10. Deux mois*

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Ethan

Le grand jour est enfin arrivé, j’ai une notification, le profil de DKtank est débloqué. J’y vais tout de suite et lorsque je découvre sa photo pour la première fois, je me fige. Je vois un homme brun avec des yeux d’un bleu profond, une veste en cuir et un sourire terriblement sexy. Sauf qu’il y a un souci avec cette photo… C’est Alexi. Même si depuis deux semaines que commençait a avoir des doutes suite a l’une de ses révélations, je suis quand même sur le cul. Putain de merde, je parlais à mon patron sans le savoir, je l’ai pourri devant lui en le traitant de connard, j’ai passé des heures à lui parler et je l’ai apprécié. J’ai même imaginé que DKtank était un prince charmant. Sauf qu’il était mon connard de patron. Puis les choses vont à cent à l’heure dans ma tête. L’homophobe qui l’avait maté en bavant, c’était moi ? J’appelle alors ma meilleure amie immédiatement, il faut que j’aie son avis tout de suite, sinon je vais péter un câble.

— Allô, Ethan, répond sa voix endormie.

— Salut Alicia… Tu ne devineras jamais qui est DKtank !

— Tu as eu accès à son profil ? Alors ?

— C’est Alexi… Mon patron, lâchais-je.

— Oh, putain de merde ! Tu es sérieux ? Ça ne peut pas être la même personne, Alexi est un con et DKtank le véritable prince charmant. Il a un dédoublement de personnalité, ce n’est pas possible sinon.

— Je ne sais pas, avouais-je. Merde, je fais quoi ? Mon patron sait que je suis gay, il m’a pris pour un homophobe aussi… et je l’ai insulté de tous les noms alors que je ne savais pas que c’était lui, paniquais-je.

— Bah… Demain, tu te pointes au taf comme une jolie fleur des champs et… bah, je ne sais pas, moi ! Tu vas bien voir comment lui, il va réagir. Tu ne savais pas non plus qu’il était gay, alors lui non plus n’a pas fait son coming out, il ne risque pas de t’afficher !

— Ouais… De toute manière, je n’ai rien d’autre à faire, je ne vais pas déserter mon boulot, même si là j’en ai envie.

Je finis par raccrocher et je fais les cent pas dans mon salon. Ce dimanche soir, lui comme moi faisons silence radio sur l’application. J’ai peur de ce qu’il se passe dans sa tête à lui aussi… Comment va-t-il réagir demain ? Va-t-il faire comme si de rien n’était, comme si les choses n’avaient jamais eu lieu, ou essayer un rapprochement… ? J’ai peur, vraiment peur.

Le lendemain matin est laborieux. Je n’ai clairement pas dormi, j’ai bu trois poches de sang et j’ai regardé trois séries sur Netflix. En me pointant au travail plus tôt que d’habitude, j’arrive avant tout le monde, pas de patron en vue. Je me planque dans la salle de pause, fais le café pour tout le monde et m’assois à mon bureau, me mettant au travail immédiatement. Mes collègues arrivent petit à petit, toujours pas de patron en vue. C’est seulement trois heures plus tard qu’Alexi se pointe. Il a des cernes énormes et les yeux explosés par une probable nuit blanche. Son regard croise le mien, mais je détourne les yeux immédiatement, préférant me concentrer sur mon ordinateur. Il ne vient pas me voir et file directement à son bureau. Un collègue se penche sur moi avec un petit sourire en coin.

— Tu as vu la gueule d’Alexi ? C’est la deuxième fois qu’il se pointe avec une tête comme ça, il doit avoir la gueule de bois, ricane-t-il.

— Je dirais plutôt une nuit blanche, il a peut-être eu une mauvaise nouvelle.

— Tu prends sa défense, maintenant ?

— Non, pas du tout, mais… c’est facile de coller des étiquettes quand on ne sait pas ce qui s’est réellement passé… Bref, je vais me chercher un café, essayais-je de me rattraper.

Je me dirige vers la salle de pause pour prendre mon deuxième café de la matinée, m’appuyant sur la palette. Je vois le beau brun débarquer et se planter dans l’embrasure de la porte en me fixant. Il devient soudainement tout rouge et fuit la pièce sans m’adresser un seul mot. Je crois qu’il doit lui aussi se triturer les méninges, je l’ai traité de gros connard et lui m’a traité d’homophobe alors que je suis gay… Nous sommes fautifs tous les deux. Le midi, je file directement chercher Alicia comme à mon habitude. Une fois posée à une table en attendant nos plats, elle finit par briser ce silence gênant.

— Vous ne vous êtes pas parlé, non ?

— Non, il m’a fui à la salle de pause et moi, je ne le regarde jamais dans les yeux, avouais-je.

— Putain… Tu sais quoi ? Au retour du déjeuner, tu vas dans son bureau et vous discutez. Si vous laissez ça comme ça… ça va foutre la merde dans votre taf aussi. Au pire vous baisé sur son bureau un bon coup et hop c’est réglé.

— Tu as raison, enfin non, mais je ne vais pas faire ça, je vais juste lui parler.

Toutefois, au retour de la pause déjeuner, alors que je me dirige vers mon bureau, j’entends sa voix qui m’appelle.

— Ethan, dans mon bureau tout de suite, lance-t-il froidement ?

Mon collègue relève un sourcil et me regarde, compatissant, comme si j’avais fait une connerie. Je me dirige donc vers son bureau, puis referme la porte derrière moi. Il regarde sur son ordinateur, je m’assois en face de lui et cette fois, il pose un regard tremblant sur moi. Il se mordille la lèvre inférieure, ce qui lui donne un air terriblement sexy.

— Ethan, il faut qu’on parle… de ce qu’il s’est passé pendant deux mois, dit il peut sur de lui.

— Oui ?

