12. Un digestif*

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Ethan

Le temps se fige autour de nous. Nos bouches sont collées l’une à l’autre, puis doucement, il commence à bouger et perce la barrière close de mes lèvres avec sa langue. Je lui réponds alors, doucement, timidement comme lui, jusqu’à ce que finalement notre échange devienne fougueux et notre respiration se mette à siffler. Sa main vient se glisser dans ma nuque et ses doigts se perdent dans ma chevelure, je fais alors de même. Nos corps viennent se coller l’un à l’autre, comme aimantés, et finalement ce baiser se rompt, nous laissant à bout de souffle et avec cette amertume du trop peu.

— Alors comme ça tu n’avais pas d’idée derrière la tête ?

— Au début, je n’en avais pas, avoue t’il.

Cette fois, c’est moi qui reprends ses lèvres, relançant cette danse endiablée. Nous laissons nos mains parcourir le corps de l’autre, il m’ôte ma veste en cuir et je fais de même avec sa veste de costume. Cela va sûrement trop vite, mais c’est comme si nous en avions envie depuis longtemps, voire besoin. Nous parler à travers une application a fait naître en nous des désirs que nous avons envie d’assouvir, là, tout de suite. Nous nous connaissons, aussi bien au boulot que par écrit, c’est très étrange, mais nous flirtons ensemble depuis deux mois déjà. Ce ne sont que des pulsions, une envie. Depuis le temps que je fantasme sur mon patron après tout, même si je le trouvais detestable quand Alicia me disait de lui sauté dessus j’en avait envie. Même quand j’était avec Mickaël…

Il fait sauter ma chemise et je fais de même avec la sienne. Nous nous retrouvons tous les deux torse nu et nos mains caressent nos peaux. Je me retrouve alors assis à califourchon sur ses genoux, l’embrassant toujours avec passion alors que ses mains glissent sur mes fesses en les agrippant fermement. Lui comme moi avons notre pantalon déformé par une bosse, que je n’hésite pas à frotter en ondulant du bassin sur lui.

— Tu es… actif ou passif ?

Sa question me déstabilise légèrement. C’est vrai que je ne me suis jamais vraiment posé la question, car avec Mickaël, j’étais passif. J’aime ça, alors autant continuer à l’être.

— Passif.

— OK, tant mieux.

Soudain, je me retrouve basculé sur le canapé, atterrissant sur le dos, lui au-dessus de moi. Il vient m’embrasser le torse alors qu’il déboutonne mon pantalon. Je me retrouve rapidement en caleçon et lui descend en faisant un chemin de baisers jusqu’à mon entrejambe. Léchant ma protubérance à travers le tissu de mon caleçon, il a le don de me faire gémir.

— Je… Je n’ai rien fait depuis ma rupture…

— Et moi depuis plus longtemps, glousse t’il.

— Tu as des capotes ?

Il se fige et se redresse ; je peux voir qu’il réfléchit à toute allure. Je crois bien qu’il n’a pas pensé à ce détail pourtant si important. Il devient tout rouge avant de se redresser d’un coup et de disparaître, je suppose, dans sa salle de bains. Il réapparaît et ouvre une porte où je peux apercevoir un lit. J’entends un boucan d’enfer et je le vois surgir de la chambre avec une mine déçue.

— Je… Je n’avais pas pensé à ce détail.

Je me redresse et ne peux réprimer un sourire amusé face à sa bouille de chiot battu.

— Je n’en ai pas sur moi non plus… Je n’ai pas l’habitude de me balader avec une capote; ricanais-je.

— Merde… Ça casse tout.

— Ce n’est pas grave ! Bon… Je vais rentrer chez moi, du coup.

Il se mordille la lèvre inférieure, déçu, mais après un tel pic d’excitation, je me vois mal rester pour faire la causette. En plus ça ma remis les idées en claire, ça va trop vite, même pour un plan cul. Je remets mon pantalon et ma chemise rapidement avant d’enfiler ma veste. Lui n’a pas bougé ; il joue nerveusement avec ses doigts. Je vois bien qu’il est déçu que ça s’arrête aussi brutalement et que je ne reste pas. Je m’approche de lui et lui vole un baiser.

— À demain, Alexi.

Son regard vacille, il veut rajouter quelque chose, mais je le vois rougir à l’extrême et finalement, il ne dit rien. Je tourne les talons et sors. Une fois en bas de l’immeuble, j’ai un frisson, moi aussi je suis déçu que ça se soit arrêté comme ça. Nous n’allions tout de même pas le faire la première fois sans protection, même si le fait que je sois un vampire me protège de toutes les maladies humaines, c’est une question de principe. Je marche alors dans la rue pour rentrer chez moi. Réfléchissant a cette soirée, tout se bouscule dans ma tête. Suis-je pret a me réangager, surtout avec mon patron qui m’a tout de même fait la misère au boulot. Suis-je en train de m’engager sur une pente glissante encore une fois. J’ai envie de croire que l’homme avec qui j’ai parler sur cette application soit vraiment cette personne que j’ai beaucoup apprécier. Je repense a Alicia qui c’est fait agressé. Suis-je en train de faire la même erreur?

Une fois dans mon antre, je me laisse tomber sur le canapé en soupirant. Quelques secondes plus tard, mon téléphone sonne. Je regarde : c’est un SMS d’Alexi.

(Alexi) Tu crois que j’ai tout foiré ?

