incapable, inapte à me contrôler ; face, enfin, au fourmillement qui me grignote de l’intérieur, à m’en faire vomir.

Allah yuhfazni… Aide-moi, Allah. Seigneur, pardonne et fais miséricorde. C’est Toi le Meilleur des miséricordieux. Je n’ai plus que Toi face à lui. Ne m’abandonne pas. Pas maintenant.

Pas maintenant… Même mes suppliques sont criantes de vérité. Mon poing se resserre autour du manche en acier. Ma belle France, celle qui a toujours su, celle qui jamais n’a sondé mon âme pour la juger, a mis les pieds sur mon sol, dans ma patrie. C’est comme si tout recommençait, dans le sens inverse. Je ne peux ignorer l’irrésistible attraction qui transperce cet homme de part en part, qui l’engloutit et le consume, je le vois dans ses yeux et le ressens dans chacun de ses gestes. Tandis que moi…

Les prochaines semaines vont être longues. Percy et la délicatesse, ça n’a jamais été une grande histoire d’amour. Ses réflexions cinglantes ont peut-être leur place dans un cadre différent, mais il est hors de question qu’il commence à me parler sur ce ton. Il n’a pas le droit de me balancer mes quatre vérités à la figure, et je ne l’autorise pas non plus à se mêler de ma vie privée. Je ne crois pas lui avoir demandé de régler ses comptes quand il est arrivé ici. J’estime être assez grand pour ne pas avoir à justifier mes pratiques, quelles qu’elles soient, et surtout pas auprès de lui.

Lorsque mon corps daigne enfin se mouvoir, je me traîne jusqu’à la fenêtre, et jette un œil au-dehors. Le soleil sera bientôt couché. Entre le jour et la nuit, c’est maintenant que le désert est le plus beau. Ce n’est pourtant pas l’étendue de sable qui happe mon regard, à l’extérieur. La silhouette de Percy s’éloigne du campement, et je le vois se laisser tomber contre un rocher, la tête entre les mains. Une soudaine amertume me noue la gorge. Est-ce qu’il a autant de mal que moi à endurer ces retrouvailles ? Une partie de moi l’espère. C’est malsain, j’en ai conscience, mais c’est de bonne guerre. Ce serait une petite vengeance, une petite victoire, de savoir que pour une fois, c’est lui qui souffre à cause de moi et non l’inverse.

Dès le début des fouilles, mon esprit s’est trouvé tourmenté par un mauvais pressentiment. La vision de cet Occidental, à peine sorti du 4x4, avec sa chemise entrouverte, son chapeau sur le crâne et sa valise de parisien, m’a retourné les tripes et a confirmé mes craintes. Mon cerveau préoccupé se met à réciter la Sourate, machinalement. Accomplissez-vous l’acte charnel avec les mâles de ce monde ?

Je ne parviens pas à détacher mon regard de la fenêtre. Mais vous n’êtes que des gens transgresseurs… Tu seras certainement du nombre des expulsés. Cela faisait bien des années que je n’avais plus pensé à cet homme, et voilà qu’il refait surface, comme une fleur pousserait dans le désert, forte et naïve, insouciante et inconsciente de la rudesse du climat. Pas que Percy ressemble à une tulipe, mais son tempérament m’agace. Il sait tout, il veut tout, il obtient tout. Il pourrait claquer des doigts que tout Paris lui sucerait la queue. Je secoue la tête à cette idée, peu désireux de m’endormir avec la vision de son sexe dans mon esprit, et retourne m’affairer avec les poulets.

Seigneur, pardonne et fais miséricorde. C’est Toi le Meilleur des miséricordieux.

Les sentiments qui se déchaînent me tendent de peur. J’avais rangé tout ça au fond d’un coffre, fermé à double tour. Cette partie de moi appartient au passé, et était censée y rester. Plus personne ne devait me faire ressentir ce que Percy a réveillé sans le vouloir. Tout en moi a ressurgi comme une montée de lave, a rugi au fond de mon être en me rappelant à la triste vérité. Il est comme moi. Non, je suis comme lui. Et il n’y a rien de pire que cela.