— Je suis vraiment un gros connard au boulot ?

— Et moi un homophobe, répliquais-je froidement.

— C’est… Je suis désolé, je ne m’attendais vraiment pas à tomber sur toi, j’ai parlé de choses sans détour. Je ne pensais pas t’apprécier pour ce que tu es vraiment en deux mois. Alors qu’on travaille ensemble depuis cinq ans et que je ne savais rien de toi. Même si les dernières semaines j’avais de vrais doutes.

— Je suis désolé aussi, je ne m’attendais pas du tout à ça. Je disais ce que j’avais sur le cœur, répondis-je tremblant.

— Ça te dirait qu’on aille boire un verre ce soir ?

Je crois que je suis tellement surpris par sa réponse que j’ouvre et referme la bouche comme un poisson dans un aquarium. Cette fois, c’est moi qui me mordille la lèvre inférieure et je peux le voir loucher dessus quelques instants avant qu’il ne plante ses yeux bleus dans les miens, attendant ma réponse.

— OK… Mais c’est toi qui paies, après tout, c’est toi le patron.

— Pas de souci.

Il me fait alors un sourire tellement sincère et à tomber par terre que je sens mes joues s’empourprer. Je lui réponds moi aussi d’un petit sourire avant de me lever et d’aller rejoindre mon propre bureau. J’ai les idées beaucoup trop embrumées par ce qu’il vient de se passer. Malgré tout ce que j’ai dit, il me propose un verre. Il veut peut-être parler un peu plus en détail de ce que nous avons échangé sans nous afficher devant tout le monde. Il a toujours été très discret sur sa vie privée. La preuve, je crois qu’à part moi, personne ne sait qu’il est gay. D’un autre côté, personne ne sait que je suis gay non plus.

Je crois bien que j’ai eu pas mal de difficultés à travailler le reste de la journée, beaucoup trop perturbé par la perspective du rendez-vous de ce soir. Tout le monde débauche et moi, j’attends patiemment. Il finit par sortir de son bureau et me voit près de l’entrée. Il me fait un beau sourire, puis nous sortons et il ferme à clef les bureaux. Il me fait signe de le suivre. Il a les joues un peu rouges lui aussi, mais a toujours ce petit sourire sur les lèvres. Une fois arrivés dans un bar plutôt chic, nous nous assoyons à une table et commandons chacun une consommation, lui un rhum citron et moi un martini.

— Ethan… Je t’apprécie énormément en tant que LittleVamp… Tu as été sincère, c’était vraiment toi, demande-t-il.

— Oui, je t’ai donné des détails de ma vie dont je n’ai pas parlé au travail. C’est plus facile d’être franc derrière un pseudo qu’en face de la personne.

— Effectivement, moi aussi, j’étais franc, c’était vraiment moi… Je… Je suis juste désolé qu’en réalité, en face, tu penses que je suis un vrai connard, dit-il en baissant la tête.

— C’est que… enfin, tu vois, c’est juste que tu fais… ton boulot de patron… Pardon, je me sens con tout à coup. J’ai dit des choses pas très sympas, surtout en pensant que ce n’était pas toi. Je… ne suis pas vraiment le seul à le penser au travail, tu sais…

— Je vais essayer de faire un effort et d’être plus cool avec vous. J’ai essayé au un lieu de ça j’ai commandé une palette de café.

On rigole tous les deux, c’est vrai que la situation a été assez drôle. Même mes collègues ont trouvé l’intention cool, mais on en parle encore à la pause de cette commande foireuse.

— Donc le mec qui est venu te rouler une pelle devant le taf, c’est ton ex ? Vu comme tu l’as repoussé, j’ai cru que tu étais homophobe, surtout que tu as fait croire que tu sortais avec ta meilleure amie.

— Oui, tu vois, je suis loin d’être homophobe comme je suis… gay… Merde, ça me fait bizarre de le dire à voix haute comme ça, surtout à mon patron, avouais-je.

— Je ne le dirai à personne, comme j’aimerais que tu ne le dises à personne pour moi.

Je porte mon verre à mes lèvres et le regarde droit dans les yeux. Nous sommes d’accord sur ce point, c’est sûr, nous ne sommes ni l’un ni l’autre prêts à faire notre coming out. J’inspire profondément, fermant les yeux quelques instants avant de les rouvrir et de voir qu’il me fixe intensément.

— Ethan… J’étais sincère quand j’ai dit sur l’application que soit j’aimerais essayer de démarrer quelque chose, soit te garder comme ami… Tu crois… que nous pouvons essayer de mieux nous connaître ? D’avoir d’autres rencards ?

J’écarquille les yeux et rougis violemment. Mon patron me propose d’autres rencards, enfin, il me propose d’essayer de faire mieux connaissance. Lui aussi est tout rouge face à sa demande. Je lui plais, alors ? À ce mec ultra sexy, avec ses yeux plus profonds que l’océan et cet air de mauvais garçon ? Même si en cinq ans il a été le pire des connards, je l’ai toujours trouvé à mon gout. Depuis le temps qu’Alicia me dit de lui sauté dessus, je vais peut-être le faire finalement.

— Euh… Ouais… OK… On peut essayer, après tout, cette application sert à faire des rencontres, non ? Enfin, je ne suis pas contre, murmurais-je.

— Je vais faire un effort au travail, pour être plus cool, promis. Sans commander de café à gogo non plus, je suis vraiment désolé. Parfois je ne m’en rends pas compte.

— Ne t’inquiète pas, ça risque de surprendre tout le monde, par contre… Et là, ils pensaient que tu avais la gueule de bois, gloussais-je.

— Je n’ai simplement pas dormi de la nuit tellement ça me travaillait. J’aurais dû t’envoyer un message, mais j’étais tellement flippé quand j’ai vu ta photo et ton prénom… J’ai eu peur que tu ne veux plus me parler, car je t’apprécie vraiment LittelVamp.

