28. Le Blood*

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Ethan

C’est en urgence que nous sortons du bar, annulant notre commande de boissons. J’entraîne Alexi avec moi dans les ruelles. Je ne peux pas le laisser seul et il faut que j’aille chercher Alicia au plus vite. Cela ne me dit rien qui vaille, surtout qu’elle avait l’air paniquée au téléphone. J’ai donné très peu d’explications à mon âme sœur. Tout ce que je lui ai dit, c’est que ma meilleure amie avait des problèmes et que je devais aller la chercher rapidement.

Nous arrivons devant Le Blood. C’est bondé, je vois énormément des vampires à l’extérieur, triés sur le volet par un vigile qui ne fait pas rentrer tout le monde. Il y a deux files, celle des humains à qui on donne un collier en cuir avec une fine bande en argent, et de l’autre côté, les vampires.

— C’est un bar hyper huppé, ici, s’exclame Alexi.

— C’est un bar de… vampires, si tu vois le genre.

— Oh mince, elle est allée se foutre là-dedans ?

— Je ne sais pas, je l’appelle, répondis-je.

Je sors mon téléphone et appelle Alicia. Elle ne décroche pas, je commence à m’inquiéter, jusqu’à ce que finalement, elle me rappelle. Je peux entendre en fond sonore la musique du bar, elle est à l’intérieur.

— Alicia ?!

Ce n’est pas une voix féminine qui répond, mais masculine, et elle ne me dit rien qui vaille.

— Présente-toi à l’entrée et dis que tu es là pour voir LittleMonster, raccroche t’il.

Putain de merde ! Le connard me raccroche au nez, je me dirige vers le vigile qui commence à se gonfler devant moi.

— On vient voir LittleMonster, grognais-je.

Le vigile change de couleur. Sortant son talkie, il parle dans une langue étrangère et on lui répond dans un grésillement désagréable. Il pose alors ses yeux sur Alexi.

— L’humain doit mettre un collier, grogne t’il.

— Oui, je vais mettre un collier, baguais a moitié Alexi.

Il prend un collier et le lui met autour du cou. Moi, je fronce les sourcils en gros, il va être affiché devant tout le monde comme une poche de sang. Je lui attrape fermement la main, il est hors de question que qui que ce soit le touche. Il est comme un agneau dans une meute de loup.

— Tu ne me lâches pas, même pas une microseconde, lui ordonnais-je.

Je n’ai vraiment pas confiance en ce genre de bar et surtout, nous risquons de nous retrouver face à cette enflure qui nous a attaqués. Nous entrons alors dans Le Blood, une odeur de sang, d’alcool et de sexe me monte au nez. C’est carrément une orgie, là-dedans, et je me retrouve à avoir presque la nausée.

— La vache, c’est sacrément… euh… bizarre, les soirées vampires, me dit il assez tendu.

— C’est toujours comme ça… Tu l’as dit toi-même que tu aimais quand je te mordais, alors voilà ce que ça donne quand on met plusieurs humains consentants et des vampires ensemble.

Un mec vient nous chercher et nous sommes entraînés vers les carrés VIP. Je vois Alicia, inconsciente sur une banquette, l’autre connard de merde assis sur l’un des fauteuils, les yeux verts luisants. Lorsqu’il m’aperçoit, je peux voir un sourire sadique étirer ses lèvres. Il se redresse et marche dans ma direction avant de poser ses yeux sur Alexi, son sourire se déformant encore plus.

— Quel plaisir de vous revoir tous les deux ! Ah… Ethan et Alexi, c’est bien ça ? Je n’aurais jamais imaginé que tu puisses être un vampire, Ethan, je ne l’ai pas sentie et tes os on craqué si facilement quand je t’ai frappé. Je croyais vraiment que tu étais humain.

Mon visage se déforme dans une grimace de colère avant que je ne détourne le regard vers Alicia, qui est étendue sur la banquette. Une odeur de sang se dégage d’elle. Que lui a-t-il fait, ce connard de merde ?

— Elle n’est pas morte, si c’est ça la question ! J’ai juste pris ce que j’ai voulu dès le début en la séduisant sur l’application ! Oui, c’est mon terrain de chasse, mais il semblerait qu’elle n’ait pas apprécié que je veuille la sauter en plus de la bouffer la dernière fois. Enfin… elle n’a pas vu que je voulais la bouffer à ce moment-là, ricane t’il grassement.

— Tu lui as fait quoi, enfoiré ?!

Je me rue sur lui et l’attrape au col. Il se met alors à glousser comme une dinde avant de délicatement m’attraper les poignets. À ce moment-là, trois armoires à glace s’approchent de nous et se placent derrière Alexi qui n’en mène pas large face à ces monstres. Je lâche ma prise et recule en mode défensif pour protéger mon âme sœur.

— C’est dingue, cet Alexi a quand même réussi à mettre un vampire K.-O. et toi, à côté, j’ai réussi à te péter des côtes ! Tu n’es pas très fort comme vampire, comparé à ton humain.

— Hé, je suis pas un clebs, et ne parle pas de moi comme si je n’étais pas là, rétoque Alexi.

