24. Suivi*

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Ethan

En arrivant au boulot, Alexi prend le courrier comme à son habitude et dans le lot, il y a une enveloppe kraft. Pour notre travail, ça peut arriver de recevoir ce genre de courrier, mais au bout d’un moment, je l’entends m’appeler pour que je le rejoigne dans son bureau. Je ferme la porte derrière moi et il pose alors devant moi des photos ainsi qu’une lettre anonyme.

« Éloignez-vous de lui ou la mort vous emportera. »

Sur les photos, on nous voit tous les deux dans mon appartement, en train de manger, de nous embrasser et une photo où nous dormons. J’ai la fâcheuse tendance à ne pas fermer mes volets au troisième étage, je n’ai jamais eu de souci, mais vu l’angle des photos, c’est assez flippant. Je relève les yeux vers lui en me mordant la lèvre inférieure.

— Je vais aller porter plainte, c’est une menace de mort, je ne peux pas laisser passer ça, grogne-t-il.

— Tu… vas devoir redire qu’on est ensemble, murmurais je.

— Oui… je sais, mais tu veux qu’on fasse quoi ? Je sais que tu es un vampire et que finalement, tu n’as pas peur de ce genre de trucs, mais je me suis déjà fait tirer dessus une fois, je n’ai pas envie que ça recommence.

— Je te protègerais cette fois, quitte à dévoiler ma vraie nature, je ne laisserais plus personne te faire de mal, dis-je en lui prenant les mains.

Ses yeux tremblent légèrement avant que son sourire illumine ses traits. Il tend la main et vient me caresser tendrement la joue, suivant la ligne de ma mâchoire, avant de m’embrasser.

— OK, il faut quand même qu’on découvre qui a fait ça… C’est sûrement à cause de ton ex, il va falloir qu’on aille le voir pour avoir des explications et une description de la personne à qui il a parlé.

— Oui, après le travail, on y va alors, dis-je en déglutissant.

C’est toujours quand on est pressé de faire quelque chose que le temps passe plus lentement qu’à l’ordinaire. Je vois les minutes défiler comme des heures, pour finalement arrive la libération du soir. Nous montons dans la voiture de mon patron et filons à la prison de la région. Une fois sur place, je me sens horriblement mal. On nous fait attendre dans une petite salle et au bout de quelques minutes, Mickaël apparaît. Il porte une tenue grise qui ne le met absolument pas en valeur, ainsi que des menottes aux poignets et aux chevilles. Le gardien le fait s’assoir sans délicatesse devant nous, l’attachant à la table. Ses yeux tremblent d’une émotion forte quand il nous regarde. Il a aussi la lèvre fendue et un œil au beurre noir.

— Tu t’es fait tabasser ici ? demandais-je intrigué.

Malgré tout, je ne peux pas m’empêcher de m’inquiéter un peu. Malgré l’horreur qu’il nous a fait traverser, je devine que le milieu carcéral n’est pas Disneyland. Il baisse la tête et regarde ses mains, jouant avec de façon nerveuse. Puis il relève les yeux vers Alexi, se mordant la lèvre inférieure.

— Je suis désolé, Alexi… Je ne voulais pas…

— Ta gueule, siffle Alexi. Que ce soit moi ou Ethan, l’effet est le même. Tu as voulu tuer quelqu’un.

— Je voulais juste lui faire peur, je ne pensais pas que ça irait aussi loin… Je m’en veux, mais tu es au courant au moins ? Qu’il n’est pas humain ?

— À qui as-tu parlé de ça ? Tu as dit à Ethan que tu avais vu une personne louche, qui c’était ? Elle ressemble à quoi ?

Mickaël déglutit, comprenant qu’Alexi est au courant pour moi et qu’il doit en savoir plus que lui. Il inspire profondément, se tortillant sur sa chaise de plus en plus nerveusement avant de me regarder.

— C’était une femme, elle avait les cheveux blonds coupés au carré et des yeux d’un vert émeraude. Si je n’étais pas gay, je l’aurais trouvée canon comme Alicia. Elle ne m’a pas donné son nom, elle voulait juste savoir ce que j’avais vu à propos d’Ethan. J’ai dit que j’avais vu tes yeux devenir rouge sang et luisants, je crois même que j’ai vu des dents pointues ! Ethan, tu es quoi ? Un vampire ? Tu peux me le dire, maintenant, me demande-t-il.

— Non, je ne te dirais pas ce genre de conneries, grognais-je.

— Arrête de me prendre pour un con, hurle-t-il.

Je me lève subitement avec les larmes aux yeux, Mickaël me regarde de façon mauvaise en crispant la mâchoire. Je fais alors signe à Alexi que nous partons. Il se lève et regarde une dernière fois mon ex.

— Tu vas voir, c’est sympa, les hôpitaux psychiatriques, dis-je en m’éloignant.

La description de la femme me dit quelque chose. Je ne sais plus trop ou, mais j’ai vu une femme blonde avec des yeux émeraude me fixer timidement. Je n’arrive pas à me souvenir, je suis trop énervé pour réfléchir correctement.