(Ethan) Non, j’ai passé une super soirée, même si je suis frustré qu’on n’ait pas pu terminer le digestif.

(Alexi) La prochaine fois, je ferai en sorte d’avoir ce qu’il faut et on pourra déguster le digestif jusqu’au bout.

(Ethan) Un McDo’ suffira avant, ne t’inquiète pas.

(Alexi) Ouais… J’ai encore faim, en plus.

Je me mets à glousser grâce à notre échange, puis c’est à Alicia que j’envoie un message.

(Ethan) C’était super bon à La Cigale, mais il n’y avait pas grand-chose dans l’assiette.

(Alicia) Tu es rentré chez toi ?

(Ethan) Ouais… On n’avait pas de capotes.

(Alicia) MDR sérieux ? C’était chaud ? Merde, faut toujours avoir une capote dans son portefeuille, Ethan ! Surtout quand tu vas à un rencard. Tu me déçois.

(Ethan) La prochaine fois, j’en aurai, ne t’inquiète pas pour ça !

Je repose mon téléphone et regarde mon pantalon, j’ai encore une bosse qui le déforme légèrement et ça commence à me faire un peu mal. Je décide donc d’aller prendre une douche et de résoudre ce petit problème. Une fois en pyjama sous la couette, je me demande si Alexi a fait la même chose et s’il a pensé à moi. Je rougis violemment à cause de ma propre réflexion. Je m’endors alors très vite, pour une fois et je rêve de la chaleur de ses bras et surtout, de ce que nous n’avons pas pu terminer.

Le lendemain au boulot, lui comme moi faisons comme si de rien n’était, n’échangeant que des regards en coin discrets. Du moins, jusqu’à la pause-café, lorsque je me retrouve devant la machine à tenter de comprendre comment elle fonctionne. Il arrive derrière moi et me fait sursauter quand il m’indique qu’il faut appuyer sur le bouton.

— Pardon, je ne voulais pas te faire peur.

— Il n’y a pas de problème.

— Ce midi, tu as quelque chose de prévu ?

— Je… Je mange toujours avec Alicia, avouais-je.

— Ah ! Ce n’est pas grave.

— Tu viens… boire un verre chez moi, ce soir ?

Je m’étonne moi-même de ma spontanéité et de l’inviter chez moi comme ça, rougissant légèrement. Un magnifique sourire étire ses lèvres et je vois ses yeux s’illuminer.

— Oui d’accord ! Quelle heure ?

— Dix-neuf heures ? Je commanderai des sushis, ce n’est pas de la haute gastronomie, mais c’est tout comme et on a de bonnes quantités.

Il ricane en me confirmant qu’il sera là. La journée passe atrocement lentement. Le midi, Alicia m’interroge comme un inspecteur du FBI sur absolument tout ce qu’il s’est passé hier soir. Je finis par lâcher que ce soir, il vient chez moi et elle se met à sautiller sur sa chaise, toute contente pour moi.

— Pense à acheter des capotes cette fois, OK ?

Je lui fais un joli fuck face à sa réflexion. C’est bon, j’ai retenu la leçon, mais si ça se trouve, nous n’allons rien faire de tout ça et dans son appartement, l’autre fois, ce n’était qu’une pulsion, rien de plus.

En sortant du boulot, je vais alors à la pharmacie pour demander des préservatifs.

— Quelle taille, Monsieur ?

Oh merde… Oui, quelle taille ? Ça, je ne sais pas du tout à travers son pantalon, je n’ai pas vraiment vu la bête. Et si je réponds que je ne sais pas, ça va être louche, non ?

— Il y a quoi comme tailles ?

— XS, S, M, L et XL. Nous avons aussi des XXL, mais d’une autre marque. Nous pouvons aussi commender des taille hors norme.

J’ai l’impression d’acheter un t-shirt, là, mais je ne sais pas moi, quelle taille je dois prendre. J’en deviens tout rouge.

— Sinon, je vous en mets une boîte de chaque ?

— Euh… ouais, c’est bien, ça !

Je me retrouve donc avec six boîtes de préservatifs, je m’en sors quand même pour quarante balles, ce n’est pas donné, bordel. Avec Mickaël, ça faisait longtemps que nous n’en utilisions plus, à vrai dire. Une fois chez moi, je regarde les boîtes et planque tout dans ma table de chevet. D’un côté, j’espère que nous n’utiliserons pas les XS, ça me ferait quand même chier. Puis je regarde autour de moi, putain, il faudrait que je fasse du ménage, quand même. L’avantage d’être un vampire, c’est qu’on peut faire les choses un peu plus rapidement que tout le monde. En une heure, j’ai tout dépoussiéré, passé l’aspirateur et la serpillère et rangé tout ce qui traînait, jusqu’à planquer mes poches de sang.

Je file sous la douche sans vraiment faire attention à l’heure et c’est au moment où je sors que j’entends sonner. Merde, il est déjà dix-neuf heures et sans faire attention, je vais lui ouvrir simplement vêtu d’une serviette autour de la taille. Quand j’ouvre la porte, je le vois hausser un sourcil et un sourire amusé se dessine sur ses lèvres alors que ses yeux se posent sur ma serviette.

— J’adore ce genre d’accueil, me lance t’il.

— Ah putain, pardon, je n’ai pas fait gaffe à l’heure, j’ai fait du ménage et euh… Rentre, le temps que je m’habille !

