Seule

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« P… pourquoi est-ce que tu me racontes tout ça, à moi ? » demanda Okoro au terme de leur longue discussion.

Amalia sourit faiblement. Elle avait senti son angoisse monter, à mesure que les heures passaient. Elle s’était confiée à lui, comme elle l’aurait fait avec un ami proche, sans filtre, sans pincette. Il avait honorablement tenu son rôle ; hocher la tête, leur resservir une tasse, offrir son épaule… Il se garda de commenter le meurtre de la Veste Grise, elle ne lui parla pas de la Confrérie.

« Du café, de la bière, du sexe, du soutien en cas de coup dur. C’est tout ce que j’attends de toi, Okoro. Et c’est tout ce que tu peux attendre de moi en retour.

— Parfait, souffla-t-il. Ça me va. »

Son soulagement teinta de chaleur le sourire de la sorcière. Elle se laissa aller au fond de sa chaise et s’étira. Parler lui avait fait beaucoup de bien. Okoro lui adressa un regard amusé, détendit ses jambes et croisa les bras.

« Café, c’est fait. Il est trop tôt, ou trop tard, pour la bière. On passe au point trois, ou tu veux dormir un peu avant ? »

Amalia rit. Ils étaient sur la même longueur d’onde. Elle se leva, se pencha vers lui et l’embrassa.

« Change-moi les idées… », exigea-t-elle.

Il l’attira contre lui, les mains déjà sous ses vêtements, un beau sourire sur le visage. Un bruit strident retentit soudain dans la pièce et les interrompit. Amalia sursauta, Okoro éclata de rire.

« Quelqu’un a sonné à la porte, expliqua-t-il.

— Tu n’utilises pas un sort pour ça ?

— Pour que les non-sorciers ne puissent pas savoir quand quelqu’un est sur le palier ? »

Il la lâcha et se releva pour aller ouvrir. Il revint avec Gabir à qui la sorcière adressa un froncement de sourcil perplexe.

« Vous êtes conviée à l’hôtel, Madame. Maître Kentigern vous attend.

— Et je suis censée lui répondre comme un chien bien dressé ?

— Libre à vous de vous comparer à un chien… »

Elle haussa les sourcils, surprise par le ton sarcastique du majordome, et Okoro pouffa.

« Ho, ta gueule. »

D’un geste sec, elle attira ses affaires à elle. De toute façon, l’instant était brisé, difficile de se remettre dans l’ambiance désormais. Elle rejoignit Gabir dehors. Il les transféra à l’hôtel, devant la suite d’Amalia. La sorcière écarquilla les yeux. Jusque là, elle l’avait cru sans magie…

Il la laissa sur le palier et Amalia rentra chez elle. Elle s’arrêta net : Kentigern se tenait déjà là, face à la baie vitrée. Il se tourna vers la jeune femme. Il devenait urgent qu’elle se trouve son propre logement indépendant du Confrère.

« Je n’aime pas que vous entriez ainsi dans ma chambre. Je pourrais être avec quelqu’un.

— Tu étais avec quelqu’un, mais pas ici.

— Je n’aime pas que vous m’espionniez.

— Tu n’étais pas ici et tu as passé la nuit avec Malo, puis chez ton amant. Je m’inquiétais.

— Bien sûr… »

Elle s’assit à côté de lui et se grilla une clope sous ses yeux. Froide, elle ajouta :

« N’entrez plus chez moi, ne me traitez pas comme on sonne un webster, ne m’espionnez plus.

— Je ne peux rien te promettre.

— Je devrais vous foutre à la porte, vous envoyer chier. »

Elle ne le fit pas. Ils restèrent silencieux le temps que le long cylindre se transforme en mégot et que la sorcière rallume une cigarette.

« Pourquoi vouliez-vous me voir ? »

Kentigern fit à nouveau apparaître une théière. Toujours la même. Le vénérable récipient et les deux tasses en porcelaine fine qui l’accompagnaient reprirent leur place comme si elles ne l’avaient jamais quittée.

« Si tu n’as plus de question sur la Confrérie, je peux repartir.

— Et on ne pouvait pas régler ça la dernière fois ?

