17. Un lourd dossier*

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Ethan

Le lendemain matin est des plus agréables. Je me réveille avec l’odeur du café qui embaume tout l’appartement. Je m’étire en gémissant, j’ai un peu mal dans le bas du dos. J’enfile un caleçon propre et me dirige vers la cuisine où je vois Alexi en train de préparer le café en regardant son téléphone.

— Bonjour ! lançais-je joyeusement.

— Bonjour, je me suis permis de préparer le café.

— Pas de souci, j’ai de la brioche et il y a de la confiture dans le frigo, si tu veux.

— Oh oui, carrément.

Problème ! En ouvrant le frigo, je le vois se figer. Il ne me faut que quelques secondes pour comprendre pourquoi. J’ai légèrement laissé les poches de sang bien en évidence et là, il les a sous le nez.

— Finalement, je vais prendre de la brioche nature, dit-il tendu.

Il referme la porte, me fait un sourire crispé et moi, je ne sais pas du tout quoi dire ni quoi faire, à part lui rendre ce sourire crispé.

— Je t’expliquerai… plus tard… pour les…

— Pas de souci ! Ce n’est pas louche du tout d’avoir des poches de sang dans son frigo, mais ne t’inquiète pas, j’attendrai que tu m’expliques.

Il lâche un petit rire nerveux avant de finalement servir le café. Nous mangeons dans un étrange silence. Je réfléchis à toute allure pour trouver une histoire plausible.

— Je vais repasser chez moi avant d’aller au boulot, pour que les collègues ne se posent pas de question, finit-il par dire en brisant le silence.

— Oui, bonne idée, et puis j’imagine que tu dois prendre ton traitement.

— Oui… Faut pas que j’oublie, histoire de garder ma bonne humeur après cette superbe soirée d’hier, me sourit-il.

Nous nous mettons à pouffer, puis finalement, il part de chez moi. Je me prépare avant de filer au travail et je fais exactement comme si de rien n’était. Cependant, j’ai l’impression qu’il est marqué sur mon front que j’ai couché avec le patron, mais aussi que je suis un vampire. Il s’est passé beaucoup trop de choses ce week-end, j’ai du mal à encaisser. Même si en soi, coucher avec Alexi était quelque chose de fabuleux, c’était tout de même un bond dans la relation que j’avais avec lui.

Il arrive une heure après moi, saluant gentiment tout le monde avant de filer dans son bureau. J’entends déjà mes collègues qui parlent en messes basses en se demandant s’il avait enfin baisé pour être aussi aimable. Je ne peux m’empêcher de rougir face à ce que j’entends, même si l’état mental d’Alexi n’a rien à voir avec le fait que nous nous soyons envoyé en l’air. Le midi, je rejoins Alicia. Elle s’assoit en face de moi et me fixe sans un mot.

— Tu attends un rapport détaillé ? demandais-je amusé.

— Bien évidemment !

— On a baisé, mais tu n’auras pas les détails, dis-je en souriant sadiquement.

— Han ! Ce n’est pas vrai ! Et alors, il en a une grosse ?

— Je t’ai dit que tu n’aurais aucun autre détail… Par contre, le lendemain matin…

— Quoi ? Il est parti sans payer ?

— Pétasse ! Il a juste vu mes poches dans le frigo et je ne sais pas comment lui expliquer, avouais-je.

Son sourire s’efface alors de son joli minois. Elle inspire profondément et se recule dans son siège. Je suis content de pouvoir parler de tout ça à quelqu’un, ça me fait une boule en moins dans l’estomac.

— Dis-lui la vérité, réplique-t-elle.

— Quoi ? Non, hors de question, il risque de se barrer en courant, et je n’ai pas le droit non plus.

— Tu as lu son dossier ?

— Non…

— Je peux juste te dire que je ne pense pas qu’il s’enfuie en courant, ce serait plutôt toi qui t’enfuirais en courant. Si je ne savais pas que tu étais un vampire, je te dirais de ne pas rester avec ce malade.

— Quoi ? Il m’a parlé de sa maladie, alors je m’en fiche, grognais-je.

— Ce n’est qu’un détail, ça !

J’avoue que mon amie me fait presque peur. Elle connaît des choses sur mon petit copain que moi-même je ne sais pas et c’est assez frustrant. Déjà, puis-je l’appeler « petit copain » ? Après tout, nous avons juste couché une fois ensemble. À ce moment-là, je reçois un SMS. En l’ouvrant, mon visage se fend d’un grand sourire.

(Alexi) Je t’aime !

Finalement, oui, je peux l’appeler mon petit copain. Après tout, il m’envoie des petits messages mignons comme ça, il ne peut pas être juste un plan cul. Je relève les yeux vers mon amie et à ce moment-là, je me prends un verre d’eau sur la gueule. Je me tourne vers le connard qui a fait ça, Mickaël.

— Je peux savoir pourquoi tu as fait ça ?

— C’est de l’eau bénite, je vérifiais juste un truc, siffle-t-il.

— Bordel, tu me prends pour qui ?

— Pour rien, j’essaie juste de comprendre ce que tu m’as caché pendant un an.

Je me lève alors et l’empoigne pour le faire reculer, assez énervé, mais cette fois, j’arrive à me contrôler. Lui a un sourire en coin assez sadique, qui me fait limite flipper.

— C’est quoi ton problème ? Pourquoi tu t’acharnes sur moi ?