Mon patron fronce les sourcils et se plante devant LittleMonster avec un regard mauvais, levant vers lui un joli majeur tendu. Son vis-à-vis explose de rire avant de l’attraper par la gorge. Je réagis instantanément, donnant un coup dans la mâchoire de ce sale type qui tombe en arrière sur la table basse.

— Je te conseille fortement de ne pas le toucher, connard ! Mon père fait partie du conseil et je peux t’assurer qu’il te fera passer un sale quart d’heure si tu t’en prends à mon âme sœur, le menaçais-je.

Merde, j’en ai trop dit. Il se redresse avec les yeux écarquillés, regardant Alexi puis moi plusieurs fois de suite avant d’exploser de rire.

— Nooon, tu as trouvé ton âme sœur ! Un mec, et en plus un humain ! Tu n’as vraiment pas de chance… enfin… je ne pense pas être mieux !

— Pourquoi ? Toi aussi, tu as trouvé ton âme sœur ?

— C’est Alicia !

Je change alors de couleur, tout comme Alexi à côté de moi. Je secoue la tête violemment avant de me mettre à grogner.

— Ce n’est pas possible, elle est humaine, sifflais-je.

— Ton mec aussi et pourtant, il est ton âme sœur. Tu penses juste que parce que je suis un sombre connard, je n’ai pas droit à ce lien si unique ? Je t’assure que c’est vrai et je l’ai découvert ce soir-là, lorsque nous nous sommes battus ! Elle avait été légèrement blessée, une goutte de son sang est venue se perdre sur mes lèvres et j’ai senti tous mes sens exploser. Tu sais bien ce que ça fait… Tu sais aussi que tu ne serais rien sans lui, alors voilà pourquoi j’ai continué à la chercher.

Son visage semble se tordre douloureusement.

— Même si je suis allé en garde à vue, je ne pouvais pas résister au fait de l’observer de loin. Je ne l’ai plus approchée jusqu’à ce que je craque ce soir et que je l’attire ici. Avant, elle n’était qu’une proie que je voulais absolument goûter et dévorer, mais aujourd’hui, elle est devenue une obsession ! Tu le sais, hein ? Tu le sais, Ethan, ce que ça fait d’être lié, alors ne me blâme pas pour ça.

J’avoue que je ne sais pas quoi en penser, je suis tiraillé par la situation. D’un côté, ce mec est le pire connard du monde et ma meilleure amie mérite tellement mieux, mais de l’autre, je n’imagine même pas ce que cela peut faire que de se faire retirer son âme sœur. Je baisse la tête, me mordillant la lèvre inférieure. Alexi m’attrape la main et entrelace ses doigts avec les miens. Relevant les yeux vers lui, je peux voir toute l’inquiétude et le doute qui le traversent. Lui aussi semble perturbé par la situation. Il finit par prendre la parole, regardant LittleMonster droit dans les yeux.

— Dans tous les cas, nous sommes venus la chercher et nous la ramènerons à la maison, que tu le veuilles ou non.

— Je crois que ça ne sera pas possible, je ne la laisserai pas repartir.

Cette fois, je m’énerve de nouveau et mes yeux deviennent rouges.

— Tu n’as pas le droit de faire ça, je vais appeler mon père tout de suite et le comité des vampires va se charger de ton cas ! Tu n’as pas le droit de retenir un humain auprès de toi par la force, même s’il s’agit de ton âme sœur.

— Vous n’avez pas vraiment compris la situation… Vas-y, essaie de l’appeler !

Je sors mon téléphone de ma poche et regarde les barres de réseau. Une petite croix rouge m’indique que je ne capte pas. En relevant les yeux vers le sombre connard, je peux voir son sourire sadique lui déformer les lèvres. Il savait que je n’allais pas capter.

— De toute manière, ton père ne fera rien contre moi, enchaine t’il.

— Pourquoi cela ?

— Je suis le propriétaire de ce bar. Si l’on m’arrête, il ferme et tu sais très bien qu’il ne faut pas que ce genre d’endroit ferme, sinon on risque d’avoir quelques vampires téméraires qui chassent les humains pour se nourrir !

Je crispe la mâchoire. Il n’a pas vraiment tort, après tout, mais je dois sortir Alicia d’ici coûte que coûte. Alors ignorant le brun, je m’approche de ma meilleure amie, posant ma main sur son épaule. Elle est glacée. Dans son cou, il y a la marque d’une morsure, mais le sang semble avoir été nettoyé. Je caresse doucement sa belle chevelure avant de me redresser.

— Si c’est elle qui demande à partir, tu la laisseras te quitter ou tu la retiendras de force ?

— Elle ne me quittera pas, me répond t’il en souriant.

— Tu l’as quand même agressée trois fois, tu as voulu la violer et tu as aussi voulu recommencer l’autre soir, et là ! Tu ne crois pas que ça fait beaucoup pour qu’elle te pardonne et que soudainement, elle te saute au cou ? Elle est humaine, je te signale, son lien avec toi, ce ne sont que des paroles et je peux t’assurer qu’elle ne voudra pas de toi !