— Il se trouve que j’ai quelques obligations qui m’empêchent de passer une nuit blanche à parler avec toi quand je ne l’ai pas prévu. J’étais venu pour t’éviter de voir débarquer l’armée, c’est tout.

— Trop sympa… Donc ?

— Ton témoin. »

Il prit sa tasse de thé et la fixa sans rien ajouter. Elle sortit l’artefact de promesse et en réactiva le sort, agacée, impatiente.

« Est-ce que, par Merlin, vous allez vous décider à m’expliquer ce qu’est la Confrérie ? »

Kentigern rit doucement et hocha la tête. Il la faisait attendre depuis le chalet…

« La Confrérie est un regroupement de sorciers excellents, des mages d’exceptions qui prêtent serment. Nous dédions notre vie à perpétuer la Confrérie. Au cours des derniers siècles, nous avons coopéré ou combattu les gouvernements euroasiatiques, sorciers, humains, mixtes… Nous ne cherchons pas à contrôler le monde dans l’ombre, nous avons déjà ce pouvoir, mais à conserver notre place.

— Pourquoi ?

— Pour préserver le savoir. »

Et quel savoir… Il lui décrivit une organisation surréaliste, baignée de connaissances et savoir-faire hors du commun, de doctrine stricte, d’emprise illimitée. D’après lui, tous les hauts dirigeants connaissaient l’existence de la Confrérie. De puissants mages œuvrant et combattant dans l’anonymat… Amalia gardait sur le visage l’air dubitatif qu’elle réservait habituellement aux adeptes des théories du complot.

« Nous ne régnons pas dans l’ombre, nous officions dans l’ombre, c’est très différent. La Confrérie est son propre pays. Un État plus large et moins peuplé qui se superpose à la Fédération. Les lois fédérales ne nous concernent pas et ne nous intéressent pas, même si nous gardons un oeil dessus.

— Pourquoi vous donner cette peine, ironisa la sorcière, puisque qu’elles ne vous concernent pas ?

— Il arrive que les organisations non-confrère aillent dans un sens qui nous semble contraire à la préservation de nos traditions et savoirs. Dans ce cas, nous intervenons, jamais par la force. Certains Confrères et Consœurs vivent avec les sorciers, influent sur leurs visions des choses. En discutant, en négociant, en achetant…

— En imposant.

— Parfois, nous n’avons pas le choix. »

Amalia afficha une moue méfiante et Kentigern poursuivit son histoire. La Confrérie servait ses propres desseins, non pas dans le but de soumettre chacun à leur doctrine, mais pour conserver leur ordre. Pour préserver. Pouvait-elle vraiment le croire ? Cette confrérie, pour peu qu’elle existât bel et bien, était puissante et gardait un œil sur toute la Fédération. En refusant de prendre parti, en laissant les sorciers décider de leur sort, ils permettaient au bon comme au mauvais de naître sur leurs terres…

Quand il termina son histoire, elle déglutit, à la fois impatiente d’en savoir plus et paralysée par ce qu’elle découvrait.

« Et moi… moi j’aurais dû être consœur ? Faites-moi rire…

— Nous recrutons de nombreux jeunes tous les ans. Tu aurais dû faire partie de la promotion de 1885.

— De… Merlin ! Mais j’avais dix ans à l’époque !

— Nous recrutons de bons sorciers à l’âge de dix ou onze ans. Tes professeurs s’y sont opposés, tes parents nous ont pris pour une secte.

— Sans déconner… Vous êtes une secte. Mes parents sont cons, mais visiblement pas assez pour se laisser embrigader par vos méthodes. Quel parent accepterait de vous abandonner sa progéniture ? On vous a déjà dit que vous faisiez peur ? »

Elle n’attendait pas de réponse et se décida à attraper sa tasse de thé. Il était excellent.

« Tous les parents ne sont pas fermés à l’idée d’offrir une vie Confrère à leurs enfants. La plupart des écoles nous laissent recruter dans leurs rangs, comme n’importe quelle école. Nous organisons des tests, des entretiens. La sélection est réputée difficile. »

Elle pinça les lèvres. Elle n’aurait pas supporté de confier Abby à pareille institution.

« Comme une école… Qu’apprennent-ils exactement ?