Je claque la porte et cours me réfugier dans ma chambre en claquant la porte derrière moi, attrapant un caleçon, un jean simple et un t-shirt d’un groupe de métal connu. Je retourne dans le salon, il n’est pas là. Je retourne à la porte d’entrée et le vois attendre derrière.

— Tu m’as claqué la porte au nez..

— Oh pardon, je suis tellement désolé ! Entre.

Je suis rouge de honte, je viens quand même d’accumuler deux bourdes et lui, ça semble le faire marrer. Tout comme moi chez lui, il détaille vite fait mon appartement et pose une bouteille de muscadet sur la table à manger avant de se tourner vers moi.

— J’ai cru comprendre que tu en buvais, alors j’ai voulu t’en apporter une. Avec les sushis, ça passe bien, normalement.

Merde, je n’ai pas commandé les sushis… J’attrape mon téléphone et les commande rapidement sur l’application de livraison avant de lui faire un sourire gêné. Lui est amusé de tout ça et de ma maladresse.

— Ne te mets pas autant la pression.

— Ouais, enfin, j’ai du mal à rivaliser avec La Cigale, aussi, répliquais-je.

— Je n’ai pas vraiment pris beaucoup de risques, il faut dire.

Il se met à glousser. Je l’invite à s’asseoir sur le canapé. Tout mon intérieur est déjà loin d’être aussi classe que le sien, mais bon, c’est comme ça. Je sors les seules bouteilles que j’ai, du whisky, du rhum et de la vodka.

— Je n’ai que ça pour l’apéritif, tu veux quoi ?

— Du rhum, c’est très bien !

Je sers alors deux verres et apporte les petits gâteaux apéro que je pose sur la table basse.

— Ton chien n’était pas trop triste que tu le laisses tout seul à l’appartement ?

Il explose de rire avant que nous trinquions pour boire une première gorgée.

— Alicia a dû te poser un tas de questions ce midi ?

— Ouais, je ne te dis pas, elle devrait se reconvertir dans les renseignements généraux.

— Vous vous connaissez depuis longtemps ? Demande t’il.

— Oui, on a grandi ensemble, elle est comme une sœur pour moi, en fait. Un vrai pitbull aussi parfois quand il s’agit de me défendre, mais l’inverse, c’est pareil.

— J’ai vu ça quand vous vous êtes fait agresser. Ta côte, ça va mieux ?

— Oui, j’ai plus mal du tout, je suis déjà tout neuf. Ricanais-je nerveusement.

Il sourit face à moi qui bombe le torse fièrement, amusé. Ses yeux se posent sur mon t-shirt et un autre sourire étire ses lèvres.

— C’est vrai que tu m’as dit vaguement que tu écoutais des groupes de métal. J’aime bien ce groupe aussi !

Je m’empourpre légèrement, je n’ai pas vraiment fait d’effort vestimentaire, tandis que lui est habillé d’un jean noir et d’une chemise tout aussi noire. Il a retiré sa veste de moto et son casque, qui est posé dans l’entrée.

— Je suis allé les voir en concert, c’est pour ça que j’ai leur t-shirt. D’autant plus que cette année, ils seront au Hellfest et j’ai bien l’intention d’y aller, j’ai déjà ma place, dis-je tout exciter.

— Oh, j’ai une place aussi ! On aura qu’à y aller ensemble, ça peut être vraiment cool.

À ce moment-là, j’entends la sonnette de mon appartement, notre commande est enfin arrivée. Je me lève et me dirige vers la porte, prenant du liquide avec moi, et ouvre au livreur. Soudain je me fige, devant moi se tient Mickaël avec la fameuse boîte de sushis.

— Je t’ai dit de me foutre la paix !

— Ne te méprends pas, je suis livreur, faut bien que je gagne ma vie, moi aussi, réplique t’il amusé.

Il me tend la boîte et moi les billets.

— Tu es avec quelqu’un, ce soir ?

— Qu’est-ce que ça peut te faire ?

Évidemment, Alexi a trouvé judicieux de venir voir ce qu’il se passait et je peux voir le visage de Mickaël se décomposer. Ses yeux se remplissent de colère et il se met à bomber le torse.

— Tu te tapes déjà un autre mec ? Il ne te mérite pas, et toi, de toute manière, tu es partisan du moindre effort, dès que ça va devenir sérieux, tu vas te barrer !

— Hé, ne lui parle pas comme ça, mec ! Tu es qui, son ex ? Vu ta façon d’être, je comprends mieux pourquoi tu es son ex, justement, à venir le harceler même jusqu’à son travail et chez lui ! Eh bien, là, tu vas rester à ta place. Tu nous as livré la commande, alors retourne bosser, tu dois avoir d’autres clients, sort Alexi énervé.

— Tu te prends pour qui, fils de chien ?! Il est trop bien pour toi, tu devrais retourner chez toi !

Et là… je vois Mickaël se jeter sur Alexi et lui flanquer un violent coup de poing.