Je vois un éclat de tristesse traverser ses yeux fugacement avant qu’un sourire étrange lui déforme les traits. Il m’énerve, à sourire tout le temps, trop sûr de lui à chaque fois.

— On va attendre qu’elle se réveille alors et on lui demandera directement. Tu en penses quoi, Ethan ?

— On va faire ça, attends-toi à un râteau !

— Ne sois pas si sûr de toi ! Bon, sinon, je ne me suis pas présenté. Je m’appelle Edgar Malor, propriétaire du Blood depuis cinquante ans, dit il en se penchant comme un gentleman.

Merde alors, il fait pourtant jeune, ce connard. Vive la longévité des vampires et leur jeunesse éternelle. Bon, eh bien au lieu de l’appeler « connard de merde », je vais l’appeler Edgar-le-connard.

— Pas la peine de nous présenter, Alexi et moi, tu sembles déjà nous connaître !

— Oui, je me suis renseigné sur vous deux. Ah… Il y a aussi ma petite sœur qui était en kiff sur toi. Je l’ai récupérée en pleurs un soir, elle me disait que tu n’étais pas son âme sœur. Tu lui as brisé son petit cœur !

— Quoi ?

Je m’étrangle soudain : la nana qui nous a agressés quelques jours plus tôt et qui voulait tuer Alexi pour faire de moi son âme sœur était… la petite sœur d’Edgar-le-connard. Bordel, c’est génétique d’être flippant comme ça chez eux ? Je n’ose même pas imaginer comment sont leurs parents. Je me frotte le visage, plus qu’agacé par toutes ces révélations. Ça fait beaucoup ce soir. Le monde est sacrément petit, tout de même, et depuis que je me suis inscrit sur cette application, je n’arrête pas d’enchaîner les merdes. Tout ce que je retiens de positif dans tout ça, c’est Alexi. Même si au début, j’ai cru à une mauvaise blague.

À ce moment-là, Alicia gémit doucement dans son sommeil. Je me tourne vers elle, caressant son visage. Elle grimace un peu avant de se tortiller légèrement. Je me redresse et attends qu’elle s’éveille. Elle couine douloureusement avant de se redresser, gardant ses yeux fermés en se massant le crâne.

— Putain… J’ai l’impression d’être passée sous un bus !

— Ce n’est rien, ma douce !

Edgar se jette à ses côtés, me bousculant presque. Il attrape ses mains dans les siennes et les embrasse avec un doux sourire amoureux. Elle papillonne alors des yeux. Les ouvrant complètement, elle les pose sur moi et quelque chose d’horrible me frappe. Ses yeux sont rouges et luisants.

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sauwatt


Il eut beaucoup de mal à ouvrir la porte du cabanon à cause de l’encombrement général. De plus cette porte mal agencée coinçait contre le sol de béton. Il commença par dégager l’enchevêtrement des outils qui bloquaient l’entrée du réduit. Il les sortit vers le gazon, avec l’idée d’organiser un semblant d’ordre, par tas et par séries.
Il était neuf heures du matin et déjà la chaleur menaçait de tomber sur lui. La canicule durait depuis plus d’une semaine. Sur la pelouse commençaient de s’accumuler des pieux, des pots de terre cuite vides, toutes sortes de produits phytosanitaires qu’il aurait mieux fait de jeter, mais il les gardait, comme il gardait dans son bureau, là-bas sous les toits, une masse d’archives inutiles. Il lui fallait aussi déplacer le tas de terre qui jouxtait la cabane, et dégager ces souches qui trainaient là depuis, depuis quand, au fait ? Depuis si longtemps.
Il travaillait depuis un bon moment déjà. La chaleur montante et l’heure passant, la tentation fut grande de faire une pause, et pourquoi pas, d’en rester là pour ce matin. Tandis qu’il soulevait les dernières pelletées de terre, son regard fut attiré vers la gauche. Là-bas, à quelques dizaines de mètres, il aperçut un homme entièrement vêtu de noir, et muni d’une large faux, qui s’affairait de la même façon que lui. Il faisait des gestes identiques aux siens, des mouvements semblables, la seule différente était qu’il les accomplissait au moyen de son outil à lui, une large faux. Ce voisin (mais était-ce bien son voisin ?) restituait ses propres actions à lui, en miroir. L’homme noir à la faux accrochée à son tronc, faisait mine de faucher son herbe pour la balancer dans la proximité de son épaule gauche.
Le manège dura quelques minutes, sans qu’il ne fût jamais en mesure d’en estimer la durée parce que ses pensées s’étaient mises à vagabonder vers la cime des arbres, de l’autre côté de la rue. Il vérifia à plusieurs reprises le phénomène: quand il s’arrêtait de travailler pour s’accorder une pause, l’homme en noir s’arrêtait aussi et posait les mains sur le dessus du manche de sa faux, comme lui-même le faisait avec sa pelle.
Il stoppa son travail car la température était devenue trop suffocante. D’ailleurs l’orage menaçait.
Il se dirigea vers la maison avec l’idée de se doucher, il était attendu en ville. Il allait prendre sa voiture pour se rendre à son rendez-vous. C’est ce qu’il avait l’intention de faire. L’homme à la faux disparut lui aussi, simultanément.
Donc, sa douche étant prise, et habillé propre sur lui, il était prêt à se rendre en ville pour récupérer à la librairie le livre qui enfin était arrivé. Les premières gouttes s’écrasèrent sur le dallage de l’allée juste au moment où il se dirigeait vers son véhicule.
À peine venait-il de démarrer que les choses se gâtèrent. L’orage prenait de l’ampleur. La route était devenue une unique et grande flaque, et les essuie-glaces n’arrivaient plus à dégager la masse d’eau qui s’accumulait entre lui et l’avenue toute rectiligne. Le pare-brise avait pris l’aspect d’une vitre dépolie, quasiment opaque. Une fois le coin de l’avenue dépassé, il pensa à l’homme à la faux, puis il accéléra sèchement pour quitter au plus vite son quartier. Oui, ce serait un livre intéressant, à coup sûr, dont il attendait beaucoup. Il avait programmé sa lecture depuis si longtemps. Il ressentit un frisson au moment où la route, décidément transformée en lac, se dérobait à sa vue. Se dérobait.
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Lena du Boror
Recueil de poésie.
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Louise Darcy