Nous laissons Mickaël, avec les gardes qui s’empressent de le ramener en cellule. Je ne comprends pas comment il est passé de l’amour à la haine en si peu de temps. S’il m’aimait vraiment, il n’aurait rien dit pour mes yeux rouges, mais après tout, même pour mon homosexualité, il n’acceptait pas que je reste dans le placard. Finalement, nous ne ressortons avec rien de cette confrontation, si ce n’est le goût amer de la colère qu’il nous a provoquée.

En arrivant à l’appartement, juste devant les boîtes aux lettres, une femme affublée d’une casquette et entièrement habillée en noir est en train de mettre quelque chose dans ma boîte. Je fronce les sourcils et m’approche d’elle.

— Vous pouvez me donner directement ce que vous vouliez déposer dans ma boîte aux lettres, dis-je perplexe.

La jeune femme se retourne et fait tomber son enveloppe. Cette dernière ressemble étrangement à celle qu’Alexi a reçue. Elle lance un regard mauvais à Alexi et s’enfuit. Comme par réflexe, je la poursuis, mais je ne sais pas pourquoi ni comment elle n’arrive à me semer au bout de quelques rues. En revenant, mon patron a ouvert la fameuse enveloppe et est en train de lire une lettre. En m’approchant, une odeur forte me prend en nez et me dégoûte presque. Il me la tend et je la lis à mon tour. L’odeur forte provient de l’encre, qui est en fait du sang… celui d’un vampire.

« Ethan,

Mon bel Ethan,

Je sais que mon approche jusque-là a dû te paraître quelque peu déroutante, mais je suis de nature très timide. J’ai appris d’une connaissance qu’un jeune homme aurait vu ce qui ressemblerait à un vampire il s’est avéré que c’était toi. Je te cherche depuis ce jour où nous nous sommes croisés par hasard, tu sais. Tu es mon âme sœur. Je te fais don de mon sang pour que nous puissions nous lier l’un à l’autre !

Je t’aime !

Sarah »

Alexi sort alors de l’enveloppe une petite fiole contenant du sang. Je deviens tout blanc et je fourre tout dans l’enveloppe avant d’entraîner mon patron dans les escaliers jusqu’à mon appartement. Une fois enfermé, je tire les rideaux pour qu’on ne voie plus chez moi, avant d’arracher l’enveloppe des mains d’Alexi et de la jeter dans la poubelle.

— Comment elle sait qu’elle est ton âme sœur ? demande-t-il avec une pointe de jalousie.

— Elle ne le sait pas, elle est juste timbrée. Elle a dû se dire : « Tiens, un vampire mignon dans le coin, et si je lui mettais le grappin dessus ? » Putain… Il ne faut pas que je te lâche d’une semelle, je ne veux pas qu’elle s’en prenne à toi à cause de ça.

— Elle ne me fait pas peur, tu sais, ricane-t-il.

— C’est une vampire, tu devrais avoir peur d’elle. Tous les vampires ne sont pas comme moi, si ça se trouve, elle pourrait très bien t’attaquer et te vider de ton sang.

Il soupire avec lassitude avant de venir m’embrasser tendrement, ce qui a pour effet de m’apaiser immédiatement. Nous finissions par commander des plats et nous nous posons devant la télé, blottis l’un contre l’autre. Sa blessure semble bien se soigner malgré le gros bleu et il ne sent plus de douleur quand il bouge. Haslan, quant à lui, a les quatre pattes en l’air devant nous, ce qui nous fait glousser.

La semaine s’enchaîne alors sans que nous ne revoyions cette jeune femme, sans non plus recevoir de lettre anonyme ou d’appel masqué. Comme si elle avait finalement jeté l’éponge, ce qui me fait baisser la garde.

Jusqu’au jour où Alexi décide de rentrer chez lui. Même s’il adore passer du temps avec moi, il ne veut pas non plus s’imposer trop longtemps. J’ai un pincement au cœur et me retrouver seul dans mon appartement me donne l’impression qu’il est trop grand. Je me sens horriblement seul et j’ai un sacré coup de blues, j’ai presque envie d’aller le rejoindre chez lui, je me suis trop attaché à lui. Quand je pense qu’il y a peu, je le traitais de patron con, aujourd’hui je ne peux plus me passer de lui et je crois bien que je l’aime sincèrement.

Mon téléphone, posé sur la table basse, se met à vibrer. Je regarde qui cela peut-être, tient, l’objet de mes tourments.

— Alexi ? Alors finalement, tu ne peux plus te passer de moi ?

— Viens tout de suite, dit-il tremblant

Il raccroche sans aucune précision, me laissant hagard. Je fronce les sourcils, j’ai comme l’impression qu’il n’a pas pris ses médicaments. Il est peut-être en crise de bipolarité ? Je me lève, prends mon manteau et sors de mon appartement pour prendre le bus qui me mènera chez lui. Une fois sur place, je frappe avant d’entrer. Haslan ne vient pas m’accueillir… Je trouve cela étrange, je l’entends même aboyer et il semble être enfermé dans une pièce plus loin.

— Alexi ?

— Dans le salon, murmure-t-il.

Je me dirige vers celui-ci, mais me fige dans mon élan quand une odeur entêtante me prend le nez, l’odeur de son sang.

— Tout va bien ? Pourquoi Haslan est enfermé ?

— Tout va bien, rejoins-moi, insiste-t-il.

