7. En Harley Davidson...*

9 minutes de lecture

Ethan


Alicia est rentrée à l’appartement, raccompagnée par une collègue. Je ne sais pas encore combien de temps elle va avoir peur comme ça, mais normalement, ce type ne devrait plus l’approcher. En sortant, je vois mon patron dans un blouson de cuir noir ; un look de vrai biker avec ses cheveux noir de jais et son air un peu grincheux. Je le mate sans m’en rendre compte et je pense même qu’un filet de bave coule sur le coin de ma bouche. Il est sacrément canon en fait, surtout ainsi sur sa moto, il me ferait presque rêver. Je croise ses yeux bleus qui se plantent dans les miens et son sourire en coin réapparaît. Pas un sourire charmeur, mais entre l’amusement et le sadisme. Je détourne les yeux et préfère rentrer chez moi rapidement. Je me sens con, il m’a grillé à le mater, j’espère qu’il ne va pas se faire de film.

Une fois chez moi, Alicia dans la douche, je me rue dans ma chambre pour vider une poche de sang. J’en ai besoin à cause du stress de la journée et ça me calmera du trouble que j’ai ressenti. Je prends mon téléphone en même temps et pianote pour envoyer un message à mon confident.

(LittleVamp) Tu as passé une bonne journée ?

(DKtank) Oui, tu sais quoi ? J’ai surpris le mec homophobe dont je t’avais parlé à me mater ! J’ai des superpouvoirs, je rends les homophobes gays.

(LittleVamp) Tu dois être sacrément canon, alors. Il y a des risques que je me brûle la rétine en te regardant, si tu es si beau que ça. La beauté suprême brille tellement fort qu’il n’y aurait pas besoin de soleil.

(DKtank) Je n’irais pas jusque-là quand même. Ne me font pas trop de compliments comme ça, je vais craquer mes chaussettes si mes chevilles enflent trop.

Je me mets à glousser, buvant en même temps. Je suis tellement concentré sur cette application à parler avec lui que je ne me rends pas compte qu’Alicia vient d’apparaître dans l’embrasure de la porte et me regarde étrangement.

— Tu fais quoi, Ethan ?

Je sursaute et me retourne vers elle avec les yeux écarquillés. Mon cerveau ne met pas longtemps à capter que la scène qu’elle voit doit être des plus étranges. Je suis assis dans ma chambre, une glacière devant moi, pleine de poches de sang dont une que je sirote comme si c’était de la grenadine.

— Euh… C’est que… C’est du vin… Je ne voulais pas te le dire, mais je suis alcoolique et je me siffle ça en cachette.

Je n’ai pas vraiment trouvé d’excuse plus con et je sais que ça ne prendra pas. Elle s’approche de moi. Je me crispe et deviens tout blanc. Elle prend une poche dans la glacière et regarde celle que j’ai dans les mains.

— C’était plus crédible, l’histoire du savon sur Internet, mais là, je te vois le siroter… Tu peux m’expliquer réellement ?

— Je ne sais pas si tu vas me croire, couinais-je.

— Peut-être plus que le fait que ce soit du vin rouge.

Je me tortille sur place, baissant la tête. Je sais qu’elle ne va pas me croire, je vais sûrement perdre ma meilleure amie. En plus si je lui révèle mon identité il y a un risque qu’elle soit en danger avec le conseil. Je sais que je risque fortement de me prendre un contrôle dans les jours à venir. Mais elle est ma meilleure amie.

— Je suis un vampire !

Je relève la tête pour regarder sa réaction, elle lève un sourcil et soupire de façon désespérée. Elle ne me croit pas, je le savais. Pourtant, c’est la vérité. Elle repose la poche dans la glacière, se frotte le visage et croise les bras sur sa poitrine.

— Tu t’imagines bien que je vais avoir du mal à gober ça ! Tu peux me le prouver, à part en sirotant de l’O. positif comme un thé ?