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sauwatt


Il eut beaucoup de mal à ouvrir la porte du cabanon à cause de l’encombrement général. De plus cette porte mal agencée coinçait contre le sol de béton. Il commença par dégager l’enchevêtrement des outils qui bloquaient l’entrée du réduit. Il les sortit vers le gazon, avec l’idée d’organiser un semblant d’ordre, par tas et par séries.
Il était neuf heures du matin et déjà la chaleur menaçait de tomber sur lui. La canicule durait depuis plus d’une semaine. Sur la pelouse commençaient de s’accumuler des pieux, des pots de terre cuite vides, toutes sortes de produits phytosanitaires qu’il aurait mieux fait de jeter, mais il les gardait, comme il gardait dans son bureau, là-bas sous les toits, une masse d’archives inutiles. Il lui fallait aussi déplacer le tas de terre qui jouxtait la cabane, et dégager ces souches qui trainaient là depuis, depuis quand, au fait ? Depuis si longtemps.
Il travaillait depuis un bon moment déjà. La chaleur montante et l’heure passant, la tentation fut grande de faire une pause, et pourquoi pas, d’en rester là pour ce matin. Tandis qu’il soulevait les dernières pelletées de terre, son regard fut attiré vers la gauche. Là-bas, à quelques dizaines de mètres, il aperçut un homme entièrement vêtu de noir, et muni d’une large faux, qui s’affairait de la même façon que lui. Il faisait des gestes identiques aux siens, des mouvements semblables, la seule différente était qu’il les accomplissait au moyen de son outil à lui, une large faux. Ce voisin (mais était-ce bien son voisin ?) restituait ses propres actions à lui, en miroir. L’homme noir à la faux accrochée à son tronc, faisait mine de faucher son herbe pour la balancer dans la proximité de son épaule gauche.
Le manège dura quelques minutes, sans qu’il ne fût jamais en mesure d’en estimer la durée parce que ses pensées s’étaient mises à vagabonder vers la cime des arbres, de l’autre côté de la rue. Il vérifia à plusieurs reprises le phénomène: quand il s’arrêtait de travailler pour s’accorder une pause, l’homme en noir s’arrêtait aussi et posait les mains sur le dessus du manche de sa faux, comme lui-même le faisait avec sa pelle.
Il stoppa son travail car la température était devenue trop suffocante. D’ailleurs l’orage menaçait.
Il se dirigea vers la maison avec l’idée de se doucher, il était attendu en ville. Il allait prendre sa voiture pour se rendre à son rendez-vous. C’est ce qu’il avait l’intention de faire. L’homme à la faux disparut lui aussi, simultanément.
Donc, sa douche étant prise, et habillé propre sur lui, il était prêt à se rendre en ville pour récupérer à la librairie le livre qui enfin était arrivé. Les premières gouttes s’écrasèrent sur le dallage de l’allée juste au moment où il se dirigeait vers son véhicule.
À peine venait-il de démarrer que les choses se gâtèrent. L’orage prenait de l’ampleur. La route était devenue une unique et grande flaque, et les essuie-glaces n’arrivaient plus à dégager la masse d’eau qui s’accumulait entre lui et l’avenue toute rectiligne. Le pare-brise avait pris l’aspect d’une vitre dépolie, quasiment opaque. Une fois le coin de l’avenue dépassé, il pensa à l’homme à la faux, puis il accéléra sèchement pour quitter au plus vite son quartier. Oui, ce serait un livre intéressant, à coup sûr, dont il attendait beaucoup. Il avait programmé sa lecture depuis si longtemps. Il ressentit un frisson au moment où la route, décidément transformée en lac, se dérobait à sa vue. Se dérobait.
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Lena du Boror
Recueil de poésie.
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Louise Darcy









Je fixe la fenêtre devant moi ; mon corps est secoué de tremblements incontrôlables. Le coup fatal ne devrait plus tarder, maintenant... Ils veulent me tuer. Encore. Comment en suis-je arrivée là, moi qui, voici quelques mois à peine, menais l'existence la plus monotone qui soit? Je perçois son mouvement ample dans mon dos. Le colosse lève le bras... Il ne me reste, à présent, plus que quelques secondes à vivre... Le démon qui nous observe triomphe. Résignée, je ferme les yeux, et, dans un dernier rêve, je le revois.

