— L’art de la magie, de la guérison, du combat…

— À dix ans ? Et leurs familles acceptent que vous en fassiez des machines de guerre ?

— Leur famille devient la Confrérie.

— Une très grande famille, j’entends bien… ironisa Amalia. Mais leurs parents, ceux qui se sont occupés depuis leur naissance, ceux qui leur ont appris à lire, à marcher, à parler… Ils sont heureux de voir leurs enfants rentrer le weekend avec des bleus pleins les bras et des coups sur le visage ? »

Elle ne se rappelait que trop bien de leur court combat dans le chalet. Pathétique. Kentigern fronça les sourcils, perplexe.

« Rapidement, ils ne rentrent plus chez leurs parents. S’ils deviennent Confrère, ils sortent du système. En général, nous simulons un accident tragique », expliqua le sorcier, sans la moindre émotion.

Amalia, choquée, s’agrippa à sa tasse, sans oser bouger, le temps de traduire ses dires.

« Vous enlevez des enfants… articula-t-elle.

— Non, nous…

— Quel sorcier peut ainsi retirer un enfant à sa famille ! » explosa la jeune femme.

Elle lui balança sa tasse et son contenu à la figure. Il leva la main. La porcelaine s’écrasa au sol à côté de lui.

« Un jeune sorcier, poursuivit-elle en haussant un peu plus le ton à chaque mot, n’est pas une marchandise qui, sous prétexte d’être de bonne qualité, doit attirer votre convoitise ! C’est intolérable ! Un enfant sorcier doit grandir avec les siens !

— Les siens sont…

— Un enfant sorcier doit grandir avec sa famille ! Ils devraient grandir avec leurs parents ! Elle aurait dû grandir avec moi ! »

Maître Kentigern resta insensible à sa colère et, sans réaction en face, Amalia se retrouva seule avec les souvenirs de sa fille. Avec ou sans elle, Abby ne grandirait plus. Debout à côté de la table basse, elle croisa les bras sur son ventre, serra les dents et ravala ses larmes.

Le lourd silence s’éternisa jusqu’à ce qu’elle reprenne sa place en face du Confrère. Il n’avait pas bougé et se contentait de la regarder, sans jugement, sans émettre le moindre sentiment.

« Ce n’est pas la même chose, Amalia.

— Je sais, murmura-t-elle les yeux fermés. Je sais bien.

— Nous n’enlevons pas les enfants. Pour preuve : tu n’es pas Consœur. »

Elle ne répondit pas, occupée à allumer une nouvelle cigarette. Elle porta un instant son attention sur le sol. Il était parsemé de morceaux de porcelaine. Sous ses yeux incrédules, la tasse se rassembla et l’eau chaude reprit sa place dans le récipient.

Maître Kentigern usait de ses dons avec une élégance simple qui rendait ses gestes magiques, même pour des sorciers.

« Nous formons des Confrères. Chacun d’entre nous considère l’intégralité de la Confrérie comme sa famille. Nous sommes reliés les uns aux autres par des liens puissants, des liens mentalistes. Nous ne sommes jamais seuls. »

Sans le regarder, Amalia recracha lentement une bouffée de fumée. Elle, elle l’était, seule.

La possibilité, aussi extrême soit-elle, de tout reprendre à zéro…

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Et je commence mon récit comme n’importe quel narrateur : Tout commence à l’époque où j’étais adolescent. Je devais avoir environ 16 ans, et maman en avait 15.
« Wah c’était il y a longtemps ! »
Allez hop, prend ça le vieux ! Non mais je vous prie, je ne suis pas si vieux que ça en plus. Je me contente de sourire à Maelle. Ce n’est pas méchant venant d’une enfant, c’est sincère. Je ne sais pas si c’est mieux d’ailleurs ahah. Enfin bon, passons. Je me promenais en ville avec des amis, et on est passés devant un grand terrain vague, où il y avait tous pleins de camping-car et de caravanes. Ce terrain vague se situait juste à côté d’une zone commerciale, donc je passais souvent là en voiture. Et que ce soit en voiture ou à pied avec des amis, je voyais très souvent une jeune fille dehors, en train de lire, de jouer avec d’autres ados, ou entrain de dormir sur un transat.
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- D’accord. »
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Pour Papa.
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