— Après ce que j’ai vu dans le parc, j’essaie juste de comprendre, souris t-il.

À ce moment-là, une main se pose sur l’épaule de Mickaël et le fait reculer d’un coup par surprise. Alexi vient d’apparaître entre nous et le fusille du regard.

— Tu devrais le laisser tranquille ! Je pourrais porter plainte pour avoir enquêté et sortie des infos sur moi.

— Oh pardon, mon cher Alexi… Mais finalement, je crois que je me suis trompé de cible. Le vrai monstre, c’est lui, pas toi. Enfin, entre monstres, c’est vrai que vous faites un joli couple.

J’attrape le poignet de mon patron pour qu’il reste calme, je peux le sentir vibrer sous mes doigts. Il inspire profondément avant de lâcher un ricanement.

— Tu es le parfait cliché des ex-psychopathes ! Dégage ou j’appelle les flics, siffle-t-il.

— Tu ne vas pas me tabasser à mort ? Zut ! Ce n’est pas grave ! Ethan ne t’inquiète pas, je découvrirai bien ce que tu es !

Je déglutis péniblement et finalement, Mickaël tourne les talons et s’en va. Alexi se tourne vers moi et me fait un sourire timide en me demandant si je vais bien.

— Oui, ça va… Et toi ? Ce connard t’a traité de monstre, il ne te connaît même pas !

— Toi, il te connaît mieux que moi. Je devrais le croire quand il dit que tu en es un aussi ?

Il se met à ricaner et ça me détend instantanément. Mais un boule de stress naît dans mon ventre.

— Bon, on se retrouve chez moi ce soir ? J’ai un rendez-vous avec des clients cet après-midi.

— Oui, à ce soir !

J’ai envie de l’embrasser et je crois que lui aussi, mais l’un comme l’autre, nous ne le faisons pas à cause de la peur des autres. Quand j’étais avec Mickaël, il ne se gênait pas de le faire, même en public. Alicia s’approche de moi en gloussant.

— Vous être trop choux tous les deux a joué aux timides.

— Ta gueule, répliquais-je.

— Il a encore fait le chevalier sauveur. Il a débarqué de nulle part et pouf, il nous a sauvés !

— Tu as fini ta comédie.

— Non… j’adore les histoires d’amour, ricane-t-elle.

L’après-midi se passe rapidement. Je rentre ensuite chez moi histoire de prendre une douche rapidement avant d’aller chez Alexi. Le dossier est toujours sur la table. Une soudaine envie de le lire me prend. Je m’assois devant et le fixe pendant de longues secondes avant de finalement, ne pas y toucher.

J’arrive chez lui, je sonne et cette fois, j’entends vraiment aboyer. J’écarquille les yeux en me demandant si ce n’est pas mon imagination. Alexi m’ouvre avec un grand sourire, m’invitant à entrer. Je vois la statuette du chien dans l’entrée et je la pointe du doigt.

— Elle a aboyé ?

— Non… La dernière fois, j’ai juste fait garder mon vrai chien, car je voulais être vraiment tranquille avec toi. Haslan ! Viens là, mon gros !

Un gros chien déboule dans le couloir et me fonce dedans en remuant son plumeau dans tous les sens. L’animal est tout blanc avec des poils longs et les oreilles droites sur la tête.

— Oh, salut, toi ! Tu es magnifique, dis donc ! C’est quoi comme race ?

— Un berger blanc suisse ! Pour la faire courte, c’est un berger allemand passé à l’eau de javel.

J’explose de rire en gratouillant le chien qui semble apprécier grandement le traitement que je lui fais, jusqu’à ce qu’il reparte en courant pour aller chercher sa balle, qu’il avait abandonnée dans le salon, pour me la rapporter.

— Je ne sais pas si te la balancer ici est une bonne idée, ricanais-je

Le chien penche la tête sur le côté, ce qui lui donne un air absolument adorable. Nous nous retrouvons tous les trois dans le salon. Alexi me propose un verre que j’accepte.

— Alors, tu as lu le dossier ou non ?

— Non, j’ai été tenté, il est toujours sur la table basse, mais je ne l’ai pas lu. S’il y a vraiment quelque chose que je dois savoir, tu me le diras.

— Et tu as trouvé une excuse valable pour les poches de sang ?

Je manque de m’étouffer avec la gorgée de cognac que je viens d’avaler, toussant comme pas permis, ce qui a pour effet de faire couiner le chien qui vient me voir, inquiet.

— Tu… ne me croirais pas si je te disais la vérité, tentais-je de me défendre.

— Ton ex le sait ?

— Non…

— Alicia ?

— Oui, mais elle ne le sait que depuis un mois. Pareil, elle est tombée dessus par hasard.

— Alors c’est habituel que tu aies ça chez toi… C’est flippant ! Tu es un psychopathe ?

— Et toi ? Alicia m’a dit que si elle ne savait pas comment j’étais, elle me dirait de te quitter sur-le-champ, dis-je froidement.

Je baisse la tête en me mordant la lèvre inférieure, j’ai quand même été assez cinglant dans ma réponse. J’ai du mal à garder le contrôle de mes émotions, surtout en sa présence, comme si elles étaient décuplées.

— Je te propose un truc, Ethan… On dit en même temps ce lourd secret qui fait de nous des monstres aux yeux des autres, OK ? Me propose-t-il ?