Oui, je peux lui prouver, mais elle risque de flipper… Mais bon, je n’ai pas le choix, soit je la perds et elle me fait la gueule et me cuisine chaque jour, soit je la perds, car elle a peur de moi. Les deux me déchirent le cœur, mais je lui dois la vérité, je n’ai pas été assez méfiant depuis qu’elle est installée ici. J’ai géré avec Mickaël quand il était là, mais je faisais bien plus attention et je n’avais pas de sujet de déconcentration comme DKtank, à l’époque.

Je me lève donc, pose la poche et mon portable sur le lit avant d’inspirer profondément. Je ferme les yeux et me concentre quelques instants avant de les rouvrir. Ils sont alors devenus rouge sang et je lui fais un sourire pour lui dévoiler mes deux longues canines acérées. Elle écarquille les yeux et je redeviens normal rapidement. Je n’aime vraiment pas afficher ce visage. Alicia ne dit rien pendant quelques secondes, comme pétrifiée par ce qu’elle vient de voir. Je m’attends à ce qu’elle se mette à hurler et parte en courant d’un instant à l’autre.

— Non, mais c’est trop cool, ça !

Quoi ? Je m’attendais à tout, sauf à ça. Elle me regarde à présent avec des yeux fascinés et un grand sourire, comme un enfant face à son superhéros favori. Elle se rapproche de moi et prend mon visage entre ses mains en me forçant à ouvrir la bouche.

— Bah… Il n’y a plus rien ! Tu peux me les remontrer ?

Cette fois, c’est moi qui écarquille les yeux. Je suis tellement surpris par sa réaction… Elle trouve ça « cool » ?

— Attends… Tu n’as pas peur de moi ?

— Non, pourquoi ? Tu es mon meilleur ami, je sais que tu ne me feras jamais de mal ! En plus, tu bois du sang en sachet, alors je n’ai aucune crainte à avoir. Mais c’est trop cool, moi qui pensais que les vampires étaient une légende. Tu brilles au soleil, aussi ? commence-t-elle à enchainer.

— Nan, mais tu t’es crue dans Twilight ? Je ne suis pas un vampire sorti d’un roman à l’eau de rose.

— Genre tu dors dans un cercueil et tout ?

— Je ne suis pas un excentrique, soupirais-je.

— Tu as quel âge, alors ?

— J’ai 25 ans, comme un humain. Sérieux, arrête les clichés, tu vas me balancer de l’eau bénite, essayer l’argent, me planter un pieu en bois dans le cœur et me faire bouffer de l’ail… ?

— Hum… C’est vrai que tu as une chaîne en argent autour du cou, tu adores le préfou, et tu es déjà allé dans une église… Nan, mais en fait, tu es comme un humain normal sauf que tu bois du sang et que tu fais des trucs flippants avec tes yeux et tes canines.

— Exactement, soupirais-je une nouvelle fois.

— C’est nul, en fait.

Je ne peux pas me retenir d’exploser de rire. Elle a une répartie, parfois ! Mais elle n’a absolument pas réagi comme je l’avais imaginé, elle m’a accepté comme je le suis sans concession. J’ai soudainement une larme qui coule sur ma joue, elle tend la main pour me l’essuyer avec son pouce.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Je me dis que j’ai de la chance de t’avoir comme meilleure amie, j’ai toujours eu peur de te dire la vérité depuis qu’on se connaît, j’ai eu peur de te perdre. Aujourd’hui, tu m’acceptes tout entier… sans aucun détour.

— Tu es comme mon frère. J’accepterais tout de toi, tu sais.

Je l’enveloppe alors de mes bras dans une douce étreinte, qu’elle me rend avec bienveillance. Je crois que je n’ai jamais été aussi heureux. Je l’aime, cette fille, je l’aime atrocement de cet amour fraternel, fusionnel.

— Je t’aime, frangine !

— Je t’aime aussi, frangin !

Nous avons passé toute la soirée à discuter, à parler des capacités des vampires, la régénération, par exemple. Elle l’a même testée en me plantant son doigt dans les côtes pour vérifier que je n’avais plus mal. Elle m’a demandé si mes parents étaient eux aussi des vampires, si Mickaël était au courant, ce qui n’est pas le cas. Bref, elle m’a cuisiné sans relâche et elle est devenue incollable sur les vampires. Je peux donc savourer ma poche de sang avec elle à côté, buvant son thé devant Netflix.

