1. Neela

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— Et voilà, soupiré-je, en apposant la dernière étiquette sur l’ultime flacon. Allons voir Fala.

Je griffonne sur mon calepin le numéro de l’échantillon et le referme. Une fois rangé dans le tiroir de mon bureau, j’inspecte la desserte sur laquelle se trouvent mes outils. Les poussières cosmiques demandent une attention particulière. Très fragiles à la manipulation, elles risquent la destruction en cas d’erreur. Et je pourrais dire adieu à toutes ces semaines de préparation.

— Où ai-je mis mes gréos ?

Je fouille les tablettes, rien. Tiens ? J’étais persuadée de les avoir rédigés et regroupés dans le même feuillet. Que va dire Fala si je viens sans ? Telle que je la connais, elle va me piquer une crise. Cette fée ionodine, pas plus haute qu’un noyau d’avocat possède un redoutable caractère. Notre relation a commencé il y a soixante-dix ans. Nos différences nous ont réunies. Pourvue d’une seule aile, aucun théographe ne voulait de pacte avec elle. Ridicule. Le pouvoir des Reines Ionodine réside dans leur cœur et non leur apparence. Et Fala en possède un immense. Mon père le savait. Il lui a confectionné une prothèse d’argent pour son aile manquante, puis il l’a menée, elle et ses dévoués sujets, dans la serre.

Enfant, la maitrise de mon don sur le contrôle des éléments posait problème. Fala m’a permis de trouver ma voie et de canaliser mes impulsivités. Une vrai mère. Même Jaal, mon esprit protecteur préfère garder ses distances en sa présence. La rivalité qui existe entre eux frise l’insupportable.

— Bon sang, je suis certaine de les avoir mis ici.

Je vérifie pour la troisième fois mes dossiers, quelle poisse ! Soudain, un grondement sourd s’échappe de ma poitrine. Le demi-dieu qui partage ma psyché s’agite. Un seul corps pour deux esprits, la cohabitation ne s’avère pas toujours facile.

— Jaal, c’est moi qui devrais être contrariée. Pas toi !

— Ton agacement m’a réveillé, grommelle-t-il à mi-voix dans ma tête. Pourquoi t’agites-tu comme un poisson hors de l’eau ?

J’ai besoin des gréos que j’ai promis à Fala. Tu ne saurais pas où je les ai mis par hasard.

— Même absente, cette reine m’empoisonne la vie, proteste-t-il.

Tu me diras qui tu aimes toi !

— Toi.

— Oh, chercherais-tu à m’amadouer pour une promenade champêtre ?

Je continue mes investigations sur les étagères.

— Hum, regarde dans le dernier tiroir.

Je l’ouvre sans tarder, ils sont bien là, parfaitement empilés. Je souris de satisfaction et les récupère pour les poser sur la desserte.

— Merci, Jaal, tu me sauves la vie.

— Hum ! j’ai besoin de dormir maintenant. Imaginer vous entendre piailler me fatigue déjà.

— Quel grincheux !

Je laisse mon esprit protecteur s’effacer de ma conscience et poursuis ma besogne. Munie d’un chapeau sur la tête, de bottes hautes et d’un sac à dos, je file à l’étage. Deux terrasses séparent mon laboratoire de la colonie afin que l’essaim garde son indépendance. Avant les pactes, les ruches faisaient l’objet de terribles pillages. Les voleurs prenaient les poussières cosmiques sans se soucier des dégâts causés sur l’environnement. Une vraie plaie. Pour éviter ces abus, une alliance a été conclue entre les fées et les théographes. Ils les protègent. En retour elles donnent une partie de leur récolte. Des essaims sauvages existent toujours, mais leur nombre ne fait que décroitre.

— Fala ? J’ai porté les gréos que tu m’as réclamés.

Deux boules de lumière apparaissent, suivies d’un drelin de grelots et de murmures. J’abaisse mes boucliers mentaux pour saisir ce qu’ils me disent.

