8. Contrôle *

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Ethan

La chose que je redoutais venait d’arriver. Je reçois une lettre de convocation au comité, dans le bureau relais pour un approfondissement de ma situation. Je vais devoir prendre une journée de congé et je ne sais pas pourquoi, mais je sens qu’Alexi va clairement ne rien vouloir entendre. Je préviens ma meilleure amie que je vais devoir aller me justifier, et qu’elle verra surement la visite d’un contrôleur du comité. Je la rassure tout de même qu’elle ne sera pas seule, elle est encore très stressée depuis son agression.

J’arrive à mon travail et étrangement le silence règne. Quand je frappe à la porte de mon patron, j’ai le droit à un grand sourire quand j’entre dans le bureau.

— Qu’est-ce qui t’amène ? me dit-il assez joyeusement.

— J’aurais besoin d’un jour de congé exceptionnel jeudi…

— Pas de problème, je note tout de suite.

Je suis quelque peu sur le cul de le voir accepter aussi rapidement. Je ne vais tout de même pas insister, on ne sait jamais il est tellement changeant dans ses humeurs, qu’il pourrait changer d’avis. Je retourne à mon bureau et mon collègue de nature curieuse se penche sur moi.

— Tu fais une drôle de tête ? Il t’a viré ?

— Non… il a accepté ma demande de congé pour jeudi.

Il me regarde avec des yeux ronds, je crois que personne ne comprend ce qui se passe avec lui. Je prends mon téléphone discrètement pour envoyer un message à mon ami.

(LittelVamp) Il est bizarre mon patron aujourd’hui.

(DKtank) Ah oui ? Il a fait quoi encore ?

(LittelVamp) Bah il est gentil.

J’ai le droit à une suite de smiley qui pleure de rire, mais je me demande même si mon patron se sent bien en fait.

Je rentre chez moi après mon travail pensif, une poche dans les mains sans la boire. Alicia est à la cuisine à se faire une pizza, elle a compris que la nourriture n’avait pas vraiment de gout pour moi. Elle se cuisine des trucs toute seule, pendant que moi je sirote ma poche. Nous sursautons tous les deux quand quelqu’un toc a la porte. Je planque ma poche rapidement dans la glacière à grande vitesse avant d’aller ouvrir. Un homme aux cheveux grisonnant et au regard mauve se trouve de l’autre côté. Il me fait un sourire poli avant d’entrer sans même se présenter. Je devine tout de suite que c’est un membre du comité. Ses yeux se pose sur Alicia qui lui fait un grand sourire avant de ma lance un regard paniquer.

— Pardon Alicia, j’ai oublié de te dire que mon grand-oncle paternel venait me rendre visite ce soir. J’ai oublié tonton je suis désolé. Je te présente Alicia ma meilleure amie.

— Un peu de respect… Alicia ? Enchanter, Ethan m’a beaucoup parlé de vous. Je ne dérange pas longtemps, mais mon neveu m’avait promis un café.

Je me dirige rapidement vers la cuisine mettant en route la machine avant de proposer à l’inspecteur de s’assoir. Alicia, elle, continue de faire sa pizza avant de la mettre au four.

— Vu l’heure, vous ne restez pas manger avec nous, demande poliment Alicia. J’ai fait une pizza quatre formages, la préférer d’Ethan. Je suis désolé ce n’est pas une grande gastronomie…

L’inspecteur quant à lui profite qu’elle est le dos tourner pour faire rapidement le tour de mon appartement en grande vitesse. Heureusement que j’ai rangé mes poches, il aurait trouvé ça étrange qu’elle soit visible à l’œil de ma meilleure amie. Il s’assoit sur la chaise avant de sortir son petit calepin.

— Non merci, un café sera déjà trop. Dites-moi vous vous connaissez depuis longtemps, avec mon neveu ? Demande l’inspecteur froidement.

— Oh oui, nous sommes amis depuis très longtemps, ses parents et les miens étaient aussi amis, avant que ses parents ne partent dans les îles. On est resté en contact depuis.

— Vous êtes en couple ?

— Bien sûr que non ? Si je suis ici ce soir c’est que… je… me suis fait agresser par un pervers et j’ai un peu peur en ce moment.

Je vois l’inspecteur redresser la tête et relever un sourcil. Il le note dans son calepin avant de pincer des lèvres.

— Alors ce n’est pas définitif.

— Non, j’ai mon appart, répond-elle en croisant les bras sur sa poitrine.

— D’accord, je me posais des questions, comme avant Ethan était en collocation avec un homme.

— Ouais, son connard de colloque. Heureusement qu’il est parti d’un côté, il laissait ses caleçons sale trainer partout alors qu’Ethan est du genre maniaque du rangement.

— D’accord… bon je vais vous laisser bonne soirée.

L’inspecteur se lève et s’en va, sans rien rajouter de plus. Alicia a les yeux en bille avant de se tourner vers moi.

— Il est chelou ton oncle, il n’a même pas pris le café.