Je fixe la fenêtre devant moi ; mon corps est secoué de tremblements incontrôlables. Le coup fatal ne devrait plus tarder, maintenant... Ils veulent me tuer. Encore. Comment en suis-je arrivée là, moi qui, voici quelques mois à peine, menais l'existence la plus monotone qui soit? Je perçois son mouvement ample dans mon dos. Le colosse lève le bras... Il ne me reste, à présent, plus que quelques secondes à vivre... Le démon qui nous observe triomphe. Résignée, je ferme les yeux, et, dans un dernier rêve, je le revois.

















QUELQUES MOIS AUPARAVANT, SOIREE DU 31 DECEMBRE



-1- Je gravissais l'escalier de l'immeuble haussmannien où je vivais depuis bientôt quatre mois. Parvenue au sommet, je tournai la clef pour pénétrer dans le placard à balai que je louais sous le nom de meublé, et dont j'avais remporté le bail de haute lutte devant une cinquantaine de participants. Cette victoire, je ne la devais aucunement à mes qualités personnelles, mais seulement à un père fonctionnaire et qui s'était porté caution. Le loyer en était exorbitant.
J'entrai et je m'affalai sur le lit. J'ôtai mes bottines, que je lançai négligemment, et je relevai les jambes pour soulager mes pieds sur le velux frais. C'est l'avantage des espaces minuscules. On en atteint facilement chaque recoin. Je fermai les yeux. Quelles seraient mes bonnes résolutions, cette fois? Faire du sport, me montrer plus aimable avec la nouvelle famille de mon père... Ça n'avait pas grande importance, je ne les tiendrais probablement pas. Je resterais assise à mon bureau, comme coupée du monde, et j'étudierais mes leçons. L'essentiel de ma vie résidait dans ma réussite scolaire.
Mais, je n'avais pas le temps de me laisser aller. Je tournai le regard vers l'horloge pour constater qu'il était vingt heures trente... Déjà ! Je n'ai jamais su anticiper les heures et les minutes pour arriver à l'heure à un rendez-vous. J'ai la phobie des horloges comme d'autres ont celle de la feuille d'impôt... Nous avions projeté, mes camarades et moi, d'aller dîner ensemble avant de nous rendre au réveillon organisé par notre École. Je me relevai en maudissant mon manque chronique d'organisation, et je me dirigeai en traînant les pieds jusqu'à la salle d'eau. La sensation de l'eau tiède ruisselant sur mon corps, mêlée au parfum de jasmin du gel douche, me ragaillardirent. Je m'épongeai soigneusement.
L'étape suivante devait consister à me faire belle, ou tout au moins, à essayer. Je préparais cet événement depuis quelques jours déjà, et j'avais investi mes étrennes de Noël dans une petite robe noire à motifs dorés, un collant fin et des ballerines bon marché. J'enfilai le tout avec un soin extrême pour ne pas filer les bas. Pour observer le résultat, je ne disposais que d'un petit miroir posé sur mon bureau. Ce que je parvins à apercevoir me parut à peu près convenable. J'observai le reflet de mon visage, ce qui m'arracha, comme d'habitude, un profond soupir. Je détestais mon teint trop laiteux, mes yeux trop grands, mes taches de rousseurs sur mon nez minuscule et, par dessus tout, mes cheveux roux et bouclés. J'avais tenté, au collège, de les faire couper. On m'avait alors affublé du surnom de « Caniche » pendant des mois. Je ne les avais plus jamais raccourcis depuis. Je tentais de maîtriser leur instinct sauvage en les enserrant dans des élastiques et des bandeaux.
Le temps pressait ; je n'allais pas rester là à me lamenter. Je déposai du mascara noir sur mes cils, du crayon et des ombres sur mes paupières, du rouge sur mes lèvres, du fond de teint sur ma peau et des couleurs pour rehausser mes joues. Plus je progressais, plus je constatais l'effet désastreux de ces artifices. Quand j'eus terminé, deux possibilités s'offraient à moi : aller tapiner au Bois de Boulogne ou me démaquiller. J'optai pour la seconde. Je me contentai finalement d'un peu de mascara et d'une touche de blush sur mes lèvres. Je ressemblais à une gamine, mais ça n'avait pas tellement d'importance. Je ne connaîtrais pratiquement personne à cette soirée, et pas un de mes camarades masculins ne m'intéressait. J'achevai par le démêlage et le domptage de ma longue crinière. Je l'attachai avec un ruban et je décidai que tout était parfait.
Enfin, je cherchai mon petit sac à dos dans le fouillis de ma tanière. Où avais-je bien pu le fourrer? Tandis que je passais mon appartement en revue, mon regard se porta par hasard sur le courrier que j'avais jeté négligemment sur le lit en entrant. Il se composait de deux lettres. L'une venait de la propriétaire de ma studette qui m'envoyait, comme chaque mois, ma quittance de loyer. L'autre émanait d'un notaire de Nantes. Je fronçai les yeux. La succession de ma mère n'avait-elle pas été réglée deux ans plus tôt? Troublée, je reposai pourtant le courrier sur mon bureau sans l'ouvrir. Je voulais partir faire la fête l'esprit dégagé de tout soucis matériel. Il était rare que je m'octroie quelque moment de détente. Je devais profiter de cette soirée.
Les minutes s'égrainaient, accentuant mon retard. J'enfilai mon manteau en lainage gris fatigué et je sortis pour dévaler l'escalier. Je me précipitai à l'extérieur où le froid me saisit d'un coup. Je traversai les rues, seulement éclairées par la lumière des lampadaires qui diffusait dans les légères nappes de brume en suspension, et créait une atmosphère féerique. Je n'avais pas un long trajet à parcourir pour rejoindre mes amis de l’École d’Études Scientifiques. En arrivant sur le lieu du rendez-vous, je constatai que j'étais, une nouvelle fois, la dernière.