— Moi aussi je t’apprécie DKtank, j’ai appelé Alicia, tellement j’étais perdu.

— Elle a l’air d’être vraiment une fille cool ta copine. Quand on a palé ensemble quand tu étais a faire tes radios aux urgences on a beaucoup rigolé. Elle met facilement à l’aise.

— C’est naturel chez elle, elle a ce don de répandre la joie.

Je lui fais alors un magnifique sourire. Quand on parle de ma meilleure amie, tout de suite mon monde s’illumine. Nous discutons encore un peu tous les deux, puis finalement, nous rentrons chacun chez nous. Une fois posé dans mon canapé, j’appelle directement Alicia pour lui faire un compte-rendu.

— Hey Alicia ! Il m’a invité à boire un verre, on a discuté et… on va se faire d’autres rencards.

— Oh, c’est vrai ? Cool ! Tu te rends compte que tu vas sortir avec ton abruti de patron, celui qui t’a parfois tellement poussé à bout que tu as une lettre de démission toute prête dans ton bureau ?

Je fais une grimace. Effectivement, il m’a souvent poussé à bout, mais là, j’ai découvert une autre facette de sa personnalité. Une personne douce et attentionnée, qui comprend ce que je lui dis et surtout, qui n’est pas égoïste au point de me demander de faire mon coming out. C’est juste un patron horriblement sexy, et un peu con parfois. Bon très con on va dire. Il a dit qu’il ferait des efforts et je veux bien lui laisser le bénéfice du doute. On a tous le droit à une seconde chance… sauf Mickaël.

— J’ai envie d’y croire un petit peu et… de me dire que le mec avec qui j’ai parlé existe bel et bien. Si ça ne colle pas, j’aurais une réelle raison de lui donner cette lettre et de changer de vie.

— OK ! Tu sais que je serai toujours là quoiqu’il arrive, mon Ethanounet !

— Raaah, ne m’appelle pas comme ça !

Je finis par raccrocher après une bonne heure à parler avec elle. Je m’allonge dans le canapé et regarde mon plafond, perdu dans mes pensées. Je me dis qu’après tout, il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis. C’est facile de coller des étiquettes sur les gens, de les juger sans les connaître. Je me laisse imaginer que finalement, Alexi devait avoir ses raisons de toujours gueuler, que les harcèlements moraux que nous avons subis ne recommenceront jamais. Je ferme les yeux, un sourire niais sur les lèvres, jusqu’à ce que mon téléphone vibre. Un SMS… d’Alexi Connard. Il va falloir que je change son intitulé, quand même.

(Alexi Connard) Hey, ça te dérange si je t’envoie directement des SMS au lieu de passer par l’application ?

(Ethan) Bien sûr que non, c’est même mieux, non ? Ça va juste foirer leurs statistiques comme on fait silence radio depuis dimanche matin.

(Alexi Connard) Ah, franchement, leurs statistiques, je m’en fiche pas mal. Comment leur expliquer l’improbabilité dont on se soit parlé en version statistique ?

(Ethan) Aucune idée, je suis graphiste, pas statisticien ! Mais je peux leur envoyer un joli fuck Photoshop.

(Alexi Connard) Oh oui, bonne idée, tu feras ça demain ! Enfin, pas sûr que ton patron apprécie que tu fasses ça sur ton temps libre.

(Ethan) Effectivement, tu devrais le rencontrer, mon patron… Finalement, j’ai changé d’avis, c’est peut-être un mec bien, dans le fond.

Je souris. Nous discutons comme avant, sauf que c’est par SMS. Je vais dans mes réglages et change l’intitulé de mon patron pour « Alexi », tout simplement. Peut-être que je m’emballe un peu, mais je suis tellement malheureux depuis ma séparation d’avec Mickaël que je me laisse croire que finalement, c’est possible d’à nouveau vivre une histoire. J’ai envie de croire qu’avec Alexi, c’est possible, car physiquement, il m’a attiré et il n’y avait que son caractère qui me dégoûtait… mais j’ai vu tellement plus de lui depuis deux mois.

Le lendemain, au travail, il a meilleure mine. Il a l’air plus reposé et les yeux moins rouges. En revanche, je le vois légèrement rougir quand il croise mon regard, et là, à la surprise générale, nous avons le droit à un joyeux « Bonjour ! » de sa part. Un grand sourire apparaît sur mon visage, il a pris en compte tout ce que j’ai dit. Mon collègue se penche vers moi.

— Il est possédé, je crois ! Il nous a dit bonjour… Ou alors, il va pleuvoir de la merde, ricane-t-il.

— Moi, je pense qu’il s’est simplement remis en question, le défendis-je

— Ça ne va pas durer ! Ne change pas de camps Ethan, n’oublie pas en un seul bonjour toutes les merdes qu’il nous a faites.

Je pince les lèvres, mais il ne faut pas que je le défende trop, ça risquerait de paraître louche. Mais mon collègue a raison, en soit je mets surement la charrue avant les bœufs. C’est mon côté enfant qui croit au prince charmant surement. À la pause-café du matin, je m’énerve devant la cafetière… Il semblerait qu’elle soit grillée.

— Elle ne fonctionne plus ?

Je sursaute et vois Alexi qui s’excuse tout de suite de m’avoir fait peur. Je lui fais un magnifique sourire qui le fait à nouveau rougir.

— Ouais… Elle ne s’allume plus, je crois qu’on va devoir faire sans café. Il y en a qui vont péter des câbles, ils auront qu’a le manger directement.

— Je vais aller en chercher une tout de suite.

Je le vois sortir de la pièce et le suis du regard, intrigué. Il va chercher sa veste et sort de son bureau sous les yeux interloqués de tout le monde. Il revient une demi-heure plus tard avec une machine toute neuve, qu’il met en route dans la foulée.