QUELQUES MOIS AUPARAVANT, SOIREE DU 31 DECEMBRE



-1- Je gravissais l'escalier de l'immeuble haussmannien où je vivais depuis bientôt quatre mois. Parvenue au sommet, je tournai la clef pour pénétrer dans le placard à balai que je louais sous le nom de meublé, et dont j'avais remporté le bail de haute lutte devant une cinquantaine de participants. Cette victoire, je ne la devais aucunement à mes qualités personnelles, mais seulement à un père fonctionnaire et qui s'était porté caution. Le loyer en était exorbitant.
J'entrai et je m'affalai sur le lit. J'ôtai mes bottines, que je lançai négligemment, et je relevai les jambes pour soulager mes pieds sur le velux frais. C'est l'avantage des espaces minuscules. On en atteint facilement chaque recoin. Je fermai les yeux. Quelles seraient mes bonnes résolutions, cette fois? Faire du sport, me montrer plus aimable avec la nouvelle famille de mon père... Ça n'avait pas grande importance, je ne les tiendrais probablement pas. Je resterais assise à mon bureau, comme coupée du monde, et j'étudierais mes leçons. L'essentiel de ma vie résidait dans ma réussite scolaire.
Mais, je n'avais pas le temps de me laisser aller. Je tournai le regard vers l'horloge pour constater qu'il était vingt heures trente... Déjà ! Je n'ai jamais su anticiper les heures et les minutes pour arriver à l'heure à un rendez-vous. J'ai la phobie des horloges comme d'autres ont celle de la feuille d'impôt... Nous avions projeté, mes camarades et moi, d'aller dîner ensemble avant de nous rendre au réveillon organisé par notre École. Je me relevai en maudissant mon manque chronique d'organisation, et je me dirigeai en traînant les pieds jusqu'à la salle d'eau. La sensation de l'eau tiède ruisselant sur mon corps, mêlée au parfum de jasmin du gel douche, me ragaillardirent. Je m'épongeai soigneusement.
L'étape suivante devait consister à me faire belle, ou tout au moins, à essayer. Je préparais cet événement depuis quelques jours déjà, et j'avais investi mes étrennes de Noël dans une petite robe noire à motifs dorés, un collant fin et des ballerines bon marché. J'enfilai le tout avec un soin extrême pour ne pas filer les bas. Pour observer le résultat, je ne disposais que d'un petit miroir posé sur mon bureau. Ce que je parvins à apercevoir me parut à peu près convenable. J'observai le reflet de mon visage, ce qui m'arracha, comme d'habitude, un profond soupir. Je détestais mon teint trop laiteux, mes yeux trop grands, mes taches de rousseurs sur mon nez minuscule et, par dessus tout, mes cheveux roux et bouclés. J'avais tenté, au collège, de les faire couper. On m'avait alors affublé du surnom de « Caniche » pendant des mois. Je ne les avais plus jamais raccourcis depuis. Je tentais de maîtriser leur instinct sauvage en les enserrant dans des élastiques et des bandeaux.
Le temps pressait ; je n'allais pas rester là à me lamenter. Je déposai du mascara noir sur mes cils, du crayon et des ombres sur mes paupières, du rouge sur mes lèvres, du fond de teint sur ma peau et des couleurs pour rehausser mes joues. Plus je progressais, plus je constatais l'effet désastreux de ces artifices. Quand j'eus terminé, deux possibilités s'offraient à moi : aller tapiner au Bois de Boulogne ou me démaquiller. J'optai pour la seconde. Je me contentai finalement d'un peu de mascara et d'une touche de blush sur mes lèvres. Je ressemblais à une gamine, mais ça n'avait pas tellement d'importance. Je ne connaîtrais pratiquement personne à cette soirée, et pas un de mes camarades masculins ne m'intéressait. J'achevai par le démêlage et le domptage de ma longue crinière. Je l'attachai avec un ruban et je décidai que tout était parfait.
Enfin, je cherchai mon petit sac à dos dans le fouillis de ma tanière. Où avais-je bien pu le fourrer? Tandis que je passais mon appartement en revue, mon regard se porta par hasard sur le courrier que j'avais jeté négligemment sur le lit en entrant. Il se composait de deux lettres. L'une venait de la propriétaire de ma studette qui m'envoyait, comme chaque mois, ma quittance de loyer. L'autre émanait d'un notaire de Nantes. Je fronçai les yeux. La succession de ma mère n'avait-elle pas été réglée deux ans plus tôt? Troublée, je reposai pourtant le courrier sur mon bureau sans l'ouvrir. Je voulais partir faire la fête l'esprit dégagé de tout soucis matériel. Il était rare que je m'octroie quelque moment de détente. Je devais profiter de cette soirée.
Les minutes s'égrainaient, accentuant mon retard. J'enfilai mon manteau en lainage gris fatigué et je sortis pour dévaler l'escalier. Je me précipitai à l'extérieur où le froid me saisit d'un coup. Je traversai les rues, seulement éclairées par la lumière des lampadaires qui diffusait dans les légères nappes de brume en suspension, et créait une atmosphère féerique. Je n'avais pas un long trajet à parcourir pour rejoindre mes amis de l’École d’Études Scientifiques. En arrivant sur le lieu du rendez-vous, je constatai que j'étais, une nouvelle fois, la dernière.