Je sais que ça ne va pas, même sa voix n’est pas comme d’habitude, et quand j’arrive enfin dans le salon, je vois la jeune femme blonde, ses ongles plantés dans sa gorge. Mes yeux deviennent immédiatement rouge luisant et je me mets en position agressive.

— Lâche-le tout de suite ou je te le ferais regretter, sifflais-je.

— Tu n’as pas goûté mon sang, pour quoi un vampire s’enticherait d’un humain fragile comme lui ?! Je suis ton âme sœur, je le sens au plus profond de moi.

— Je ne goûterai pas ton sang ! Je suis gay.

Je reconnais enfin cette jeune femme, Sarah. Je l’ai croisée par hazard au bureau vampire quand j’ai été convoqué pour un contrôle. Elle m’avait fait de l’œil en rougissant comme une pucelle. Sarah a un temps de réflexion, comme si elle était choquée par la nouvelle. Un temps assez long qui me permet de bondir en avant et de la faire voler contre le mur, relâchant ainsi Alexi. Elle se redresse, les yeux rouges à son tour, fixant alors mon compagnon de façon mauvaise.

— Je suis sûre que tu changeras d’avis quand tu auras goûté mon sang ! Cet humain n’est pas fait pour toi, tu mérites tellement mieux, tu me mérites moi, hurle-t-elle.

Elle esquisse un geste, sur le point de bondir sur lui, mais je m’interpose et au lieu qu’elle l’égorge, c’est moi qui suis touché. Elle me lacère le bras en quatre coupures longues, bondit en arrière et fronce le nez.

— Pourquoi tu le protèges, bordel ?!

— Parce que je l’aime, lui ! Je n’en ai rien à faire qu’il soit humain, moi je l’aime, couinais-je.

Cette fois, c’est bien sur moi qu’elle bondit et je la sens planter ses crocs dans ma gorge. Un vampire a la capacité de vider le sang de sa victime en quelques minutes à peine. Je sens mon liquide vital me quitter subitement et elle me lâche en reculant.

— Je…

— Quoi ? Tu ne ressens rien, tu ne sens pas le lien d’âme sœur, ricanais-je tremblant.

— Oui…

— C’est bon ? Maintenant que tu as compris que tu n’as aucune chance, tu vas partir et nous laisser tranquilles ?

Elle secoue la tête dans tous les sens, se mettant à pleurer. Alexi s’approche de moi, m’attrapant doucement la main. La jeune femme louche dessus.

— Le conseil n’acceptera jamais çà, tu sais ? Tu va devoir trouver une âme sœur vampire, ou le transformer en vampire. Ethan… depuis le jour où nous nous sommes croisés, je ne pense qu’à toi, couine-t-elle.

— Il ne s’est rien passé entre nous.

— Nous avons parlé tous les deux, j’ai cru… qu’il s’était passé quelque chose. Qu’une lie était née !

— Mais putain, hurlais-je. Le lien d’âme sœur n’existe que pour les idiots ! Ce n’est pas en se croisant dans la rue qu’on ressent quelque chose. Va te faire soigné bordel.

— Mais… tu… es si méchant. Je t’aime.

— Je suis GAY, j’aime la bite putain, hurlais-je encore plus fort.

Elle se met à pleurer encore plus, poussant un couinement strident avant de s’enfuir en courant. Renversant toute ce qu’elle trouve sur son passage ! Une fois la porte claquée derrière elle, je me sens soudainement si faible et je tombe à genoux.

— Ethan ! Il faut que je t’amène à l’hôpital, tu es blessé et elle t’a mordu, me dit Alexi très inquiet.

— Non, j’ai juste besoin de sang…

— Je… je n’en ai pas ici !

— On va enrouler mes blessures dans un linge et je vais rentrer chez moi pour me…

Mais je m’écroule brutalement de fatigue. Je n’aurais pas la force d’aller à mon appartement, il me faut du sang… tout de suite.