— Je fais du café pour tout le monde ?

— Euh… ouais, répondirent mes collègues.

Mes collègues sont sur le cul. Le changement de comportement est tellement radical, mais surtout brutal, je comprends que certains d’entre eux flippent un peu. Le midi, je rejoins ma meilleure amie comme à mon habitude et alors que je lui raconte nos échanges et ce qu’il a fait avec la machine à café, je sens mon téléphone vibrer, un SMS de sa part.

(Alexi) Je n’ai pas eu le temps de te demander, mais ce soir, tu veux bien que je t’invite au resto ? Pas qu’un verre, cette fois. Je t’en avais parlé sur l’application.

(Ethan) Oui, pas de souci, je t’attends après le travail ou on se rejoint quelque part ?

(Alexi) J’ai une réunion avec des clients, rejoins-moi à La Cigale à dix-neuf heures trente.

Je deviens soudain rouge pivoine et redresse la tête vers ma meilleure amie, qui me regarde avec de grands yeux un peu étonner.

— Il vient de m’inviter au plus grand resto gastronomique de la ville, lâchais-je.

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sauwatt


Il eut beaucoup de mal à ouvrir la porte du cabanon à cause de l’encombrement général. De plus cette porte mal agencée coinçait contre le sol de béton. Il commença par dégager l’enchevêtrement des outils qui bloquaient l’entrée du réduit. Il les sortit vers le gazon, avec l’idée d’organiser un semblant d’ordre, par tas et par séries.
Il était neuf heures du matin et déjà la chaleur menaçait de tomber sur lui. La canicule durait depuis plus d’une semaine. Sur la pelouse commençaient de s’accumuler des pieux, des pots de terre cuite vides, toutes sortes de produits phytosanitaires qu’il aurait mieux fait de jeter, mais il les gardait, comme il gardait dans son bureau, là-bas sous les toits, une masse d’archives inutiles. Il lui fallait aussi déplacer le tas de terre qui jouxtait la cabane, et dégager ces souches qui trainaient là depuis, depuis quand, au fait ? Depuis si longtemps.
Il travaillait depuis un bon moment déjà. La chaleur montante et l’heure passant, la tentation fut grande de faire une pause, et pourquoi pas, d’en rester là pour ce matin. Tandis qu’il soulevait les dernières pelletées de terre, son regard fut attiré vers la gauche. Là-bas, à quelques dizaines de mètres, il aperçut un homme entièrement vêtu de noir, et muni d’une large faux, qui s’affairait de la même façon que lui. Il faisait des gestes identiques aux siens, des mouvements semblables, la seule différente était qu’il les accomplissait au moyen de son outil à lui, une large faux. Ce voisin (mais était-ce bien son voisin ?) restituait ses propres actions à lui, en miroir. L’homme noir à la faux accrochée à son tronc, faisait mine de faucher son herbe pour la balancer dans la proximité de son épaule gauche.
Le manège dura quelques minutes, sans qu’il ne fût jamais en mesure d’en estimer la durée parce que ses pensées s’étaient mises à vagabonder vers la cime des arbres, de l’autre côté de la rue. Il vérifia à plusieurs reprises le phénomène: quand il s’arrêtait de travailler pour s’accorder une pause, l’homme en noir s’arrêtait aussi et posait les mains sur le dessus du manche de sa faux, comme lui-même le faisait avec sa pelle.
Il stoppa son travail car la température était devenue trop suffocante. D’ailleurs l’orage menaçait.
Il se dirigea vers la maison avec l’idée de se doucher, il était attendu en ville. Il allait prendre sa voiture pour se rendre à son rendez-vous. C’est ce qu’il avait l’intention de faire. L’homme à la faux disparut lui aussi, simultanément.
Donc, sa douche étant prise, et habillé propre sur lui, il était prêt à se rendre en ville pour récupérer à la librairie le livre qui enfin était arrivé. Les premières gouttes s’écrasèrent sur le dallage de l’allée juste au moment où il se dirigeait vers son véhicule.
À peine venait-il de démarrer que les choses se gâtèrent. L’orage prenait de l’ampleur. La route était devenue une unique et grande flaque, et les essuie-glaces n’arrivaient plus à dégager la masse d’eau qui s’accumulait entre lui et l’avenue toute rectiligne. Le pare-brise avait pris l’aspect d’une vitre dépolie, quasiment opaque. Une fois le coin de l’avenue dépassé, il pensa à l’homme à la faux, puis il accéléra sèchement pour quitter au plus vite son quartier. Oui, ce serait un livre intéressant, à coup sûr, dont il attendait beaucoup. Il avait programmé sa lecture depuis si longtemps. Il ressentit un frisson au moment où la route, décidément transformée en lac, se dérobait à sa vue. Se dérobait.
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Lena du Boror
Recueil de poésie.
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Louise Darcy









Je fixe la fenêtre devant moi ; mon corps est secoué de tremblements incontrôlables. Le coup fatal ne devrait plus tarder, maintenant... Ils veulent me tuer. Encore. Comment en suis-je arrivée là, moi qui, voici quelques mois à peine, menais l'existence la plus monotone qui soit? Je perçois son mouvement ample dans mon dos. Le colosse lève le bras... Il ne me reste, à présent, plus que quelques secondes à vivre... Le démon qui nous observe triomphe. Résignée, je ferme les yeux, et, dans un dernier rêve, je le revois.

















