Scooty

4 minutes de lecture

Amalia ne décrocha pas un mot pendant les quinze minutes qu’il leur fallut pour remonter la jetée. Les pans de son manteau ouvert claquaient au vent et l’exposaient à la morsure du froid ; ce dont, toute à la colère, elle se foutait royalement.

Elle avançait lentement. Elle qui comptait se transférer directement chez elle, elle allait devoir passer uniquement par le réseau fédéral. Une heure de marche était moins risquée que d’user de sa magie dans l’état dans lequel elle se trouvait. Elle le savait. Même si elle disposait toujours de réserves importantes, elle ne se sentait pas émotionnellement en condition pour effectuer un transfert autonome.

Rien ne signalait le point d’entrée du réseau fédéral. Elle s’arrêta simplement au milieu de la digue et dit.

« C’est ici. »

Loïc avait respecté sa volonté de ne pas parler. Il jeta un coup d’œil autour de lui, sans doute surpris de ne pas tomber sur un portail, ou au moins un artefact magique. La nuit d’encre les enveloppait, à peine repoussée par la lampe à huile qu’il protégeait comme il pouvait des éléments. Amalia esquissa le début d’un sourire. Ce gamin qui n’avait que cinq ans de moins qu’elle était rafraîchissant. Elle ne sentait pas chez lui les mêmes barrières que chez ses aînés.

« Tu ne me détestes pas, fit-elle remarquer.

— Non. Je n’ai pas de raison. Wilma et le Yasard ont dit que l’on pouvait te faire confiance. J’ai jamais aimé Dalia. Elle s’est déjà embrouillée avec mon grand frère.

— Pourquoi ? demanda Amalia, surprise que l’humaine se soit mise à dos des citoyens de sa communauté.

— Mon frère est mercenaire.

— Ho… »

La sorcière afficha un air désolé, il haussa les épaules. Son aîné terminerait sans doute amputé d’un bras, ou d’une jambe, qu’il ferait remplacer par un artefact magique. Devenu mécamage, il perdrait le droit de prétendre à la citoyenneté d’Odet, mais c’était le prix à payer pour travailler avec les sorciers et profiter de leurs richesses. Les presque-organiques, à mi-chemin entre les deux peuples, faisaient peur aux enchanteurs comme aux humains. Amalia fronça les sourcils.

« Ton frère ne te parle jamais de notre monde ? Pourquoi ces questions ?

— Quand je le vois, il veut penser à autre chose. Alors non, on n’en parle pas. Il ne rentre pas souvent, de toute façon. Lui se bat et j’aide nos vieux au port, c’est notre deal. Ça me va. Mais j’étais curieux… »

Amalia hocha la tête. Ses parents devaient être âgés, cette situation se révélait malheureusement courante. Loïc changea de sujet :

« Tu reviendras ? Je pense qu’intégrer des sorciers dans notre façon de gérer la Congrégation serait une bonne chose. »

Elle l’observa plusieurs secondes et lui adressa un beau sourire.

« Je reviendrai, oui. Je compte vivre par ici encore longtemps.

— Ça va aller pour rentrer ?

— Oui. J’en ai pour une heure de marche. Ça m’en prendra sans doute plutôt deux, mais j’y arriverai. »

Ils se serrèrent la main et elle disparut.

Loïc resta seul et sourit lui aussi. C’était amusant d’avoir une sorcière au sein de leur Congrégation. Elle émettait quelque chose de fort qui le poussait à vouloir en savoir plus, à s’approcher d’elle, lui parler. Il referma ses doigts sur le vide. Il avait l’impression de sentir encore sa main dans la sienne. Une poigne assurée et délicate.

L’adolescent rebroussa chemin pour rejoindre les Communs, perdu dans ses pensées. Il mit presque une minute à apercevoir les phares vacillants qui se rapprochaient de lui à grande vitesse. La Bretagne comptait peu d’engins motorisés. Les modèles encore fonctionnels s’avéraient rare.

