13. Chasse le naturel*

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Alexi

Il s’est jeté sur moi comme une bête enrager, je n’ai pas réfléchi à deux fois et je me suis défendu. Nous nous sommes retrouvés tous les deux à se battre comme de chiffonniers dans le salon d’Ethan. Pour une fois ce genre de violence ne venait pas de moi.

— Putain, les mecs, arrêtez, hurle Ethan.

Je crois bien que sa voix m’est passée par l’oreille et est ressortie par l’autre. Je laisse totalement libre cours à ma rage, la faisant exploser contre ce pauvre type. Comment a-t-il pu être le petit ami d’Ethan, il est vulgaire et tellement con. J’allais porter un autre coup, mais une bassine d’eau glacer nous arrive en plaine gueule. Je me fige dans mon élan, presque choqué de ce qui vient de se passer. Cela a tout de même le mérite d’avoir réussi à nous arrêter.

— Vous avez fini d’agir comme deux cons ? J’ai l’impression de voir deux lions qui se battent pour un bout de viande ! Je ne suis pas une putain de bout de viande, merde ! Mickaël, dégage de chez moi tout de suite, hurle mon employé.

— Mais…

— DÉGAGE OU J’APPELLE LES FLICS !

Ethan est dans une colère noire, on peut le voir à ses yeux exorbités. Mickaël finit par se tasser et détaler tel un lapin. J’ai un sourire amusé sur les lèvres, avant que je ne me rende compte qu’Ethan ne se radoucit pas et que j’ai le droit au même regard noir que son ex.

— Ah, ton ex, il…

— Pourquoi tu l’as provoqué, aussi ? Il n’est pas le seul en tort !

Je me raidis, ne comprenant pas toute sa colère. J’ai du mal à savoir ce que j’ai pu faire de mal, j’ai juste voulu prendre sa défense, rien d’autre.

— Je voulais t’aider face à lui, murmurais-je.

— Je ne suis pas une fragile donzelle qui a besoin qu’on protège son honneur 

Il fait volte-face avant de me planter sur place, allant dans sa salle de bain. Je ne suis pas forcément raidi à cause de sa voie aussi froide qu’un iceberg, mais j’ai cru voir ses yeux verts devenir mauves. J’ai surement rêvé, mais parfois certaines personnes ont les yeux qui changent de couleur quand elles sont en colère. Je sais que les miens deviennent légèrement gris. Quand il revient je n’ai pas bougé, il me prend par le poignet et m’entraine sur le canapé. Il commence à me tamponner la lèvre avec un coton, sans aucune délicatesse évidente. Je ne peux réprimer une grimace douloureuse. Je l’observe, ses yeux on vraiment cette couleur mauve, ce qui les rendent mystiques, je trouve ça même magnifique.

— C’est marrant, quand tu es en colère, tes yeux se foncent, ils sont presque violets, finis-je par lâcher.

Il redresse ses yeux vers moi et semble troublé par ma réflexion. Il se mordille la lèvre inférieure, ce qui le rend atrocement sexy. Je ne peux réprimer mon envie de l’embrasser et me penche vers lui, mais sa main me bloque dans mon élan. Je fais une moue déçue que je ne contrôle pas, je finis par m’écarter en baissant la tête.

— Je suis désolé, Ethan. Je ne voulais pas te vexer ou quoi que ce soit, je ne pensais pas à mal. Tout ce que je voulais, c’est que ton ex arrête de te faire chier et surtout, que tu arrêtes d’avoir mal à cause de lui, murmurais-je.

— Écoute… Mickaël fait partie de mon passé. J’ai énormément souffert de notre séparation, mais je suis capable de gérer mon ex-tout seul. Je ne suis pas du genre à retourner dans ses bras, tu n’as pas à jouer au mâle dominant devant lui, ça ne m’intéresse pas.

Je ne peux réprimer un air penaud, je me sens tellement con après mon état d’âme. Mais je suis quelqu’un d’assez possessif, même si je ne le montre pas. Je veux simplement prendre soin de lui, surtout après tout ce qu’il m’a raconté. Sa souffrance qu’il a eue à cause de cette séparation. J’ai envie de lui faire oublier son ex, mais je m’y prends vraiment mal. Il termine de me soigner, sans aucune douceur et son énervement n’est palpable.

— Tu devrais rentrer chez toi ce soir, Alexi. Je suis désolé, encore une fois, la soirée est écourtée, mais j’ai besoin d’être un peu seul après ce qu’il s’est passé.

Je reste quelque instant à ne pas comprendre, avant de me lever. J’attrape mon casque sans un mot et sors de chez lui, sans même un au revoir. Je ne sais pas si je suis vexé, ou blessé, mais il vient de me rejeter et j’ai mal à mon cœur. Malheureusement je n’ai pas repris mes médicaments assez tôt et je me sens glissé dans une de mes crises. Celle où je deviens le pire connard du monde. Il ne faut pas que je retourne dans l’appartement pour lui dire ses quatre vérités.

Mais les choses ne semblent pas vouloir se passer correctement, quand j’arrive en bas de l’immeuble je me retrouve face au sujet de notre discorde. Mickaël me lâche un sourire sadique, retroussant ses manches en ricanant.

— Alors le beau gosse, il t’a jeté comme une pauvre merde ? Ça tombe bien tu en as une.