— Bonjour gardiens, lancé-je, un brin étonnée par ce comité d’accueil. Que se passe-t-il ?

Un bourdonnement se fait entendre. Mon don traduit sur-le-champ leurs paroles.

— Ne jactez pas aussi vite, je ne comprends que la moitié des mots. Quelle surprise ? À qui ?

Le tintement se fait plus lent.

— Comment ça ? vous n’avez pas le droit d’en parler. Je ne reviendrai pas cet après-midi. Fala ? Fa-la ?

Un éclair de couleur pêche se précipite vers moi. Les deux gardes battent en retraite. Un mélange de cliquetis grince jusqu’à mes oreilles. Je recule d’un pas.

— Non, je t’entends. J’ai très bien compris que ma visite t’irrite.

Le visage sévère et les poings sur les hanches, Fala continue d’exprimer sa mauvaise humeur dans sa langue natale. Elle ferait mieux de se préserver. Je vois bien qu’elle a trop sollicité son aile valide. L’air de rien, je tends la main. Elle s’y pose.

— Je n’ai pas le temps. J’ai besoin de la récolte pour la création d’une nouvelle encre. Et pourrais-je avoir une vraie conversation ?

— Non, entendis-je dans ma tête.

— Comment ça ? Non ?

— Exactement. Je suis en plein préparatifs.

— Ah bon ? Qu’elle est cette histoire de surprise ?

— Je vais les mettre en pièce, que t’ont-ils dit ?

— Justement rien.

Elle parait soulagée l’espace d’une seconde, puis reprend son discours de plus belle. À mon tour d’être hérissée.

— Pitié ! Que quelqu’un la fasse taire ! feule Jaal profitant de l’ouverture de mes barrières pour asticoter son ennemi juré.

Fala part au quart de tour. Qu’ils m’agacent !

— Il ne manquait plus que le chat-chat à sa maman.

— On se calme tous les deux.

— Ce jaguar est d’une impolitesse sans borne. Si tu veux mon avis. L’amulette de terre n’a pas porté que son lot de bienfaits avec cette histoire de métamorphose. Tu devrais le museler.

— Tu radotes, sorcière. Les esprits protecteurs sont des demi-dieux ! Je peux l’épeler pour que tu le retiennes ?

Couper la connexion ? À quoi bon. Il trouveraient le moyen de se battre encore.

— Fée, monsieur. Je suis une fée, aucun rapport avec une sorcière. En tout cas, ce n’est pas la modestie qui te caractérise, demi-gueux.

J’assiste impuissante à leurs enfantillages.

— Tu ferais mieux de ne pas m’énerver.

— Ah oui ? Et que feras-tu ? J’ai un pacte avec ta maitresse.

— Aucun maitre ne me possède. Neela, je l’ai choisi. Toi, je te supporte depuis soixante-dix ans. La différence est claire !

Non ! Non ! Une silhouette transparente aux reflets argent jaillit de mon corps. L’esprit de Jaal s’est matérialisé dans une version éthérée. Les babines retroussées au-dessus de ses crocs démesurés, il grogne et tourne autour de ma taille le regard fixé sur Fala, attentif au moindre faux pas.

Voilà.

— Satisfaite ? Maintenant, il est énervé. Je ne devrais plus vous permettre de communiquer au travers de ma psyché. Au moins, je gagnerai en tranquillité.

— J’y suis pour rien, grommelle-t-elle les bras croisés sur la poitrine, hors de portée. C’est lui qui a commencé.

Je lève les yeux au ciel. À l’aide ! J’atteins mes limites.

On se demande qui est centenaire ici. Deux vrais adolescents.

À croire que je parle dans le vide. Les mâchoires du demi-dieu claquent à plusieurs reprises en direction de la reine.

— Je vais en faire qu’une bouchée de cette maudite fée ! Depuis le temps que j’en rêve.

— Jaal, je t’en prie.

Aussitôt, le bourdonnement de la ruche se met à grossir.

Allez, c’est reparti pour un tour !