- Ah, quand même !, s'exclama Emma en m'apercevant.
- Ariane, tu ne pourrais pas, une fois dans ta vie, t'organiser pour arriver à l'heure !, me reprocha Maxime qui battait des semelles sur le trottoir et soufflait sur ses doigts pour les réchauffer.
- Je suis désolée, m'excusai-je.
Les trois autres ne firent aucun commentaire et s'engouffrèrent d'un seul mouvement dans le restaurant, poussés par le froid et la faim. Quelques minutes plus tard, tandis que nous déballions nos menus au milieu des effluves de friture, Benoît sortit de son sac à dos des cannettes qu'il déposa sur notre table.
- Qu'est-ce que c'est?, demanda Emma, en mordant dans son hamburger.
- Des boissons énergisantes.
- Pourquoi as-tu amené ça?, questionna Enzo.
- Ça nous aidera à tenir plus longtemps, répondit Benoît innocemment.
- N'en bois pas, conseilla Enzo à sa petite amie Katie. Ça amplifie les effets de l'alcool.
Puis il me lança une œillade entendue, soupçonnant Benoît de les avoir surtout apportées dans mon intention. Depuis des semaines qu'il me tournait autour, il voyait certainement là un moyen facile de me rendre enfin accessible. Il me connaissait mal. Il ne me plaisait ni physiquement, ni mentalement. Bavard et agité, il cherchait toujours à être le point de mire. Son physique me paraissait banal. Il jouait au rugby et se vantait de se mettre minable lors des troisièmes mi-temps. Je tentais en vain de lui faire comprendre qu'il n'avait pas la moindre chance, mais il gardait espoir. - Je n'en boirai pas non plus, remarquai-je sèchement.
- T'es pas marrante, constata-t-il.
- Non, en effet, confirmai-je.
- Moi, je vais en goûter, dit Emma en saisissant une canette.
Maxou l'imita :
- C'est bon, acquiesça-t-il.
Benoît but deux canettes d'une traite.
Après avoir dîné, nous partîmes à destination de la discothèque réservée par l’École. Presque tous les élèves devaient participer : les premières années, auxquels nous appartenions et dont les trois quarts seraient évincés après le concours du printemps, et les autres qui avaient déjà subi le grand écrémage et qui étaient presque certains de sortir avec le prestigieux diplôme de l’École. Les anciens élèves étaient invités aussi, ainsi que les enseignants.
- Tu crois que Chris Delaby sera là?, me demanda Emma, tout en marchant à ma hauteur.
La tension était perceptible dans sa voix.
- Je pense que oui, répliquai-je. Mais sa femme sera là aussi...
Elle grimaça. Il était de notoriété publique que la présence de son épouse n'empêchait nullement le professeur de répondre aux avances de ses étudiantes, mais j'espérais que la voir suffirait à en détourner Emma. Elle comptabilisait tout juste dix-huit printemps, tandis que lui me paraissait être grabataire avec ses quarante ans passés.
La coutume voulait que la soirée soit organisée par les étudiants de dernière année. En arrivant, nous étions les premiers, à l'exception des responsables. Après avoir déposé nos effets personnels au vestiaire, dans le vestibule, nous entrâmes dans la grande salle où devait se dérouler la fête, et nous commençâmes à danser sur la piste vide. Je n'osais pas me déhancher, de peur du ridicule. Benoît ne manquait pas une occasion de me frôler. Pour couper court à ses tentatives d'approche, j'allai chercher un verre de whisky-coca, bien que mes expériences en matière de dégustation d'alcool se limitassent jusqu'ici au fond d'une flûte de champagne, les soirs de fête.
Tandis que j'attendais appuyée sur le bar, Emma s'approcha de moi. Elle jubilait.
- Il est là, glissa-t-elle à mon oreille.
Je me tournai dans la direction qu'elle m'indiquait et, en effet, je reconnus les cheveux poivre et sel et la mâchoire carrée du professeur Delaby qui saluait les organisateurs. Une femme entre deux âges semblait l'accompagner. Un peu enveloppée, elle paraissait fascinée par le plafond. Savait-elle qu'elle se trouvait au sein de la réserve de chasse de son mari? A l'expression qu'elle affichait, on ne pouvait en douter.
- Tu parles d'un boudin, commenta Emma, acerbe, tout en l'examinant en biais.
La fête battait maintenant son plein quand je sentis que ma tête commençait à tourner un peu. Je n'avais pourtant absorbé que quelques gorgées d'alcool.