Cette fois je ne me retiens pas, Ethan ne sera pas là pour nous arrêter avec une bassine d’eau froide. Je lui colle mon poing dans le nez et je sens le craquement du cartilage sous mes doigts. Il lâche un gémissement de douleur avant de me répondre et de me cogner au niveau de l’œil. Je l’attrape à la gorge et le fais tomber au sol, un coup de genou dans le ventre me fait tomber sur le côté. Cette fois c’est lui qui me tient à la gorge, je le cogne au niveau des côtes ce qui le fait lâcher prise. On se redresse et recommence à nous envoyer des coups de poing.

Je n’ai aucune idée de combien de temps nous nous sommes battus, mais assez longtemps pour que quelqu’un appel les flics et que nous nous retrouvions tous les deux en garde a vu. Ils ont dû nous séparer, car nous continuions à nous insulter allègrement. C’est ma représentante qui débarque pour me faire sortir de là, habiller dans son tailleur et sa jupe crayon, elle me regarde de haut.

— Vous n’avez pas pu vous retenir, encore une fois. Si la police n’était pas intervenue, vous l’auriez tué ? dit-elle froidement.

— Bien sûr que non. Je me suis défendu, ce sale type m’a sauté dessus.

— Admettons. Vous avez de la chance, il a lui aussi un casier et nous allons vous libérer tous les deux sous cautions. J’imagine que vous avez de quoi payer ?

— Oui, murmurais-je.

Je sors finalement, me rendant compte qu’il est déjà six heures du matin et que j’ai passé la nuit en garde a vu. Je me rue chez moi, je sais qu’il y en a un qui risque d’avoir fait des bêtises. Déjà que la dernière fois quand je l’avais mis en garde il avait fait des conneries chez ça dogsitter. Là je vais me retrouver avec un pipi et un caca sur le tapis. Cela ne loupe pas, quand j’arrive dans mon appartement je sens l’odeur si particulière. Haslan quand à lui m’accueil en me faisant une grande fête. Je m’empresse de le sortir avant même de nettoyer, je m’en doutais, je ne vais pas le gronder pour une bêtise qui est entièrement de ma faute.

Quand, après avoir absolument tout nettoyé, je me rends compte qu’il ne me reste qu’une heure pour aller au travail, je file dans la douche. Je me prépare en quatrième vitesse juste avant de me rendre compte que j’ai un coquard qui me prend presque la moitié du visage. Merde, ce connard ne m’a pas loupé, mais je suis content je l’ai laissé dans un état similaire. J’espère juste qu’Ethan ne va pas me sermonner en voyant ça. Je saute sur ma moto et c’est en arrivant au boulot que je me rends compte que j’ai totalement oublié de prendre mes médicaments. Je risque d’être d’une humeur de chien.

Pour le moment il n’y a personne, alors je serpente entre les palettes pour gagner mon bureau. Mes premiers coups de fil commencent par ceux des transporteurs. J’ai les papiers du local de stockage, alors autant viré la centaine de palettes. Ethan arrive en dernier au travail, j’ai eu le temps de pourrir tout le monde, même si je suis conscient que je fais mon connard ça me calme les nerfs. Quand je le vois, il n’échappe pas au traitement.

— Ethan ! Le client s’est encore plaint de ne pas avoir de mail.

— Je suis en train de le préparer, me répond-il en blanchissant.

— Bah action ! Au lieu de rêvasser.

Je ne reste pas dans les parages retournant dans mon bureau en claquant la porte. « Chassez le naturel, il revient au galop ». Je sais que cette expression me convient parfaitement, je n’ai pas tenu longtemps avant de revenir le pire connard. Je n’arrive pas a géré mes émotions et ce qui s’est passé la veille, j’ai encore plus de mal. Je me regarde avec la caméra de mon téléphone me rendant compte que j’ai quand même une sale tête. Je soupire, peut-être que finalement je suis vraiment quelqu’un de dangereux. À la pause je ne me suis toujours pas calmé et quand je croise Ethan, j’ai une réaction épidermique, comme si je cherchais inconsciemment à me protéger.

— Tu as envoyé le mail ? Lancés froidement.

— Oui, c’est bon.

Il se met face à moi et tend sa main vers la joue. Mon cœur s’emballe immédiatement, et je me sens troublé, il ne semble pas en colère, au contraire il est inquiet.

— C’est lui qui t’a fait ça ? Je ne l’ai pas vu hier soir… ? murmure-t-il.

— Oui… J’ai eu le malheur de le recroiser, ce connard, et il m’a sauté à la gueule.

— Quoi ?!

— Oui, il m’a attendu, à croire qu’il se doutait que tu me jetterais de ton appartement, dis-je amèrement et sans douceur.

Je préfère partir encore une fois, j’ai vu son expression changer. Comme s’il se sentait coupable, j’ai aussi vu ses yeux virés de couleur. Je suis perdu, hier soir il me vire et là il se sent coupable. Je suis trop instable pour comprendre, j’ai les nerfs en pelote et ne pas avoir dormi cette nuit me rend encore plus sensible.