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sauwatt


Il eut beaucoup de mal à ouvrir la porte du cabanon à cause de l’encombrement général. De plus cette porte mal agencée coinçait contre le sol de béton. Il commença par dégager l’enchevêtrement des outils qui bloquaient l’entrée du réduit. Il les sortit vers le gazon, avec l’idée d’organiser un semblant d’ordre, par tas et par séries.
Il était neuf heures du matin et déjà la chaleur menaçait de tomber sur lui. La canicule durait depuis plus d’une semaine. Sur la pelouse commençaient de s’accumuler des pieux, des pots de terre cuite vides, toutes sortes de produits phytosanitaires qu’il aurait mieux fait de jeter, mais il les gardait, comme il gardait dans son bureau, là-bas sous les toits, une masse d’archives inutiles. Il lui fallait aussi déplacer le tas de terre qui jouxtait la cabane, et dégager ces souches qui trainaient là depuis, depuis quand, au fait ? Depuis si longtemps.
Il travaillait depuis un bon moment déjà. La chaleur montante et l’heure passant, la tentation fut grande de faire une pause, et pourquoi pas, d’en rester là pour ce matin. Tandis qu’il soulevait les dernières pelletées de terre, son regard fut attiré vers la gauche. Là-bas, à quelques dizaines de mètres, il aperçut un homme entièrement vêtu de noir, et muni d’une large faux, qui s’affairait de la même façon que lui. Il faisait des gestes identiques aux siens, des mouvements semblables, la seule différente était qu’il les accomplissait au moyen de son outil à lui, une large faux. Ce voisin (mais était-ce bien son voisin ?) restituait ses propres actions à lui, en miroir. L’homme noir à la faux accrochée à son tronc, faisait mine de faucher son herbe pour la balancer dans la proximité de son épaule gauche.
Le manège dura quelques minutes, sans qu’il ne fût jamais en mesure d’en estimer la durée parce que ses pensées s’étaient mises à vagabonder vers la cime des arbres, de l’autre côté de la rue. Il vérifia à plusieurs reprises le phénomène: quand il s’arrêtait de travailler pour s’accorder une pause, l’homme en noir s’arrêtait aussi et posait les mains sur le dessus du manche de sa faux, comme lui-même le faisait avec sa pelle.
Il stoppa son travail car la température était devenue trop suffocante. D’ailleurs l’orage menaçait.
Il se dirigea vers la maison avec l’idée de se doucher, il était attendu en ville. Il allait prendre sa voiture pour se rendre à son rendez-vous. C’est ce qu’il avait l’intention de faire. L’homme à la faux disparut lui aussi, simultanément.
Donc, sa douche étant prise, et habillé propre sur lui, il était prêt à se rendre en ville pour récupérer à la librairie le livre qui enfin était arrivé. Les premières gouttes s’écrasèrent sur le dallage de l’allée juste au moment où il se dirigeait vers son véhicule.
À peine venait-il de démarrer que les choses se gâtèrent. L’orage prenait de l’ampleur. La route était devenue une unique et grande flaque, et les essuie-glaces n’arrivaient plus à dégager la masse d’eau qui s’accumulait entre lui et l’avenue toute rectiligne. Le pare-brise avait pris l’aspect d’une vitre dépolie, quasiment opaque. Une fois le coin de l’avenue dépassé, il pensa à l’homme à la faux, puis il accéléra sèchement pour quitter au plus vite son quartier. Oui, ce serait un livre intéressant, à coup sûr, dont il attendait beaucoup. Il avait programmé sa lecture depuis si longtemps. Il ressentit un frisson au moment où la route, décidément transformée en lac, se dérobait à sa vue. Se dérobait.
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Lena du Boror
Recueil de poésie.
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Louise Darcy









Je fixe la fenêtre devant moi ; mon corps est secoué de tremblements incontrôlables. Le coup fatal ne devrait plus tarder, maintenant... Ils veulent me tuer. Encore. Comment en suis-je arrivée là, moi qui, voici quelques mois à peine, menais l'existence la plus monotone qui soit? Je perçois son mouvement ample dans mon dos. Le colosse lève le bras... Il ne me reste, à présent, plus que quelques secondes à vivre... Le démon qui nous observe triomphe. Résignée, je ferme les yeux, et, dans un dernier rêve, je le revois.

















