Un plaidoyer détestable - semaine 7/52

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« T’es sûre qu’on ne risque rien ? chuchota la plus jeune.

  • Mais non ! De toute façon, on risque quoi, hein ? Une bonne raclée par le méchant directeur ? Même pas peur… tu sais que je te protégerai contre eux. Tout sera de ma faute. »

Celle que la fillette considérait comme une grande sœur depuis maintenant sept mois trouvait une nouvelle fois les mots pour la rassurer. Le plus surprenant, c’est que du haut de ses neuf ans, elle savait pertinemment que l’adolescente avait raison. Elles ne devaient pas rester ici. Elles devaient braver les interdits pour espérer s’en sortir. Elles devaient tenter le tout pour le tout et partir de ces lieux maudits.

« Moi aussi, je peux te protéger, tu sais.

  • Attends d’être aussi grande que moi avant d'essayer », plaisanta l’adolescente, « prête ? »

Elles se prirent la main, comptèrent jusqu’à trois et sautèrent par dessus la fenêtre…

« Maître Dubois ? »

Agathe s’en voulut immédiatement d’avoir laissé un tel souvenir refaire surface.

« Oui, Monsieur Le Président ?

  • Nous vous écoutons pour votre plaidoyer, maître. »

Déboussolée par le goût amer de cette réminiscence, Agathe se leva et se dirigea fébrilement vers le bureau de jugement.

« Mesdames et Messieurs les Jurés, dans quelques minutes, vous allez devoir vous prononcer sur la culpabilité de la prévenue et je ne vous demanderai qu’une seule chose : être honnête avec vous même. Vous avez pu entendre les explications de l’accusée. Vous avez pu vous rendre compte de tous les obstacles qu’elle a traversés depuis sa naissance. Vous avez réalisé quels choix difficiles s’imposaient dans son quotidien. »

Agathe cernait au fur et à mesure les réactions des jurés. Elle a perçu tout au long du procès que quatre d’entre eux la soutenaient. Restaient donc une dame retraitée et un homme, père de famille.

Elle n’avait pas aimé leurs réponses aux questionnaires, mais n’avait malheureusement pas réussi à les récuser. Elles devaient les convertir pour obtenir l’unanimité des votes.

« Pensez-vous que le système est en cause ? » reprit-elle avec un certain manque d'assurance.

Elle avait cependant vu juste. Le juré, travailleur social, condamnait à coup sûr le manque d’actions dans les programmes de réhabilitation.

« Peut-être. Le système demeure dur et impartial. Il place tout le monde dans la même boîte et celui qui relève la tête eh bien... tant mieux, mais celui qui n’y arrive pas est laissé à son triste sort. Vous avez probablement raison. Il y a sans doute des remaniements à effectuer pour éviter les récidives.Toutefois, parmi ses failles, un fondement sur lequel le système est basé me paraît indiscutable. »

Agathe était ravie, elle possédait toute son attention.

« Le premier fondement qui indique que tout crime doit être puni. Oui, Mesdames et Messieurs les Jurés, la prévenue ici présente a commis non pas un crime… mais de multiples forfaits. Alors, c’est ainsi, elle sera punie. Pensez au couple de retraités qui attendait tranquillement le bus avant que leur route ne croise celle de l’accusée. Ils ne demanderaient rien, à part peut-être rentrer en vie et revoir leurs petits enfants. »

Bingo pour la jurée retraitée.

« Pensez également à ces jeunes adolescents, abstinents ou en période de réhabilitation qui seront tentés par le commerce de l’accusée... ou quand ils s’en seront sortis et jouiront d’une vie saine et paisible jusqu'au jour où lorsqu'ils fonderont leurs propres familles, leurs enfants se heurteront avec le réseau de l’accusée. Le cercle vicieux ne se refermera jamais. »

Bingo pour le juré travailleur social.

« Alors… oui, des failles dans le système existent, mais posez-vous la question suivante : combien de récidives devons-nous supporter quand une personne ne souhaite pas se relever et préfère demeurer dans les abysses ? Doit-on encore subir la violence de l’accusée ici présente ? »

Agathe retourna à sa place sans autre mot. Prise de nausées, elle entreprit de respirer profondément sans laisser paraître son trouble tandis que le juge donna la parole à la partie adverse.

« Au tour de l’avocat de la défense, Maître Parrot, nous vous écoutons.

  • Mesdames et Messieurs les Jurés, bien sûr que le système comporte des failles, il demeure responsable des actes… »

Quatre heures après leurs échappées, les filles furent récupérées alors qu’elles erraient dans les rues du vieux quartier de North.

« T’inquiète pas, je te protégerai », prononça l’adolescente avant d’être traînée de force vers le bureau du directeur de l’orphelinat.

Les minutes s’éternisaient avant que la petite entendit résonner les coups habituels du martinet. Ne sachant pas compter au-delà de vingt, elle s’arrêta d’énumérer et mit ses paumes sur les oreilles.

« Agathe, va rejoindre les autres dans le réfectoire », lui ordonna l’infirmière en retirant ses mains. « Dépêche-toi. Claire est consignée dans sa chambre pendant trois semaines. »

Une fois de plus, Agathe ne prit pas la parole. Une fois de plus, elle resta passive tandis que sa sauveuse était sanctionnée. Elle n’a pas su défendre et protéger sa grande sœur.


Agathe repensa à ce fameux jour. Une énième journée de tourments dans les couloirs délabrés de l’orphelinat où les plaintes de Claire vibraient encore au plus profond de son âme. Ce fameux moment où elle décida de devenir avocate. Ne plus jamais rester de marbre devant une injustice, protéger, défendre les victimes… Oui, avoir enfin son mot à dire.

Une vingtaine d’années plus tard, Agathe réussissait son pari. Fière de son métier, elle excellait dans le droit pénal où elle maniait les symboles de la justice avec autant de délicatesse que de fermeté.

« Accusée, Maîtres, levez-vous, demanda le juge, Mesdames et Messieurs les Jurés, êtes-vous prêts à rendre votre verdict ? »

  • Oui, votre honneur. Nous désignons l’accusée coupable.
  • Mademoiselle Claire Thaines, vous êtes reconnue coupable de tous les chefs d’inculpation. La cour vous condamne à quinze années de prison sans sursis avec obligation de soins. L’audience est levée. L’affaire suivante est appelée. »

Pour la première fois de sa carrière, Agathe désirait poser le glaive au sol et jeter la balance contre un mur. La seule chose qu’elle garderait serait le bandeau, pour ne pas subir le regard vide de son amie.

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