Le midi je préfère foncer directement chez moi, il faut que je prenne mes médicaments. Je n’ai pas envie de tout détruire, j’en ai marre de moi, de mes états d’âme. J’ai peur d’être une personne toxique pour Ethan, je n’ai pas envie de le brisé, mais je crois que je suis déjà devenu accro à lui. J’ai envie encore une fois de sentir ses lèvres contre les miennes, de le voir sourire. Qu’il m’envoie des messages en insultant son patron. Je me mets finalement à l’éviter toute la journée, jusqu’au soir où je pars avant tout le monde.

Je faisais la promenade d’Haslan quand mon téléphone vibre dans ma poche.

(Ethan) Appelle-moi dès que tu peux, s’il te plaît.

Je n’ai pas envie de répondre, je laisse le temps passer. Mais mes tourments ne me lâchent pas et je décide quand même de lui répondre en mentant.

(Alexi) Pardon, je viens juste de sortir de rendez-vous, je suis claqué. On se parle demain au boulot !

Le lendemain je ne tiens pas ma promesse et l’évite encore plus malgré ses messages insistant pour me parler. Je décide même de partir de mon lieu de travail me réfugiant chez moi tellement je me sens mal, alors je finis par lui répondre enfin toujours en mentant.

(Alexi) Bosse au lieu de m’envoyer des messages. Je t’appelle ce soir, désolé, j’ai des rendez-vous que je n’avais pas prévus.

J’ai finalement réussi à l’éviter toute la semaine, j’ai fui comme le pire des lâches. Je n’ai pas réussi à l’affronter. J’ai enchainé crise sur crise malgré le traitement, je me suis enfermé chez moi de nombreuse fois évitant d’aller au travail. Je suis recroquevillé sous la couette, dans cette crise de dépression intense, à me remettre en question jusqu’à ma propre vie. Jusqu’à ce que j’entende le bip si particulier de l’application. Je fronce des sourcils malgré mes yeux asséchés. Je regarde qui ose encore me parler.

(LittleVamp) Hey salut, mon patron est redevenu con et il m’évite !

Je me crispe, j’ai mal au crâne, mais surtout au cœur. Je n’ai pas envie de le perdre, mais je ne sais pas quoi faire. Je n’ai pas les couilles nécessaires pour lui avouer qu’en réalité je ne suis pas bien. Qu’à cause de tout ce qui s’est passé je l’évite et que je ne sais pas quoi faire.

(DKtank) Salut, il a peut-être ses raisons ?

(LittleVamp) Peut-être, mais j’aimerais bien savoir si c’est à cause de moi ou s’il a simplement ses règles.

Un sourire finit par étirer mes lèvres malgré moi, mais mon cœur se sert encore plus.

(DKtank) Qu’est-ce qui te fait croire que c’est à cause de toi ?

(LittleVamp) Parce qu’on n’a toujours pas couché ensemble et que j’ai un ex-psychopathe qui lui a cassé la gueule ?

(DKtank) Tu crois qu’il veut juste coucher avec toi ?

(LittleVamp) Eh bien, je ne sais pas ! Vu son comportement à la con cette semaine, je me demande s’il n’est pas bipolaire ou schizophrène. J’ai l’impression qu’il y a deux personnes dans son corps et qu’il y a le Alexi con… et le DKtank adorable. J’ai déjà eu une histoire compliquée alors je ne veux pas d’une deuxième et je ne suis pas un vide-couille.

Le message me refroidit. Je me redresse vivement dans mon lit, faisant voler la couette. Je ne veux surtout pas qu’il pense ça de moi. Je lui dois la vérité, que j’ai peur, j’ai horriblement peur de ce que je ressens pour lui. Je ne veux pas simplement coucher avec lui, je veux bien plus avec lui. Mais je ne peux pas non plus lui imposer ma maladie, mes états d’âme changeants. Il faut qu’il sache, il faut que je lui dise et que je lui laisse le choix. Je m’habille en quatrième vitesse et sors de mon appartement en courant. Je ne réfléchis plus correctement, j’ai tellement peur de le perdre que j’en perds ma logique. Je cours jusqu’à son appartement et c’est essoufflé que je sonne à sa porte. Quand il ouvre, je peux voir ses yeux rougis de larme.