QUELQUES MOIS AUPARAVANT, SOIREE DU 31 DECEMBRE



-1- Je gravissais l'escalier de l'immeuble haussmannien où je vivais depuis bientôt quatre mois. Parvenue au sommet, je tournai la clef pour pénétrer dans le placard à balai que je louais sous le nom de meublé, et dont j'avais remporté le bail de haute lutte devant une cinquantaine de participants. Cette victoire, je ne la devais aucunement à mes qualités personnelles, mais seulement à un père fonctionnaire et qui s'était porté caution. Le loyer en était exorbitant.
J'entrai et je m'affalai sur le lit. J'ôtai mes bottines, que je lançai négligemment, et je relevai les jambes pour soulager mes pieds sur le velux frais. C'est l'avantage des espaces minuscules. On en atteint facilement chaque recoin. Je fermai les yeux. Quelles seraient mes bonnes résolutions, cette fois? Faire du sport, me montrer plus aimable avec la nouvelle famille de mon père... Ça n'avait pas grande importance, je ne les tiendrais probablement pas. Je resterais assise à mon bureau, comme coupée du monde, et j'étudierais mes leçons. L'essentiel de ma vie résidait dans ma réussite scolaire.
Mais, je n'avais pas le temps de me laisser aller. Je tournai le regard vers l'horloge pour constater qu'il était vingt heures trente... Déjà ! Je n'ai jamais su anticiper les heures et les minutes pour arriver à l'heure à un rendez-vous. J'ai la phobie des horloges comme d'autres ont celle de la feuille d'impôt... Nous avions projeté, mes camarades et moi, d'aller dîner ensemble avant de nous rendre au réveillon organisé par notre École. Je me relevai en maudissant mon manque chronique d'organisation, et je me dirigeai en traînant les pieds jusqu'à la salle d'eau. La sensation de l'eau tiède ruisselant sur mon corps, mêlée au parfum de jasmin du gel douche, me ragaillardirent. Je m'épongeai soigneusement.
L'étape suivante devait consister à me faire belle, ou tout au moins, à essayer. Je préparais cet événement depuis quelques jours déjà, et j'avais investi mes étrennes de Noël dans une petite robe noire à motifs dorés, un collant fin et des ballerines bon marché. J'enfilai le tout avec un soin extrême pour ne pas filer les bas. Pour observer le résultat, je ne disposais que d'un petit miroir posé sur mon bureau. Ce que je parvins à apercevoir me parut à peu près convenable. J'observai le reflet de mon visage, ce qui m'arracha, comme d'habitude, un profond soupir. Je détestais mon teint trop laiteux, mes yeux trop grands, mes taches de rousseurs sur mon nez minuscule et, par dessus tout, mes cheveux roux et bouclés. J'avais tenté, au collège, de les faire couper. On m'avait alors affublé du surnom de « Caniche » pendant des mois. Je ne les avais plus jamais raccourcis depuis. Je tentais de maîtriser leur instinct sauvage en les enserrant dans des élastiques et des bandeaux.
Le temps pressait ; je n'allais pas rester là à me lamenter. Je déposai du mascara noir sur mes cils, du crayon et des ombres sur mes paupières, du rouge sur mes lèvres, du fond de teint sur ma peau et des couleurs pour rehausser mes joues. Plus je progressais, plus je constatais l'effet désastreux de ces artifices. Quand j'eus terminé, deux possibilités s'offraient à moi : aller tapiner au Bois de Boulogne ou me démaquiller. J'optai pour la seconde. Je me contentai finalement d'un peu de mascara et d'une touche de blush sur mes lèvres. Je ressemblais à une gamine, mais ça n'avait pas tellement d'importance. Je ne connaîtrais pratiquement personne à cette soirée, et pas un de mes camarades masculins ne m'intéressait. J'achevai par le démêlage et le domptage de ma longue crinière. Je l'attachai avec un ruban et je décidai que tout était parfait.
Enfin, je cherchai mon petit sac à dos dans le fouillis de ma tanière. Où avais-je bien pu le fourrer? Tandis que je passais mon appartement en revue, mon regard se porta par hasard sur le courrier que j'avais jeté négligemment sur le lit en entrant. Il se composait de deux lettres. L'une venait de la propriétaire de ma studette qui m'envoyait, comme chaque mois, ma quittance de loyer. L'autre émanait d'un notaire de Nantes. Je fronçai les yeux. La succession de ma mère n'avait-elle pas été réglée deux ans plus tôt? Troublée, je reposai pourtant le courrier sur mon bureau sans l'ouvrir. Je voulais partir faire la fête l'esprit dégagé de tout soucis matériel. Il était rare que je m'octroie quelque moment de détente. Je devais profiter de cette soirée.
Les minutes s'égrainaient, accentuant mon retard. J'enfilai mon manteau en lainage gris fatigué et je sortis pour dévaler l'escalier. Je me précipitai à l'extérieur où le froid me saisit d'un coup. Je traversai les rues, seulement éclairées par la lumière des lampadaires qui diffusait dans les légères nappes de brume en suspension, et créait une atmosphère féerique. Je n'avais pas un long trajet à parcourir pour rejoindre mes amis de l’École d’Études Scientifiques. En arrivant sur le lieu du rendez-vous, je constatai que j'étais, une nouvelle fois, la dernière.