Je relève les yeux vers lui. Je suis mitigé. J’ai envie de lui dire, mais j’ai peur qu’il me rejette en pensant que je me fous de lui. Il ne me connaît pas comme Alicia, après tout, il ne va peut-être pas l’accepter. En plus avec le conseil il y a un gros risque, mais c’est tellement facile de leur mentir et de faire croire que les humains ne savent rien. Je l’ai bien fait pur Alicia. Cela me soulagerait surement d’un poids immense, je devrais lui dire.

— OK, on fait ça, dis-je en inspirant un grand coup.

— Bien, à trois !

J’inspire profondément et il commence à compter. À trois, nous balançons en même temps notre secret.

— Je suis un vampire.

— J’ai tué quelqu’un.

Il écarquille les yeux d’étonnement, tout comme moi, mais son visage change immédiatement en une sorte de colère.

— Tu te fous de ma gueule ? siffle-t-il.

— Je t’ai dit que tu ne me croirais pas !

— Oui, mais moi, je viens de te dire quelque chose de réel, ma vérité est quand même plus crédible. Je ne pensais pas que tu me cracherais dessus comme ça !

— JE NE ME FOUS PAS DE TOI, dis-je les yeux s’emplissant de larme.

Ma colère a aussi éclaté, mais je me suis tellement emporté que mes yeux sont devenus rouge luisant et que mes canines sont sorties. Je le vois se figer et me regarder, terrifié. Le chien, quant à lui, est parti se planquer dans un coin de la pièce. Il inspire profondément avant de se mordre la lèvre inférieure. Moi, je me calme rapidement, reprenant une apparence normale. Je baisse alors la tête, fixant mes mains que je garde jointes, jouant nerveusement avec mes doigts tremblants.

— Je n’ai tué personne, je n’ai jamais planté mes canines dans la gorge de quelqu’un, je ne bois qu’en poches. Un peu comme un végétarien qui ne mange pas de viande, si tu vois ce que je veux dire. Voilà pourquoi j’ai des poches dans mon frigo. À part Alicia et mes parents, personne n’est au courant. Tu es tellement sincère avec moi qu’il fallait que je te le dise…

— Je te crois et… ça ne changera rien pour nous deux.

Je relève alors les yeux vers lui. Dans son regard, il y a une lueur étrange.

— Le vrai monstre entre nous deux, c’est moi, car après tout, tu n’as rien fait de mal !

— Je… Euh…

C’est vrai qu’il a dit avoir tué quelqu’un et je n’ai même pas tilt.

— Comment tu l’as tué ? demandais-je.

— Eh bien… j’ai fait une crise, une crise de colère tellement forte que j’ai attrapé mon ex par la gorge jusqu’à l’étrangler, dit-il tremblant en baissant les yeux.

J’écarquille les yeux, avant d’attraper sa main et de la caresser doucement avec mon pouce. J’esquisse un sourire tendre, malgré mes yeux légèrement brillants à cause de l’émotion.

— Ça ne changera rien pour moi non plus ! De toute façon, si tu essayais de m’étrangler, tu n’y arriverais pas, je n’ai pas peur de toi.

— Moi non plus, je n’ai pas peur de toi, Ethan ! Si jamais tu as une petite faim, ça ne me dérangerait pas que tu me mordes !

— Je ne te mordrais jamais, je n’aime pas ça, grognais-je

— On connaît les secrets les plus sombres l’un de l’autre, à présent.

— Tu as donc un casier, j’imagine ?

— Oui… J’ai passé huit ans en hôpital psychiatrique avant de monter ma boîte. J’étais jeune quand c’est arrivé… Homicide involontaire. Ils ont attribué ça à la maladie. Ça me hante chaque nuit, je revois son visage.

Je serre un peu plus sa main et viens l’embrasser. Pour moi tuer quelqu’un ne m’effraie pas, je suis un vampire après tout, un prédateur. Je peux comprendre qu’il ne l’ait pas fait exprès avec sa maladie. J’ai vu quelque cas comme ça sur internet, lord d’une crise certain personne ne peuvent perdre absolument tout contrôle.

— C’était il y a longtemps ! Pense à autre chose, OK ?

Il vient m’embrasser tendrement, puis petit à petit, nous basculons sur le canapé. Nous avons besoin lui comme moi d’évacuer nos émotions et nous allons le faire dans une danse brûlante.