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sauwatt


Il eut beaucoup de mal à ouvrir la porte du cabanon à cause de l’encombrement général. De plus cette porte mal agencée coinçait contre le sol de béton. Il commença par dégager l’enchevêtrement des outils qui bloquaient l’entrée du réduit. Il les sortit vers le gazon, avec l’idée d’organiser un semblant d’ordre, par tas et par séries.
Il était neuf heures du matin et déjà la chaleur menaçait de tomber sur lui. La canicule durait depuis plus d’une semaine. Sur la pelouse commençaient de s’accumuler des pieux, des pots de terre cuite vides, toutes sortes de produits phytosanitaires qu’il aurait mieux fait de jeter, mais il les gardait, comme il gardait dans son bureau, là-bas sous les toits, une masse d’archives inutiles. Il lui fallait aussi déplacer le tas de terre qui jouxtait la cabane, et dégager ces souches qui trainaient là depuis, depuis quand, au fait ? Depuis si longtemps.
Il travaillait depuis un bon moment déjà. La chaleur montante et l’heure passant, la tentation fut grande de faire une pause, et pourquoi pas, d’en rester là pour ce matin. Tandis qu’il soulevait les dernières pelletées de terre, son regard fut attiré vers la gauche. Là-bas, à quelques dizaines de mètres, il aperçut un homme entièrement vêtu de noir, et muni d’une large faux, qui s’affairait de la même façon que lui. Il faisait des gestes identiques aux siens, des mouvements semblables, la seule différente était qu’il les accomplissait au moyen de son outil à lui, une large faux. Ce voisin (mais était-ce bien son voisin ?) restituait ses propres actions à lui, en miroir. L’homme noir à la faux accrochée à son tronc, faisait mine de faucher son herbe pour la balancer dans la proximité de son épaule gauche.
Le manège dura quelques minutes, sans qu’il ne fût jamais en mesure d’en estimer la durée parce que ses pensées s’étaient mises à vagabonder vers la cime des arbres, de l’autre côté de la rue. Il vérifia à plusieurs reprises le phénomène: quand il s’arrêtait de travailler pour s’accorder une pause, l’homme en noir s’arrêtait aussi et posait les mains sur le dessus du manche de sa faux, comme lui-même le faisait avec sa pelle.
Il stoppa son travail car la température était devenue trop suffocante. D’ailleurs l’orage menaçait.
Il se dirigea vers la maison avec l’idée de se doucher, il était attendu en ville. Il allait prendre sa voiture pour se rendre à son rendez-vous. C’est ce qu’il avait l’intention de faire. L’homme à la faux disparut lui aussi, simultanément.
Donc, sa douche étant prise, et habillé propre sur lui, il était prêt à se rendre en ville pour récupérer à la librairie le livre qui enfin était arrivé. Les premières gouttes s’écrasèrent sur le dallage de l’allée juste au moment où il se dirigeait vers son véhicule.
À peine venait-il de démarrer que les choses se gâtèrent. L’orage prenait de l’ampleur. La route était devenue une unique et grande flaque, et les essuie-glaces n’arrivaient plus à dégager la masse d’eau qui s’accumulait entre lui et l’avenue toute rectiligne. Le pare-brise avait pris l’aspect d’une vitre dépolie, quasiment opaque. Une fois le coin de l’avenue dépassé, il pensa à l’homme à la faux, puis il accéléra sèchement pour quitter au plus vite son quartier. Oui, ce serait un livre intéressant, à coup sûr, dont il attendait beaucoup. Il avait programmé sa lecture depuis si longtemps. Il ressentit un frisson au moment où la route, décidément transformée en lac, se dérobait à sa vue. Se dérobait.
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Lena du Boror
Recueil de poésie.
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Louise Darcy









Je fixe la fenêtre devant moi ; mon corps est secoué de tremblements incontrôlables. Le coup fatal ne devrait plus tarder, maintenant... Ils veulent me tuer. Encore. Comment en suis-je arrivée là, moi qui, voici quelques mois à peine, menais l'existence la plus monotone qui soit? Je perçois son mouvement ample dans mon dos. Le colosse lève le bras... Il ne me reste, à présent, plus que quelques secondes à vivre... Le démon qui nous observe triomphe. Résignée, je ferme les yeux, et, dans un dernier rêve, je le revois.

















