11. Un rencard*

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Ethan

Je suis chez moi, avec une simple serviette autour de la taille, planté devant mon placard à regarder mes fringues en me demandant ce que je peux me mettre. Je comprends toutes ces filles qui devant leur immense dressing plein à craquer se disent qu’elles n’ont rien à se mettre. Je n’ai pas de costume, enfin, si je mets un costume, il va croire que je veux absolument lui plaire, mais si je n’en mets pas, peut-être que je ne serais pas en accord avec le restaurant. J’ai une tonne de questions qui se bousculent dans ma tête, à tel point que je me suis presque mis en retard. Pourquoi je stresse autant ? Il me voit tous les jours et d’un côté, à la base, nous ne nous apprécions pas vraiment, alors pourquoi je stresse comme ça ?

Je finis par enfiler un jean noir assez moulant qui met mes fesses bien en valeur. Je mets aussi une chemise blanche et une simple veste en cuir qui me donne un air un peu bad boy. Je me suis peigné les cheveux en arrière, je devrais peut-être penser à me les couper un peu, ils m’arrivent presque aux épaules. Je m’asperge de parfum Diesel, dont la forme de la bouteille est un poing fermé noir. Puis je descends de chez moi pour me diriger vers le rendez-vous. En arrivant, je suis encore plus stressé. Je m’annonce à l’accueil et on me dirige vers la table qu’il a réservée, où il m’attend en regardant sur son téléphone.

— Oh, Ethan… Finalement, tu es venu, me dit il avec un sourire qui le fait fondre.

— Tu pensais que j’allais te poser un lapin ? C’est un restaurant gastro, qui refuserait ce genre d’invitation ?

— Je ne sais pas, j’ai seulement eu peur que tu ne viennes pas.

— Je ne me défilerais pas, dis-je en baissant la tête gêner.

Je me retrouve assis en face de lui, un sourire étire mes lèvres. Je ne suis pas le seul stressé, d’après ce que je vois. Il a reposé son téléphone sur la table et joue nerveusement avec ses doigts.

— Tu bois quelque chose ? Du vin ? Ou autre chose ? Me demande t’il.

— Du vin, mais ne va pas te ruiner, je connais les tarifs d’ici.

— Ne t’en fais pas pour ça, je suis patron de la boîte, ne l’oublie pas. J’ai les moyens de t’offrir un repas ici.

Je rougis légèrement avant de me mordiller la lèvre inférieure. Ce détail ne semble pas lui échapper, car ses beaux yeux bleus se posent sur mes lèvres et je le vois se troubler. Le serveur apporte la carte des vins et celle des plats. J’ai celles sans prix, ce qui me fait glousser légèrement, j’espère que les serveurs ne vont pas se faire d’illusions.

— Un Château Angelus 2015 Saint-Émilion Grand Cru ? C’est un Bordeaux.

— Un quoi ?

— Du vin rouge, ricane t’il.

— Ah… Euh, oui… Je ne bois que du muscadet en général, alors je ne m’y connais pas en rouge.

— Oh, tu préfères le blanc ! Attends, je regarde ce qu’il y a… Un château d’Yquem 2008, un Bordeaux aussi.

— Je te fais confiance.

Je ne peux de toute manière que lui faire confiance, car je ne m’y connais absolument pas en vin. En revanche, je pourrais lui conseiller de grands crus de groupes sanguins. Je ne sais pas si c’est bien vu pour un premier rencard d’annoncer qu’on est un vampire. Il commande alors le vin et nous décidons tous les deux de prendre le menu mystère, où l’on va nous apporter les plats du jour. Il se remet à jouer avec ses doigts nerveusement avant de reposer ses yeux océan sur moi.

— C’est plus facile de parler par écrit… et quand on ne sait pas qui on a en face de nous, glousse t’il.

— Je suis désolé pour ce que j’ai dit sur toi…

— Moi aussi, j’ai cru que tu étais homophobe quand tu as violemment rejeté le mec devant le taf. Même si en soit j’ai quand même eu des doutes.

— C’était mon ex… Tu sais, il a essayé de revenir vers moi en me forçant limite à faire mon coming out. Voilà pourquoi je l’ai repoussé comme ça et après, c’est Alicia qui a pensé qu’il serait bien de faire croire qu’on était en couple.

— C’est elle qui t’a aussi inscrit sur l’application? Elle a de bonnes idées… Sans ça, on n’aurait jamais su que toi et moi, on était gays, rit il nerveusement.

— Et tu serais resté un sale con et moi, un homophobe, répliquais-je.

— Oh non, ne t’inquiète pas, je suis toujours un sale con.

On éclate de rire tous les deux. Je crois bien que ça va rester… Je commence enfin à me détendre face à lui et ses yeux me regardent avec quelque chose de pétillant. La bouteille arrive et le serveur nous fait goûter, je suis obligé de faire semblant d’être le plus grand connaisseur du monde en vin. Nous confirmons qu’il est bon, puis je repose mes yeux sur lui, le détaillant un peu plus. Il a une légère barbe de trois jours qui court sur sa mâchoire, ses lèvres sont fines et s’étirent facilement en un sourire et ses cheveux courts dégagent son visage. Mes yeux descendent sur son torse… Je me demande bien comment il est sous cette chemise bleu nuit et cette veste de costume noir. Je secoue la tête et reprends mes esprits avant de relever les yeux pour constater qu’il fait exactement la même chose que moi. J’ai les joues qui s’empourprent légèrement. Heureusement, la gêne se dissipe rapidement lorsque l’entrée arrive.