— Ouais… du côté de mon père, ils sont tous un peu chelous, tu sais…

On explose de rire, il n’est pas vraiment discret comme inspecteur. Beaucoup de vieux vampires n’aiment pas les humains et ne les voient que comme du bétail. Ils ne peuvent pas comprendre qu’on puisse devenir ami avec eux. Mais moi je ne mordrais jamais un humain, pour la simple raison que je sais me contrôler et que je n’aime pas le sang chaud.

— Aille !

Alicia lâche un verre qui éclate sur le sol, une goutte de sang perle de son doigt. J’ai une soudaine pulsion, quelque chose que je ne contrôle pas. J’attrape son doigt et le mets dans ma bouche, mes yeux devenus rouges. Elle me regard les yeux écarquillés, avant de tiré sur sa main et de me gifler.

— Nan, mais ! Goujat.

— Pardon… je…

Je me sens soudainement mal, je n’ai pas pris de sang depuis un petit moment, je me précipite dans la chambre et sort ma glacière pour prendre une poche. Ma meilleure amie s’approche dans mon dos et pose sa main sur mon épaule.

— Ça va ? demande-t-elle timidement.

— Je suis tellement désolé Alicia…

— Non, mais ce n’est pas grave, tu sais. Heureusement que je sais sinon j’aurais flippé.

— Excuse-moi… je n’ai pas bu de poche depuis un moment à cause du stress et… je ne me suis pas rendu compte que je me suis affamé. Je ne me suis pas contrôlé quand j’ai senti ton sang, couinais-je.

— Je ne vais pas devenir un vampire rassure moi ?

— Non, il faudrait que tu boives aussi de mon sang.

Elle me prend alors tendrement dans ses bras, ce qui me calme tout de suite alors que je bois à grande gorger la liqueur rouge.

— Avec moi tu peux te nourrir normalement, pourquoi tu ne le fais pas ? Quand tu étais avec l’autre con, tu y arrivais non ?

— J’ai perdu l’habitude. J’ai mis longtemps à trouver une technique pour pas qu’il me voie. J’ai même aménagé le placard moi-même pour la glacière. Je faisais semblant d’aller au travail et je me nourrissais à ce moment-là, et comme je suis insomniaque je me nourrissais aussi la nuit.

— Bah reprend tes habitudes ma grosse patate molle.

— Molle ? Pas gentil ça, ricanais-je.

On explose tous les deux de rire, avant de finalement regagner le salon, je prends une autre poche pour calmer mes pulsions. Alicia prend aussi soin de se soigner rapidement pour ne plus m’incommoder.

Le lendemain je me dirige donc vers le centre-ville, le poste relais du comité se situe dans l’arrière-boutique d’une très grande librairie. Nous pouvons y accéder qu’avec une convocation. Le bibliothécaire qui est un vampire relève l’œil à mon approche. Je lui montre ma convocation, il tousse dans sa barbe avant de me faire signe de le suivre. Il ouvre une grande porte avec un code à l’entrée. La porte passée nous changeons totalement de cadre. De grande allée serpente dans un immense open space, ou des centaines de vampires sont au travail.

Aucun ne se cache, leurs yeux sont mauves, rouge, noir. Nous n’avons pas les yeux bleu ou vert naturellement. Certain sont à boire un verre de sang, d’autre sont déjà en entretiens avec d’autre convoqué. Il y a même dans le font certain vampire avec les menottes au poignet. Je suis toujours stressé dans ce genre d’endroit, c’est l’équivalent du poste de police pour les humains. Je m’approche de l’hôtesse et lui donne ma convocation.

— Monsieur Ludosky… mettez-vous sur les chaises, un agent va s’occuper de vous.

Je vais m’assoir et regarde deux vampires qui sont en train de discuter bruyamment. Les choses semblent de plus en plus monter en tension entre eux. Voilà pourquoi je n’aime pas me mêler aux miens, certains ne savent vraiment pas contrôler leur pulsion ni leur émotion. En quelque seconde les deux vampires sont en train de se battre toute canine dehors. Quatre agents sont obligés de les séparer et de les placer à l’opposer dans la pièce. Une jeune femme à côté de moi se penche pour me parler.

— Des brutes.

— Je ne vous le fais pas dire. Je n’aime pas ce genre d’endroit à cause de ça justement.

— Moi non plus. Je m’appelle Sarah.

— Ethan, lui répondis-je avec un grand sourire.

Je la vois rougir jusqu’aux oreilles, je me demande si je ne lui ai pas tapé dans l’œil. Heureusement je n’ai pas le temps de lui laisser de faux espoirs qu’on appelle mon nom.

— Ça a été un plaisir, lui dis-je. Au revoir Sarah.

— Oui aussi… à bientôt.

Ah, trop tard, mais je ne risque pas de la revoir de sitôt. Je me détourne rapidement sans relever avant de m’installer en face de l’agent, celui-là même qui est venu chez moi.

— Bonjour monsieur Ludosky. Bien j’ai pu constater par moi-même que l’humaine que vous hébergez n’était pas au courant de votre nature.

— Je ne suis pas idiot, au point de mettre sa vie en danger. C’est le livreur qui a reporté que j’étais avec une humaine ?

— Les rapports sont anonyme. Donc vous confirmer qu’elle est là qu’à titre provisoire. Que votre ancien colocataire a aussi changé de logement ?