- Ah, quand même !, s'exclama Emma en m'apercevant.
- Ariane, tu ne pourrais pas, une fois dans ta vie, t'organiser pour arriver à l'heure !, me reprocha Maxime qui battait des semelles sur le trottoir et soufflait sur ses doigts pour les réchauffer.
- Je suis désolée, m'excusai-je.
Les trois autres ne firent aucun commentaire et s'engouffrèrent d'un seul mouvement dans le restaurant, poussés par le froid et la faim. Quelques minutes plus tard, tandis que nous déballions nos menus au milieu des effluves de friture, Benoît sortit de son sac à dos des cannettes qu'il déposa sur notre table.
- Qu'est-ce que c'est?, demanda Emma, en mordant dans son hamburger.
- Des boissons énergisantes.
- Pourquoi as-tu amené ça?, questionna Enzo.
- Ça nous aidera à tenir plus longtemps, répondit Benoît innocemment.
- N'en bois pas, conseilla Enzo à sa petite amie Katie. Ça amplifie les effets de l'alcool.
Puis il me lança une œillade entendue, soupçonnant Benoît de les avoir surtout apportées dans mon intention. Depuis des semaines qu'il me tournait autour, il voyait certainement là un moyen facile de me rendre enfin accessible. Il me connaissait mal. Il ne me plaisait ni physiquement, ni mentalement. Bavard et agité, il cherchait toujours à être le point de mire. Son physique me paraissait banal. Il jouait au rugby et se vantait de se mettre minable lors des troisièmes mi-temps. Je tentais en vain de lui faire comprendre qu'il n'avait pas la moindre chance, mais il gardait espoir. - Je n'en boirai pas non plus, remarquai-je sèchement.
- T'es pas marrante, constata-t-il.
- Non, en effet, confirmai-je.
- Moi, je vais en goûter, dit Emma en saisissant une canette.
Maxou l'imita :
- C'est bon, acquiesça-t-il.
Benoît but deux canettes d'une traite.
Après avoir dîné, nous partîmes à destination de la discothèque réservée par l’École. Presque tous les élèves devaient participer : les premières années, auxquels nous appartenions et dont les trois quarts seraient évincés après le concours du printemps, et les autres qui avaient déjà subi le grand écrémage et qui étaient presque certains de sortir avec le prestigieux diplôme de l’École. Les anciens élèves étaient invités aussi, ainsi que les enseignants.
- Tu crois que Chris Delaby sera là?, me demanda Emma, tout en marchant à ma hauteur.
La tension était perceptible dans sa voix.
- Je pense que oui, répliquai-je. Mais sa femme sera là aussi...
Elle grimaça. Il était de notoriété publique que la présence de son épouse n'empêchait nullement le professeur de répondre aux avances de ses étudiantes, mais j'espérais que la voir suffirait à en détourner Emma. Elle comptabilisait tout juste dix-huit printemps, tandis que lui me paraissait être grabataire avec ses quarante ans passés.
La coutume voulait que la soirée soit organisée par les étudiants de dernière année. En arrivant, nous étions les premiers, à l'exception des responsables. Après avoir déposé nos effets personnels au vestiaire, dans le vestibule, nous entrâmes dans la grande salle où devait se dérouler la fête, et nous commençâmes à danser sur la piste vide. Je n'osais pas me déhancher, de peur du ridicule. Benoît ne manquait pas une occasion de me frôler. Pour couper court à ses tentatives d'approche, j'allai chercher un verre de whisky-coca, bien que mes expériences en matière de dégustation d'alcool se limitassent jusqu'ici au fond d'une flûte de champagne, les soirs de fête.
Tandis que j'attendais appuyée sur le bar, Emma s'approcha de moi. Elle jubilait.
- Il est là, glissa-t-elle à mon oreille.
Je me tournai dans la direction qu'elle m'indiquait et, en effet, je reconnus les cheveux poivre et sel et la mâchoire carrée du professeur Delaby qui saluait les organisateurs. Une femme entre deux âges semblait l'accompagner. Un peu enveloppée, elle paraissait fascinée par le plafond. Savait-elle qu'elle se trouvait au sein de la réserve de chasse de son mari? A l'expression qu'elle affichait, on ne pouvait en douter.
- Tu parles d'un boudin, commenta Emma, acerbe, tout en l'examinant en biais.
La fête battait maintenant son plein quand je sentis que ma tête commençait à tourner un peu. Je n'avais pourtant absorbé que quelques gorgées d'alcool.
- Je vais me rafraîchir, annonçai-je à l'adresse de mes camarades.
- Tu veux que je t'accompagne?, proposa Benoît, qui croyait son heure enfin arrivée.
- Ah non, sûrement pas, rétorquai-je froidement.
Je traversai la piste en jouant des coudes pour rejoindre les toilettes situées dans le vestibule. Je sortis de la salle et je commençai à parcourir le couloir.
C'est à cet instant précis que je l'aperçus, avançant dans la direction opposée. Mon cœur s'affola soudain, et je fus traversée par une onde de chaleur intense tandis qu'il s'approchait de sa démarche féline. Les longues mèches de ses cheveux noirs balançaient autour de son visage. Ses pommettes saillantes, son front haut, son nez légèrement aquilin, s'accordaient dans un ensemble aux proportions parfaites. Ses yeux obliques, entourés de longs cils noirs, étaient remarquables. Son regard avait quelque chose d’étrange que je ne sus définir . Mes pas devinrent soudain difficiles, j'eus la sensation de marcher dans du coton. Quand il parvint à ma hauteur, il vrilla ses pupilles dans les miennes et je fus parcourue des pieds à la tête par une décharge électrique. Incapable de continuer, je m’arrêtai pour le contempler. Sa bouche sensuelle amorça un léger sourire, et il continua son chemin, laissant dans son sillage une fragrance boisée. J'entrouvris la bouche de ravissement. Le souffle coupé , je le vis pénétrer dans la salle où il disparut. Je restai immobile, assaillie par une multitude d'émotions inédites dont on aurait dit qu'elles s'étaient toutes données rendez-vous à ce même instant, me laissant pantelante au milieu du couloir.
Entre extase et inquiétude, je gagnai les toilettes. Je m'aspergeai le visage d'eau froide et je respirai à pleins poumons en tentant de recouvrer mes esprits. Qui était cet inconnu qui avait mis en un instant tous mes sens en émoi? J'avais eu l'occasion de croiser tous les élèves, nous n'étions pas si nombreux, et tous les professeurs. Je supposai qu'il s'agissait d'un ancien de l’École. Peu à peu, je parvins à me calmer un peu, et la raison reprit le dessus. Il était impossible qu'un homme d'une beauté aussi parfaite existât, je l'avais sans doute idéalisé. En l'examinant, je m'apercevrais qu'il n'avait rien de si extraordinaire. J'observai mon reflet dans le miroir. Mes yeux gardaient une expression étonnée. Mon cœur battait encore si fort que je craignais qu'il explose...