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sauwatt


Il eut beaucoup de mal à ouvrir la porte du cabanon à cause de l’encombrement général. De plus cette porte mal agencée coinçait contre le sol de béton. Il commença par dégager l’enchevêtrement des outils qui bloquaient l’entrée du réduit. Il les sortit vers le gazon, avec l’idée d’organiser un semblant d’ordre, par tas et par séries.
Il était neuf heures du matin et déjà la chaleur menaçait de tomber sur lui. La canicule durait depuis plus d’une semaine. Sur la pelouse commençaient de s’accumuler des pieux, des pots de terre cuite vides, toutes sortes de produits phytosanitaires qu’il aurait mieux fait de jeter, mais il les gardait, comme il gardait dans son bureau, là-bas sous les toits, une masse d’archives inutiles. Il lui fallait aussi déplacer le tas de terre qui jouxtait la cabane, et dégager ces souches qui trainaient là depuis, depuis quand, au fait ? Depuis si longtemps.
Il travaillait depuis un bon moment déjà. La chaleur montante et l’heure passant, la tentation fut grande de faire une pause, et pourquoi pas, d’en rester là pour ce matin. Tandis qu’il soulevait les dernières pelletées de terre, son regard fut attiré vers la gauche. Là-bas, à quelques dizaines de mètres, il aperçut un homme entièrement vêtu de noir, et muni d’une large faux, qui s’affairait de la même façon que lui. Il faisait des gestes identiques aux siens, des mouvements semblables, la seule différente était qu’il les accomplissait au moyen de son outil à lui, une large faux. Ce voisin (mais était-ce bien son voisin ?) restituait ses propres actions à lui, en miroir. L’homme noir à la faux accrochée à son tronc, faisait mine de faucher son herbe pour la balancer dans la proximité de son épaule gauche.
Le manège dura quelques minutes, sans qu’il ne fût jamais en mesure d’en estimer la durée parce que ses pensées s’étaient mises à vagabonder vers la cime des arbres, de l’autre côté de la rue. Il vérifia à plusieurs reprises le phénomène: quand il s’arrêtait de travailler pour s’accorder une pause, l’homme en noir s’arrêtait aussi et posait les mains sur le dessus du manche de sa faux, comme lui-même le faisait avec sa pelle.
Il stoppa son travail car la température était devenue trop suffocante. D’ailleurs l’orage menaçait.
Il se dirigea vers la maison avec l’idée de se doucher, il était attendu en ville. Il allait prendre sa voiture pour se rendre à son rendez-vous. C’est ce qu’il avait l’intention de faire. L’homme à la faux disparut lui aussi, simultanément.
Donc, sa douche étant prise, et habillé propre sur lui, il était prêt à se rendre en ville pour récupérer à la librairie le livre qui enfin était arrivé. Les premières gouttes s’écrasèrent sur le dallage de l’allée juste au moment où il se dirigeait vers son véhicule.
À peine venait-il de démarrer que les choses se gâtèrent. L’orage prenait de l’ampleur. La route était devenue une unique et grande flaque, et les essuie-glaces n’arrivaient plus à dégager la masse d’eau qui s’accumulait entre lui et l’avenue toute rectiligne. Le pare-brise avait pris l’aspect d’une vitre dépolie, quasiment opaque. Une fois le coin de l’avenue dépassé, il pensa à l’homme à la faux, puis il accéléra sèchement pour quitter au plus vite son quartier. Oui, ce serait un livre intéressant, à coup sûr, dont il attendait beaucoup. Il avait programmé sa lecture depuis si longtemps. Il ressentit un frisson au moment où la route, décidément transformée en lac, se dérobait à sa vue. Se dérobait.
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Lena du Boror
Recueil de poésie.
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Louise Darcy









Je fixe la fenêtre devant moi ; mon corps est secoué de tremblements incontrôlables. Le coup fatal ne devrait plus tarder, maintenant... Ils veulent me tuer. Encore. Comment en suis-je arrivée là, moi qui, voici quelques mois à peine, menais l'existence la plus monotone qui soit? Je perçois son mouvement ample dans mon dos. Le colosse lève le bras... Il ne me reste, à présent, plus que quelques secondes à vivre... Le démon qui nous observe triomphe. Résignée, je ferme les yeux, et, dans un dernier rêve, je le revois.

