Celui qui roulait à sa rencontre, il le connaissait bien. Il passait tous ses dimanches à l’étudier. C’était Scooty. Un scooter électrique dont ils devaient établir le plan pour les transmettre à la Congrégation d’Égée. Les Yasards de là-bas avaient plus de moyens techniques. Ils se chargeaient d’en construire d’autres et on paierait très cher les sorciers pour transporter les engins dans chacun des ports de l’Atlantique.

Scooty était très peu utilisé. Ils avaient peur de le casser avant d’avoir terminé de l’étudier. À Odet, l’électricité était produite grâce à l’énergie cinétique captée par les toits de la ville lorsque la pluie tombait. Il avait beau pleuvoir très souvent, on préférait user les batteries pour les tâches communautaires plutôt que dans les transports. Si Scooty bravait la tempête, il y avait urgence.

Loïc s’étonna de voir Johan s’arrêter à son niveau. Les cheveux en bataille, le Yasard n’avait même pas pris le temps d’enfiler un bonnet pour protéger ses oreilles du vent glacé de la côte. Il mit la bécane sur sa béquille et demanda, paniqué :

« Elle est partie ? Est-ce que tu sais si elle s’est transférée chez elle directement ?

— Heu… Elle a dit qu’elle en avait au moins pour une heure de marche… »

Johan se prit le bas du visage dans la main, horrifié. Il ferma les yeux, puis déglutit.

« Qu’est-ce qu’il se passe, Yasard ? demanda Loïc, à présent inquiet, lui aussi.

— L’Ordre est en train de faire une descente.

— Où ?

— À Aon. »

Ils ne disposaient d’aucun moyen pour prévenir Amalia.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 4 versions.

Recommandations

Isabelle K.
Petite histoire amoureuse de la littérature française ou comment lire autrement pour écrire autrement.

Réédition d'une ancienne œuvre, pour le fun et peut-être l'élan de l'achever.
Bonne lecture.
13
10
55
28
Cécile Polo
Le bleu, le blanc et le rouge
0
0
0
1
Stéph Loup'tout


Le Temps sur un piano
A laissé son écho
Quelques notes muettes égarées dans une fragile mémoire
Cachée derrière un visage que reflète le vieux miroir
Sur le manteau de la cheminée les roses ne sont plus que pétales flétris
-Le givre du Temps n’épargne aucune vie-
Les parfums du passé se sont dissipés depuis longtemps
Emportés par toutes ces heures devenues ans
Une lueur de fin de jour filtre à travers la vitre cassée
L’air s’y engouffre comme un chat léger
Et, dans l’or du soir, fait danser la poussière en suspension
Mille étoiles, mille lucioles, mille flocons de lumière valsent au son
D’un piano immobile
Les arabesques qu’ils décrivent redonnent un semblant d’existence au vide
Les yeux du reflet revoient les danseurs d’antan
Aux robes et aux costumes chatoyants
Le lustre brisé s’illumine, l’âtre s’allume
Va et vient à nouveau le balancier de la pendule
Égrenant un autre temps, celui qu’il était inutile de compter
Celui qui pourtant est passé
Des nuages masquent soudain la clarté crépusculaire
Les paillettes de poussière s’éteignent subitement
Le dehors s’emplit du murmure lointain du tonnerre
La pluie tombe en crépitant doucement
Le vent forcit, soulève les pétales fanés, les fait tourbillonner sur le plancher
Et, devant le regard prisonnier du miroir, les rideaux déchirés redeviennent entiers
Les oiseaux d’un printemps fantôme se mettent à chanter
La pluie d’une époque révolue rejoint celle du présent
Accompagnant d’accords tendres le baiser qu’échangent deux jeunes gens
Près de la cheminée ils se promettent l’éternité
Le vent faiblit, les pétales se figent ; la réminiscence s’est effacée
Derrière la glace, le reflet soupire
Puis se détourne des vestiges de souvenirs
Le Temps sur un piano
A laissé son écho
Que brise et bourrasque ravivent
Réveillant les hiers oubliés
Du manoir abandonné
Elles soulèvent les jadis et les avant
Les arrachent aux cendres du Temps
Qui recouvrent tout ce qui a été
Et ne sera plus jamais
7
16
4
1

Vous aimez lire cestdoncvrai ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0