- Ah, quand même !, s'exclama Emma en m'apercevant.
- Ariane, tu ne pourrais pas, une fois dans ta vie, t'organiser pour arriver à l'heure !, me reprocha Maxime qui battait des semelles sur le trottoir et soufflait sur ses doigts pour les réchauffer.
- Je suis désolée, m'excusai-je.
Les trois autres ne firent aucun commentaire et s'engouffrèrent d'un seul mouvement dans le restaurant, poussés par le froid et la faim. Quelques minutes plus tard, tandis que nous déballions nos menus au milieu des effluves de friture, Benoît sortit de son sac à dos des cannettes qu'il déposa sur notre table.
- Qu'est-ce que c'est?, demanda Emma, en mordant dans son hamburger.
- Des boissons énergisantes.
- Pourquoi as-tu amené ça?, questionna Enzo.
- Ça nous aidera à tenir plus longtemps, répondit Benoît innocemment.
- N'en bois pas, conseilla Enzo à sa petite amie Katie. Ça amplifie les effets de l'alcool.
Puis il me lança une œillade entendue, soupçonnant Benoît de les avoir surtout apportées dans mon intention. Depuis des semaines qu'il me tournait autour, il voyait certainement là un moyen facile de me rendre enfin accessible. Il me connaissait mal. Il ne me plaisait ni physiquement, ni mentalement. Bavard et agité, il cherchait toujours à être le point de mire. Son physique me paraissait banal. Il jouait au rugby et se vantait de se mettre minable lors des troisièmes mi-temps. Je tentais en vain de lui faire comprendre qu'il n'avait pas la moindre chance, mais il gardait espoir. - Je n'en boirai pas non plus, remarquai-je sèchement.
- T'es pas marrante, constata-t-il.
- Non, en effet, confirmai-je.
- Moi, je vais en goûter, dit Emma en saisissant une canette.
Maxou l'imita :
- C'est bon, acquiesça-t-il.
Benoît but deux canettes d'une traite.
Après avoir dîné, nous partîmes à destination de la discothèque réservée par l’École. Presque tous les élèves devaient participer : les premières années, auxquels nous appartenions et dont les trois quarts seraient évincés après le concours du printemps, et les autres qui avaient déjà subi le grand écrémage et qui étaient presque certains de sortir avec le prestigieux diplôme de l’École. Les anciens élèves étaient invités aussi, ainsi que les enseignants.
- Tu crois que Chris Delaby sera là?, me demanda Emma, tout en marchant à ma hauteur.
La tension était perceptible dans sa voix.
- Je pense que oui, répliquai-je. Mais sa femme sera là aussi...
Elle grimaça. Il était de notoriété publique que la présence de son épouse n'empêchait nullement le professeur de répondre aux avances de ses étudiantes, mais j'espérais que la voir suffirait à en détourner Emma. Elle comptabilisait tout juste dix-huit printemps, tandis que lui me paraissait être grabataire avec ses quarante ans passés.
La coutume voulait que la soirée soit organisée par les étudiants de dernière année. En arrivant, nous étions les premiers, à l'exception des responsables. Après avoir déposé nos effets personnels au vestiaire, dans le vestibule, nous entrâmes dans la grande salle où devait se dérouler la fête, et nous commençâmes à danser sur la piste vide. Je n'osais pas me déhancher, de peur du ridicule. Benoît ne manquait pas une occasion de me frôler. Pour couper court à ses tentatives d'approche, j'allai chercher un verre de whisky-coca, bien que mes expériences en matière de dégustation d'alcool se limitassent jusqu'ici au fond d'une flûte de champagne, les soirs de fête.
Tandis que j'attendais appuyée sur le bar, Emma s'approcha de moi. Elle jubilait.
- Il est là, glissa-t-elle à mon oreille.
Je me tournai dans la direction qu'elle m'indiquait et, en effet, je reconnus les cheveux poivre et sel et la mâchoire carrée du professeur Delaby qui saluait les organisateurs. Une femme entre deux âges semblait l'accompagner. Un peu enveloppée, elle paraissait fascinée par le plafond. Savait-elle qu'elle se trouvait au sein de la réserve de chasse de son mari? A l'expression qu'elle affichait, on ne pouvait en douter.
- Tu parles d'un boudin, commenta Emma, acerbe, tout en l'examinant en biais.
La fête battait maintenant son plein quand je sentis que ma tête commençait à tourner un peu. Je n'avais pourtant absorbé que quelques gorgées d'alcool.
- Je vais me rafraîchir, annonçai-je à l'adresse de mes camarades.
- Tu veux que je t'accompagne?, proposa Benoît, qui croyait son heure enfin arrivée.
- Ah non, sûrement pas, rétorquai-je froidement.
Je traversai la piste en jouant des coudes pour rejoindre les toilettes situées dans le vestibule. Je sortis de la salle et je commençai à parcourir le couloir.
C'est à cet instant précis que je l'aperçus, avançant dans la direction opposée. Mon cœur s'affola soudain, et je fus traversée par une onde de chaleur intense tandis qu'il s'approchait de sa démarche féline. Les longues mèches de ses cheveux noirs balançaient autour de son visage. Ses pommettes saillantes, son front haut, son nez légèrement aquilin, s'accordaient dans un ensemble aux proportions parfaites. Ses yeux obliques, entourés de longs cils noirs, étaient remarquables. Son regard avait quelque chose d’étrange que je ne sus définir . Mes pas devinrent soudain difficiles, j'eus la sensation de marcher dans du coton. Quand il parvint à ma hauteur, il vrilla ses pupilles dans les miennes et je fus parcourue des pieds à la tête par une décharge électrique. Incapable de continuer, je m’arrêtai pour le contempler. Sa bouche sensuelle amorça un léger sourire, et il continua son chemin, laissant dans son sillage une fragrance boisée. J'entrouvris la bouche de ravissement. Le souffle coupé , je le vis pénétrer dans la salle où il disparut. Je restai immobile, assaillie par une multitude d'émotions inédites dont on aurait dit qu'elles s'étaient toutes données rendez-vous à ce même instant, me laissant pantelante au milieu du couloir.
Entre extase et inquiétude, je gagnai les toilettes. Je m'aspergeai le visage d'eau froide et je respirai à pleins poumons en tentant de recouvrer mes esprits. Qui était cet inconnu qui avait mis en un instant tous mes sens en émoi? J'avais eu l'occasion de croiser tous les élèves, nous n'étions pas si nombreux, et tous les professeurs. Je supposai qu'il s'agissait d'un ancien de l’École. Peu à peu, je parvins à me calmer un peu, et la raison reprit le dessus. Il était impossible qu'un homme d'une beauté aussi parfaite existât, je l'avais sans doute idéalisé. En l'examinant, je m'apercevrais qu'il n'avait rien de si extraordinaire. J'observai mon reflet dans le miroir. Mes yeux gardaient une expression étonnée. Mon cœur battait encore si fort que je craignais qu'il explose...