Escalope de foie gras de canard poêlé et confit d’oignons rouges. J’avoue que l’odeur me donne très envie, mais la quantité… On dirait qu’en deux bouchées, c’est fini. Même si en soit la nariture est assez fade pour moi et que j’ai manger avant de venir, une poche de A+ Je redresse la tête et je vois mon chef faire la même grimace. Il croise mon regard et sourit.

— On ne va pas faire d’indigestion, avec ça.

— Je suis d’accord avec toi ! N’empêche que ça a l’air bon. Mais tu sais, pour un premier rencard, je me serais aussi contenté d’un McDo.

— Oh, vraiment ? Bah si ça se trouve, on va y aller après, car si tous les plats sont aussi fournis, je risque d’avoir encore faim.

J’explose de rire, mais quand je goûte, je ne peux retenir un gémissement de plaisir en fermant les yeux. Finalement ça a quand même du gout pour moi. En les rouvrant, je vois qu’il me fixe avec les yeux légèrement tremblants.

— C’est si bon que ça ?

— Bah goûte, au lieu de me mater.

Il baisse la tête et goûte, lâchant lui aussi un petit gémissement qui me fait rire. Cela me fait vraiment bizarre de voir mon patron en face de moi, mais je retrouve bien le DKtank avec qui j’ai parlé pendant deux mois. Comme quoi, dans la vie privée et dans la vie professionnelle, nous sommes deux personnes totalement différentes, lui et moi. Nous mangeons en silence, ce qui ne dure pas plus de deux minutes, vu la petite quantité. Je porte le verre de vin à mes lèvres. En le reposant, je le vois qu’il me dévisage encore.

— Tu sais que… quand je t’ai embauché, j’avais un peu craqué sur toi, mais comme je suis assez timide et que je ne m’assume pas… Bah, je ne t’ai jamais parlé autrement que professionnellement.

— Mmh… Tu sais ce que je disais à Alicia ? Canon, mais con.

Un sourire amusé étire ses lèvres, dévoilant légèrement ses dents parfaitement blanches.

— Les collègues disaient toujours que tu étais con, car ta copine te frustrait.

— Ouh là, je suis frustré, mais pas à cause d’une femme, je n’ai eu que des relations… passagères.

— Oh, des plans cul ? Demandais-je curieux.

— Oui et non. Ma plus longue relation était de six mois, à croire qu’il est vraiment difficile de me supporter.

— Je te supporte depuis plus de six mois dans la boîte, je suis rodé là-dessus.

Il rit doucement en rougissant légèrement. Il est vraiment mignon avec cette gêne qui se peint sur ses joues. Puis je me rends compte de ce que je viens de dire et moi aussi, je rougis. En gros, je viens de dire qu’avec moi, ça pourrait durer plus de six mois, mais je n’en sais rien et nous ne sommes même pas ensemble. Encore une fois, le serveur vient briser l’ambiance gênante en nous desservant et en apportant le plat principal, magret de canard vendéen rôti, laqué à l’orange, endives en deux façons et noix de cajou. Encore une fois, les quantités laissent à désirer, mais nous sommes dans un restaurant gastronomique, après tout. Je relève les yeux vers Alexi et glousse.

— Un McChicken avec ça et c’est parfait.

— Ouais… Franchement, c’est la première fois que je viens ici et clairement, je pensais qu’on en aurait pour notre argent… Enfin, c’est super bon, mais on ressortira en ayant faim. Ça m’apprendra à vouloir me la péter.

Je me mets à ricaner face à sa répartie. En quelques minutes, nous terminons notre assiette, mangeant dans le silence. Je finis par porter mon regard dehors. Sur la place, il y a une immense fontaine avec des statues de femmes tenant des jarres, surplombées par une plus grande qui ressemble à la justice, un doigt pointé vers le ciel. Il fait nuit, mais les rues sont éclairées comme en plein jour. Des jeunes sont en groupes, à discuter à droite et à gauche. Je reporte mon regard sur mon patron et je le surprends à encore me fixer, ce qui me fait rougir instantanément. Le serveur arrive, nous apportant le dessert, un crémet nantais aux fruits de saison. Pour le coup, le dessert est légèrement plus conséquent. Nous terminons le repas ainsi, nous nous levons, il paie et nous sortons.

— Tu veux toujours aller au McDo’ ?

— Non, c’est bon, faut pas déconner, quand même ! Tu as aimé, ça a été ? Demande t’il inquiet.

— Oh oui, c’était difficile de ne pas aimer vu la qualité ! Merci, en tout cas, dis-je en rougissant.

— Tu veux te promener un peu… ou passer chez moi pour prendre un digestif ?

Un digestif ? Il pense vraiment à un digestif ou à quelque chose de sous-entendu… ? Vraiment, là, tout de suite, je me dis que c’est trop tôt, mais peut-être que justement, ça casserait cette gêne qui nous empêche d’être naturels depuis le début du repas. Es-ce précipité? Il y a pas si longtemps que ça je le détestait et a présent que je le voie autrement j’en ai presque envie. Face à mon hésitation et à mon expression figée, il rougit vivement et remue les mains devant lui, se justifiant alors.