QUELQUES MOIS AUPARAVANT, SOIREE DU 31 DECEMBRE



-1- Je gravissais l'escalier de l'immeuble haussmannien où je vivais depuis bientôt quatre mois. Parvenue au sommet, je tournai la clef pour pénétrer dans le placard à balai que je louais sous le nom de meublé, et dont j'avais remporté le bail de haute lutte devant une cinquantaine de participants. Cette victoire, je ne la devais aucunement à mes qualités personnelles, mais seulement à un père fonctionnaire et qui s'était porté caution. Le loyer en était exorbitant.
J'entrai et je m'affalai sur le lit. J'ôtai mes bottines, que je lançai négligemment, et je relevai les jambes pour soulager mes pieds sur le velux frais. C'est l'avantage des espaces minuscules. On en atteint facilement chaque recoin. Je fermai les yeux. Quelles seraient mes bonnes résolutions, cette fois? Faire du sport, me montrer plus aimable avec la nouvelle famille de mon père... Ça n'avait pas grande importance, je ne les tiendrais probablement pas. Je resterais assise à mon bureau, comme coupée du monde, et j'étudierais mes leçons. L'essentiel de ma vie résidait dans ma réussite scolaire.
Mais, je n'avais pas le temps de me laisser aller. Je tournai le regard vers l'horloge pour constater qu'il était vingt heures trente... Déjà ! Je n'ai jamais su anticiper les heures et les minutes pour arriver à l'heure à un rendez-vous. J'ai la phobie des horloges comme d'autres ont celle de la feuille d'impôt... Nous avions projeté, mes camarades et moi, d'aller dîner ensemble avant de nous rendre au réveillon organisé par notre École. Je me relevai en maudissant mon manque chronique d'organisation, et je me dirigeai en traînant les pieds jusqu'à la salle d'eau. La sensation de l'eau tiède ruisselant sur mon corps, mêlée au parfum de jasmin du gel douche, me ragaillardirent. Je m'épongeai soigneusement.
L'étape suivante devait consister à me faire belle, ou tout au moins, à essayer. Je préparais cet événement depuis quelques jours déjà, et j'avais investi mes étrennes de Noël dans une petite robe noire à motifs dorés, un collant fin et des ballerines bon marché. J'enfilai le tout avec un soin extrême pour ne pas filer les bas. Pour observer le résultat, je ne disposais que d'un petit miroir posé sur mon bureau. Ce que je parvins à apercevoir me parut à peu près convenable. J'observai le reflet de mon visage, ce qui m'arracha, comme d'habitude, un profond soupir. Je détestais mon teint trop laiteux, mes yeux trop grands, mes taches de rousseurs sur mon nez minuscule et, par dessus tout, mes cheveux roux et bouclés. J'avais tenté, au collège, de les faire couper. On m'avait alors affublé du surnom de « Caniche » pendant des mois. Je ne les avais plus jamais raccourcis depuis. Je tentais de maîtriser leur instinct sauvage en les enserrant dans des élastiques et des bandeaux.
Le temps pressait ; je n'allais pas rester là à me lamenter. Je déposai du mascara noir sur mes cils, du crayon et des ombres sur mes paupières, du rouge sur mes lèvres, du fond de teint sur ma peau et des couleurs pour rehausser mes joues. Plus je progressais, plus je constatais l'effet désastreux de ces artifices. Quand j'eus terminé, deux possibilités s'offraient à moi : aller tapiner au Bois de Boulogne ou me démaquiller. J'optai pour la seconde. Je me contentai finalement d'un peu de mascara et d'une touche de blush sur mes lèvres. Je ressemblais à une gamine, mais ça n'avait pas tellement d'importance. Je ne connaîtrais pratiquement personne à cette soirée, et pas un de mes camarades masculins ne m'intéressait. J'achevai par le démêlage et le domptage de ma longue crinière. Je l'attachai avec un ruban et je décidai que tout était parfait.
Enfin, je cherchai mon petit sac à dos dans le fouillis de ma tanière. Où avais-je bien pu le fourrer? Tandis que je passais mon appartement en revue, mon regard se porta par hasard sur le courrier que j'avais jeté négligemment sur le lit en entrant. Il se composait de deux lettres. L'une venait de la propriétaire de ma studette qui m'envoyait, comme chaque mois, ma quittance de loyer. L'autre émanait d'un notaire de Nantes. Je fronçai les yeux. La succession de ma mère n'avait-elle pas été réglée deux ans plus tôt? Troublée, je reposai pourtant le courrier sur mon bureau sans l'ouvrir. Je voulais partir faire la fête l'esprit dégagé de tout soucis matériel. Il était rare que je m'octroie quelque moment de détente. Je devais profiter de cette soirée.
Les minutes s'égrainaient, accentuant mon retard. J'enfilai mon manteau en lainage gris fatigué et je sortis pour dévaler l'escalier. Je me précipitai à l'extérieur où le froid me saisit d'un coup. Je traversai les rues, seulement éclairées par la lumière des lampadaires qui diffusait dans les légères nappes de brume en suspension, et créait une atmosphère féerique. Je n'avais pas un long trajet à parcourir pour rejoindre mes amis de l’École d’Études Scientifiques. En arrivant sur le lieu du rendez-vous, je constatai que j'étais, une nouvelle fois, la dernière.