QUELQUES MOIS AUPARAVANT, SOIREE DU 31 DECEMBRE



-1- Je gravissais l'escalier de l'immeuble haussmannien où je vivais depuis bientôt quatre mois. Parvenue au sommet, je tournai la clef pour pénétrer dans le placard à balai que je louais sous le nom de meublé, et dont j'avais remporté le bail de haute lutte devant une cinquantaine de participants. Cette victoire, je ne la devais aucunement à mes qualités personnelles, mais seulement à un père fonctionnaire et qui s'était porté caution. Le loyer en était exorbitant.
J'entrai et je m'affalai sur le lit. J'ôtai mes bottines, que je lançai négligemment, et je relevai les jambes pour soulager mes pieds sur le velux frais. C'est l'avantage des espaces minuscules. On en atteint facilement chaque recoin. Je fermai les yeux. Quelles seraient mes bonnes résolutions, cette fois? Faire du sport, me montrer plus aimable avec la nouvelle famille de mon père... Ça n'avait pas grande importance, je ne les tiendrais probablement pas. Je resterais assise à mon bureau, comme coupée du monde, et j'étudierais mes leçons. L'essentiel de ma vie résidait dans ma réussite scolaire.
Mais, je n'avais pas le temps de me laisser aller. Je tournai le regard vers l'horloge pour constater qu'il était vingt heures trente... Déjà ! Je n'ai jamais su anticiper les heures et les minutes pour arriver à l'heure à un rendez-vous. J'ai la phobie des horloges comme d'autres ont celle de la feuille d'impôt... Nous avions projeté, mes camarades et moi, d'aller dîner ensemble avant de nous rendre au réveillon organisé par notre École. Je me relevai en maudissant mon manque chronique d'organisation, et je me dirigeai en traînant les pieds jusqu'à la salle d'eau. La sensation de l'eau tiède ruisselant sur mon corps, mêlée au parfum de jasmin du gel douche, me ragaillardirent. Je m'épongeai soigneusement.
L'étape suivante devait consister à me faire belle, ou tout au moins, à essayer. Je préparais cet événement depuis quelques jours déjà, et j'avais investi mes étrennes de Noël dans une petite robe noire à motifs dorés, un collant fin et des ballerines bon marché. J'enfilai le tout avec un soin extrême pour ne pas filer les bas. Pour observer le résultat, je ne disposais que d'un petit miroir posé sur mon bureau. Ce que je parvins à apercevoir me parut à peu près convenable. J'observai le reflet de mon visage, ce qui m'arracha, comme d'habitude, un profond soupir. Je détestais mon teint trop laiteux, mes yeux trop grands, mes taches de rousseurs sur mon nez minuscule et, par dessus tout, mes cheveux roux et bouclés. J'avais tenté, au collège, de les faire couper. On m'avait alors affublé du surnom de « Caniche » pendant des mois. Je ne les avais plus jamais raccourcis depuis. Je tentais de maîtriser leur instinct sauvage en les enserrant dans des élastiques et des bandeaux.
Le temps pressait ; je n'allais pas rester là à me lamenter. Je déposai du mascara noir sur mes cils, du crayon et des ombres sur mes paupières, du rouge sur mes lèvres, du fond de teint sur ma peau et des couleurs pour rehausser mes joues. Plus je progressais, plus je constatais l'effet désastreux de ces artifices. Quand j'eus terminé, deux possibilités s'offraient à moi : aller tapiner au Bois de Boulogne ou me démaquiller. J'optai pour la seconde. Je me contentai finalement d'un peu de mascara et d'une touche de blush sur mes lèvres. Je ressemblais à une gamine, mais ça n'avait pas tellement d'importance. Je ne connaîtrais pratiquement personne à cette soirée, et pas un de mes camarades masculins ne m'intéressait. J'achevai par le démêlage et le domptage de ma longue crinière. Je l'attachai avec un ruban et je décidai que tout était parfait.
Enfin, je cherchai mon petit sac à dos dans le fouillis de ma tanière. Où avais-je bien pu le fourrer? Tandis que je passais mon appartement en revue, mon regard se porta par hasard sur le courrier que j'avais jeté négligemment sur le lit en entrant. Il se composait de deux lettres. L'une venait de la propriétaire de ma studette qui m'envoyait, comme chaque mois, ma quittance de loyer. L'autre émanait d'un notaire de Nantes. Je fronçai les yeux. La succession de ma mère n'avait-elle pas été réglée deux ans plus tôt? Troublée, je reposai pourtant le courrier sur mon bureau sans l'ouvrir. Je voulais partir faire la fête l'esprit dégagé de tout soucis matériel. Il était rare que je m'octroie quelque moment de détente. Je devais profiter de cette soirée.
Les minutes s'égrainaient, accentuant mon retard. J'enfilai mon manteau en lainage gris fatigué et je sortis pour dévaler l'escalier. Je me précipitai à l'extérieur où le froid me saisit d'un coup. Je traversai les rues, seulement éclairées par la lumière des lampadaires qui diffusait dans les légères nappes de brume en suspension, et créait une atmosphère féerique. Je n'avais pas un long trajet à parcourir pour rejoindre mes amis de l’École d’Études Scientifiques. En arrivant sur le lieu du rendez-vous, je constatai que j'étais, une nouvelle fois, la dernière.