— Ah, mais non, ne va pas croire que je t’invite chez moi avec des intentions mal placées ! Je… Euh…

— Je veux bien un digestif, lachais-je.

Je lui fais un sourire qui semble le détendre instantanément. Puis nous nous dirigeons vers la tour Bretagne. Dans une rue parallèle à celle-ci, nous nous arrêtons devant un immeuble sûrement classé monument historique, avec un digicode à l’entrée. Me faisant alors pénétrer dans le bâtiment, il m’entraîne jusqu’au troisième étage et finit par ouvrir une porte massive. Je me retrouve alors dans un appartement très lumineux, avec une décoration très épurée, typiquement masculine, avec des peintures abstraites et une statue de gros chien rouge. Je m’approche de celle-ci, intrigué, avant de sortir la blague vaseuse qui me pendait aux lèvres.

— Il ne mord pas ?

Il se met à ricaner et m’invite à le suivre dans le salon où se trouve un grand canapé en cuir blanc et noir avec une table basse en verre. Une télé écran plat de 186 cm est accrochée sur le mur et une armoire en verre où sont exposées toutes les bouteilles d’alcool se trouve à l’opposé. Il m’invite à m’asseoir et ouvre les portes de verre.

— Tu bois quoi ? Je n’ai pas de Châteauneuf-du-pape, hein !

— Un rhum ?

— Oui, j’ai ça ! Du Kraken, ça te va ?

Il revient alors avec deux verres à fond épais et la bouteille si particulière de Kraken en forme de jarre. Il vient s’asseoir à côté de moi et de façon involontaire, nos genoux se frôlent. Un frisson remonte tout le long de mon échine jusqu’au cuir chevelu. Il sert les deux verres et m’en tend un que je saisis. Nos doigts se touchent légèrement et j’ai à nouveau ce frisson. Mon corps réagit sans mon consentement a ce que je peux voire.

— À cette belle soirée et aux tout petits plats, lance-t’il.

Je lui réponds d’un beau sourire avant de trinquer et de boire une gorgée, la tension est encore plus forte que dans le restaurant. Pour essayer de me détendre, je fais balader mes yeux dans son appartement. C’est quand même étrangement vide.

— Tu as toujours vécu seul ici ?

— Ouais, à part Brutus que tu as vu dans l’entrée, il n’y a jamais eu personne ici à part moi. Pourquoi ? Ma déco ressemble à celle d’un vieux célibataire ? Ricane t’il.

— Ah non, pas du tout, c’est seulement très épuré, il n’y a pas deux goûts mélangés.

— Mes relations ne duraient jamais assez longtemps pour arriver à la phase de « on s’installe ensemble ».

— Je me suis installé avec Mickaël au bout d’un mois, c’est peut-être pour ça que ça a foiré, nous sommes allés trop vite.

Je repose mon verre sur la table basse et relève les yeux vers lui, remarquant qu’il me fixe toujours avec, cette fois, une étrange lueur dans les yeux. J’ai la gorge qui s’assèche soudain, ses yeux bleus sont plantés dans les miens et ne bougent plus. Je le vois alors doucement s’approcher de moi et j’ai le cœur qui s’emballe furieusement. Il se stoppe dans son mouvement. Moi, je suis pétrifié. Il se recule en détournant les yeux, comme gêné.

— Chez toi, ça doit sûrement être plus fourni niveau décoration, puisque vous avez été deux à y vivre.

Je reprends mes esprits sur ce qui vient de se passer, me demandant si je n’ai pas rêvé, s’il avait vraiment l’intention de venir m’embrasser. Pourquoi j’en ai envie?

— Non, il n’a laissé aucune affaire à lui. Par contre, c’est ma meilleure amie qui a laissé des trucs traîner. Elle est un peu envahissante et après son agression, elle s’était installée chez moi deux petites semaines.

— Oui, tu me l’avais dit sur l’application.

Le silence s’installe de nouveau. Je relève les yeux vers lui, il fixe son verre. Puis, doucement, il tourne la tête vers moi et nos regards restent ancrés l’un dans l’autre. Il déglutit, moi aussi, et je me mords la lèvre inférieure. Il descend les yeux dessus, me voyant faire, avant de me regarder de nouveau dans les yeux.

— Et puis merde !

Sans prévenir, il s’avance vers moi en m’attrapant par le col pour venir poser ses lèvres sur les miennes.