Aussitôt, le désespoir succéda à l'extase. Car s'il existait réellement un être aussi merveilleux, comment pourrait-il s’intéresser à moi? Mieux valait que je l'ai rêvé. Pourtant, malgré mes doutes, j’étais irrésistiblement attirée vers lui par une force invisible. Je m'astreignis sagement à attendre que le flux de mon sang ralentisse dans mes artères, que le tremblement de mes mains s'atténue et que ma respiration reprenne un rythme normal.
Puis, je retournai dans le couloir. Je tirai la porte de la salle en hésitant et j'entrai. Benoît, qui avait certainement guetté mon retour, choisit cet instant pour venir m'importuner.
- Tu t'es sentie mal?
- Un peu.
- Tu as trop bu?
- Je ne pense pas, répliquai-je en le fusillant du regard. Il fait juste trop chaud ici.
- Tu veux qu'on sorte?
- Non, cinglai-je en le dépassant.
Je filai me réfugier vers Emma. Elle fronça les sourcils en me voyant:
- Tu es bizarre. Qu'est-ce que tu as?
- Rien. Ça doit être l'effet du whisky.
Ma réponse lui suffit. Elle fit volte face et se remit à chalouper. Je l'imitai tout en cherchant le grand brun du regard quand, à nouveau, le phénomène se produisit avec les mêmes symptômes dès que je parvins à le localiser. C'était facile, il dépassait tous les convives d'une bonne tête.
Il bavardait avec un professeur. Je pus le contempler de profil et je constatai qu'en effet, il était sublime. Mon imagination n'y était pour rien. Naturellement, je n'étais pas la seule à l'avoir remarqué. De nombreux regards féminins convergeaient dans sa direction. Il paraissait ne pas s'en apercevoir, ou, du moins, ne pas y prêter attention. Quelques filles se permettaient de le héler. Je sentis la jalousie m'envahir. Moi, je n'aurais jamais osé m'en approcher et lui adresser la parole. Il me faudrait une bonne semaine pour mettre au point un plan dans cette perspective.
Il balaya la salle du regard. A l’instant où ses yeux croisèrent les miens, il suspendit son mouvement. Je frémis et je baissai les cils sur mes ballerines. Je sentis le sang me monter au visage. Pour me donner une contenance, je cherchai mon verre d'alcool sans le retrouver. Aussi, me dirigeai-je d'un pas gauche jusqu'au bar, imaginant son regard encore fixé sur moi.
De nombreuses personnes réclamaient à boire aux serveurs. J'attendis patiemment mon tour. Le service était assuré par les élèves de dernière année et par quelques professeurs bénévoles. J'arrivai enfin à leur niveau et je commandai ma boisson. En l'attendant, je me tournai timidement vers la salle pour le chercher. J'éprouvais simultanément le besoin et la crainte de le voir.
Je sursautai. Il se tenait à quelques centimètres à ma droite, le dos tourné. En avançant la main, j'aurais pu le toucher. Mon cœur vibra de cette proximité. Il écoutait un grand boutonneux de deuxième année que je connaissais bien car il assurait quelques tutorats.
- Ariane, tu es sûre d'avoir le droit de boire?, plaisanta celui-ci. Il me semble que tu n'es pas majeure.
Et, se tournant vers les serveurs, il s'exclama:
- Un lait fraise, pour la petite.
Puis il se mit à émettre des sons rappelant celui d'une otarie qui vient de faire un tour.
Je sentis le sol se dérober sous mes pieds quand le brun se retourna et me considéra. A nouveau, une décharge électrique me traversa quand je croisai ses pupilles inquisitrices. Ma bouche s’entrouvrit d'émerveillement et s'assécha. Je n'étais pas encore prête à lui parler ; je baissai rapidement le nez, et je filai rejoindre Emma, mon verre à la main.
Je bus cul sec quelques gorgées et j'amorçai quelques pas de danse. Les notes d'un slow résonnèrent. Par habitude, j'acceptai l'invitation de Maxou, mon chevalier servant attitré. Nous entreprîmes de danser en nous tenant un peu éloignés l'un de l'autre, mes mains posées timidement sur ses épaules et celles de Maxime effleurant légèrement ma taille. Autour de nous, les autres s' enlaçaient à s'étouffer. Nous ressemblions à un couple de préadolescents participant à leur première boum.
Par dessus l'épaule de mon cavalier, je ne pouvais m'empêcher de le chercher. Dansait-il avec une fille? Allais-je encore avoir des envies de meurtre? Je le repérai enfin, un peu plus loin, l'épaule appuyée contre un mur. Je frissonnai en constatant qu'il m'observait par dessus le crâne d'une troisième année. Je me cachai derrière Maxime.
- Ça ne va pas?, s’inquiéta mon ami. Tu es bizarre.
- Non, répondis-je en feignant d'être surprise par sa remarque, mais parfaitement consciente de donner tous les signes de démence.
Dès que la mélodie fut achevée, je me précipitai sur mon verre dont je bus la moitié du contenu d'un seul trait. Puis je retournai danser, tiraillée entre l'envie de le regarder et la crainte de croiser ses prunelles envoûtantes et de recommencer à trembler et à rougir de manière pathétique.
La salle se mit soudain à tournoyer autour de moi. J'avisai une chaise un peu plus loin que je tentai de rallier. Mais je ne parvenais déjà plus à suivre une trajectoire rectiligne. Je l'atteignis avec quelques zig-gaz. Je m'assis et j'attendis de me sentir un peu mieux. Le cerveau bouillonnant, je m'appuyai pour me maintenir aussi droite que possible. Je le cherchai en roulant les yeux sans parvenir à le localiser. Était-il déjà parti?
Je soupirai, ma soirée était fichue. Pourquoi fallait-il que je sois aussi timide ? Une autre n'aurait pas fait autant d'histoires. Elle aurait engagé la conversation, et évalué ses chances.
J'observai mon verre encore à moitié plein. Je le saisis, dans l'espoir que le breuvage me permettrait d'oublier son départ. Quelqu'un me l'ôta des mains. Je fronçai les yeux et me tournai vers l'importun qui se mêlait de mes affaires quand je m'aperçus qu'il s'agissait de lui. Il m'examinait de ses iris étranges. Ma vision se troubla soudain. Je sentis mon corps s'affaisser et, sans que je puisse rien faire, je basculai dans l'obscurité totale.