Les premiers gardes se postent de part et d’autre de la reine qui s’envole. Les suivants viennent épaissir les rangs jusqu’à l’arrivée complète de l’essaim. Je tente de m’opposer, mais aucun des deux ne m’écoute comme d’habitude. Bougres d’idiots. Jaal prend une posture de combat tandis que Fala invoque sa magie. À chaque fois qu’ils se disputent, je suis obligée de faire appel à mon don pour les séparer. Je n’aime pas avoir recours à cette alternative, mais ces deux entêtés le méritent amplement.

Quand je pense qu’ils m’ont tout appris. Surtout le meilleur moyen de protéger la Flamme et mon esprit des flux extérieurs. À l’époque, ils m’avaient aidée sur l’élaboration de mes constructions mentales. Pas de murs statiques et étanches. Mieux valait quelque chose de souple, qui peut se déformer sans jamais se briser. Autant dire que les premiers essais ne brillaient pas d’éloquence. Pour faire simple, le chant de chaque âme ressemble à de la musique. L’idée de les visualiser comme des cordes de couleurs flexibles tombait sous le sens, l’amplitude de leur battement symbolisant leur appartenance. Jaal avait testé l’efficacité de mes barrières pour m’éprouver. Par deux fois, je l’avais exclu de mon « chez-moi ». Enfin de Notre « chez nous » spirituel. Depuis, plusieurs règles s’en étaient succédées, dont la plus importante sur le contrôle : ne jamais céder aux pulsions.

Regardez-les parader comme deux coqs pour la même basse-cour. Il devient urgent de leur restaurer cette partie de leurs mémoires.

Je commence par ôter ma barrière de fils tissés. Lentement, je libère une corde pour qu’elle s’accroche à une volute d’énergie présente dans l’air. Grâce à elle, j’impose aux vents chauds et humides de s’élever pour refroidir. Le ciel s’assombrit d’un épais nuage gris. Une pluie torrentielle s’abat juste au-dessus de nous.

— Neela ! s’exclament-ils à l’unisson.

J’accorde ma voix à ma déception.

— Dois-je continuer de rafraichir vos ardeurs ? C’est à chaque fois le même refrain. Vous n’êtes que des égoïstes. Si un membre du conseil remarque que j’utilise mes dons sans raison, je suis bonne pour un exil. Qui protègera la Flamme ?

Mon intervention produit l’effet escompté quand l’ombre de Jaal disparait à l’intérieur de mon corps. Son esprit rejoint le mien piqué au vif. Tant pis. De son côté, Fala renvoie la nuée puis vole jusqu’à ma joue et s’y plaque. Je ne faiblis pas. Son visage embarrassé caresse ma peau d’une agréable chaleur.

— Je suis désolée, Neela. Je… Merci pour les gréos. Je vais ordonner aux ouvriers de te porter la récolte.

— Fala, Jaal, je suis déçue par votre comportement. Ne pourriez-vous pas enfin trouver un terrain d’entente ? Réfléchissez-y.

Quelque peu abattue, je retourne dans mon laboratoire situé au cœur de l’immense serre. Mon esprit protecteur s’est retranché au plus profond de mon être, là où je n’ai pas accès, pour ruminer. Ce n’est pas grave. De toute façon, ce vieux ronchon finira bien par se lasser. Il sait que j’ai raison. Ses querelles incessantes m’épuisent de plus en plus.

Juste le temps de revêtir ma blouse de théographe qu’une délégation d’ouvriers ionodins franchit le sas. Ils portent un nombre considérable de récoltes protégé dans des bourses de feuilles pliées. Je leur indique l’endroit où les déposer et commence à répertorier chaque élément.

À voir la quantité qui s’amoncèle, la moisson promet son lot de surprises cette année. Il y a même quelques poussières rares. J’exulte par avance. Enfin, je vais mettre au point la fameuse recette sur laquelle je travaille depuis des mois. Une encre de contact qui permet de communiquer à distance grâce à des gréos.

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