— Oui pour les deux, assurais-je.

— Bien, vous avez subi un contrôle, car nous avions des subsistions, nous pensions que vous étiez en couple.

— Non…

— Ni avec votre ancien colocataire ?

— Encore moins, m’énervais-je.

Il se met à remplir le formulaire avant de signer et de tamponner celui-ci.

— Bien parfait, merci, monsieur Ludosky, vous pouvez y aller.

Je me lève sans un mot, je n’ai qu’une envie me barrer rapidement d’ici. Mais alors que je sors du bureau je retomber nez à nez avec la jeune femme de tout à l’heure, elle me fait un grand sourire.

— Ça s’est bien passé ?

— Ouais, il pensait que j’étais en couple avec une humaine, la bonne blague, rigolais-je. Je ne me mettrais en couple qu’avec mon âme sœur.

— Oh ?

— Bon courage, Sarah, pour ton entretien aussi.

Je lui souris avant de la laisser, j’espère que le message est passé pour cette pauvre jeune femme. Je finis par rentré à mon appartement me vautrant dans le canapé. Quelques heures plus tard, ma meilleure amie rentre elle aussi et la première chose qu’elle veut, c’est un rapport détaillé de ma journée.

Alicia est restée deux semaines chez moi avant de reprendre confiance en elle et de ne plus avoir peur de sortir seule. Le mec qui l’a agressée a reçu une mesure d’éloignement, pour elle et pour moi. En toute logique, il n’a plus le droit de nous approcher, et il a à présent un casier.

Ce n’est pas que passer du temps avec ma meilleure amie me dérangeait, mais je suis content de retrouver enfin ma tranquillité. Le fait qu’elle ait découvert ma vraie nature nous a aussi rendus plus fusionnels. C’est agréable de ne plus me cacher et d’être enfin complètement moi-même. Cela m’a fait pas mal réfléchir sur un point, le fait que je n’aie pas fait mon coming out doit avoir un lien avec le fait que je sois un vampire, j’ai peur de me montrer tel que je suis au monde.

Il ne reste que deux semaines avant que je puisse voir le profil de DKtank. J’ai de plus en plus cette boule au ventre, cette angoisse qui monte petit à petit. Va-t-il me plaire ? Vais-je lui plaire ? Ce sont de bonnes questions. Je prends mon téléphone et ouvre l’application pour lui parler.

(LittleVamp) Je stresse un peu, il ne reste que deux semaines.

(DKtank) Pourquoi tu stresses ? Tu as peur que je sois un gros thon, c’est ça ?

(LittleVamp) Toi, tu n’as pas peur que je le sois ?

(DKtank) En fait, je m’en fiche, je me dis que si tu me plais et que je te plais, pourquoi pas, sinon nous pourrions être amis tout simplement, car je t’apprécie beaucoup. J’aime discuter avec toi de tout et de rien.

Je rougis un peu, souriant niaisement. J’espérais quand même un petit peu plus, un rencard ou quelque chose comme ça.

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sauwatt


Il eut beaucoup de mal à ouvrir la porte du cabanon à cause de l’encombrement général. De plus cette porte mal agencée coinçait contre le sol de béton. Il commença par dégager l’enchevêtrement des outils qui bloquaient l’entrée du réduit. Il les sortit vers le gazon, avec l’idée d’organiser un semblant d’ordre, par tas et par séries.
Il était neuf heures du matin et déjà la chaleur menaçait de tomber sur lui. La canicule durait depuis plus d’une semaine. Sur la pelouse commençaient de s’accumuler des pieux, des pots de terre cuite vides, toutes sortes de produits phytosanitaires qu’il aurait mieux fait de jeter, mais il les gardait, comme il gardait dans son bureau, là-bas sous les toits, une masse d’archives inutiles. Il lui fallait aussi déplacer le tas de terre qui jouxtait la cabane, et dégager ces souches qui trainaient là depuis, depuis quand, au fait ? Depuis si longtemps.
Il travaillait depuis un bon moment déjà. La chaleur montante et l’heure passant, la tentation fut grande de faire une pause, et pourquoi pas, d’en rester là pour ce matin. Tandis qu’il soulevait les dernières pelletées de terre, son regard fut attiré vers la gauche. Là-bas, à quelques dizaines de mètres, il aperçut un homme entièrement vêtu de noir, et muni d’une large faux, qui s’affairait de la même façon que lui. Il faisait des gestes identiques aux siens, des mouvements semblables, la seule différente était qu’il les accomplissait au moyen de son outil à lui, une large faux. Ce voisin (mais était-ce bien son voisin ?) restituait ses propres actions à lui, en miroir. L’homme noir à la faux accrochée à son tronc, faisait mine de faucher son herbe pour la balancer dans la proximité de son épaule gauche.
Le manège dura quelques minutes, sans qu’il ne fût jamais en mesure d’en estimer la durée parce que ses pensées s’étaient mises à vagabonder vers la cime des arbres, de l’autre côté de la rue. Il vérifia à plusieurs reprises le phénomène: quand il s’arrêtait de travailler pour s’accorder une pause, l’homme en noir s’arrêtait aussi et posait les mains sur le dessus du manche de sa faux, comme lui-même le faisait avec sa pelle.
Il stoppa son travail car la température était devenue trop suffocante. D’ailleurs l’orage menaçait.
Il se dirigea vers la maison avec l’idée de se doucher, il était attendu en ville. Il allait prendre sa voiture pour se rendre à son rendez-vous. C’est ce qu’il avait l’intention de faire. L’homme à la faux disparut lui aussi, simultanément.
Donc, sa douche étant prise, et habillé propre sur lui, il était prêt à se rendre en ville pour récupérer à la librairie le livre qui enfin était arrivé. Les premières gouttes s’écrasèrent sur le dallage de l’allée juste au moment où il se dirigeait vers son véhicule.
À peine venait-il de démarrer que les choses se gâtèrent. L’orage prenait de l’ampleur. La route était devenue une unique et grande flaque, et les essuie-glaces n’arrivaient plus à dégager la masse d’eau qui s’accumulait entre lui et l’avenue toute rectiligne. Le pare-brise avait pris l’aspect d’une vitre dépolie, quasiment opaque. Une fois le coin de l’avenue dépassé, il pensa à l’homme à la faux, puis il accéléra sèchement pour quitter au plus vite son quartier. Oui, ce serait un livre intéressant, à coup sûr, dont il attendait beaucoup. Il avait programmé sa lecture depuis si longtemps. Il ressentit un frisson au moment où la route, décidément transformée en lac, se dérobait à sa vue. Se dérobait.
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Lena du Boror
Recueil de poésie.
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Louise Darcy