Le son d'une porte qui claquait me ramena lentement vers la conscience.
J'ouvris doucement les yeux. Il faisait jour, je me trouvais dans mon lit, emmitouflée jusqu'aux oreilles. Comment avais-je atterri là? Était-ce mes camarades qui m'avaient reconduite ? J'espérais ne pas avoir gâché totalement leur soirée. Je fus soudain prise d'une inquiétude. Benoît n'avait-il pas profité de la situation? J'ôtai mes couvertures pour constater que je portais toujours ma robe et mes collants. L'esprit encore embrumé, je me levai et me servis un verre d'orangeade. La dernière image que je gardais de la soirée était celle de cet homme merveilleux... Existait-il vraiment ou tout ceci n'avait-il été qu'un rêve ? Ses traits restaient gravés avec une trop grande précision dans ma mémoire pour qu'il soit le fruit de mon imagination. Et je frémissais à son seul souvenir.
Je m'assis à mon bureau et je bus mon verre. Mon regard tomba à nouveau sur la lettre du notaire. Que me voulait-il ? J'ouvris paresseusement l'enveloppe. Il souhaitait me rencontrer. Je restai un moment perplexe. Je ne me connaissais aucun oncle d'Amérique, mais ma situation financière était si précaire que je me pris à espérer.
Soudain, la sonnerie du téléphone me tira de ma rêverie. Le numéro qui s'afficha m'indiqua qu'il s'agissait de mon père.
- Bonne année ma chérie, me dit-il quand je répondis.
- Bonne année Papa. Ta soirée s'est bien passée?
- Oui, super. On a dansé toute la nuit.
J'étais passée maître pour lui dissimuler mes faits et gestes depuis l'internat.
- Et toi?, ajoutai-je.
- Très bien. J'ai fait mon galant. J'ai emmené Nathalie au restaurant et nous avons, nous aussi, dansé toute la nuit.
Cela ne me surprit pas. Chaque année, depuis leur rencontre, mon père emmenait sa compagne et son fils de dix ans au restaurant pour le réveillon de la Saint-Sylvestre. J'évitais de les accompagner, le gamin et moi ne pouvions pas nous supporter. Nous ne cessions pas de nous chamailler, à la maison, et nos disputes dégénéraient systématiquement en règlements de compte entre adultes. L'atmosphère était irrespirable. C'était la raison pour laquelle j'avais choisi de vivre à l'internat, à mon entrée au lycée. Tout le monde en avait été soulagé.
- Nathalie te souhaite une Bonne Année aussi, ajouta-t-il sur le ton niais dont il usait quand ma Belle-Mère se trouvait à côté de lui.
Je ne répondis rien. Après avoir échangé quelques lieux communs, je lui parlais du courrier, mais il parut aussi surpris que moi.
Mes pensée revinrent immédiatement au bel inconnu. Qui pouvait-il être? Était-ce bien lui qui avait saisi mon verre, où me l'étais-je imaginé? Et surtout, c'était là la question la plus importante, le reverrais-je un jour ?
Mon téléphone sonna à nouveau. Il s'agissait de Maxime.
- Bonne année, dit-il.
Je lui retournai ses vœux. Après quelques secondes d'hésitation, il se lança:
- Ça va?
- Oui, merci de vous être occupés de moi. Je suis désolée.
Après un silence, Maxime finit par répondre:
- En fait, ce n'est pas moi. J'aurais dû, mais un type a pris les choses en main. Et comme les professeurs paraissaient lui faire confiance, nous l'avons laissé faire.
Tout en mesurant le degré de solidarité dans l'adversité de mes camarades, je soufflai : - Comment était-il?
- Un grand brun, avec un costume noir griffé. Il t'a prise dans ses bras et t'a transportée dehors avant qu'on ait eu le temps de s'en apercevoir. Comme ton état ne s'améliorait pas, il est revenu chercher tes affaires au vestiaire, et il a déclaré aux responsables qu'il te ramenait chez toi.
Un frisson me parcourut, j'étais convaincue qu'il s 'agissait de lui. Je jetai un coup d’œil circulaire, embarrassée. Il avait découvert mon minuscule appartement où tous les meubles étaient vieux et dépareillés ; ils tenaient à peine debout. C'était à croire que la propriétaire avait ratissé les décharges d'objets encombrants pour le meubler.
- Bon, je t'appelais juste pour te prévenir qu'on déjeune chez moi, à midi. Enfin, à quatorze heures, plutôt. A plus, conclut Maxou.
Le bel inconnu savait donc où j'habitais. Il avait pris la peine de me ramener jusqu'ici, c'était plutôt encourageant. Il pourrait revenir, s'il jugeait bon de me revoir.
Cherchant à discerner une trace de son parfum sur mon manteau, je reconnus une très légère fragrance boisée. Je plongeai mon visage dans l'étoffe et, les yeux fermés, j'inhalai à plein poumon en pensant à lui.




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