- Je vais me rafraîchir, annonçai-je à l'adresse de mes camarades.
- Tu veux que je t'accompagne?, proposa Benoît, qui croyait son heure enfin arrivée.
- Ah non, sûrement pas, rétorquai-je froidement.
Je traversai la piste en jouant des coudes pour rejoindre les toilettes situées dans le vestibule. Je sortis de la salle et je commençai à parcourir le couloir.
C'est à cet instant précis que je l'aperçus, avançant dans la direction opposée. Mon cœur s'affola soudain, et je fus traversée par une onde de chaleur intense tandis qu'il s'approchait de sa démarche féline. Les longues mèches de ses cheveux noirs balançaient autour de son visage. Ses pommettes saillantes, son front haut, son nez légèrement aquilin, s'accordaient dans un ensemble aux proportions parfaites. Ses yeux obliques, entourés de longs cils noirs, étaient remarquables. Son regard avait quelque chose d’étrange que je ne sus définir . Mes pas devinrent soudain difficiles, j'eus la sensation de marcher dans du coton. Quand il parvint à ma hauteur, il vrilla ses pupilles dans les miennes et je fus parcourue des pieds à la tête par une décharge électrique. Incapable de continuer, je m’arrêtai pour le contempler. Sa bouche sensuelle amorça un léger sourire, et il continua son chemin, laissant dans son sillage une fragrance boisée. J'entrouvris la bouche de ravissement. Le souffle coupé , je le vis pénétrer dans la salle où il disparut. Je restai immobile, assaillie par une multitude d'émotions inédites dont on aurait dit qu'elles s'étaient toutes données rendez-vous à ce même instant, me laissant pantelante au milieu du couloir.
Entre extase et inquiétude, je gagnai les toilettes. Je m'aspergeai le visage d'eau froide et je respirai à pleins poumons en tentant de recouvrer mes esprits. Qui était cet inconnu qui avait mis en un instant tous mes sens en émoi? J'avais eu l'occasion de croiser tous les élèves, nous n'étions pas si nombreux, et tous les professeurs. Je supposai qu'il s'agissait d'un ancien de l’École. Peu à peu, je parvins à me calmer un peu, et la raison reprit le dessus. Il était impossible qu'un homme d'une beauté aussi parfaite existât, je l'avais sans doute idéalisé. En l'examinant, je m'apercevrais qu'il n'avait rien de si extraordinaire. J'observai mon reflet dans le miroir. Mes yeux gardaient une expression étonnée. Mon cœur battait encore si fort que je craignais qu'il explose...
Aussitôt, le désespoir succéda à l'extase. Car s'il existait réellement un être aussi merveilleux, comment pourrait-il s’intéresser à moi? Mieux valait que je l'ai rêvé. Pourtant, malgré mes doutes, j’étais irrésistiblement attirée vers lui par une force invisible. Je m'astreignis sagement à attendre que le flux de mon sang ralentisse dans mes artères, que le tremblement de mes mains s'atténue et que ma respiration reprenne un rythme normal.
Puis, je retournai dans le couloir. Je tirai la porte de la salle en hésitant et j'entrai. Benoît, qui avait certainement guetté mon retour, choisit cet instant pour venir m'importuner.
- Tu t'es sentie mal?
- Un peu.
- Tu as trop bu?
- Je ne pense pas, répliquai-je en le fusillant du regard. Il fait juste trop chaud ici.
- Tu veux qu'on sorte?
- Non, cinglai-je en le dépassant.
Je filai me réfugier vers Emma. Elle fronça les sourcils en me voyant:
- Tu es bizarre. Qu'est-ce que tu as?
- Rien. Ça doit être l'effet du whisky.
Ma réponse lui suffit. Elle fit volte face et se remit à chalouper. Je l'imitai tout en cherchant le grand brun du regard quand, à nouveau, le phénomène se produisit avec les mêmes symptômes dès que je parvins à le localiser. C'était facile, il dépassait tous les convives d'une bonne tête.
Il bavardait avec un professeur. Je pus le contempler de profil et je constatai qu'en effet, il était sublime. Mon imagination n'y était pour rien. Naturellement, je n'étais pas la seule à l'avoir remarqué. De nombreux regards féminins convergeaient dans sa direction. Il paraissait ne pas s'en apercevoir, ou, du moins, ne pas y prêter attention. Quelques filles se permettaient de le héler. Je sentis la jalousie m'envahir. Moi, je n'aurais jamais osé m'en approcher et lui adresser la parole. Il me faudrait une bonne semaine pour mettre au point un plan dans cette perspective.