QUELQUES MOIS AUPARAVANT, SOIREE DU 31 DECEMBRE



-1- Je gravissais l'escalier de l'immeuble haussmannien où je vivais depuis bientôt quatre mois. Parvenue au sommet, je tournai la clef pour pénétrer dans le placard à balai que je louais sous le nom de meublé, et dont j'avais remporté le bail de haute lutte devant une cinquantaine de participants. Cette victoire, je ne la devais aucunement à mes qualités personnelles, mais seulement à un père fonctionnaire et qui s'était porté caution. Le loyer en était exorbitant.
J'entrai et je m'affalai sur le lit. J'ôtai mes bottines, que je lançai négligemment, et je relevai les jambes pour soulager mes pieds sur le velux frais. C'est l'avantage des espaces minuscules. On en atteint facilement chaque recoin. Je fermai les yeux. Quelles seraient mes bonnes résolutions, cette fois? Faire du sport, me montrer plus aimable avec la nouvelle famille de mon père... Ça n'avait pas grande importance, je ne les tiendrais probablement pas. Je resterais assise à mon bureau, comme coupée du monde, et j'étudierais mes leçons. L'essentiel de ma vie résidait dans ma réussite scolaire.
Mais, je n'avais pas le temps de me laisser aller. Je tournai le regard vers l'horloge pour constater qu'il était vingt heures trente... Déjà ! Je n'ai jamais su anticiper les heures et les minutes pour arriver à l'heure à un rendez-vous. J'ai la phobie des horloges comme d'autres ont celle de la feuille d'impôt... Nous avions projeté, mes camarades et moi, d'aller dîner ensemble avant de nous rendre au réveillon organisé par notre École. Je me relevai en maudissant mon manque chronique d'organisation, et je me dirigeai en traînant les pieds jusqu'à la salle d'eau. La sensation de l'eau tiède ruisselant sur mon corps, mêlée au parfum de jasmin du gel douche, me ragaillardirent. Je m'épongeai soigneusement.
L'étape suivante devait consister à me faire belle, ou tout au moins, à essayer. Je préparais cet événement depuis quelques jours déjà, et j'avais investi mes étrennes de Noël dans une petite robe noire à motifs dorés, un collant fin et des ballerines bon marché. J'enfilai le tout avec un soin extrême pour ne pas filer les bas. Pour observer le résultat, je ne disposais que d'un petit miroir posé sur mon bureau. Ce que je parvins à apercevoir me parut à peu près convenable. J'observai le reflet de mon visage, ce qui m'arracha, comme d'habitude, un profond soupir. Je détestais mon teint trop laiteux, mes yeux trop grands, mes taches de rousseurs sur mon nez minuscule et, par dessus tout, mes cheveux roux et bouclés. J'avais tenté, au collège, de les faire couper. On m'avait alors affublé du surnom de « Caniche » pendant des mois. Je ne les avais plus jamais raccourcis depuis. Je tentais de maîtriser leur instinct sauvage en les enserrant dans des élastiques et des bandeaux.
Le temps pressait ; je n'allais pas rester là à me lamenter. Je déposai du mascara noir sur mes cils, du crayon et des ombres sur mes paupières, du rouge sur mes lèvres, du fond de teint sur ma peau et des couleurs pour rehausser mes joues. Plus je progressais, plus je constatais l'effet désastreux de ces artifices. Quand j'eus terminé, deux possibilités s'offraient à moi : aller tapiner au Bois de Boulogne ou me démaquiller. J'optai pour la seconde. Je me contentai finalement d'un peu de mascara et d'une touche de blush sur mes lèvres. Je ressemblais à une gamine, mais ça n'avait pas tellement d'importance. Je ne connaîtrais pratiquement personne à cette soirée, et pas un de mes camarades masculins ne m'intéressait. J'achevai par le démêlage et le domptage de ma longue crinière. Je l'attachai avec un ruban et je décidai que tout était parfait.
Enfin, je cherchai mon petit sac à dos dans le fouillis de ma tanière. Où avais-je bien pu le fourrer? Tandis que je passais mon appartement en revue, mon regard se porta par hasard sur le courrier que j'avais jeté négligemment sur le lit en entrant. Il se composait de deux lettres. L'une venait de la propriétaire de ma studette qui m'envoyait, comme chaque mois, ma quittance de loyer. L'autre émanait d'un notaire de Nantes. Je fronçai les yeux. La succession de ma mère n'avait-elle pas été réglée deux ans plus tôt? Troublée, je reposai pourtant le courrier sur mon bureau sans l'ouvrir. Je voulais partir faire la fête l'esprit dégagé de tout soucis matériel. Il était rare que je m'octroie quelque moment de détente. Je devais profiter de cette soirée.
Les minutes s'égrainaient, accentuant mon retard. J'enfilai mon manteau en lainage gris fatigué et je sortis pour dévaler l'escalier. Je me précipitai à l'extérieur où le froid me saisit d'un coup. Je traversai les rues, seulement éclairées par la lumière des lampadaires qui diffusait dans les légères nappes de brume en suspension, et créait une atmosphère féerique. Je n'avais pas un long trajet à parcourir pour rejoindre mes amis de l’École d’Études Scientifiques. En arrivant sur le lieu du rendez-vous, je constatai que j'étais, une nouvelle fois, la dernière.