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sauwatt


Il eut beaucoup de mal à ouvrir la porte du cabanon à cause de l’encombrement général. De plus cette porte mal agencée coinçait contre le sol de béton. Il commença par dégager l’enchevêtrement des outils qui bloquaient l’entrée du réduit. Il les sortit vers le gazon, avec l’idée d’organiser un semblant d’ordre, par tas et par séries.
Il était neuf heures du matin et déjà la chaleur menaçait de tomber sur lui. La canicule durait depuis plus d’une semaine. Sur la pelouse commençaient de s’accumuler des pieux, des pots de terre cuite vides, toutes sortes de produits phytosanitaires qu’il aurait mieux fait de jeter, mais il les gardait, comme il gardait dans son bureau, là-bas sous les toits, une masse d’archives inutiles. Il lui fallait aussi déplacer le tas de terre qui jouxtait la cabane, et dégager ces souches qui trainaient là depuis, depuis quand, au fait ? Depuis si longtemps.
Il travaillait depuis un bon moment déjà. La chaleur montante et l’heure passant, la tentation fut grande de faire une pause, et pourquoi pas, d’en rester là pour ce matin. Tandis qu’il soulevait les dernières pelletées de terre, son regard fut attiré vers la gauche. Là-bas, à quelques dizaines de mètres, il aperçut un homme entièrement vêtu de noir, et muni d’une large faux, qui s’affairait de la même façon que lui. Il faisait des gestes identiques aux siens, des mouvements semblables, la seule différente était qu’il les accomplissait au moyen de son outil à lui, une large faux. Ce voisin (mais était-ce bien son voisin ?) restituait ses propres actions à lui, en miroir. L’homme noir à la faux accrochée à son tronc, faisait mine de faucher son herbe pour la balancer dans la proximité de son épaule gauche.
Le manège dura quelques minutes, sans qu’il ne fût jamais en mesure d’en estimer la durée parce que ses pensées s’étaient mises à vagabonder vers la cime des arbres, de l’autre côté de la rue. Il vérifia à plusieurs reprises le phénomène: quand il s’arrêtait de travailler pour s’accorder une pause, l’homme en noir s’arrêtait aussi et posait les mains sur le dessus du manche de sa faux, comme lui-même le faisait avec sa pelle.
Il stoppa son travail car la température était devenue trop suffocante. D’ailleurs l’orage menaçait.
Il se dirigea vers la maison avec l’idée de se doucher, il était attendu en ville. Il allait prendre sa voiture pour se rendre à son rendez-vous. C’est ce qu’il avait l’intention de faire. L’homme à la faux disparut lui aussi, simultanément.
Donc, sa douche étant prise, et habillé propre sur lui, il était prêt à se rendre en ville pour récupérer à la librairie le livre qui enfin était arrivé. Les premières gouttes s’écrasèrent sur le dallage de l’allée juste au moment où il se dirigeait vers son véhicule.
À peine venait-il de démarrer que les choses se gâtèrent. L’orage prenait de l’ampleur. La route était devenue une unique et grande flaque, et les essuie-glaces n’arrivaient plus à dégager la masse d’eau qui s’accumulait entre lui et l’avenue toute rectiligne. Le pare-brise avait pris l’aspect d’une vitre dépolie, quasiment opaque. Une fois le coin de l’avenue dépassé, il pensa à l’homme à la faux, puis il accéléra sèchement pour quitter au plus vite son quartier. Oui, ce serait un livre intéressant, à coup sûr, dont il attendait beaucoup. Il avait programmé sa lecture depuis si longtemps. Il ressentit un frisson au moment où la route, décidément transformée en lac, se dérobait à sa vue. Se dérobait.
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Lena du Boror
Recueil de poésie.
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Louise Darcy









Je fixe la fenêtre devant moi ; mon corps est secoué de tremblements incontrôlables. Le coup fatal ne devrait plus tarder, maintenant... Ils veulent me tuer. Encore. Comment en suis-je arrivée là, moi qui, voici quelques mois à peine, menais l'existence la plus monotone qui soit? Je perçois son mouvement ample dans mon dos. Le colosse lève le bras... Il ne me reste, à présent, plus que quelques secondes à vivre... Le démon qui nous observe triomphe. Résignée, je ferme les yeux, et, dans un dernier rêve, je le revois.

