Il balaya la salle du regard. A l’instant où ses yeux croisèrent les miens, il suspendit son mouvement. Je frémis et je baissai les cils sur mes ballerines. Je sentis le sang me monter au visage. Pour me donner une contenance, je cherchai mon verre d'alcool sans le retrouver. Aussi, me dirigeai-je d'un pas gauche jusqu'au bar, imaginant son regard encore fixé sur moi.
De nombreuses personnes réclamaient à boire aux serveurs. J'attendis patiemment mon tour. Le service était assuré par les élèves de dernière année et par quelques professeurs bénévoles. J'arrivai enfin à leur niveau et je commandai ma boisson. En l'attendant, je me tournai timidement vers la salle pour le chercher. J'éprouvais simultanément le besoin et la crainte de le voir.
Je sursautai. Il se tenait à quelques centimètres à ma droite, le dos tourné. En avançant la main, j'aurais pu le toucher. Mon cœur vibra de cette proximité. Il écoutait un grand boutonneux de deuxième année que je connaissais bien car il assurait quelques tutorats.
- Ariane, tu es sûre d'avoir le droit de boire?, plaisanta celui-ci. Il me semble que tu n'es pas majeure.
Et, se tournant vers les serveurs, il s'exclama:
- Un lait fraise, pour la petite.
Puis il se mit à émettre des sons rappelant celui d'une otarie qui vient de faire un tour.
Je sentis le sol se dérober sous mes pieds quand le brun se retourna et me considéra. A nouveau, une décharge électrique me traversa quand je croisai ses pupilles inquisitrices. Ma bouche s’entrouvrit d'émerveillement et s'assécha. Je n'étais pas encore prête à lui parler ; je baissai rapidement le nez, et je filai rejoindre Emma, mon verre à la main.
Je bus cul sec quelques gorgées et j'amorçai quelques pas de danse. Les notes d'un slow résonnèrent. Par habitude, j'acceptai l'invitation de Maxou, mon chevalier servant attitré. Nous entreprîmes de danser en nous tenant un peu éloignés l'un de l'autre, mes mains posées timidement sur ses épaules et celles de Maxime effleurant légèrement ma taille. Autour de nous, les autres s' enlaçaient à s'étouffer. Nous ressemblions à un couple de préadolescents participant à leur première boum.
Par dessus l'épaule de mon cavalier, je ne pouvais m'empêcher de le chercher. Dansait-il avec une fille? Allais-je encore avoir des envies de meurtre? Je le repérai enfin, un peu plus loin, l'épaule appuyée contre un mur. Je frissonnai en constatant qu'il m'observait par dessus le crâne d'une troisième année. Je me cachai derrière Maxime.
- Ça ne va pas?, s’inquiéta mon ami. Tu es bizarre.
- Non, répondis-je en feignant d'être surprise par sa remarque, mais parfaitement consciente de donner tous les signes de démence.
Dès que la mélodie fut achevée, je me précipitai sur mon verre dont je bus la moitié du contenu d'un seul trait. Puis je retournai danser, tiraillée entre l'envie de le regarder et la crainte de croiser ses prunelles envoûtantes et de recommencer à trembler et à rougir de manière pathétique.
La salle se mit soudain à tournoyer autour de moi. J'avisai une chaise un peu plus loin que je tentai de rallier. Mais je ne parvenais déjà plus à suivre une trajectoire rectiligne. Je l'atteignis avec quelques zig-gaz. Je m'assis et j'attendis de me sentir un peu mieux. Le cerveau bouillonnant, je m'appuyai pour me maintenir aussi droite que possible. Je le cherchai en roulant les yeux sans parvenir à le localiser. Était-il déjà parti?
Je soupirai, ma soirée était fichue. Pourquoi fallait-il que je sois aussi timide ? Une autre n'aurait pas fait autant d'histoires. Elle aurait engagé la conversation, et évalué ses chances.
J'observai mon verre encore à moitié plein. Je le saisis, dans l'espoir que le breuvage me permettrait d'oublier son départ. Quelqu'un me l'ôta des mains. Je fronçai les yeux et me tournai vers l'importun qui se mêlait de mes affaires quand je m'aperçus qu'il s'agissait de lui. Il m'examinait de ses iris étranges. Ma vision se troubla soudain. Je sentis mon corps s'affaisser et, sans que je puisse rien faire, je basculai dans l'obscurité totale.