- Ah, quand même !, s'exclama Emma en m'apercevant.
- Ariane, tu ne pourrais pas, une fois dans ta vie, t'organiser pour arriver à l'heure !, me reprocha Maxime qui battait des semelles sur le trottoir et soufflait sur ses doigts pour les réchauffer.
- Je suis désolée, m'excusai-je.
Les trois autres ne firent aucun commentaire et s'engouffrèrent d'un seul mouvement dans le restaurant, poussés par le froid et la faim. Quelques minutes plus tard, tandis que nous déballions nos menus au milieu des effluves de friture, Benoît sortit de son sac à dos des cannettes qu'il déposa sur notre table.
- Qu'est-ce que c'est?, demanda Emma, en mordant dans son hamburger.
- Des boissons énergisantes.
- Pourquoi as-tu amené ça?, questionna Enzo.
- Ça nous aidera à tenir plus longtemps, répondit Benoît innocemment.
- N'en bois pas, conseilla Enzo à sa petite amie Katie. Ça amplifie les effets de l'alcool.
Puis il me lança une œillade entendue, soupçonnant Benoît de les avoir surtout apportées dans mon intention. Depuis des semaines qu'il me tournait autour, il voyait certainement là un moyen facile de me rendre enfin accessible. Il me connaissait mal. Il ne me plaisait ni physiquement, ni mentalement. Bavard et agité, il cherchait toujours à être le point de mire. Son physique me paraissait banal. Il jouait au rugby et se vantait de se mettre minable lors des troisièmes mi-temps. Je tentais en vain de lui faire comprendre qu'il n'avait pas la moindre chance, mais il gardait espoir. - Je n'en boirai pas non plus, remarquai-je sèchement.
- T'es pas marrante, constata-t-il.
- Non, en effet, confirmai-je.
- Moi, je vais en goûter, dit Emma en saisissant une canette.
Maxou l'imita :
- C'est bon, acquiesça-t-il.
Benoît but deux canettes d'une traite.
Après avoir dîné, nous partîmes à destination de la discothèque réservée par l’École. Presque tous les élèves devaient participer : les premières années, auxquels nous appartenions et dont les trois quarts seraient évincés après le concours du printemps, et les autres qui avaient déjà subi le grand écrémage et qui étaient presque certains de sortir avec le prestigieux diplôme de l’École. Les anciens élèves étaient invités aussi, ainsi que les enseignants.
- Tu crois que Chris Delaby sera là?, me demanda Emma, tout en marchant à ma hauteur.
La tension était perceptible dans sa voix.
- Je pense que oui, répliquai-je. Mais sa femme sera là aussi...
Elle grimaça. Il était de notoriété publique que la présence de son épouse n'empêchait nullement le professeur de répondre aux avances de ses étudiantes, mais j'espérais que la voir suffirait à en détourner Emma. Elle comptabilisait tout juste dix-huit printemps, tandis que lui me paraissait être grabataire avec ses quarante ans passés.
La coutume voulait que la soirée soit organisée par les étudiants de dernière année. En arrivant, nous étions les premiers, à l'exception des responsables. Après avoir déposé nos effets personnels au vestiaire, dans le vestibule, nous entrâmes dans la grande salle où devait se dérouler la fête, et nous commençâmes à danser sur la piste vide. Je n'osais pas me déhancher, de peur du ridicule. Benoît ne manquait pas une occasion de me frôler. Pour couper court à ses tentatives d'approche, j'allai chercher un verre de whisky-coca, bien que mes expériences en matière de dégustation d'alcool se limitassent jusqu'ici au fond d'une flûte de champagne, les soirs de fête.
Tandis que j'attendais appuyée sur le bar, Emma s'approcha de moi. Elle jubilait.
- Il est là, glissa-t-elle à mon oreille.
Je me tournai dans la direction qu'elle m'indiquait et, en effet, je reconnus les cheveux poivre et sel et la mâchoire carrée du professeur Delaby qui saluait les organisateurs. Une femme entre deux âges semblait l'accompagner. Un peu enveloppée, elle paraissait fascinée par le plafond. Savait-elle qu'elle se trouvait au sein de la réserve de chasse de son mari? A l'expression qu'elle affichait, on ne pouvait en douter.
- Tu parles d'un boudin, commenta Emma, acerbe, tout en l'examinant en biais.
La fête battait maintenant son plein quand je sentis que ma tête commençait à tourner un peu. Je n'avais pourtant absorbé que quelques gorgées d'alcool.
- Je vais me rafraîchir, annonçai-je à l'adresse de mes camarades.
- Tu veux que je t'accompagne?, proposa Benoît, qui croyait son heure enfin arrivée.
- Ah non, sûrement pas, rétorquai-je froidement.
Je traversai la piste en jouant des coudes pour rejoindre les toilettes situées dans le vestibule. Je sortis de la salle et je commençai à parcourir le couloir.
C'est à cet instant précis que je l'aperçus, avançant dans la direction opposée. Mon cœur s'affola soudain, et je fus traversée par une onde de chaleur intense tandis qu'il s'approchait de sa démarche féline. Les longues mèches de ses cheveux noirs balançaient autour de son visage. Ses pommettes saillantes, son front haut, son nez légèrement aquilin, s'accordaient dans un ensemble aux proportions parfaites. Ses yeux obliques, entourés de longs cils noirs, étaient remarquables. Son regard avait quelque chose d’étrange que je ne sus définir . Mes pas devinrent soudain difficiles, j'eus la sensation de marcher dans du coton. Quand il parvint à ma hauteur, il vrilla ses pupilles dans les miennes et je fus parcourue des pieds à la tête par une décharge électrique. Incapable de continuer, je m’arrêtai pour le contempler. Sa bouche sensuelle amorça un léger sourire, et il continua son chemin, laissant dans son sillage une fragrance boisée. J'entrouvris la bouche de ravissement. Le souffle coupé , je le vis pénétrer dans la salle où il disparut. Je restai immobile, assaillie par une multitude d'émotions inédites dont on aurait dit qu'elles s'étaient toutes données rendez-vous à ce même instant, me laissant pantelante au milieu du couloir.
Entre extase et inquiétude, je gagnai les toilettes. Je m'aspergeai le visage d'eau froide et je respirai à pleins poumons en tentant de recouvrer mes esprits. Qui était cet inconnu qui avait mis en un instant tous mes sens en émoi? J'avais eu l'occasion de croiser tous les élèves, nous n'étions pas si nombreux, et tous les professeurs. Je supposai qu'il s'agissait d'un ancien de l’École. Peu à peu, je parvins à me calmer un peu, et la raison reprit le dessus. Il était impossible qu'un homme d'une beauté aussi parfaite existât, je l'avais sans doute idéalisé. En l'examinant, je m'apercevrais qu'il n'avait rien de si extraordinaire. J'observai mon reflet dans le miroir. Mes yeux gardaient une expression étonnée. Mon cœur battait encore si fort que je craignais qu'il explose...