- Ah, quand même !, s'exclama Emma en m'apercevant.
- Ariane, tu ne pourrais pas, une fois dans ta vie, t'organiser pour arriver à l'heure !, me reprocha Maxime qui battait des semelles sur le trottoir et soufflait sur ses doigts pour les réchauffer.
- Je suis désolée, m'excusai-je.
Les trois autres ne firent aucun commentaire et s'engouffrèrent d'un seul mouvement dans le restaurant, poussés par le froid et la faim. Quelques minutes plus tard, tandis que nous déballions nos menus au milieu des effluves de friture, Benoît sortit de son sac à dos des cannettes qu'il déposa sur notre table.
- Qu'est-ce que c'est?, demanda Emma, en mordant dans son hamburger.
- Des boissons énergisantes.
- Pourquoi as-tu amené ça?, questionna Enzo.
- Ça nous aidera à tenir plus longtemps, répondit Benoît innocemment.
- N'en bois pas, conseilla Enzo à sa petite amie Katie. Ça amplifie les effets de l'alcool.
Puis il me lança une œillade entendue, soupçonnant Benoît de les avoir surtout apportées dans mon intention. Depuis des semaines qu'il me tournait autour, il voyait certainement là un moyen facile de me rendre enfin accessible. Il me connaissait mal. Il ne me plaisait ni physiquement, ni mentalement. Bavard et agité, il cherchait toujours à être le point de mire. Son physique me paraissait banal. Il jouait au rugby et se vantait de se mettre minable lors des troisièmes mi-temps. Je tentais en vain de lui faire comprendre qu'il n'avait pas la moindre chance, mais il gardait espoir. - Je n'en boirai pas non plus, remarquai-je sèchement.
- T'es pas marrante, constata-t-il.
- Non, en effet, confirmai-je.
- Moi, je vais en goûter, dit Emma en saisissant une canette.
Maxou l'imita :
- C'est bon, acquiesça-t-il.
Benoît but deux canettes d'une traite.
Après avoir dîné, nous partîmes à destination de la discothèque réservée par l’École. Presque tous les élèves devaient participer : les premières années, auxquels nous appartenions et dont les trois quarts seraient évincés après le concours du printemps, et les autres qui avaient déjà subi le grand écrémage et qui étaient presque certains de sortir avec le prestigieux diplôme de l’École. Les anciens élèves étaient invités aussi, ainsi que les enseignants.
- Tu crois que Chris Delaby sera là?, me demanda Emma, tout en marchant à ma hauteur.
La tension était perceptible dans sa voix.
- Je pense que oui, répliquai-je. Mais sa femme sera là aussi...
Elle grimaça. Il était de notoriété publique que la présence de son épouse n'empêchait nullement le professeur de répondre aux avances de ses étudiantes, mais j'espérais que la voir suffirait à en détourner Emma. Elle comptabilisait tout juste dix-huit printemps, tandis que lui me paraissait être grabataire avec ses quarante ans passés.
La coutume voulait que la soirée soit organisée par les étudiants de dernière année. En arrivant, nous étions les premiers, à l'exception des responsables. Après avoir déposé nos effets personnels au vestiaire, dans le vestibule, nous entrâmes dans la grande salle où devait se dérouler la fête, et nous commençâmes à danser sur la piste vide. Je n'osais pas me déhancher, de peur du ridicule. Benoît ne manquait pas une occasion de me frôler. Pour couper court à ses tentatives d'approche, j'allai chercher un verre de whisky-coca, bien que mes expériences en matière de dégustation d'alcool se limitassent jusqu'ici au fond d'une flûte de champagne, les soirs de fête.
Tandis que j'attendais appuyée sur le bar, Emma s'approcha de moi. Elle jubilait.
- Il est là, glissa-t-elle à mon oreille.
Je me tournai dans la direction qu'elle m'indiquait et, en effet, je reconnus les cheveux poivre et sel et la mâchoire carrée du professeur Delaby qui saluait les organisateurs. Une femme entre deux âges semblait l'accompagner. Un peu enveloppée, elle paraissait fascinée par le plafond. Savait-elle qu'elle se trouvait au sein de la réserve de chasse de son mari? A l'expression qu'elle affichait, on ne pouvait en douter.
- Tu parles d'un boudin, commenta Emma, acerbe, tout en l'examinant en biais.
La fête battait maintenant son plein quand je sentis que ma tête commençait à tourner un peu. Je n'avais pourtant absorbé que quelques gorgées d'alcool.
- Je vais me rafraîchir, annonçai-je à l'adresse de mes camarades.
- Tu veux que je t'accompagne?, proposa Benoît, qui croyait son heure enfin arrivée.
- Ah non, sûrement pas, rétorquai-je froidement.
Je traversai la piste en jouant des coudes pour rejoindre les toilettes situées dans le vestibule. Je sortis de la salle et je commençai à parcourir le couloir.
C'est à cet instant précis que je l'aperçus, avançant dans la direction opposée. Mon cœur s'affola soudain, et je fus traversée par une onde de chaleur intense tandis qu'il s'approchait de sa démarche féline. Les longues mèches de ses cheveux noirs balançaient autour de son visage. Ses pommettes saillantes, son front haut, son nez légèrement aquilin, s'accordaient dans un ensemble aux proportions parfaites. Ses yeux obliques, entourés de longs cils noirs, étaient remarquables. Son regard avait quelque chose d’étrange que je ne sus définir . Mes pas devinrent soudain difficiles, j'eus la sensation de marcher dans du coton. Quand il parvint à ma hauteur, il vrilla ses pupilles dans les miennes et je fus parcourue des pieds à la tête par une décharge électrique. Incapable de continuer, je m’arrêtai pour le contempler. Sa bouche sensuelle amorça un léger sourire, et il continua son chemin, laissant dans son sillage une fragrance boisée. J'entrouvris la bouche de ravissement. Le souffle coupé , je le vis pénétrer dans la salle où il disparut. Je restai immobile, assaillie par une multitude d'émotions inédites dont on aurait dit qu'elles s'étaient toutes données rendez-vous à ce même instant, me laissant pantelante au milieu du couloir.
Entre extase et inquiétude, je gagnai les toilettes. Je m'aspergeai le visage d'eau froide et je respirai à pleins poumons en tentant de recouvrer mes esprits. Qui était cet inconnu qui avait mis en un instant tous mes sens en émoi? J'avais eu l'occasion de croiser tous les élèves, nous n'étions pas si nombreux, et tous les professeurs. Je supposai qu'il s'agissait d'un ancien de l’École. Peu à peu, je parvins à me calmer un peu, et la raison reprit le dessus. Il était impossible qu'un homme d'une beauté aussi parfaite existât, je l'avais sans doute idéalisé. En l'examinant, je m'apercevrais qu'il n'avait rien de si extraordinaire. J'observai mon reflet dans le miroir. Mes yeux gardaient une expression étonnée. Mon cœur battait encore si fort que je craignais qu'il explose...