Le son d'une porte qui claquait me ramena lentement vers la conscience.
J'ouvris doucement les yeux. Il faisait jour, je me trouvais dans mon lit, emmitouflée jusqu'aux oreilles. Comment avais-je atterri là? Était-ce mes camarades qui m'avaient reconduite ? J'espérais ne pas avoir gâché totalement leur soirée. Je fus soudain prise d'une inquiétude. Benoît n'avait-il pas profité de la situation? J'ôtai mes couvertures pour constater que je portais toujours ma robe et mes collants. L'esprit encore embrumé, je me levai et me servis un verre d'orangeade. La dernière image que je gardais de la soirée était celle de cet homme merveilleux... Existait-il vraiment ou tout ceci n'avait-il été qu'un rêve ? Ses traits restaient gravés avec une trop grande précision dans ma mémoire pour qu'il soit le fruit de mon imagination. Et je frémissais à son seul souvenir.
Je m'assis à mon bureau et je bus mon verre. Mon regard tomba à nouveau sur la lettre du notaire. Que me voulait-il ? J'ouvris paresseusement l'enveloppe. Il souhaitait me rencontrer. Je restai un moment perplexe. Je ne me connaissais aucun oncle d'Amérique, mais ma situation financière était si précaire que je me pris à espérer.
Soudain, la sonnerie du téléphone me tira de ma rêverie. Le numéro qui s'afficha m'indiqua qu'il s'agissait de mon père.
- Bonne année ma chérie, me dit-il quand je répondis.
- Bonne année Papa. Ta soirée s'est bien passée?
- Oui, super. On a dansé toute la nuit.
J'étais passée maître pour lui dissimuler mes faits et gestes depuis l'internat.
- Et toi?, ajoutai-je.
- Très bien. J'ai fait mon galant. J'ai emmené Nathalie au restaurant et nous avons, nous aussi, dansé toute la nuit.
Cela ne me surprit pas. Chaque année, depuis leur rencontre, mon père emmenait sa compagne et son fils de dix ans au restaurant pour le réveillon de la Saint-Sylvestre. J'évitais de les accompagner, le gamin et moi ne pouvions pas nous supporter. Nous ne cessions pas de nous chamailler, à la maison, et nos disputes dégénéraient systématiquement en règlements de compte entre adultes. L'atmosphère était irrespirable. C'était la raison pour laquelle j'avais choisi de vivre à l'internat, à mon entrée au lycée. Tout le monde en avait été soulagé.
- Nathalie te souhaite une Bonne Année aussi, ajouta-t-il sur le ton niais dont il usait quand ma Belle-Mère se trouvait à côté de lui.
Je ne répondis rien. Après avoir échangé quelques lieux communs, je lui parlais du courrier, mais il parut aussi surpris que moi.
Mes pensée revinrent immédiatement au bel inconnu. Qui pouvait-il être? Était-ce bien lui qui avait saisi mon verre, où me l'étais-je imaginé? Et surtout, c'était là la question la plus importante, le reverrais-je un jour ?
Mon téléphone sonna à nouveau. Il s'agissait de Maxime.
- Bonne année, dit-il.
Je lui retournai ses vœux. Après quelques secondes d'hésitation, il se lança:
- Ça va?
- Oui, merci de vous être occupés de moi. Je suis désolée.
Après un silence, Maxime finit par répondre:
- En fait, ce n'est pas moi. J'aurais dû, mais un type a pris les choses en main. Et comme les professeurs paraissaient lui faire confiance, nous l'avons laissé faire.
Tout en mesurant le degré de solidarité dans l'adversité de mes camarades, je soufflai : - Comment était-il?
- Un grand brun, avec un costume noir griffé. Il t'a prise dans ses bras et t'a transportée dehors avant qu'on ait eu le temps de s'en apercevoir. Comme ton état ne s'améliorait pas, il est revenu chercher tes affaires au vestiaire, et il a déclaré aux responsables qu'il te ramenait chez toi.
Un frisson me parcourut, j'étais convaincue qu'il s 'agissait de lui. Je jetai un coup d’œil circulaire, embarrassée. Il avait découvert mon minuscule appartement où tous les meubles étaient vieux et dépareillés ; ils tenaient à peine debout. C'était à croire que la propriétaire avait ratissé les décharges d'objets encombrants pour le meubler.
- Bon, je t'appelais juste pour te prévenir qu'on déjeune chez moi, à midi. Enfin, à quatorze heures, plutôt. A plus, conclut Maxou.
Le bel inconnu savait donc où j'habitais. Il avait pris la peine de me ramener jusqu'ici, c'était plutôt encourageant. Il pourrait revenir, s'il jugeait bon de me revoir.
Cherchant à discerner une trace de son parfum sur mon manteau, je reconnus une très légère fragrance boisée. Je plongeai mon visage dans l'étoffe et, les yeux fermés, j'inhalai à plein poumon en pensant à lui.




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