- Ah, quand même !, s'exclama Emma en m'apercevant.
- Ariane, tu ne pourrais pas, une fois dans ta vie, t'organiser pour arriver à l'heure !, me reprocha Maxime qui battait des semelles sur le trottoir et soufflait sur ses doigts pour les réchauffer.
- Je suis désolée, m'excusai-je.
Les trois autres ne firent aucun commentaire et s'engouffrèrent d'un seul mouvement dans le restaurant, poussés par le froid et la faim. Quelques minutes plus tard, tandis que nous déballions nos menus au milieu des effluves de friture, Benoît sortit de son sac à dos des cannettes qu'il déposa sur notre table.
- Qu'est-ce que c'est?, demanda Emma, en mordant dans son hamburger.
- Des boissons énergisantes.
- Pourquoi as-tu amené ça?, questionna Enzo.
- Ça nous aidera à tenir plus longtemps, répondit Benoît innocemment.
- N'en bois pas, conseilla Enzo à sa petite amie Katie. Ça amplifie les effets de l'alcool.
Puis il me lança une œillade entendue, soupçonnant Benoît de les avoir surtout apportées dans mon intention. Depuis des semaines qu'il me tournait autour, il voyait certainement là un moyen facile de me rendre enfin accessible. Il me connaissait mal. Il ne me plaisait ni physiquement, ni mentalement. Bavard et agité, il cherchait toujours à être le point de mire. Son physique me paraissait banal. Il jouait au rugby et se vantait de se mettre minable lors des troisièmes mi-temps. Je tentais en vain de lui faire comprendre qu'il n'avait pas la moindre chance, mais il gardait espoir. - Je n'en boirai pas non plus, remarquai-je sèchement.
- T'es pas marrante, constata-t-il.
- Non, en effet, confirmai-je.
- Moi, je vais en goûter, dit Emma en saisissant une canette.
Maxou l'imita :
- C'est bon, acquiesça-t-il.
Benoît but deux canettes d'une traite.
Après avoir dîné, nous partîmes à destination de la discothèque réservée par l’École. Presque tous les élèves devaient participer : les premières années, auxquels nous appartenions et dont les trois quarts seraient évincés après le concours du printemps, et les autres qui avaient déjà subi le grand écrémage et qui étaient presque certains de sortir avec le prestigieux diplôme de l’École. Les anciens élèves étaient invités aussi, ainsi que les enseignants.
- Tu crois que Chris Delaby sera là?, me demanda Emma, tout en marchant à ma hauteur.
La tension était perceptible dans sa voix.
- Je pense que oui, répliquai-je. Mais sa femme sera là aussi...
Elle grimaça. Il était de notoriété publique que la présence de son épouse n'empêchait nullement le professeur de répondre aux avances de ses étudiantes, mais j'espérais que la voir suffirait à en détourner Emma. Elle comptabilisait tout juste dix-huit printemps, tandis que lui me paraissait être grabataire avec ses quarante ans passés.
La coutume voulait que la soirée soit organisée par les étudiants de dernière année. En arrivant, nous étions les premiers, à l'exception des responsables. Après avoir déposé nos effets personnels au vestiaire, dans le vestibule, nous entrâmes dans la grande salle où devait se dérouler la fête, et nous commençâmes à danser sur la piste vide. Je n'osais pas me déhancher, de peur du ridicule. Benoît ne manquait pas une occasion de me frôler. Pour couper court à ses tentatives d'approche, j'allai chercher un verre de whisky-coca, bien que mes expériences en matière de dégustation d'alcool se limitassent jusqu'ici au fond d'une flûte de champagne, les soirs de fête.
Tandis que j'attendais appuyée sur le bar, Emma s'approcha de moi. Elle jubilait.
- Il est là, glissa-t-elle à mon oreille.
Je me tournai dans la direction qu'elle m'indiquait et, en effet, je reconnus les cheveux poivre et sel et la mâchoire carrée du professeur Delaby qui saluait les organisateurs. Une femme entre deux âges semblait l'accompagner. Un peu enveloppée, elle paraissait fascinée par le plafond. Savait-elle qu'elle se trouvait au sein de la réserve de chasse de son mari? A l'expression qu'elle affichait, on ne pouvait en douter.
- Tu parles d'un boudin, commenta Emma, acerbe, tout en l'examinant en biais.
La fête battait maintenant son plein quand je sentis que ma tête commençait à tourner un peu. Je n'avais pourtant absorbé que quelques gorgées d'alcool.
- Je vais me rafraîchir, annonçai-je à l'adresse de mes camarades.
- Tu veux que je t'accompagne?, proposa Benoît, qui croyait son heure enfin arrivée.
- Ah non, sûrement pas, rétorquai-je froidement.
Je traversai la piste en jouant des coudes pour rejoindre les toilettes situées dans le vestibule. Je sortis de la salle et je commençai à parcourir le couloir.
C'est à cet instant précis que je l'aperçus, avançant dans la direction opposée. Mon cœur s'affola soudain, et je fus traversée par une onde de chaleur intense tandis qu'il s'approchait de sa démarche féline. Les longues mèches de ses cheveux noirs balançaient autour de son visage. Ses pommettes saillantes, son front haut, son nez légèrement aquilin, s'accordaient dans un ensemble aux proportions parfaites. Ses yeux obliques, entourés de longs cils noirs, étaient remarquables. Son regard avait quelque chose d’étrange que je ne sus définir . Mes pas devinrent soudain difficiles, j'eus la sensation de marcher dans du coton. Quand il parvint à ma hauteur, il vrilla ses pupilles dans les miennes et je fus parcourue des pieds à la tête par une décharge électrique. Incapable de continuer, je m’arrêtai pour le contempler. Sa bouche sensuelle amorça un léger sourire, et il continua son chemin, laissant dans son sillage une fragrance boisée. J'entrouvris la bouche de ravissement. Le souffle coupé , je le vis pénétrer dans la salle où il disparut. Je restai immobile, assaillie par une multitude d'émotions inédites dont on aurait dit qu'elles s'étaient toutes données rendez-vous à ce même instant, me laissant pantelante au milieu du couloir.
Entre extase et inquiétude, je gagnai les toilettes. Je m'aspergeai le visage d'eau froide et je respirai à pleins poumons en tentant de recouvrer mes esprits. Qui était cet inconnu qui avait mis en un instant tous mes sens en émoi? J'avais eu l'occasion de croiser tous les élèves, nous n'étions pas si nombreux, et tous les professeurs. Je supposai qu'il s'agissait d'un ancien de l’École. Peu à peu, je parvins à me calmer un peu, et la raison reprit le dessus. Il était impossible qu'un homme d'une beauté aussi parfaite existât, je l'avais sans doute idéalisé. En l'examinant, je m'apercevrais qu'il n'avait rien de si extraordinaire. J'observai mon reflet dans le miroir. Mes yeux gardaient une expression étonnée. Mon cœur battait encore si fort que je craignais qu'il explose...