Aussitôt, le désespoir succéda à l'extase. Car s'il existait réellement un être aussi merveilleux, comment pourrait-il s’intéresser à moi? Mieux valait que je l'ai rêvé. Pourtant, malgré mes doutes, j’étais irrésistiblement attirée vers lui par une force invisible. Je m'astreignis sagement à attendre que le flux de mon sang ralentisse dans mes artères, que le tremblement de mes mains s'atténue et que ma respiration reprenne un rythme normal.
Puis, je retournai dans le couloir. Je tirai la porte de la salle en hésitant et j'entrai. Benoît, qui avait certainement guetté mon retour, choisit cet instant pour venir m'importuner.
- Tu t'es sentie mal?
- Un peu.
- Tu as trop bu?
- Je ne pense pas, répliquai-je en le fusillant du regard. Il fait juste trop chaud ici.
- Tu veux qu'on sorte?
- Non, cinglai-je en le dépassant.
Je filai me réfugier vers Emma. Elle fronça les sourcils en me voyant:
- Tu es bizarre. Qu'est-ce que tu as?
- Rien. Ça doit être l'effet du whisky.
Ma réponse lui suffit. Elle fit volte face et se remit à chalouper. Je l'imitai tout en cherchant le grand brun du regard quand, à nouveau, le phénomène se produisit avec les mêmes symptômes dès que je parvins à le localiser. C'était facile, il dépassait tous les convives d'une bonne tête.
Il bavardait avec un professeur. Je pus le contempler de profil et je constatai qu'en effet, il était sublime. Mon imagination n'y était pour rien. Naturellement, je n'étais pas la seule à l'avoir remarqué. De nombreux regards féminins convergeaient dans sa direction. Il paraissait ne pas s'en apercevoir, ou, du moins, ne pas y prêter attention. Quelques filles se permettaient de le héler. Je sentis la jalousie m'envahir. Moi, je n'aurais jamais osé m'en approcher et lui adresser la parole. Il me faudrait une bonne semaine pour mettre au point un plan dans cette perspective.
Il balaya la salle du regard. A l’instant où ses yeux croisèrent les miens, il suspendit son mouvement. Je frémis et je baissai les cils sur mes ballerines. Je sentis le sang me monter au visage. Pour me donner une contenance, je cherchai mon verre d'alcool sans le retrouver. Aussi, me dirigeai-je d'un pas gauche jusqu'au bar, imaginant son regard encore fixé sur moi.
De nombreuses personnes réclamaient à boire aux serveurs. J'attendis patiemment mon tour. Le service était assuré par les élèves de dernière année et par quelques professeurs bénévoles. J'arrivai enfin à leur niveau et je commandai ma boisson. En l'attendant, je me tournai timidement vers la salle pour le chercher. J'éprouvais simultanément le besoin et la crainte de le voir.
Je sursautai. Il se tenait à quelques centimètres à ma droite, le dos tourné. En avançant la main, j'aurais pu le toucher. Mon cœur vibra de cette proximité. Il écoutait un grand boutonneux de deuxième année que je connaissais bien car il assurait quelques tutorats.
- Ariane, tu es sûre d'avoir le droit de boire?, plaisanta celui-ci. Il me semble que tu n'es pas majeure.
Et, se tournant vers les serveurs, il s'exclama:
- Un lait fraise, pour la petite.
Puis il se mit à émettre des sons rappelant celui d'une otarie qui vient de faire un tour.
Je sentis le sol se dérober sous mes pieds quand le brun se retourna et me considéra. A nouveau, une décharge électrique me traversa quand je croisai ses pupilles inquisitrices. Ma bouche s’entrouvrit d'émerveillement et s'assécha. Je n'étais pas encore prête à lui parler ; je baissai rapidement le nez, et je filai rejoindre Emma, mon verre à la main.
Je bus cul sec quelques gorgées et j'amorçai quelques pas de danse. Les notes d'un slow résonnèrent. Par habitude, j'acceptai l'invitation de Maxou, mon chevalier servant attitré. Nous entreprîmes de danser en nous tenant un peu éloignés l'un de l'autre, mes mains posées timidement sur ses épaules et celles de Maxime effleurant légèrement ma taille. Autour de nous, les autres s' enlaçaient à s'étouffer. Nous ressemblions à un couple de préadolescents participant à leur première boum.
Par dessus l'épaule de mon cavalier, je ne pouvais m'empêcher de le chercher. Dansait-il avec une fille? Allais-je encore avoir des envies de meurtre? Je le repérai enfin, un peu plus loin, l'épaule appuyée contre un mur. Je frissonnai en constatant qu'il m'observait par dessus le crâne d'une troisième année. Je me cachai derrière Maxime.
- Ça ne va pas?, s’inquiéta mon ami. Tu es bizarre.
- Non, répondis-je en feignant d'être surprise par sa remarque, mais parfaitement consciente de donner tous les signes de démence.
Dès que la mélodie fut achevée, je me précipitai sur mon verre dont je bus la moitié du contenu d'un seul trait. Puis je retournai danser, tiraillée entre l'envie de le regarder et la crainte de croiser ses prunelles envoûtantes et de recommencer à trembler et à rougir de manière pathétique.
La salle se mit soudain à tournoyer autour de moi. J'avisai une chaise un peu plus loin que je tentai de rallier. Mais je ne parvenais déjà plus à suivre une trajectoire rectiligne. Je l'atteignis avec quelques zig-gaz. Je m'assis et j'attendis de me sentir un peu mieux. Le cerveau bouillonnant, je m'appuyai pour me maintenir aussi droite que possible. Je le cherchai en roulant les yeux sans parvenir à le localiser. Était-il déjà parti?
Je soupirai, ma soirée était fichue. Pourquoi fallait-il que je sois aussi timide ? Une autre n'aurait pas fait autant d'histoires. Elle aurait engagé la conversation, et évalué ses chances.
J'observai mon verre encore à moitié plein. Je le saisis, dans l'espoir que le breuvage me permettrait d'oublier son départ. Quelqu'un me l'ôta des mains. Je fronçai les yeux et me tournai vers l'importun qui se mêlait de mes affaires quand je m'aperçus qu'il s'agissait de lui. Il m'examinait de ses iris étranges. Ma vision se troubla soudain. Je sentis mon corps s'affaisser et, sans que je puisse rien faire, je basculai dans l'obscurité totale.