— N’empêche que c’est cool. Mon meilleur ami est un vampire gay. On dirait presque que c’est une sorte de comédie américaine.

— Mon Dieu, c’est vrai. Je t’interdis d’écrire une fan-fic’ là-dessus !

— Ça pourrait être drôle, non ? Bon, je déconne, je me doute que tout ça ne doit pas se savoir. Je tiens ma langue pour le fait que tu sois gay, alors pour le côté vampire, ce sera pareil. Par contre, pour les vacances, tu m’amènes sur l’île où se sont reclus tes parents. Autant avoir des vacances gratuites et vous pourrez être naturels, tous les trois.

— Oh, mon Dieu, non ! Ce n’est pas une bonne idée, tu vas prendre des coups de soleil et grossir à cause des cocktails…

— Mais allez, là ! Va sucer le sang d’un lépreux.

— Ah, c’est dégueulasse. Non, je t’interdis ce genre de blagues, tu n’as pas le droit.

J’explose de rire, lui flanquant un coup de coussin sur la tête, ce qui la fait couiner. Heureusement, elle a fini son thé, sinon je me le serais pris en pleine gueule.

— Pourquoi tu ne veux pas aller voir tes parents ?

— Bah… Ils dégoulinent trop d’amour et sont de vrais libidineux ! Ils vont aussi en faire trop à me chouchouter et à me reparler des âmes sœurs. Et il y a autre chose de plus… dangereux.

— C’est quoi, ça ? L’âme sœur, demande-t-elle en se reprochant de moi un grand sourire aux lèvres ?

— Pour moi, c’est un conte de fées, mais mes parents, par exemple, sont des âmes sœurs… En gros, pour les vampires, on aurait quelque part dans le monde la personne qui comblerait notre âme, notre moitié, et si on la trouve, on peut vivre l’amour véritable.

— Oh… Et vous la trouvez comment ?

— En goûtant son sang ! Sauf que moi, il n’y a pas de risque, je bois en poches et il faut directement boire à la gorge. Moi, ça me dégoûte de planter mes dents dans la gorge de quelqu’un, je ne suis pas un animal.

— C’est compliqué en effet. Tu trouveras bien ta substitution d’âme sœur. Genre… DKtank ?

Je grogne et me mets à glousser. Elle a compris que j’étais quand même attiré par ce mec à force de parler avec lui, après tout, c’est à cause de lui que j’ai manqué de vigilance. Je lui remets le coussin dans la figure. S’ensuit alors une bataille de polochons sans merci.

— Il faut que je te parler d’autre chose, finis-je par me calmer.

— Oui ?

— Il ne faut surtout pas que tu en parler autour de toi et surtout… En tant que vampire nous ne devons pas dire aux humains ce que nous sommes. Il y a un risque que… je sois condamné et que toi aussi. Ou qu’on te force à devenir un vampire si tu veux échapper à la mort, ou pire… que tu deviennes une donneuse de sang dans un des bars à vampire.

— Genre y’a des bars a vampire ? Comme des bars à chat ?

— Tu es con putain, explosais-je de rire.

— Je sais garder un secret et je sais très bien jouer la comédie pour un ami, me rassure-t-elle.

— Il est possible que dans les jours à venir un inspecteur vienne, fasse croire que c’est une inspection d’hygiène ou je ne sais quoi, et qu’il tente de savoir si tu es au courant de ma nature.

— Ne t’inquiète pas, je t’assure que tout se passera bien.

Je suis rassuré, j’ai confiance en elle. Elle a su garder mon secret sur mon orientation sexuelle, elle saura garder ce secret encore plus grand.

Le lendemain, je me réveille comme une fleur, comme si j’avais passé une nuit véritablement réparatrice. En fait, je suis surtout soulagé d’un poids, celui d’avoir pu tout révéler à ma meilleure amie. Ce matin, elle se charge du petit-déj’. Dans la cuisine, elle fait des crêpes et se retourne vers moi avec un beau sourire.