Aussitôt, le désespoir succéda à l'extase. Car s'il existait réellement un être aussi merveilleux, comment pourrait-il s’intéresser à moi? Mieux valait que je l'ai rêvé. Pourtant, malgré mes doutes, j’étais irrésistiblement attirée vers lui par une force invisible. Je m'astreignis sagement à attendre que le flux de mon sang ralentisse dans mes artères, que le tremblement de mes mains s'atténue et que ma respiration reprenne un rythme normal.
Puis, je retournai dans le couloir. Je tirai la porte de la salle en hésitant et j'entrai. Benoît, qui avait certainement guetté mon retour, choisit cet instant pour venir m'importuner.
- Tu t'es sentie mal?
- Un peu.
- Tu as trop bu?
- Je ne pense pas, répliquai-je en le fusillant du regard. Il fait juste trop chaud ici.
- Tu veux qu'on sorte?
- Non, cinglai-je en le dépassant.
Je filai me réfugier vers Emma. Elle fronça les sourcils en me voyant:
- Tu es bizarre. Qu'est-ce que tu as?
- Rien. Ça doit être l'effet du whisky.
Ma réponse lui suffit. Elle fit volte face et se remit à chalouper. Je l'imitai tout en cherchant le grand brun du regard quand, à nouveau, le phénomène se produisit avec les mêmes symptômes dès que je parvins à le localiser. C'était facile, il dépassait tous les convives d'une bonne tête.
Il bavardait avec un professeur. Je pus le contempler de profil et je constatai qu'en effet, il était sublime. Mon imagination n'y était pour rien. Naturellement, je n'étais pas la seule à l'avoir remarqué. De nombreux regards féminins convergeaient dans sa direction. Il paraissait ne pas s'en apercevoir, ou, du moins, ne pas y prêter attention. Quelques filles se permettaient de le héler. Je sentis la jalousie m'envahir. Moi, je n'aurais jamais osé m'en approcher et lui adresser la parole. Il me faudrait une bonne semaine pour mettre au point un plan dans cette perspective.
Il balaya la salle du regard. A l’instant où ses yeux croisèrent les miens, il suspendit son mouvement. Je frémis et je baissai les cils sur mes ballerines. Je sentis le sang me monter au visage. Pour me donner une contenance, je cherchai mon verre d'alcool sans le retrouver. Aussi, me dirigeai-je d'un pas gauche jusqu'au bar, imaginant son regard encore fixé sur moi.
De nombreuses personnes réclamaient à boire aux serveurs. J'attendis patiemment mon tour. Le service était assuré par les élèves de dernière année et par quelques professeurs bénévoles. J'arrivai enfin à leur niveau et je commandai ma boisson. En l'attendant, je me tournai timidement vers la salle pour le chercher. J'éprouvais simultanément le besoin et la crainte de le voir.
Je sursautai. Il se tenait à quelques centimètres à ma droite, le dos tourné. En avançant la main, j'aurais pu le toucher. Mon cœur vibra de cette proximité. Il écoutait un grand boutonneux de deuxième année que je connaissais bien car il assurait quelques tutorats.
- Ariane, tu es sûre d'avoir le droit de boire?, plaisanta celui-ci. Il me semble que tu n'es pas majeure.
Et, se tournant vers les serveurs, il s'exclama:
- Un lait fraise, pour la petite.
Puis il se mit à émettre des sons rappelant celui d'une otarie qui vient de faire un tour.
Je sentis le sol se dérober sous mes pieds quand le brun se retourna et me considéra. A nouveau, une décharge électrique me traversa quand je croisai ses pupilles inquisitrices. Ma bouche s’entrouvrit d'émerveillement et s'assécha. Je n'étais pas encore prête à lui parler ; je baissai rapidement le nez, et je filai rejoindre Emma, mon verre à la main.
Je bus cul sec quelques gorgées et j'amorçai quelques pas de danse. Les notes d'un slow résonnèrent. Par habitude, j'acceptai l'invitation de Maxou, mon chevalier servant attitré. Nous entreprîmes de danser en nous tenant un peu éloignés l'un de l'autre, mes mains posées timidement sur ses épaules et celles de Maxime effleurant légèrement ma taille. Autour de nous, les autres s' enlaçaient à s'étouffer. Nous ressemblions à un couple de préadolescents participant à leur première boum.
Par dessus l'épaule de mon cavalier, je ne pouvais m'empêcher de le chercher. Dansait-il avec une fille? Allais-je encore avoir des envies de meurtre? Je le repérai enfin, un peu plus loin, l'épaule appuyée contre un mur. Je frissonnai en constatant qu'il m'observait par dessus le crâne d'une troisième année. Je me cachai derrière Maxime.
- Ça ne va pas?, s’inquiéta mon ami. Tu es bizarre.
- Non, répondis-je en feignant d'être surprise par sa remarque, mais parfaitement consciente de donner tous les signes de démence.
Dès que la mélodie fut achevée, je me précipitai sur mon verre dont je bus la moitié du contenu d'un seul trait. Puis je retournai danser, tiraillée entre l'envie de le regarder et la crainte de croiser ses prunelles envoûtantes et de recommencer à trembler et à rougir de manière pathétique.
La salle se mit soudain à tournoyer autour de moi. J'avisai une chaise un peu plus loin que je tentai de rallier. Mais je ne parvenais déjà plus à suivre une trajectoire rectiligne. Je l'atteignis avec quelques zig-gaz. Je m'assis et j'attendis de me sentir un peu mieux. Le cerveau bouillonnant, je m'appuyai pour me maintenir aussi droite que possible. Je le cherchai en roulant les yeux sans parvenir à le localiser. Était-il déjà parti?
Je soupirai, ma soirée était fichue. Pourquoi fallait-il que je sois aussi timide ? Une autre n'aurait pas fait autant d'histoires. Elle aurait engagé la conversation, et évalué ses chances.
J'observai mon verre encore à moitié plein. Je le saisis, dans l'espoir que le breuvage me permettrait d'oublier son départ. Quelqu'un me l'ôta des mains. Je fronçai les yeux et me tournai vers l'importun qui se mêlait de mes affaires quand je m'aperçus qu'il s'agissait de lui. Il m'examinait de ses iris étranges. Ma vision se troubla soudain. Je sentis mon corps s'affaisser et, sans que je puisse rien faire, je basculai dans l'obscurité totale.