Aussitôt, le désespoir succéda à l'extase. Car s'il existait réellement un être aussi merveilleux, comment pourrait-il s’intéresser à moi? Mieux valait que je l'ai rêvé. Pourtant, malgré mes doutes, j’étais irrésistiblement attirée vers lui par une force invisible. Je m'astreignis sagement à attendre que le flux de mon sang ralentisse dans mes artères, que le tremblement de mes mains s'atténue et que ma respiration reprenne un rythme normal.
Puis, je retournai dans le couloir. Je tirai la porte de la salle en hésitant et j'entrai. Benoît, qui avait certainement guetté mon retour, choisit cet instant pour venir m'importuner.
- Tu t'es sentie mal?
- Un peu.
- Tu as trop bu?
- Je ne pense pas, répliquai-je en le fusillant du regard. Il fait juste trop chaud ici.
- Tu veux qu'on sorte?
- Non, cinglai-je en le dépassant.
Je filai me réfugier vers Emma. Elle fronça les sourcils en me voyant:
- Tu es bizarre. Qu'est-ce que tu as?
- Rien. Ça doit être l'effet du whisky.
Ma réponse lui suffit. Elle fit volte face et se remit à chalouper. Je l'imitai tout en cherchant le grand brun du regard quand, à nouveau, le phénomène se produisit avec les mêmes symptômes dès que je parvins à le localiser. C'était facile, il dépassait tous les convives d'une bonne tête.
Il bavardait avec un professeur. Je pus le contempler de profil et je constatai qu'en effet, il était sublime. Mon imagination n'y était pour rien. Naturellement, je n'étais pas la seule à l'avoir remarqué. De nombreux regards féminins convergeaient dans sa direction. Il paraissait ne pas s'en apercevoir, ou, du moins, ne pas y prêter attention. Quelques filles se permettaient de le héler. Je sentis la jalousie m'envahir. Moi, je n'aurais jamais osé m'en approcher et lui adresser la parole. Il me faudrait une bonne semaine pour mettre au point un plan dans cette perspective.
Il balaya la salle du regard. A l’instant où ses yeux croisèrent les miens, il suspendit son mouvement. Je frémis et je baissai les cils sur mes ballerines. Je sentis le sang me monter au visage. Pour me donner une contenance, je cherchai mon verre d'alcool sans le retrouver. Aussi, me dirigeai-je d'un pas gauche jusqu'au bar, imaginant son regard encore fixé sur moi.
De nombreuses personnes réclamaient à boire aux serveurs. J'attendis patiemment mon tour. Le service était assuré par les élèves de dernière année et par quelques professeurs bénévoles. J'arrivai enfin à leur niveau et je commandai ma boisson. En l'attendant, je me tournai timidement vers la salle pour le chercher. J'éprouvais simultanément le besoin et la crainte de le voir.
Je sursautai. Il se tenait à quelques centimètres à ma droite, le dos tourné. En avançant la main, j'aurais pu le toucher. Mon cœur vibra de cette proximité. Il écoutait un grand boutonneux de deuxième année que je connaissais bien car il assurait quelques tutorats.
- Ariane, tu es sûre d'avoir le droit de boire?, plaisanta celui-ci. Il me semble que tu n'es pas majeure.
Et, se tournant vers les serveurs, il s'exclama:
- Un lait fraise, pour la petite.
Puis il se mit à émettre des sons rappelant celui d'une otarie qui vient de faire un tour.
Je sentis le sol se dérober sous mes pieds quand le brun se retourna et me considéra. A nouveau, une décharge électrique me traversa quand je croisai ses pupilles inquisitrices. Ma bouche s’entrouvrit d'émerveillement et s'assécha. Je n'étais pas encore prête à lui parler ; je baissai rapidement le nez, et je filai rejoindre Emma, mon verre à la main.
Je bus cul sec quelques gorgées et j'amorçai quelques pas de danse. Les notes d'un slow résonnèrent. Par habitude, j'acceptai l'invitation de Maxou, mon chevalier servant attitré. Nous entreprîmes de danser en nous tenant un peu éloignés l'un de l'autre, mes mains posées timidement sur ses épaules et celles de Maxime effleurant légèrement ma taille. Autour de nous, les autres s' enlaçaient à s'étouffer. Nous ressemblions à un couple de préadolescents participant à leur première boum.
Par dessus l'épaule de mon cavalier, je ne pouvais m'empêcher de le chercher. Dansait-il avec une fille? Allais-je encore avoir des envies de meurtre? Je le repérai enfin, un peu plus loin, l'épaule appuyée contre un mur. Je frissonnai en constatant qu'il m'observait par dessus le crâne d'une troisième année. Je me cachai derrière Maxime.
- Ça ne va pas?, s’inquiéta mon ami. Tu es bizarre.
- Non, répondis-je en feignant d'être surprise par sa remarque, mais parfaitement consciente de donner tous les signes de démence.
Dès que la mélodie fut achevée, je me précipitai sur mon verre dont je bus la moitié du contenu d'un seul trait. Puis je retournai danser, tiraillée entre l'envie de le regarder et la crainte de croiser ses prunelles envoûtantes et de recommencer à trembler et à rougir de manière pathétique.
La salle se mit soudain à tournoyer autour de moi. J'avisai une chaise un peu plus loin que je tentai de rallier. Mais je ne parvenais déjà plus à suivre une trajectoire rectiligne. Je l'atteignis avec quelques zig-gaz. Je m'assis et j'attendis de me sentir un peu mieux. Le cerveau bouillonnant, je m'appuyai pour me maintenir aussi droite que possible. Je le cherchai en roulant les yeux sans parvenir à le localiser. Était-il déjà parti?
Je soupirai, ma soirée était fichue. Pourquoi fallait-il que je sois aussi timide ? Une autre n'aurait pas fait autant d'histoires. Elle aurait engagé la conversation, et évalué ses chances.
J'observai mon verre encore à moitié plein. Je le saisis, dans l'espoir que le breuvage me permettrait d'oublier son départ. Quelqu'un me l'ôta des mains. Je fronçai les yeux et me tournai vers l'importun qui se mêlait de mes affaires quand je m'aperçus qu'il s'agissait de lui. Il m'examinait de ses iris étranges. Ma vision se troubla soudain. Je sentis mon corps s'affaisser et, sans que je puisse rien faire, je basculai dans l'obscurité totale.