— Bien dormi, LittleVamp ?

— Ouais, comme un bébé ! Tu n’as pas eu peur que je t’agresse, cette nuit ?

— Tu es gay, alors je pense que ce sont plutôt les mecs que tu dois sucer !

— Mon Dieu, ce double sens !

— Ouais, j’avoue que je vais pouvoir faire bien plus de blagues salaces !

Je me mets à glousser de nouveau, puis nous nous dirigeons vers notre travail après avoir avalé beaucoup trop de crêpes. En arrivant au bureau, je vois la Harley se garer juste devant et mon patron sexy retirer son casque. Je le mate une fraction de seconde et m’engouffre dans le bâtiment. J’ai seulement le temps de m’asseoir que je l’entends déjà gueuler. Il vient de briser l’image de beau gosse que j’avais à l’esprit. Il n’y a pas à dire, il est con et ça ne changera jamais.

Annotations

Recommandations

sauwatt


Il eut beaucoup de mal à ouvrir la porte du cabanon à cause de l’encombrement général. De plus cette porte mal agencée coinçait contre le sol de béton. Il commença par dégager l’enchevêtrement des outils qui bloquaient l’entrée du réduit. Il les sortit vers le gazon, avec l’idée d’organiser un semblant d’ordre, par tas et par séries.
Il était neuf heures du matin et déjà la chaleur menaçait de tomber sur lui. La canicule durait depuis plus d’une semaine. Sur la pelouse commençaient de s’accumuler des pieux, des pots de terre cuite vides, toutes sortes de produits phytosanitaires qu’il aurait mieux fait de jeter, mais il les gardait, comme il gardait dans son bureau, là-bas sous les toits, une masse d’archives inutiles. Il lui fallait aussi déplacer le tas de terre qui jouxtait la cabane, et dégager ces souches qui trainaient là depuis, depuis quand, au fait ? Depuis si longtemps.
Il travaillait depuis un bon moment déjà. La chaleur montante et l’heure passant, la tentation fut grande de faire une pause, et pourquoi pas, d’en rester là pour ce matin. Tandis qu’il soulevait les dernières pelletées de terre, son regard fut attiré vers la gauche. Là-bas, à quelques dizaines de mètres, il aperçut un homme entièrement vêtu de noir, et muni d’une large faux, qui s’affairait de la même façon que lui. Il faisait des gestes identiques aux siens, des mouvements semblables, la seule différente était qu’il les accomplissait au moyen de son outil à lui, une large faux. Ce voisin (mais était-ce bien son voisin ?) restituait ses propres actions à lui, en miroir. L’homme noir à la faux accrochée à son tronc, faisait mine de faucher son herbe pour la balancer dans la proximité de son épaule gauche.
Le manège dura quelques minutes, sans qu’il ne fût jamais en mesure d’en estimer la durée parce que ses pensées s’étaient mises à vagabonder vers la cime des arbres, de l’autre côté de la rue. Il vérifia à plusieurs reprises le phénomène: quand il s’arrêtait de travailler pour s’accorder une pause, l’homme en noir s’arrêtait aussi et posait les mains sur le dessus du manche de sa faux, comme lui-même le faisait avec sa pelle.
Il stoppa son travail car la température était devenue trop suffocante. D’ailleurs l’orage menaçait.
Il se dirigea vers la maison avec l’idée de se doucher, il était attendu en ville. Il allait prendre sa voiture pour se rendre à son rendez-vous. C’est ce qu’il avait l’intention de faire. L’homme à la faux disparut lui aussi, simultanément.
Donc, sa douche étant prise, et habillé propre sur lui, il était prêt à se rendre en ville pour récupérer à la librairie le livre qui enfin était arrivé. Les premières gouttes s’écrasèrent sur le dallage de l’allée juste au moment où il se dirigeait vers son véhicule.
À peine venait-il de démarrer que les choses se gâtèrent. L’orage prenait de l’ampleur. La route était devenue une unique et grande flaque, et les essuie-glaces n’arrivaient plus à dégager la masse d’eau qui s’accumulait entre lui et l’avenue toute rectiligne. Le pare-brise avait pris l’aspect d’une vitre dépolie, quasiment opaque. Une fois le coin de l’avenue dépassé, il pensa à l’homme à la faux, puis il accéléra sèchement pour quitter au plus vite son quartier. Oui, ce serait un livre intéressant, à coup sûr, dont il attendait beaucoup. Il avait programmé sa lecture depuis si longtemps. Il ressentit un frisson au moment où la route, décidément transformée en lac, se dérobait à sa vue. Se dérobait.
0
0
0
3
Lena du Boror
Recueil de poésie.
0
2
0
3
Louise Darcy