Je fixe la fenêtre devant moi ; mon corps est secoué de tremblements incontrôlables. Le coup fatal ne devrait plus tarder, maintenant... Ils veulent me tuer. Encore. Comment en suis-je arrivée là, moi qui, voici quelques mois à peine, menais l'existence la plus monotone qui soit? Je perçois son mouvement ample dans mon dos. Le colosse lève le bras... Il ne me reste, à présent, plus que quelques secondes à vivre... Le démon qui nous observe triomphe. Résignée, je ferme les yeux, et, dans un dernier rêve, je le revois.

















QUELQUES MOIS AUPARAVANT, SOIREE DU 31 DECEMBRE



-1- Je gravissais l'escalier de l'immeuble haussmannien où je vivais depuis bientôt quatre mois. Parvenue au sommet, je tournai la clef pour pénétrer dans le placard à balai que je louais sous le nom de meublé, et dont j'avais remporté le bail de haute lutte devant une cinquantaine de participants. Cette victoire, je ne la devais aucunement à mes qualités personnelles, mais seulement à un père fonctionnaire et qui s'était porté caution. Le loyer en était exorbitant.
J'entrai et je m'affalai sur le lit. J'ôtai mes bottines, que je lançai négligemment, et je relevai les jambes pour soulager mes pieds sur le velux frais. C'est l'avantage des espaces minuscules. On en atteint facilement chaque recoin. Je fermai les yeux. Quelles seraient mes bonnes résolutions, cette fois? Faire du sport, me montrer plus aimable avec la nouvelle famille de mon père... Ça n'avait pas grande importance, je ne les tiendrais probablement pas. Je resterais assise à mon bureau, comme coupée du monde, et j'étudierais mes leçons. L'essentiel de ma vie résidait dans ma réussite scolaire.
Mais, je n'avais pas le temps de me laisser aller. Je tournai le regard vers l'horloge pour constater qu'il était vingt heures trente... Déjà ! Je n'ai jamais su anticiper les heures et les minutes pour arriver à l'heure à un rendez-vous. J'ai la phobie des horloges comme d'autres ont celle de la feuille d'impôt... Nous avions projeté, mes camarades et moi, d'aller dîner ensemble avant de nous rendre au réveillon organisé par notre École. Je me relevai en maudissant mon manque chronique d'organisation, et je me dirigeai en traînant les pieds jusqu'à la salle d'eau. La sensation de l'eau tiède ruisselant sur mon corps, mêlée au parfum de jasmin du gel douche, me ragaillardirent. Je m'épongeai soigneusement.
L'étape suivante devait consister à me faire belle, ou tout au moins, à essayer. Je préparais cet événement depuis quelques jours déjà, et j'avais investi mes étrennes de Noël dans une petite robe noire à motifs dorés, un collant fin et des ballerines bon marché. J'enfilai le tout avec un soin extrême pour ne pas filer les bas. Pour observer le résultat, je ne disposais que d'un petit miroir posé sur mon bureau. Ce que je parvins à apercevoir me parut à peu près convenable. J'observai le reflet de mon visage, ce qui m'arracha, comme d'habitude, un profond soupir. Je détestais mon teint trop laiteux, mes yeux trop grands, mes taches de rousseurs sur mon nez minuscule et, par dessus tout, mes cheveux roux et bouclés. J'avais tenté, au collège, de les faire couper. On m'avait alors affublé du surnom de « Caniche » pendant des mois. Je ne les avais plus jamais raccourcis depuis. Je tentais de maîtriser leur instinct sauvage en les enserrant dans des élastiques et des bandeaux.
Le temps pressait ; je n'allais pas rester là à me lamenter. Je déposai du mascara noir sur mes cils, du crayon et des ombres sur mes paupières, du rouge sur mes lèvres, du fond de teint sur ma peau et des couleurs pour rehausser mes joues. Plus je progressais, plus je constatais l'effet désastreux de ces artifices. Quand j'eus terminé, deux possibilités s'offraient à moi : aller tapiner au Bois de Boulogne ou me démaquiller. J'optai pour la seconde. Je me contentai finalement d'un peu de mascara et d'une touche de blush sur mes lèvres. Je ressemblais à une gamine, mais ça n'avait pas tellement d'importance. Je ne connaîtrais pratiquement personne à cette soirée, et pas un de mes camarades masculins ne m'intéressait. J'achevai par le démêlage et le domptage de ma longue crinière. Je l'attachai avec un ruban et je décidai que tout était parfait.
Enfin, je cherchai mon petit sac à dos dans le fouillis de ma tanière. Où avais-je bien pu le fourrer? Tandis que je passais mon appartement en revue, mon regard se porta par hasard sur le courrier que j'avais jeté négligemment sur le lit en entrant. Il se composait de deux lettres. L'une venait de la propriétaire de ma studette qui m'envoyait, comme chaque mois, ma quittance de loyer. L'autre émanait d'un notaire de Nantes. Je fronçai les yeux. La succession de ma mère n'avait-elle pas été réglée deux ans plus tôt? Troublée, je reposai pourtant le courrier sur mon bureau sans l'ouvrir. Je voulais partir faire la fête l'esprit dégagé de tout soucis matériel. Il était rare que je m'octroie quelque moment de détente. Je devais profiter de cette soirée.
Les minutes s'égrainaient, accentuant mon retard. J'enfilai mon manteau en lainage gris fatigué et je sortis pour dévaler l'escalier. Je me précipitai à l'extérieur où le froid me saisit d'un coup. Je traversai les rues, seulement éclairées par la lumière des lampadaires qui diffusait dans les légères nappes de brume en suspension, et créait une atmosphère féerique. Je n'avais pas un long trajet à parcourir pour rejoindre mes amis de l’École d’Études Scientifiques. En arrivant sur le lieu du rendez-vous, je constatai que j'étais, une nouvelle fois, la dernière.