C’est à la manière d’un automate que je poursuis la préparation du dîner, mais trop vite, il est temps de quitter la caravane, seule qui encore parvenait à me séparer de Percy de façon matérielle. La prière du soir prend plus de sens que jamais. Je prie plus fort, pour ne plus souffrir, pour ne plus endurer, pour ne plus sentir mon cœur meurtri et pour sauver mon âme de ces pensées impures qui l’assaillent. Les Français se chargent de cuire les poulets pendant ce temps, mais même lorsque nous les rejoignons, je préfère rester silencieux et écouter leurs conversations, plutôt que d’y participer. Stéphane parle beaucoup, en tout cas par rapport aux deux autres. Le son de sa voix commence à me bercer. Paul ne m’est pas inconnu, j’ai eu l’occasion de le croiser de temps en temps lorsque j’accompagnais Percy à la bibliothèque. Il faut avouer qu’il a pris un coup de vieux. J’ai l’impression que l’âge est plus lisible sur les peaux pâles, ou peut-être est-ce une habitude de ma part, à force de voyager entre l’Europe et l’Arabie. Je ne me permets pas de le dévisager plus longtemps, préférant adopter un comportement poli et respectueux.

Pendant tout le repas, mes yeux restent fixés au sol, tandis que je les entends parler des découvertes du jour. Les magasins nous ont offert du mobilier globalement en bon état. Sans doute parce que l’oasis a été désertée, et parce que le climat n’incite pas à venir fouiner dans le coin. Il ne reste pas grand-chose debout, même le temple s’est affaissé au fil des siècles. Il n’en demeure que des ruines.

De temps à autres, je relève le nez, et constate que Percy a l’air perdu dans ses pensées. Il picore en silence, lui aussi. Les flammes se reflètent dans le miel de ses yeux. Si je continue à le regarder ainsi, mon comportement risque de paraître suspect. Cependant, lorsque ses iris se posent sur moi, je ne peux m’en détourner. À chaque fois que je suis retourné en France, je me suis demandé ce que ça ferait de le croiser. Aujourd’hui, j’ai ma réponse, et elle n’est pas glorieuse. Il est le premier que je me suis autorisé à aimer. Plus que le premier, il est le seul. Sitôt rentré en Arabie, je me suis efforcé d’oublier tout ça, de me faire pardonner mes péchés. La jeunesse n’excuse rien, même à vingt ans passés je passais mes nuits à forniquer avec cet homme. Cette simple pensée me glace le sang.

Allah est Pardonneur et Miséricordieux. Allah sait ce qu'il y a dans vos âmes. Prenez donc garde à Lui, et sachez aussi qu'Allah est Pardonneur et plein de mansuétude.

Je baisse les yeux à nouveau et reporte mon attention sur le dîner. Qui est-ce que j’espère tromper ? Je n’ai pas changé, je le sais et je le sens, au plus profond de moi. Le bonheur sur Terre n’est qu’éphémère, et j’ai beau le chercher ailleurs, jamais je ne l’ai retrouvé depuis lui. Il est le seul à avoir su me faire vibrer, le seul à avoir donné un sens à mon existence, l’espace de quelques années. Les plus belles de ma vie. Mon âme n’est plus souillée, mais elle est vide. Quel est le pire ?

— Café ?

Il fait nuit, à présent. Seul le feu de camp nous éclaire. Le croissant de lune est timide, le ciel nuageux. J’acquiesce à la proposition de Stéphane, mais rapidement, les Saoudiens regagnent leur lit. Ne reste que Tawfiq, en grande conversation avec Paul.

Stéphane nous sert le café. J’ai l’impression de passer pour un coincé, mais je n’ai jamais été d’un naturel exubérant. Sans compter que Tawfiq reste mon supérieur, et je m’imagine mal l’interrompre pour mettre mon grain de sel. Je fais donc mine de ne pas remarquer les coups d’œil de Stéphane, qui espère sans doute que je me déride. Désolé pour lui, mais je ne suis pas d’humeur à bavarder.

— Je vais me coucher, moi aussi. À demain.

— À demain, Percy !

Il se lève sans me regarder, mais je prends sur moi en le sentant passer derrière mon dos :

— Bonne nuit, soufflé-je.

Sa main effleure mon épaule en guise de remerciement, mais c’est toujours en évitant mon regard qu’il se dirige vers la caravane, m’abandonnant entre le flot de paroles de Stéphane et les débats historiographiques de Paul et Tawfiq.

Allah sait ce qu'il y a dans vos âmes.

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Florian Guerin


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Entre sérieux et humour, la limite est fine... Et je me ferai un plaisir de la traverser allègrement !
Gens trop sérieux s'abstenir.
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Olymp_e
Les Fées existent. Si tout les membres de la famille Rogue n'en sont pas convaincus, aucun fils de la Famille Riordan n'irait dire le contraire.

De même, quiconque crains la colère du Roi Nor, les vents puissants d'Isaura, les flots déchainés d'Anhé, la terre impérieuse de Cynalte, ou le brasier destructeur d'Oqelle, se garde bien d'un tel blasphème.

Le mal sur terre est né d'une injure faite aux dieux. Leur descendants y cherchent encore un remède.

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[EN COURS]
Image de couverture - Raija Jokinen
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