Je fixe la fenêtre devant moi ; mon corps est secoué de tremblements incontrôlables. Le coup fatal ne devrait plus tarder, maintenant... Ils veulent me tuer. Encore. Comment en suis-je arrivée là, moi qui, voici quelques mois à peine, menais l'existence la plus monotone qui soit? Je perçois son mouvement ample dans mon dos. Le colosse lève le bras... Il ne me reste, à présent, plus que quelques secondes à vivre... Le démon qui nous observe triomphe. Résignée, je ferme les yeux, et, dans un dernier rêve, je le revois.

















QUELQUES MOIS AUPARAVANT, SOIREE DU 31 DECEMBRE



-1- Je gravissais l'escalier de l'immeuble haussmannien où je vivais depuis bientôt quatre mois. Parvenue au sommet, je tournai la clef pour pénétrer dans le placard à balai que je louais sous le nom de meublé, et dont j'avais remporté le bail de haute lutte devant une cinquantaine de participants. Cette victoire, je ne la devais aucunement à mes qualités personnelles, mais seulement à un père fonctionnaire et qui s'était porté caution. Le loyer en était exorbitant.
J'entrai et je m'affalai sur le lit. J'ôtai mes bottines, que je lançai négligemment, et je relevai les jambes pour soulager mes pieds sur le velux frais. C'est l'avantage des espaces minuscules. On en atteint facilement chaque recoin. Je fermai les yeux. Quelles seraient mes bonnes résolutions, cette fois? Faire du sport, me montrer plus aimable avec la nouvelle famille de mon père... Ça n'avait pas grande importance, je ne les tiendrais probablement pas. Je resterais assise à mon bureau, comme coupée du monde, et j'étudierais mes leçons. L'essentiel de ma vie résidait dans ma réussite scolaire.
Mais, je n'avais pas le temps de me laisser aller. Je tournai le regard vers l'horloge pour constater qu'il était vingt heures trente... Déjà ! Je n'ai jamais su anticiper les heures et les minutes pour arriver à l'heure à un rendez-vous. J'ai la phobie des horloges comme d'autres ont celle de la feuille d'impôt... Nous avions projeté, mes camarades et moi, d'aller dîner ensemble avant de nous rendre au réveillon organisé par notre École. Je me relevai en maudissant mon manque chronique d'organisation, et je me dirigeai en traînant les pieds jusqu'à la salle d'eau. La sensation de l'eau tiède ruisselant sur mon corps, mêlée au parfum de jasmin du gel douche, me ragaillardirent. Je m'épongeai soigneusement.