- Ah, quand même !, s'exclama Emma en m'apercevant.
- Ariane, tu ne pourrais pas, une fois dans ta vie, t'organiser pour arriver à l'heure !, me reprocha Maxime qui battait des semelles sur le trottoir et soufflait sur ses doigts pour les réchauffer.
- Je suis désolée, m'excusai-je.
Les trois autres ne firent aucun commentaire et s'engouffrèrent d'un seul mouvement dans le restaurant, poussés par le froid et la faim. Quelques minutes plus tard, tandis que nous déballions nos menus au milieu des effluves de friture, Benoît sortit de son sac à dos des cannettes qu'il déposa sur notre table.
- Qu'est-ce que c'est?, demanda Emma, en mordant dans son hamburger.
- Des boissons énergisantes.
- Pourquoi as-tu amené ça?, questionna Enzo.
- Ça nous aidera à tenir plus longtemps, répondit Benoît innocemment.
- N'en bois pas, conseilla Enzo à sa petite amie Katie. Ça amplifie les effets de l'alcool.
Puis il me lança une œillade entendue, soupçonnant Benoît de les avoir surtout apportées dans mon intention. Depuis des semaines qu'il me tournait autour, il voyait certainement là un moyen facile de me rendre enfin accessible. Il me connaissait mal. Il ne me plaisait ni physiquement, ni mentalement. Bavard et agité, il cherchait toujours à être le point de mire. Son physique me paraissait banal. Il jouait au rugby et se vantait de se mettre minable lors des troisièmes mi-temps. Je tentais en vain de lui faire comprendre qu'il n'avait pas la moindre chance, mais il gardait espoir. - Je n'en boirai pas non plus, remarquai-je sèchement.
- T'es pas marrante, constata-t-il.
- Non, en effet, confirmai-je.
- Moi, je vais en goûter, dit Emma en saisissant une canette.
Maxou l'imita :
- C'est bon, acquiesça-t-il.
Benoît but deux canettes d'une traite.
Après avoir dîné, nous partîmes à destination de la discothèque réservée par l’École. Presque tous les élèves devaient participer : les premières années, auxquels nous appartenions et dont les trois quarts seraient évincés après le concours du printemps, et les autres qui avaient déjà subi le grand écrémage et qui étaient presque certains de sortir avec le prestigieux diplôme de l’École. Les anciens élèves étaient invités aussi, ainsi que les enseignants.
- Tu crois que Chris Delaby sera là?, me demanda Emma, tout en marchant à ma hauteur.
La tension était perceptible dans sa voix.
- Je pense que oui, répliquai-je. Mais sa femme sera là aussi...
Elle grimaça. Il était de notoriété publique que la présence de son épouse n'empêchait nullement le professeur de répondre aux avances de ses étudiantes, mais j'espérais que la voir suffirait à en détourner Emma. Elle comptabilisait tout juste dix-huit printemps, tandis que lui me paraissait être grabataire avec ses quarante ans passés.
La coutume voulait que la soirée soit organisée par les étudiants de dernière année. En arrivant, nous étions les premiers, à l'exception des responsables. Après avoir déposé nos effets personnels au vestiaire, dans le vestibule, nous entrâmes dans la grande salle où devait se dérouler la fête, et nous commençâmes à danser sur la piste vide. Je n'osais pas me déhancher, de peur du ridicule. Benoît ne manquait pas une occasion de me frôler. Pour couper court à ses tentatives d'approche, j'allai chercher un verre de whisky-coca, bien que mes expériences en matière de dégustation d'alcool se limitassent jusqu'ici au fond d'une flûte de champagne, les soirs de fête.
Tandis que j'attendais appuyée sur le bar, Emma s'approcha de moi. Elle jubilait.
- Il est là, glissa-t-elle à mon oreille.
Je me tournai dans la direction qu'elle m'indiquait et, en effet, je reconnus les cheveux poivre et sel et la mâchoire carrée du professeur Delaby qui saluait les organisateurs. Une femme entre deux âges semblait l'accompagner. Un peu enveloppée, elle paraissait fascinée par le plafond. Savait-elle qu'elle se trouvait au sein de la réserve de chasse de son mari? A l'expression qu'elle affichait, on ne pouvait en douter.
- Tu parles d'un boudin, commenta Emma, acerbe, tout en l'examinant en biais.
La fête battait maintenant son plein quand je sentis que ma tête commençait à tourner un peu. Je n'avais pourtant absorbé que quelques gorgées d'alcool.