QUELQUES MOIS AUPARAVANT, SOIREE DU 31 DECEMBRE



-1- Je gravissais l'escalier de l'immeuble haussmannien où je vivais depuis bientôt quatre mois. Parvenue au sommet, je tournai la clef pour pénétrer dans le placard à balai que je louais sous le nom de meublé, et dont j'avais remporté le bail de haute lutte devant une cinquantaine de participants. Cette victoire, je ne la devais aucunement à mes qualités personnelles, mais seulement à un père fonctionnaire et qui s'était porté caution. Le loyer en était exorbitant.
J'entrai et je m'affalai sur le lit. J'ôtai mes bottines, que je lançai négligemment, et je relevai les jambes pour soulager mes pieds sur le velux frais. C'est l'avantage des espaces minuscules. On en atteint facilement chaque recoin. Je fermai les yeux. Quelles seraient mes bonnes résolutions, cette fois? Faire du sport, me montrer plus aimable avec la nouvelle famille de mon père... Ça n'avait pas grande importance, je ne les tiendrais probablement pas. Je resterais assise à mon bureau, comme coupée du monde, et j'étudierais mes leçons. L'essentiel de ma vie résidait dans ma réussite scolaire.
Mais, je n'avais pas le temps de me laisser aller. Je tournai le regard vers l'horloge pour constater qu'il était vingt heures trente... Déjà ! Je n'ai jamais su anticiper les heures et les minutes pour arriver à l'heure à un rendez-vous. J'ai la phobie des horloges comme d'autres ont celle de la feuille d'impôt... Nous avions projeté, mes camarades et moi, d'aller dîner ensemble avant de nous rendre au réveillon organisé par notre École. Je me relevai en maudissant mon manque chronique d'organisation, et je me dirigeai en traînant les pieds jusqu'à la salle d'eau. La sensation de l'eau tiède ruisselant sur mon corps, mêlée au parfum de jasmin du gel douche, me ragaillardirent. Je m'épongeai soigneusement.
L'étape suivante devait consister à me faire belle, ou tout au moins, à essayer. Je préparais cet événement depuis quelques jours déjà, et j'avais investi mes étrennes de Noël dans une petite robe noire à motifs dorés, un collant fin et des ballerines bon marché. J'enfilai le tout avec un soin extrême pour ne pas filer les bas. Pour observer le résultat, je ne disposais que d'un petit miroir posé sur mon bureau. Ce que je parvins à apercevoir me parut à peu près convenable. J'observai le reflet de mon visage, ce qui m'arracha, comme d'habitude, un profond soupir. Je détestais mon teint trop laiteux, mes yeux trop grands, mes taches de rousseurs sur mon nez minuscule et, par dessus tout, mes cheveux roux et bouclés. J'avais tenté, au collège, de les faire couper. On m'avait alors affublé du surnom de « Caniche » pendant des mois. Je ne les avais plus jamais raccourcis depuis. Je tentais de maîtriser leur instinct sauvage en les enserrant dans des élastiques et des bandeaux.
Le temps pressait ; je n'allais pas rester là à me lamenter. Je déposai du mascara noir sur mes cils, du crayon et des ombres sur mes paupières, du rouge sur mes lèvres, du fond de teint sur ma peau et des couleurs pour rehausser mes joues. Plus je progressais, plus je constatais l'effet désastreux de ces artifices. Quand j'eus terminé, deux possibilités s'offraient à moi : aller tapiner au Bois de Boulogne ou me démaquiller. J'optai pour la seconde. Je me contentai finalement d'un peu de mascara et d'une touche de blush sur mes lèvres. Je ressemblais à une gamine, mais ça n'avait pas tellement d'importance. Je ne connaîtrais pratiquement personne à cette soirée, et pas un de mes camarades masculins ne m'intéressait. J'achevai par le démêlage et le domptage de ma longue crinière. Je l'attachai avec un ruban et je décidai que tout était parfait.
Enfin, je cherchai mon petit sac à dos dans le fouillis de ma tanière. Où avais-je bien pu le fourrer? Tandis que je passais mon appartement en revue, mon regard se porta par hasard sur le courrier que j'avais jeté négligemment sur le lit en entrant. Il se composait de deux lettres. L'une venait de la propriétaire de ma studette qui m'envoyait, comme chaque mois, ma quittance de loyer. L'autre émanait d'un notaire de Nantes. Je fronçai les yeux. La succession de ma mère n'avait-elle pas été réglée deux ans plus tôt? Troublée, je reposai pourtant le courrier sur mon bureau sans l'ouvrir. Je voulais partir faire la fête l'esprit dégagé de tout soucis matériel. Il était rare que je m'octroie quelque moment de détente. Je devais profiter de cette soirée.
Les minutes s'égrainaient, accentuant mon retard. J'enfilai mon manteau en lainage gris fatigué et je sortis pour dévaler l'escalier. Je me précipitai à l'extérieur où le froid me saisit d'un coup. Je traversai les rues, seulement éclairées par la lumière des lampadaires qui diffusait dans les légères nappes de brume en suspension, et créait une atmosphère féerique. Je n'avais pas un long trajet à parcourir pour rejoindre mes amis de l’École d’Études Scientifiques. En arrivant sur le lieu du rendez-vous, je constatai que j'étais, une nouvelle fois, la dernière.