L'étape suivante devait consister à me faire belle, ou tout au moins, à essayer. Je préparais cet événement depuis quelques jours déjà, et j'avais investi mes étrennes de Noël dans une petite robe noire à motifs dorés, un collant fin et des ballerines bon marché. J'enfilai le tout avec un soin extrême pour ne pas filer les bas. Pour observer le résultat, je ne disposais que d'un petit miroir posé sur mon bureau. Ce que je parvins à apercevoir me parut à peu près convenable. J'observai le reflet de mon visage, ce qui m'arracha, comme d'habitude, un profond soupir. Je détestais mon teint trop laiteux, mes yeux trop grands, mes taches de rousseurs sur mon nez minuscule et, par dessus tout, mes cheveux roux et bouclés. J'avais tenté, au collège, de les faire couper. On m'avait alors affublé du surnom de « Caniche » pendant des mois. Je ne les avais plus jamais raccourcis depuis. Je tentais de maîtriser leur instinct sauvage en les enserrant dans des élastiques et des bandeaux.
Le temps pressait ; je n'allais pas rester là à me lamenter. Je déposai du mascara noir sur mes cils, du crayon et des ombres sur mes paupières, du rouge sur mes lèvres, du fond de teint sur ma peau et des couleurs pour rehausser mes joues. Plus je progressais, plus je constatais l'effet désastreux de ces artifices. Quand j'eus terminé, deux possibilités s'offraient à moi : aller tapiner au Bois de Boulogne ou me démaquiller. J'optai pour la seconde. Je me contentai finalement d'un peu de mascara et d'une touche de blush sur mes lèvres. Je ressemblais à une gamine, mais ça n'avait pas tellement d'importance. Je ne connaîtrais pratiquement personne à cette soirée, et pas un de mes camarades masculins ne m'intéressait. J'achevai par le démêlage et le domptage de ma longue crinière. Je l'attachai avec un ruban et je décidai que tout était parfait.
Enfin, je cherchai mon petit sac à dos dans le fouillis de ma tanière. Où avais-je bien pu le fourrer? Tandis que je passais mon appartement en revue, mon regard se porta par hasard sur le courrier que j'avais jeté négligemment sur le lit en entrant. Il se composait de deux lettres. L'une venait de la propriétaire de ma studette qui m'envoyait, comme chaque mois, ma quittance de loyer. L'autre émanait d'un notaire de Nantes. Je fronçai les yeux. La succession de ma mère n'avait-elle pas été réglée deux ans plus tôt? Troublée, je reposai pourtant le courrier sur mon bureau sans l'ouvrir. Je voulais partir faire la fête l'esprit dégagé de tout soucis matériel. Il était rare que je m'octroie quelque moment de détente. Je devais profiter de cette soirée.
Les minutes s'égrainaient, accentuant mon retard. J'enfilai mon manteau en lainage gris fatigué et je sortis pour dévaler l'escalier. Je me précipitai à l'extérieur où le froid me saisit d'un coup. Je traversai les rues, seulement éclairées par la lumière des lampadaires qui diffusait dans les légères nappes de brume en suspension, et créait une atmosphère féerique. Je n'avais pas un long trajet à parcourir pour rejoindre mes amis de l’École d’Études Scientifiques. En arrivant sur le lieu du rendez-vous, je constatai que j'étais, une nouvelle fois, la dernière.