- Je vais me rafraîchir, annonçai-je à l'adresse de mes camarades.
- Tu veux que je t'accompagne?, proposa Benoît, qui croyait son heure enfin arrivée.
- Ah non, sûrement pas, rétorquai-je froidement.
Je traversai la piste en jouant des coudes pour rejoindre les toilettes situées dans le vestibule. Je sortis de la salle et je commençai à parcourir le couloir.
C'est à cet instant précis que je l'aperçus, avançant dans la direction opposée. Mon cœur s'affola soudain, et je fus traversée par une onde de chaleur intense tandis qu'il s'approchait de sa démarche féline. Les longues mèches de ses cheveux noirs balançaient autour de son visage. Ses pommettes saillantes, son front haut, son nez légèrement aquilin, s'accordaient dans un ensemble aux proportions parfaites. Ses yeux obliques, entourés de longs cils noirs, étaient remarquables. Son regard avait quelque chose d’étrange que je ne sus définir . Mes pas devinrent soudain difficiles, j'eus la sensation de marcher dans du coton. Quand il parvint à ma hauteur, il vrilla ses pupilles dans les miennes et je fus parcourue des pieds à la tête par une décharge électrique. Incapable de continuer, je m’arrêtai pour le contempler. Sa bouche sensuelle amorça un léger sourire, et il continua son chemin, laissant dans son sillage une fragrance boisée. J'entrouvris la bouche de ravissement. Le souffle coupé , je le vis pénétrer dans la salle où il disparut. Je restai immobile, assaillie par une multitude d'émotions inédites dont on aurait dit qu'elles s'étaient toutes données rendez-vous à ce même instant, me laissant pantelante au milieu du couloir.
Entre extase et inquiétude, je gagnai les toilettes. Je m'aspergeai le visage d'eau froide et je respirai à pleins poumons en tentant de recouvrer mes esprits. Qui était cet inconnu qui avait mis en un instant tous mes sens en émoi? J'avais eu l'occasion de croiser tous les élèves, nous n'étions pas si nombreux, et tous les professeurs. Je supposai qu'il s'agissait d'un ancien de l’École. Peu à peu, je parvins à me calmer un peu, et la raison reprit le dessus. Il était impossible qu'un homme d'une beauté aussi parfaite existât, je l'avais sans doute idéalisé. En l'examinant, je m'apercevrais qu'il n'avait rien de si extraordinaire. J'observai mon reflet dans le miroir. Mes yeux gardaient une expression étonnée. Mon cœur battait encore si fort que je craignais qu'il explose...
Aussitôt, le désespoir succéda à l'extase. Car s'il existait réellement un être aussi merveilleux, comment pourrait-il s’intéresser à moi? Mieux valait que je l'ai rêvé. Pourtant, malgré mes doutes, j’étais irrésistiblement attirée vers lui par une force invisible. Je m'astreignis sagement à attendre que le flux de mon sang ralentisse dans mes artères, que le tremblement de mes mains s'atténue et que ma respiration reprenne un rythme normal.
Puis, je retournai dans le couloir. Je tirai la porte de la salle en hésitant et j'entrai. Benoît, qui avait certainement guetté mon retour, choisit cet instant pour venir m'importuner.
- Tu t'es sentie mal?
- Un peu.
- Tu as trop bu?
- Je ne pense pas, répliquai-je en le fusillant du regard. Il fait juste trop chaud ici.
- Tu veux qu'on sorte?
- Non, cinglai-je en le dépassant.
Je filai me réfugier vers Emma. Elle fronça les sourcils en me voyant:
- Tu es bizarre. Qu'est-ce que tu as?
- Rien. Ça doit être l'effet du whisky.
Ma réponse lui suffit. Elle fit volte face et se remit à chalouper. Je l'imitai tout en cherchant le grand brun du regard quand, à nouveau, le phénomène se produisit avec les mêmes symptômes dès que je parvins à le localiser. C'était facile, il dépassait tous les convives d'une bonne tête.
Il bavardait avec un professeur. Je pus le contempler de profil et je constatai qu'en effet, il était sublime. Mon imagination n'y était pour rien. Naturellement, je n'étais pas la seule à l'avoir remarqué. De nombreux regards féminins convergeaient dans sa direction. Il paraissait ne pas s'en apercevoir, ou, du moins, ne pas y prêter attention. Quelques filles se permettaient de le héler. Je sentis la jalousie m'envahir. Moi, je n'aurais jamais osé m'en approcher et lui adresser la parole. Il me faudrait une bonne semaine pour mettre au point un plan dans cette perspective.