Aussitôt, le désespoir succéda à l'extase. Car s'il existait réellement un être aussi merveilleux, comment pourrait-il s’intéresser à moi? Mieux valait que je l'ai rêvé. Pourtant, malgré mes doutes, j’étais irrésistiblement attirée vers lui par une force invisible. Je m'astreignis sagement à attendre que le flux de mon sang ralentisse dans mes artères, que le tremblement de mes mains s'atténue et que ma respiration reprenne un rythme normal.
Puis, je retournai dans le couloir. Je tirai la porte de la salle en hésitant et j'entrai. Benoît, qui avait certainement guetté mon retour, choisit cet instant pour venir m'importuner.
- Tu t'es sentie mal?
- Un peu.
- Tu as trop bu?
- Je ne pense pas, répliquai-je en le fusillant du regard. Il fait juste trop chaud ici.
- Tu veux qu'on sorte?
- Non, cinglai-je en le dépassant.
Je filai me réfugier vers Emma. Elle fronça les sourcils en me voyant:
- Tu es bizarre. Qu'est-ce que tu as?
- Rien. Ça doit être l'effet du whisky.
Ma réponse lui suffit. Elle fit volte face et se remit à chalouper. Je l'imitai tout en cherchant le grand brun du regard quand, à nouveau, le phénomène se produisit avec les mêmes symptômes dès que je parvins à le localiser. C'était facile, il dépassait tous les convives d'une bonne tête.
Il bavardait avec un professeur. Je pus le contempler de profil et je constatai qu'en effet, il était sublime. Mon imagination n'y était pour rien. Naturellement, je n'étais pas la seule à l'avoir remarqué. De nombreux regards féminins convergeaient dans sa direction. Il paraissait ne pas s'en apercevoir, ou, du moins, ne pas y prêter attention. Quelques filles se permettaient de le héler. Je sentis la jalousie m'envahir. Moi, je n'aurais jamais osé m'en approcher et lui adresser la parole. Il me faudrait une bonne semaine pour mettre au point un plan dans cette perspective.
Il balaya la salle du regard. A l’instant où ses yeux croisèrent les miens, il suspendit son mouvement. Je frémis et je baissai les cils sur mes ballerines. Je sentis le sang me monter au visage. Pour me donner une contenance, je cherchai mon verre d'alcool sans le retrouver. Aussi, me dirigeai-je d'un pas gauche jusqu'au bar, imaginant son regard encore fixé sur moi.
De nombreuses personnes réclamaient à boire aux serveurs. J'attendis patiemment mon tour. Le service était assuré par les élèves de dernière année et par quelques professeurs bénévoles. J'arrivai enfin à leur niveau et je commandai ma boisson. En l'attendant, je me tournai timidement vers la salle pour le chercher. J'éprouvais simultanément le besoin et la crainte de le voir.
Je sursautai. Il se tenait à quelques centimètres à ma droite, le dos tourné. En avançant la main, j'aurais pu le toucher. Mon cœur vibra de cette proximité. Il écoutait un grand boutonneux de deuxième année que je connaissais bien car il assurait quelques tutorats.
- Ariane, tu es sûre d'avoir le droit de boire?, plaisanta celui-ci. Il me semble que tu n'es pas majeure.
Et, se tournant vers les serveurs, il s'exclama:
- Un lait fraise, pour la petite.
Puis il se mit à émettre des sons rappelant celui d'une otarie qui vient de faire un tour.
Je sentis le sol se dérober sous mes pieds quand le brun se retourna et me considéra. A nouveau, une décharge électrique me traversa quand je croisai ses pupilles inquisitrices. Ma bouche s’entrouvrit d'émerveillement et s'assécha. Je n'étais pas encore prête à lui parler ; je baissai rapidement le nez, et je filai rejoindre Emma, mon verre à la main.
Je bus cul sec quelques gorgées et j'amorçai quelques pas de danse. Les notes d'un slow résonnèrent. Par habitude, j'acceptai l'invitation de Maxou, mon chevalier servant attitré. Nous entreprîmes de danser en nous tenant un peu éloignés l'un de l'autre, mes mains posées timidement sur ses épaules et celles de Maxime effleurant légèrement ma taille. Autour de nous, les autres s' enlaçaient à s'étouffer. Nous ressemblions à un couple de préadolescents participant à leur première boum.
Par dessus l'épaule de mon cavalier, je ne pouvais m'empêcher de le chercher. Dansait-il avec une fille? Allais-je encore avoir des envies de meurtre? Je le repérai enfin, un peu plus loin, l'épaule appuyée contre un mur. Je frissonnai en constatant qu'il m'observait par dessus le crâne d'une troisième année. Je me cachai derrière Maxime.
- Ça ne va pas?, s’inquiéta mon ami. Tu es bizarre.
- Non, répondis-je en feignant d'être surprise par sa remarque, mais parfaitement consciente de donner tous les signes de démence.
Dès que la mélodie fut achevée, je me précipitai sur mon verre dont je bus la moitié du contenu d'un seul trait. Puis je retournai danser, tiraillée entre l'envie de le regarder et la crainte de croiser ses prunelles envoûtantes et de recommencer à trembler et à rougir de manière pathétique.
La salle se mit soudain à tournoyer autour de moi. J'avisai une chaise un peu plus loin que je tentai de rallier. Mais je ne parvenais déjà plus à suivre une trajectoire rectiligne. Je l'atteignis avec quelques zig-gaz. Je m'assis et j'attendis de me sentir un peu mieux. Le cerveau bouillonnant, je m'appuyai pour me maintenir aussi droite que possible. Je le cherchai en roulant les yeux sans parvenir à le localiser. Était-il déjà parti?
Je soupirai, ma soirée était fichue. Pourquoi fallait-il que je sois aussi timide ? Une autre n'aurait pas fait autant d'histoires. Elle aurait engagé la conversation, et évalué ses chances.
J'observai mon verre encore à moitié plein. Je le saisis, dans l'espoir que le breuvage me permettrait d'oublier son départ. Quelqu'un me l'ôta des mains. Je fronçai les yeux et me tournai vers l'importun qui se mêlait de mes affaires quand je m'aperçus qu'il s'agissait de lui. Il m'examinait de ses iris étranges. Ma vision se troubla soudain. Je sentis mon corps s'affaisser et, sans que je puisse rien faire, je basculai dans l'obscurité totale.