Le son d'une porte qui claquait me ramena lentement vers la conscience.
J'ouvris doucement les yeux. Il faisait jour, je me trouvais dans mon lit, emmitouflée jusqu'aux oreilles. Comment avais-je atterri là? Était-ce mes camarades qui m'avaient reconduite ? J'espérais ne pas avoir gâché totalement leur soirée. Je fus soudain prise d'une inquiétude. Benoît n'avait-il pas profité de la situation? J'ôtai mes couvertures pour constater que je portais toujours ma robe et mes collants. L'esprit encore embrumé, je me levai et me servis un verre d'orangeade. La dernière image que je gardais de la soirée était celle de cet homme merveilleux... Existait-il vraiment ou tout ceci n'avait-il été qu'un rêve ? Ses traits restaient gravés avec une trop grande précision dans ma mémoire pour qu'il soit le fruit de mon imagination. Et je frémissais à son seul souvenir.
Je m'assis à mon bureau et je bus mon verre. Mon regard tomba à nouveau sur la lettre du notaire. Que me voulait-il ? J'ouvris paresseusement l'enveloppe. Il souhaitait me rencontrer. Je restai un moment perplexe. Je ne me connaissais aucun oncle d'Amérique, mais ma situation financière était si précaire que je me pris à espérer.
Soudain, la sonnerie du téléphone me tira de ma rêverie. Le numéro qui s'afficha m'indiqua qu'il s'agissait de mon père.
- Bonne année ma chérie, me dit-il quand je répondis.
- Bonne année Papa. Ta soirée s'est bien passée?
- Oui, super. On a dansé toute la nuit.
J'étais passée maître pour lui dissimuler mes faits et gestes depuis l'internat.
- Et toi?, ajoutai-je.
- Très bien. J'ai fait mon galant. J'ai emmené Nathalie au restaurant et nous avons, nous aussi, dansé toute la nuit.
Cela ne me surprit pas. Chaque année, depuis leur rencontre, mon père emmenait sa compagne et son fils de dix ans au restaurant pour le réveillon de la Saint-Sylvestre. J'évitais de les accompagner, le gamin et moi ne pouvions pas nous supporter. Nous ne cessions pas de nous chamailler, à la maison, et nos disputes dégénéraient systématiquement en règlements de compte entre adultes. L'atmosphère était irrespirable. C'était la raison pour laquelle j'avais choisi de vivre à l'internat, à mon entrée au lycée. Tout le monde en avait été soulagé.
- Nathalie te souhaite une Bonne Année aussi, ajouta-t-il sur le ton niais dont il usait quand ma Belle-Mère se trouvait à côté de lui.
Je ne répondis rien. Après avoir échangé quelques lieux communs, je lui parlais du courrier, mais il parut aussi surpris que moi.
Mes pensée revinrent immédiatement au bel inconnu. Qui pouvait-il être? Était-ce bien lui qui avait saisi mon verre, où me l'étais-je imaginé? Et surtout, c'était là la question la plus importante, le reverrais-je un jour ?
Mon téléphone sonna à nouveau. Il s'agissait de Maxime.
- Bonne année, dit-il.
Je lui retournai ses vœux. Après quelques secondes d'hésitation, il se lança:
- Ça va?
- Oui, merci de vous être occupés de moi. Je suis désolée.
Après un silence, Maxime finit par répondre:
- En fait, ce n'est pas moi. J'aurais dû, mais un type a pris les choses en main. Et comme les professeurs paraissaient lui faire confiance, nous l'avons laissé faire.
Tout en mesurant le degré de solidarité dans l'adversité de mes camarades, je soufflai : - Comment était-il?
- Un grand brun, avec un costume noir griffé. Il t'a prise dans ses bras et t'a transportée dehors avant qu'on ait eu le temps de s'en apercevoir. Comme ton état ne s'améliorait pas, il est revenu chercher tes affaires au vestiaire, et il a déclaré aux responsables qu'il te ramenait chez toi.
Un frisson me parcourut, j'étais convaincue qu'il s 'agissait de lui. Je jetai un coup d’œil circulaire, embarrassée. Il avait découvert mon minuscule appartement où tous les meubles étaient vieux et dépareillés ; ils tenaient à peine debout. C'était à croire que la propriétaire avait ratissé les décharges d'objets encombrants pour le meubler.
- Bon, je t'appelais juste pour te prévenir qu'on déjeune chez moi, à midi. Enfin, à quatorze heures, plutôt. A plus, conclut Maxou.
Le bel inconnu savait donc où j'habitais. Il avait pris la peine de me ramener jusqu'ici, c'était plutôt encourageant. Il pourrait revenir, s'il jugeait bon de me revoir.
Cherchant à discerner une trace de son parfum sur mon manteau, je reconnus une très légère fragrance boisée. Je plongeai mon visage dans l'étoffe et, les yeux fermés, j'inhalai à plein poumon en pensant à lui.




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