Il balaya la salle du regard. A l’instant où ses yeux croisèrent les miens, il suspendit son mouvement. Je frémis et je baissai les cils sur mes ballerines. Je sentis le sang me monter au visage. Pour me donner une contenance, je cherchai mon verre d'alcool sans le retrouver. Aussi, me dirigeai-je d'un pas gauche jusqu'au bar, imaginant son regard encore fixé sur moi.
De nombreuses personnes réclamaient à boire aux serveurs. J'attendis patiemment mon tour. Le service était assuré par les élèves de dernière année et par quelques professeurs bénévoles. J'arrivai enfin à leur niveau et je commandai ma boisson. En l'attendant, je me tournai timidement vers la salle pour le chercher. J'éprouvais simultanément le besoin et la crainte de le voir.
Je sursautai. Il se tenait à quelques centimètres à ma droite, le dos tourné. En avançant la main, j'aurais pu le toucher. Mon cœur vibra de cette proximité. Il écoutait un grand boutonneux de deuxième année que je connaissais bien car il assurait quelques tutorats.
- Ariane, tu es sûre d'avoir le droit de boire?, plaisanta celui-ci. Il me semble que tu n'es pas majeure.
Et, se tournant vers les serveurs, il s'exclama:
- Un lait fraise, pour la petite.
Puis il se mit à émettre des sons rappelant celui d'une otarie qui vient de faire un tour.
Je sentis le sol se dérober sous mes pieds quand le brun se retourna et me considéra. A nouveau, une décharge électrique me traversa quand je croisai ses pupilles inquisitrices. Ma bouche s’entrouvrit d'émerveillement et s'assécha. Je n'étais pas encore prête à lui parler ; je baissai rapidement le nez, et je filai rejoindre Emma, mon verre à la main.
Je bus cul sec quelques gorgées et j'amorçai quelques pas de danse. Les notes d'un slow résonnèrent. Par habitude, j'acceptai l'invitation de Maxou, mon chevalier servant attitré. Nous entreprîmes de danser en nous tenant un peu éloignés l'un de l'autre, mes mains posées timidement sur ses épaules et celles de Maxime effleurant légèrement ma taille. Autour de nous, les autres s' enlaçaient à s'étouffer. Nous ressemblions à un couple de préadolescents participant à leur première boum.
Par dessus l'épaule de mon cavalier, je ne pouvais m'empêcher de le chercher. Dansait-il avec une fille? Allais-je encore avoir des envies de meurtre? Je le repérai enfin, un peu plus loin, l'épaule appuyée contre un mur. Je frissonnai en constatant qu'il m'observait par dessus le crâne d'une troisième année. Je me cachai derrière Maxime.
- Ça ne va pas?, s’inquiéta mon ami. Tu es bizarre.
- Non, répondis-je en feignant d'être surprise par sa remarque, mais parfaitement consciente de donner tous les signes de démence.
Dès que la mélodie fut achevée, je me précipitai sur mon verre dont je bus la moitié du contenu d'un seul trait. Puis je retournai danser, tiraillée entre l'envie de le regarder et la crainte de croiser ses prunelles envoûtantes et de recommencer à trembler et à rougir de manière pathétique.
La salle se mit soudain à tournoyer autour de moi. J'avisai une chaise un peu plus loin que je tentai de rallier. Mais je ne parvenais déjà plus à suivre une trajectoire rectiligne. Je l'atteignis avec quelques zig-gaz. Je m'assis et j'attendis de me sentir un peu mieux. Le cerveau bouillonnant, je m'appuyai pour me maintenir aussi droite que possible. Je le cherchai en roulant les yeux sans parvenir à le localiser. Était-il déjà parti?
Je soupirai, ma soirée était fichue. Pourquoi fallait-il que je sois aussi timide ? Une autre n'aurait pas fait autant d'histoires. Elle aurait engagé la conversation, et évalué ses chances.
J'observai mon verre encore à moitié plein. Je le saisis, dans l'espoir que le breuvage me permettrait d'oublier son départ. Quelqu'un me l'ôta des mains. Je fronçai les yeux et me tournai vers l'importun qui se mêlait de mes affaires quand je m'aperçus qu'il s'agissait de lui. Il m'examinait de ses iris étranges. Ma vision se troubla soudain. Je sentis mon corps s'affaisser et, sans que je puisse rien faire, je basculai dans l'obscurité totale.