Le son d'une porte qui claquait me ramena lentement vers la conscience.
J'ouvris doucement les yeux. Il faisait jour, je me trouvais dans mon lit, emmitouflée jusqu'aux oreilles. Comment avais-je atterri là? Était-ce mes camarades qui m'avaient reconduite ? J'espérais ne pas avoir gâché totalement leur soirée. Je fus soudain prise d'une inquiétude. Benoît n'avait-il pas profité de la situation? J'ôtai mes couvertures pour constater que je portais toujours ma robe et mes collants. L'esprit encore embrumé, je me levai et me servis un verre d'orangeade. La dernière image que je gardais de la soirée était celle de cet homme merveilleux... Existait-il vraiment ou tout ceci n'avait-il été qu'un rêve ? Ses traits restaient gravés avec une trop grande précision dans ma mémoire pour qu'il soit le fruit de mon imagination. Et je frémissais à son seul souvenir.
Je m'assis à mon bureau et je bus mon verre. Mon regard tomba à nouveau sur la lettre du notaire. Que me voulait-il ? J'ouvris paresseusement l'enveloppe. Il souhaitait me rencontrer. Je restai un moment perplexe. Je ne me connaissais aucun oncle d'Amérique, mais ma situation financière était si précaire que je me pris à espérer.
Soudain, la sonnerie du téléphone me tira de ma rêverie. Le numéro qui s'afficha m'indiqua qu'il s'agissait de mon père.
- Bonne année ma chérie, me dit-il quand je répondis.
- Bonne année Papa. Ta soirée s'est bien passée?
- Oui, super. On a dansé toute la nuit.
J'étais passée maître pour lui dissimuler mes faits et gestes depuis l'internat.
- Et toi?, ajoutai-je.
- Très bien. J'ai fait mon galant. J'ai emmené Nathalie au restaurant et nous avons, nous aussi, dansé toute la nuit.
Cela ne me surprit pas. Chaque année, depuis leur rencontre, mon père emmenait sa compagne et son fils de dix ans au restaurant pour le réveillon de la Saint-Sylvestre. J'évitais de les accompagner, le gamin et moi ne pouvions pas nous supporter. Nous ne cessions pas de nous chamailler, à la maison, et nos disputes dégénéraient systématiquement en règlements de compte entre adultes. L'atmosphère était irrespirable. C'était la raison pour laquelle j'avais choisi de vivre à l'internat, à mon entrée au lycée. Tout le monde en avait été soulagé.
- Nathalie te souhaite une Bonne Année aussi, ajouta-t-il sur le ton niais dont il usait quand ma Belle-Mère se trouvait à côté de lui.
Je ne répondis rien. Après avoir échangé quelques lieux communs, je lui parlais du courrier, mais il parut aussi surpris que moi.
Mes pensée revinrent immédiatement au bel inconnu. Qui pouvait-il être? Était-ce bien lui qui avait saisi mon verre, où me l'étais-je imaginé? Et surtout, c'était là la question la plus importante, le reverrais-je un jour ?
Mon téléphone sonna à nouveau. Il s'agissait de Maxime.
- Bonne année, dit-il.
Je lui retournai ses vœux. Après quelques secondes d'hésitation, il se lança:
- Ça va?
- Oui, merci de vous être occupés de moi. Je suis désolée.
Après un silence, Maxime finit par répondre:
- En fait, ce n'est pas moi. J'aurais dû, mais un type a pris les choses en main. Et comme les professeurs paraissaient lui faire confiance, nous l'avons laissé faire.
Tout en mesurant le degré de solidarité dans l'adversité de mes camarades, je soufflai : - Comment était-il?
- Un grand brun, avec un costume noir griffé. Il t'a prise dans ses bras et t'a transportée dehors avant qu'on ait eu le temps de s'en apercevoir. Comme ton état ne s'améliorait pas, il est revenu chercher tes affaires au vestiaire, et il a déclaré aux responsables qu'il te ramenait chez toi.
Un frisson me parcourut, j'étais convaincue qu'il s 'agissait de lui. Je jetai un coup d’œil circulaire, embarrassée. Il avait découvert mon minuscule appartement où tous les meubles étaient vieux et dépareillés ; ils tenaient à peine debout. C'était à croire que la propriétaire avait ratissé les décharges d'objets encombrants pour le meubler.
- Bon, je t'appelais juste pour te prévenir qu'on déjeune chez moi, à midi. Enfin, à quatorze heures, plutôt. A plus, conclut Maxou.
Le bel inconnu savait donc où j'habitais. Il avait pris la peine de me ramener jusqu'ici, c'était plutôt encourageant. Il pourrait revenir, s'il jugeait bon de me revoir.
Cherchant à discerner une trace de son parfum sur mon manteau, je reconnus une très légère fragrance boisée. Je plongeai mon visage dans l'étoffe et, les yeux fermés, j'inhalai à plein poumon en pensant à lui.




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