Le son d'une porte qui claquait me ramena lentement vers la conscience.
J'ouvris doucement les yeux. Il faisait jour, je me trouvais dans mon lit, emmitouflée jusqu'aux oreilles. Comment avais-je atterri là? Était-ce mes camarades qui m'avaient reconduite ? J'espérais ne pas avoir gâché totalement leur soirée. Je fus soudain prise d'une inquiétude. Benoît n'avait-il pas profité de la situation? J'ôtai mes couvertures pour constater que je portais toujours ma robe et mes collants. L'esprit encore embrumé, je me levai et me servis un verre d'orangeade. La dernière image que je gardais de la soirée était celle de cet homme merveilleux... Existait-il vraiment ou tout ceci n'avait-il été qu'un rêve ? Ses traits restaient gravés avec une trop grande précision dans ma mémoire pour qu'il soit le fruit de mon imagination. Et je frémissais à son seul souvenir.
Je m'assis à mon bureau et je bus mon verre. Mon regard tomba à nouveau sur la lettre du notaire. Que me voulait-il ? J'ouvris paresseusement l'enveloppe. Il souhaitait me rencontrer. Je restai un moment perplexe. Je ne me connaissais aucun oncle d'Amérique, mais ma situation financière était si précaire que je me pris à espérer.
Soudain, la sonnerie du téléphone me tira de ma rêverie. Le numéro qui s'afficha m'indiqua qu'il s'agissait de mon père.
- Bonne année ma chérie, me dit-il quand je répondis.
- Bonne année Papa. Ta soirée s'est bien passée?
- Oui, super. On a dansé toute la nuit.
J'étais passée maître pour lui dissimuler mes faits et gestes depuis l'internat.
- Et toi?, ajoutai-je.
- Très bien. J'ai fait mon galant. J'ai emmené Nathalie au restaurant et nous avons, nous aussi, dansé toute la nuit.
Cela ne me surprit pas. Chaque année, depuis leur rencontre, mon père emmenait sa compagne et son fils de dix ans au restaurant pour le réveillon de la Saint-Sylvestre. J'évitais de les accompagner, le gamin et moi ne pouvions pas nous supporter. Nous ne cessions pas de nous chamailler, à la maison, et nos disputes dégénéraient systématiquement en règlements de compte entre adultes. L'atmosphère était irrespirable. C'était la raison pour laquelle j'avais choisi de vivre à l'internat, à mon entrée au lycée. Tout le monde en avait été soulagé.
- Nathalie te souhaite une Bonne Année aussi, ajouta-t-il sur le ton niais dont il usait quand ma Belle-Mère se trouvait à côté de lui.
Je ne répondis rien. Après avoir échangé quelques lieux communs, je lui parlais du courrier, mais il parut aussi surpris que moi.
Mes pensée revinrent immédiatement au bel inconnu. Qui pouvait-il être? Était-ce bien lui qui avait saisi mon verre, où me l'étais-je imaginé? Et surtout, c'était là la question la plus importante, le reverrais-je un jour ?
Mon téléphone sonna à nouveau. Il s'agissait de Maxime.
- Bonne année, dit-il.
Je lui retournai ses vœux. Après quelques secondes d'hésitation, il se lança:
- Ça va?
- Oui, merci de vous être occupés de moi. Je suis désolée.
Après un silence, Maxime finit par répondre:
- En fait, ce n'est pas moi. J'aurais dû, mais un type a pris les choses en main. Et comme les professeurs paraissaient lui faire confiance, nous l'avons laissé faire.
Tout en mesurant le degré de solidarité dans l'adversité de mes camarades, je soufflai : - Comment était-il?
- Un grand brun, avec un costume noir griffé. Il t'a prise dans ses bras et t'a transportée dehors avant qu'on ait eu le temps de s'en apercevoir. Comme ton état ne s'améliorait pas, il est revenu chercher tes affaires au vestiaire, et il a déclaré aux responsables qu'il te ramenait chez toi.
Un frisson me parcourut, j'étais convaincue qu'il s 'agissait de lui. Je jetai un coup d’œil circulaire, embarrassée. Il avait découvert mon minuscule appartement où tous les meubles étaient vieux et dépareillés ; ils tenaient à peine debout. C'était à croire que la propriétaire avait ratissé les décharges d'objets encombrants pour le meubler.
- Bon, je t'appelais juste pour te prévenir qu'on déjeune chez moi, à midi. Enfin, à quatorze heures, plutôt. A plus, conclut Maxou.
Le bel inconnu savait donc où j'habitais. Il avait pris la peine de me ramener jusqu'ici, c'était plutôt encourageant. Il pourrait revenir, s'il jugeait bon de me revoir.
Cherchant à discerner une trace de son parfum sur mon manteau, je reconnus une très légère fragrance boisée. Je plongeai mon visage dans l'étoffe et, les yeux fermés, j'inhalai à plein poumon en pensant à lui.




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