Le son d'une porte qui claquait me ramena lentement vers la conscience.
J'ouvris doucement les yeux. Il faisait jour, je me trouvais dans mon lit, emmitouflée jusqu'aux oreilles. Comment avais-je atterri là? Était-ce mes camarades qui m'avaient reconduite ? J'espérais ne pas avoir gâché totalement leur soirée. Je fus soudain prise d'une inquiétude. Benoît n'avait-il pas profité de la situation? J'ôtai mes couvertures pour constater que je portais toujours ma robe et mes collants. L'esprit encore embrumé, je me levai et me servis un verre d'orangeade. La dernière image que je gardais de la soirée était celle de cet homme merveilleux... Existait-il vraiment ou tout ceci n'avait-il été qu'un rêve ? Ses traits restaient gravés avec une trop grande précision dans ma mémoire pour qu'il soit le fruit de mon imagination. Et je frémissais à son seul souvenir.
Je m'assis à mon bureau et je bus mon verre. Mon regard tomba à nouveau sur la lettre du notaire. Que me voulait-il ? J'ouvris paresseusement l'enveloppe. Il souhaitait me rencontrer. Je restai un moment perplexe. Je ne me connaissais aucun oncle d'Amérique, mais ma situation financière était si précaire que je me pris à espérer.
Soudain, la sonnerie du téléphone me tira de ma rêverie. Le numéro qui s'afficha m'indiqua qu'il s'agissait de mon père.
- Bonne année ma chérie, me dit-il quand je répondis.
- Bonne année Papa. Ta soirée s'est bien passée?
- Oui, super. On a dansé toute la nuit.
J'étais passée maître pour lui dissimuler mes faits et gestes depuis l'internat.
- Et toi?, ajoutai-je.
- Très bien. J'ai fait mon galant. J'ai emmené Nathalie au restaurant et nous avons, nous aussi, dansé toute la nuit.
Cela ne me surprit pas. Chaque année, depuis leur rencontre, mon père emmenait sa compagne et son fils de dix ans au restaurant pour le réveillon de la Saint-Sylvestre. J'évitais de les accompagner, le gamin et moi ne pouvions pas nous supporter. Nous ne cessions pas de nous chamailler, à la maison, et nos disputes dégénéraient systématiquement en règlements de compte entre adultes. L'atmosphère était irrespirable. C'était la raison pour laquelle j'avais choisi de vivre à l'internat, à mon entrée au lycée. Tout le monde en avait été soulagé.
- Nathalie te souhaite une Bonne Année aussi, ajouta-t-il sur le ton niais dont il usait quand ma Belle-Mère se trouvait à côté de lui.
Je ne répondis rien. Après avoir échangé quelques lieux communs, je lui parlais du courrier, mais il parut aussi surpris que moi.
Mes pensée revinrent immédiatement au bel inconnu. Qui pouvait-il être? Était-ce bien lui qui avait saisi mon verre, où me l'étais-je imaginé? Et surtout, c'était là la question la plus importante, le reverrais-je un jour ?
Mon téléphone sonna à nouveau. Il s'agissait de Maxime.
- Bonne année, dit-il.
Je lui retournai ses vœux. Après quelques secondes d'hésitation, il se lança:
- Ça va?
- Oui, merci de vous être occupés de moi. Je suis désolée.
Après un silence, Maxime finit par répondre:
- En fait, ce n'est pas moi. J'aurais dû, mais un type a pris les choses en main. Et comme les professeurs paraissaient lui faire confiance, nous l'avons laissé faire.
Tout en mesurant le degré de solidarité dans l'adversité de mes camarades, je soufflai : - Comment était-il?
- Un grand brun, avec un costume noir griffé. Il t'a prise dans ses bras et t'a transportée dehors avant qu'on ait eu le temps de s'en apercevoir. Comme ton état ne s'améliorait pas, il est revenu chercher tes affaires au vestiaire, et il a déclaré aux responsables qu'il te ramenait chez toi.
Un frisson me parcourut, j'étais convaincue qu'il s 'agissait de lui. Je jetai un coup d’œil circulaire, embarrassée. Il avait découvert mon minuscule appartement où tous les meubles étaient vieux et dépareillés ; ils tenaient à peine debout. C'était à croire que la propriétaire avait ratissé les décharges d'objets encombrants pour le meubler.
- Bon, je t'appelais juste pour te prévenir qu'on déjeune chez moi, à midi. Enfin, à quatorze heures, plutôt. A plus, conclut Maxou.
Le bel inconnu savait donc où j'habitais. Il avait pris la peine de me ramener jusqu'ici, c'était plutôt encourageant. Il pourrait revenir, s'il jugeait bon de me revoir.
Cherchant à discerner une trace de son parfum sur mon manteau, je reconnus une très légère fragrance boisée. Je plongeai mon visage dans l'étoffe et, les yeux fermés, j'inhalai à plein poumon en pensant à lui.




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