Le son d'une porte qui claquait me ramena lentement vers la conscience.
J'ouvris doucement les yeux. Il faisait jour, je me trouvais dans mon lit, emmitouflée jusqu'aux oreilles. Comment avais-je atterri là? Était-ce mes camarades qui m'avaient reconduite ? J'espérais ne pas avoir gâché totalement leur soirée. Je fus soudain prise d'une inquiétude. Benoît n'avait-il pas profité de la situation? J'ôtai mes couvertures pour constater que je portais toujours ma robe et mes collants. L'esprit encore embrumé, je me levai et me servis un verre d'orangeade. La dernière image que je gardais de la soirée était celle de cet homme merveilleux... Existait-il vraiment ou tout ceci n'avait-il été qu'un rêve ? Ses traits restaient gravés avec une trop grande précision dans ma mémoire pour qu'il soit le fruit de mon imagination. Et je frémissais à son seul souvenir.
Je m'assis à mon bureau et je bus mon verre. Mon regard tomba à nouveau sur la lettre du notaire. Que me voulait-il ? J'ouvris paresseusement l'enveloppe. Il souhaitait me rencontrer. Je restai un moment perplexe. Je ne me connaissais aucun oncle d'Amérique, mais ma situation financière était si précaire que je me pris à espérer.
Soudain, la sonnerie du téléphone me tira de ma rêverie. Le numéro qui s'afficha m'indiqua qu'il s'agissait de mon père.
- Bonne année ma chérie, me dit-il quand je répondis.
- Bonne année Papa. Ta soirée s'est bien passée?
- Oui, super. On a dansé toute la nuit.
J'étais passée maître pour lui dissimuler mes faits et gestes depuis l'internat.
- Et toi?, ajoutai-je.
- Très bien. J'ai fait mon galant. J'ai emmené Nathalie au restaurant et nous avons, nous aussi, dansé toute la nuit.
Cela ne me surprit pas. Chaque année, depuis leur rencontre, mon père emmenait sa compagne et son fils de dix ans au restaurant pour le réveillon de la Saint-Sylvestre. J'évitais de les accompagner, le gamin et moi ne pouvions pas nous supporter. Nous ne cessions pas de nous chamailler, à la maison, et nos disputes dégénéraient systématiquement en règlements de compte entre adultes. L'atmosphère était irrespirable. C'était la raison pour laquelle j'avais choisi de vivre à l'internat, à mon entrée au lycée. Tout le monde en avait été soulagé.
- Nathalie te souhaite une Bonne Année aussi, ajouta-t-il sur le ton niais dont il usait quand ma Belle-Mère se trouvait à côté de lui.
Je ne répondis rien. Après avoir échangé quelques lieux communs, je lui parlais du courrier, mais il parut aussi surpris que moi.
Mes pensée revinrent immédiatement au bel inconnu. Qui pouvait-il être? Était-ce bien lui qui avait saisi mon verre, où me l'étais-je imaginé? Et surtout, c'était là la question la plus importante, le reverrais-je un jour ?
Mon téléphone sonna à nouveau. Il s'agissait de Maxime.
- Bonne année, dit-il.
Je lui retournai ses vœux. Après quelques secondes d'hésitation, il se lança:
- Ça va?
- Oui, merci de vous être occupés de moi. Je suis désolée.
Après un silence, Maxime finit par répondre:
- En fait, ce n'est pas moi. J'aurais dû, mais un type a pris les choses en main. Et comme les professeurs paraissaient lui faire confiance, nous l'avons laissé faire.
Tout en mesurant le degré de solidarité dans l'adversité de mes camarades, je soufflai : - Comment était-il?
- Un grand brun, avec un costume noir griffé. Il t'a prise dans ses bras et t'a transportée dehors avant qu'on ait eu le temps de s'en apercevoir. Comme ton état ne s'améliorait pas, il est revenu chercher tes affaires au vestiaire, et il a déclaré aux responsables qu'il te ramenait chez toi.
Un frisson me parcourut, j'étais convaincue qu'il s 'agissait de lui. Je jetai un coup d’œil circulaire, embarrassée. Il avait découvert mon minuscule appartement où tous les meubles étaient vieux et dépareillés ; ils tenaient à peine debout. C'était à croire que la propriétaire avait ratissé les décharges d'objets encombrants pour le meubler.
- Bon, je t'appelais juste pour te prévenir qu'on déjeune chez moi, à midi. Enfin, à quatorze heures, plutôt. A plus, conclut Maxou.
Le bel inconnu savait donc où j'habitais. Il avait pris la peine de me ramener jusqu'ici, c'était plutôt encourageant. Il pourrait revenir, s'il jugeait bon de me revoir.
Cherchant à discerner une trace de son parfum sur mon manteau, je reconnus une très légère fragrance boisée. Je plongeai mon visage dans l'étoffe et, les yeux fermés, j'inhalai à plein poumon en pensant à lui.




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