- Ah, quand même !, s'exclama Emma en m'apercevant.
- Ariane, tu ne pourrais pas, une fois dans ta vie, t'organiser pour arriver à l'heure !, me reprocha Maxime qui battait des semelles sur le trottoir et soufflait sur ses doigts pour les réchauffer.
- Je suis désolée, m'excusai-je.
Les trois autres ne firent aucun commentaire et s'engouffrèrent d'un seul mouvement dans le restaurant, poussés par le froid et la faim. Quelques minutes plus tard, tandis que nous déballions nos menus au milieu des effluves de friture, Benoît sortit de son sac à dos des cannettes qu'il déposa sur notre table.
- Qu'est-ce que c'est?, demanda Emma, en mordant dans son hamburger.
- Des boissons énergisantes.
- Pourquoi as-tu amené ça?, questionna Enzo.
- Ça nous aidera à tenir plus longtemps, répondit Benoît innocemment.
- N'en bois pas, conseilla Enzo à sa petite amie Katie. Ça amplifie les effets de l'alcool.
Puis il me lança une œillade entendue, soupçonnant Benoît de les avoir surtout apportées dans mon intention. Depuis des semaines qu'il me tournait autour, il voyait certainement là un moyen facile de me rendre enfin accessible. Il me connaissait mal. Il ne me plaisait ni physiquement, ni mentalement. Bavard et agité, il cherchait toujours à être le point de mire. Son physique me paraissait banal. Il jouait au rugby et se vantait de se mettre minable lors des troisièmes mi-temps. Je tentais en vain de lui faire comprendre qu'il n'avait pas la moindre chance, mais il gardait espoir. - Je n'en boirai pas non plus, remarquai-je sèchement.
- T'es pas marrante, constata-t-il.
- Non, en effet, confirmai-je.
- Moi, je vais en goûter, dit Emma en saisissant une canette.
Maxou l'imita :
- C'est bon, acquiesça-t-il.
Benoît but deux canettes d'une traite.
Après avoir dîné, nous partîmes à destination de la discothèque réservée par l’École. Presque tous les élèves devaient participer : les premières années, auxquels nous appartenions et dont les trois quarts seraient évincés après le concours du printemps, et les autres qui avaient déjà subi le grand écrémage et qui étaient presque certains de sortir avec le prestigieux diplôme de l’École. Les anciens élèves étaient invités aussi, ainsi que les enseignants.
- Tu crois que Chris Delaby sera là?, me demanda Emma, tout en marchant à ma hauteur.
La tension était perceptible dans sa voix.
- Je pense que oui, répliquai-je. Mais sa femme sera là aussi...
Elle grimaça. Il était de notoriété publique que la présence de son épouse n'empêchait nullement le professeur de répondre aux avances de ses étudiantes, mais j'espérais que la voir suffirait à en détourner Emma. Elle comptabilisait tout juste dix-huit printemps, tandis que lui me paraissait être grabataire avec ses quarante ans passés.
La coutume voulait que la soirée soit organisée par les étudiants de dernière année. En arrivant, nous étions les premiers, à l'exception des responsables. Après avoir déposé nos effets personnels au vestiaire, dans le vestibule, nous entrâmes dans la grande salle où devait se dérouler la fête, et nous commençâmes à danser sur la piste vide. Je n'osais pas me déhancher, de peur du ridicule. Benoît ne manquait pas une occasion de me frôler. Pour couper court à ses tentatives d'approche, j'allai chercher un verre de whisky-coca, bien que mes expériences en matière de dégustation d'alcool se limitassent jusqu'ici au fond d'une flûte de champagne, les soirs de fête.
Tandis que j'attendais appuyée sur le bar, Emma s'approcha de moi. Elle jubilait.
- Il est là, glissa-t-elle à mon oreille.
Je me tournai dans la direction qu'elle m'indiquait et, en effet, je reconnus les cheveux poivre et sel et la mâchoire carrée du professeur Delaby qui saluait les organisateurs. Une femme entre deux âges semblait l'accompagner. Un peu enveloppée, elle paraissait fascinée par le plafond. Savait-elle qu'elle se trouvait au sein de la réserve de chasse de son mari? A l'expression qu'elle affichait, on ne pouvait en douter.
- Tu parles d'un boudin, commenta Emma, acerbe, tout en l'examinant en biais.
La fête battait maintenant son plein quand je sentis que ma tête commençait à tourner un peu. Je n'avais pourtant absorbé que quelques gorgées d'alcool.
- Je vais me rafraîchir, annonçai-je à l'adresse de mes camarades.
- Tu veux que je t'accompagne?, proposa Benoît, qui croyait son heure enfin arrivée.
- Ah non, sûrement pas, rétorquai-je froidement.
Je traversai la piste en jouant des coudes pour rejoindre les toilettes situées dans le vestibule. Je sortis de la salle et je commençai à parcourir le couloir.
C'est à cet instant précis que je l'aperçus, avançant dans la direction opposée. Mon cœur s'affola soudain, et je fus traversée par une onde de chaleur intense tandis qu'il s'approchait de sa démarche féline. Les longues mèches de ses cheveux noirs balançaient autour de son visage. Ses pommettes saillantes, son front haut, son nez légèrement aquilin, s'accordaient dans un ensemble aux proportions parfaites. Ses yeux obliques, entourés de longs cils noirs, étaient remarquables. Son regard avait quelque chose d’étrange que je ne sus définir . Mes pas devinrent soudain difficiles, j'eus la sensation de marcher dans du coton. Quand il parvint à ma hauteur, il vrilla ses pupilles dans les miennes et je fus parcourue des pieds à la tête par une décharge électrique. Incapable de continuer, je m’arrêtai pour le contempler. Sa bouche sensuelle amorça un léger sourire, et il continua son chemin, laissant dans son sillage une fragrance boisée. J'entrouvris la bouche de ravissement. Le souffle coupé , je le vis pénétrer dans la salle où il disparut. Je restai immobile, assaillie par une multitude d'émotions inédites dont on aurait dit qu'elles s'étaient toutes données rendez-vous à ce même instant, me laissant pantelante au milieu du couloir.
Entre extase et inquiétude, je gagnai les toilettes. Je m'aspergeai le visage d'eau froide et je respirai à pleins poumons en tentant de recouvrer mes esprits. Qui était cet inconnu qui avait mis en un instant tous mes sens en émoi? J'avais eu l'occasion de croiser tous les élèves, nous n'étions pas si nombreux, et tous les professeurs. Je supposai qu'il s'agissait d'un ancien de l’École. Peu à peu, je parvins à me calmer un peu, et la raison reprit le dessus. Il était impossible qu'un homme d'une beauté aussi parfaite existât, je l'avais sans doute idéalisé. En l'examinant, je m'apercevrais qu'il n'avait rien de si extraordinaire. J'observai mon reflet dans le miroir. Mes yeux gardaient une expression étonnée. Mon cœur battait encore si fort que je craignais qu'il explose...
Aussitôt, le désespoir succéda à l'extase. Car s'il existait réellement un être aussi merveilleux, comment pourrait-il s’intéresser à moi? Mieux valait que je l'ai rêvé. Pourtant, malgré mes doutes, j’étais irrésistiblement attirée vers lui par une force invisible. Je m'astreignis sagement à attendre que le flux de mon sang ralentisse dans mes artères, que le tremblement de mes mains s'atténue et que ma respiration reprenne un rythme normal.
Puis, je retournai dans le couloir. Je tirai la porte de la salle en hésitant et j'entrai. Benoît, qui avait certainement guetté mon retour, choisit cet instant pour venir m'importuner.
- Tu t'es sentie mal?
- Un peu.
- Tu as trop bu?
- Je ne pense pas, répliquai-je en le fusillant du regard. Il fait juste trop chaud ici.
- Tu veux qu'on sorte?
- Non, cinglai-je en le dépassant.
Je filai me réfugier vers Emma. Elle fronça les sourcils en me voyant:
- Tu es bizarre. Qu'est-ce que tu as?
- Rien. Ça doit être l'effet du whisky.
Ma réponse lui suffit. Elle fit volte face et se remit à chalouper. Je l'imitai tout en cherchant le grand brun du regard quand, à nouveau, le phénomène se produisit avec les mêmes symptômes dès que je parvins à le localiser. C'était facile, il dépassait tous les convives d'une bonne tête.
Il bavardait avec un professeur. Je pus le contempler de profil et je constatai qu'en effet, il était sublime. Mon imagination n'y était pour rien. Naturellement, je n'étais pas la seule à l'avoir remarqué. De nombreux regards féminins convergeaient dans sa direction. Il paraissait ne pas s'en apercevoir, ou, du moins, ne pas y prêter attention. Quelques filles se permettaient de le héler. Je sentis la jalousie m'envahir. Moi, je n'aurais jamais osé m'en approcher et lui adresser la parole. Il me faudrait une bonne semaine pour mettre au point un plan dans cette perspective.
Il balaya la salle du regard. A l’instant où ses yeux croisèrent les miens, il suspendit son mouvement. Je frémis et je baissai les cils sur mes ballerines. Je sentis le sang me monter au visage. Pour me donner une contenance, je cherchai mon verre d'alcool sans le retrouver. Aussi, me dirigeai-je d'un pas gauche jusqu'au bar, imaginant son regard encore fixé sur moi.
De nombreuses personnes réclamaient à boire aux serveurs. J'attendis patiemment mon tour. Le service était assuré par les élèves de dernière année et par quelques professeurs bénévoles. J'arrivai enfin à leur niveau et je commandai ma boisson. En l'attendant, je me tournai timidement vers la salle pour le chercher. J'éprouvais simultanément le besoin et la crainte de le voir.
Je sursautai. Il se tenait à quelques centimètres à ma droite, le dos tourné. En avançant la main, j'aurais pu le toucher. Mon cœur vibra de cette proximité. Il écoutait un grand boutonneux de deuxième année que je connaissais bien car il assurait quelques tutorats.
- Ariane, tu es sûre d'avoir le droit de boire?, plaisanta celui-ci. Il me semble que tu n'es pas majeure.
Et, se tournant vers les serveurs, il s'exclama:
- Un lait fraise, pour la petite.
Puis il se mit à émettre des sons rappelant celui d'une otarie qui vient de faire un tour.
Je sentis le sol se dérober sous mes pieds quand le brun se retourna et me considéra. A nouveau, une décharge électrique me traversa quand je croisai ses pupilles inquisitrices. Ma bouche s’entrouvrit d'émerveillement et s'assécha. Je n'étais pas encore prête à lui parler ; je baissai rapidement le nez, et je filai rejoindre Emma, mon verre à la main.
Je bus cul sec quelques gorgées et j'amorçai quelques pas de danse. Les notes d'un slow résonnèrent. Par habitude, j'acceptai l'invitation de Maxou, mon chevalier servant attitré. Nous entreprîmes de danser en nous tenant un peu éloignés l'un de l'autre, mes mains posées timidement sur ses épaules et celles de Maxime effleurant légèrement ma taille. Autour de nous, les autres s' enlaçaient à s'étouffer. Nous ressemblions à un couple de préadolescents participant à leur première boum.
Par dessus l'épaule de mon cavalier, je ne pouvais m'empêcher de le chercher. Dansait-il avec une fille? Allais-je encore avoir des envies de meurtre? Je le repérai enfin, un peu plus loin, l'épaule appuyée contre un mur. Je frissonnai en constatant qu'il m'observait par dessus le crâne d'une troisième année. Je me cachai derrière Maxime.
- Ça ne va pas?, s’inquiéta mon ami. Tu es bizarre.
- Non, répondis-je en feignant d'être surprise par sa remarque, mais parfaitement consciente de donner tous les signes de démence.
Dès que la mélodie fut achevée, je me précipitai sur mon verre dont je bus la moitié du contenu d'un seul trait. Puis je retournai danser, tiraillée entre l'envie de le regarder et la crainte de croiser ses prunelles envoûtantes et de recommencer à trembler et à rougir de manière pathétique.
La salle se mit soudain à tournoyer autour de moi. J'avisai une chaise un peu plus loin que je tentai de rallier. Mais je ne parvenais déjà plus à suivre une trajectoire rectiligne. Je l'atteignis avec quelques zig-gaz. Je m'assis et j'attendis de me sentir un peu mieux. Le cerveau bouillonnant, je m'appuyai pour me maintenir aussi droite que possible. Je le cherchai en roulant les yeux sans parvenir à le localiser. Était-il déjà parti?
Je soupirai, ma soirée était fichue. Pourquoi fallait-il que je sois aussi timide ? Une autre n'aurait pas fait autant d'histoires. Elle aurait engagé la conversation, et évalué ses chances.
J'observai mon verre encore à moitié plein. Je le saisis, dans l'espoir que le breuvage me permettrait d'oublier son départ. Quelqu'un me l'ôta des mains. Je fronçai les yeux et me tournai vers l'importun qui se mêlait de mes affaires quand je m'aperçus qu'il s'agissait de lui. Il m'examinait de ses iris étranges. Ma vision se troubla soudain. Je sentis mon corps s'affaisser et, sans que je puisse rien faire, je basculai dans l'obscurité totale.

Le son d'une porte qui claquait me ramena lentement vers la conscience.
J'ouvris doucement les yeux. Il faisait jour, je me trouvais dans mon lit, emmitouflée jusqu'aux oreilles. Comment avais-je atterri là? Était-ce mes camarades qui m'avaient reconduite ? J'espérais ne pas avoir gâché totalement leur soirée. Je fus soudain prise d'une inquiétude. Benoît n'avait-il pas profité de la situation? J'ôtai mes couvertures pour constater que je portais toujours ma robe et mes collants. L'esprit encore embrumé, je me levai et me servis un verre d'orangeade. La dernière image que je gardais de la soirée était celle de cet homme merveilleux... Existait-il vraiment ou tout ceci n'avait-il été qu'un rêve ? Ses traits restaient gravés avec une trop grande précision dans ma mémoire pour qu'il soit le fruit de mon imagination. Et je frémissais à son seul souvenir.
Je m'assis à mon bureau et je bus mon verre. Mon regard tomba à nouveau sur la lettre du notaire. Que me voulait-il ? J'ouvris paresseusement l'enveloppe. Il souhaitait me rencontrer. Je restai un moment perplexe. Je ne me connaissais aucun oncle d'Amérique, mais ma situation financière était si précaire que je me pris à espérer.
Soudain, la sonnerie du téléphone me tira de ma rêverie. Le numéro qui s'afficha m'indiqua qu'il s'agissait de mon père.
- Bonne année ma chérie, me dit-il quand je répondis.
- Bonne année Papa. Ta soirée s'est bien passée?
- Oui, super. On a dansé toute la nuit.
J'étais passée maître pour lui dissimuler mes faits et gestes depuis l'internat.
- Et toi?, ajoutai-je.
- Très bien. J'ai fait mon galant. J'ai emmené Nathalie au restaurant et nous avons, nous aussi, dansé toute la nuit.
Cela ne me surprit pas. Chaque année, depuis leur rencontre, mon père emmenait sa compagne et son fils de dix ans au restaurant pour le réveillon de la Saint-Sylvestre. J'évitais de les accompagner, le gamin et moi ne pouvions pas nous supporter. Nous ne cessions pas de nous chamailler, à la maison, et nos disputes dégénéraient systématiquement en règlements de compte entre adultes. L'atmosphère était irrespirable. C'était la raison pour laquelle j'avais choisi de vivre à l'internat, à mon entrée au lycée. Tout le monde en avait été soulagé.
- Nathalie te souhaite une Bonne Année aussi, ajouta-t-il sur le ton niais dont il usait quand ma Belle-Mère se trouvait à côté de lui.
Je ne répondis rien. Après avoir échangé quelques lieux communs, je lui parlais du courrier, mais il parut aussi surpris que moi.
Mes pensée revinrent immédiatement au bel inconnu. Qui pouvait-il être? Était-ce bien lui qui avait saisi mon verre, où me l'étais-je imaginé? Et surtout, c'était là la question la plus importante, le reverrais-je un jour ?
Mon téléphone sonna à nouveau. Il s'agissait de Maxime.
- Bonne année, dit-il.
Je lui retournai ses vœux. Après quelques secondes d'hésitation, il se lança:
- Ça va?
- Oui, merci de vous être occupés de moi. Je suis désolée.
Après un silence, Maxime finit par répondre:
- En fait, ce n'est pas moi. J'aurais dû, mais un type a pris les choses en main. Et comme les professeurs paraissaient lui faire confiance, nous l'avons laissé faire.
Tout en mesurant le degré de solidarité dans l'adversité de mes camarades, je soufflai : - Comment était-il?
- Un grand brun, avec un costume noir griffé. Il t'a prise dans ses bras et t'a transportée dehors avant qu'on ait eu le temps de s'en apercevoir. Comme ton état ne s'améliorait pas, il est revenu chercher tes affaires au vestiaire, et il a déclaré aux responsables qu'il te ramenait chez toi.
Un frisson me parcourut, j'étais convaincue qu'il s 'agissait de lui. Je jetai un coup d’œil circulaire, embarrassée. Il avait découvert mon minuscule appartement où tous les meubles étaient vieux et dépareillés ; ils tenaient à peine debout. C'était à croire que la propriétaire avait ratissé les décharges d'objets encombrants pour le meubler.
- Bon, je t'appelais juste pour te prévenir qu'on déjeune chez moi, à midi. Enfin, à quatorze heures, plutôt. A plus, conclut Maxou.
Le bel inconnu savait donc où j'habitais. Il avait pris la peine de me ramener jusqu'ici, c'était plutôt encourageant. Il pourrait revenir, s'il jugeait bon de me revoir.
Cherchant à discerner une trace de son parfum sur mon manteau, je reconnus une très légère fragrance boisée. Je plongeai mon visage dans l'étoffe et, les yeux fermés, j'inhalai à plein poumon en pensant à lui.




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