- Ah, quand même !, s'exclama Emma en m'apercevant.
- Ariane, tu ne pourrais pas, une fois dans ta vie, t'organiser pour arriver à l'heure !, me reprocha Maxime qui battait des semelles sur le trottoir et soufflait sur ses doigts pour les réchauffer.
- Je suis désolée, m'excusai-je.
Les trois autres ne firent aucun commentaire et s'engouffrèrent d'un seul mouvement dans le restaurant, poussés par le froid et la faim. Quelques minutes plus tard, tandis que nous déballions nos menus au milieu des effluves de friture, Benoît sortit de son sac à dos des cannettes qu'il déposa sur notre table.
- Qu'est-ce que c'est?, demanda Emma, en mordant dans son hamburger.
- Des boissons énergisantes.
- Pourquoi as-tu amené ça?, questionna Enzo.
- Ça nous aidera à tenir plus longtemps, répondit Benoît innocemment.
- N'en bois pas, conseilla Enzo à sa petite amie Katie. Ça amplifie les effets de l'alcool.
Puis il me lança une œillade entendue, soupçonnant Benoît de les avoir surtout apportées dans mon intention. Depuis des semaines qu'il me tournait autour, il voyait certainement là un moyen facile de me rendre enfin accessible. Il me connaissait mal. Il ne me plaisait ni physiquement, ni mentalement. Bavard et agité, il cherchait toujours à être le point de mire. Son physique me paraissait banal. Il jouait au rugby et se vantait de se mettre minable lors des troisièmes mi-temps. Je tentais en vain de lui faire comprendre qu'il n'avait pas la moindre chance, mais il gardait espoir. - Je n'en boirai pas non plus, remarquai-je sèchement.
- T'es pas marrante, constata-t-il.
- Non, en effet, confirmai-je.
- Moi, je vais en goûter, dit Emma en saisissant une canette.
Maxou l'imita :
- C'est bon, acquiesça-t-il.
Benoît but deux canettes d'une traite.
Après avoir dîné, nous partîmes à destination de la discothèque réservée par l’École. Presque tous les élèves devaient participer : les premières années, auxquels nous appartenions et dont les trois quarts seraient évincés après le concours du printemps, et les autres qui avaient déjà subi le grand écrémage et qui étaient presque certains de sortir avec le prestigieux diplôme de l’École. Les anciens élèves étaient invités aussi, ainsi que les enseignants.
- Tu crois que Chris Delaby sera là?, me demanda Emma, tout en marchant à ma hauteur.
La tension était perceptible dans sa voix.
- Je pense que oui, répliquai-je. Mais sa femme sera là aussi...
Elle grimaça. Il était de notoriété publique que la présence de son épouse n'empêchait nullement le professeur de répondre aux avances de ses étudiantes, mais j'espérais que la voir suffirait à en détourner Emma. Elle comptabilisait tout juste dix-huit printemps, tandis que lui me paraissait être grabataire avec ses quarante ans passés.
La coutume voulait que la soirée soit organisée par les étudiants de dernière année. En arrivant, nous étions les premiers, à l'exception des responsables. Après avoir déposé nos effets personnels au vestiaire, dans le vestibule, nous entrâmes dans la grande salle où devait se dérouler la fête, et nous commençâmes à danser sur la piste vide. Je n'osais pas me déhancher, de peur du ridicule. Benoît ne manquait pas une occasion de me frôler. Pour couper court à ses tentatives d'approche, j'allai chercher un verre de whisky-coca, bien que mes expériences en matière de dégustation d'alcool se limitassent jusqu'ici au fond d'une flûte de champagne, les soirs de fête.
Tandis que j'attendais appuyée sur le bar, Emma s'approcha de moi. Elle jubilait.
- Il est là, glissa-t-elle à mon oreille.
Je me tournai dans la direction qu'elle m'indiquait et, en effet, je reconnus les cheveux poivre et sel et la mâchoire carrée du professeur Delaby qui saluait les organisateurs. Une femme entre deux âges semblait l'accompagner. Un peu enveloppée, elle paraissait fascinée par le plafond. Savait-elle qu'elle se trouvait au sein de la réserve de chasse de son mari? A l'expression qu'elle affichait, on ne pouvait en douter.
- Tu parles d'un boudin, commenta Emma, acerbe, tout en l'examinant en biais.
La fête battait maintenant son plein quand je sentis que ma tête commençait à tourner un peu. Je n'avais pourtant absorbé que quelques gorgées d'alcool.
- Je vais me rafraîchir, annonçai-je à l'adresse de mes camarades.
- Tu veux que je t'accompagne?, proposa Benoît, qui croyait son heure enfin arrivée.
- Ah non, sûrement pas, rétorquai-je froidement.
Je traversai la piste en jouant des coudes pour rejoindre les toilettes situées dans le vestibule. Je sortis de la salle et je commençai à parcourir le couloir.
C'est à cet instant précis que je l'aperçus, avançant dans la direction opposée. Mon cœur s'affola soudain, et je fus traversée par une onde de chaleur intense tandis qu'il s'approchait de sa démarche féline. Les longues mèches de ses cheveux noirs balançaient autour de son visage. Ses pommettes saillantes, son front haut, son nez légèrement aquilin, s'accordaient dans un ensemble aux proportions parfaites. Ses yeux obliques, entourés de longs cils noirs, étaient remarquables. Son regard avait quelque chose d’étrange que je ne sus définir . Mes pas devinrent soudain difficiles, j'eus la sensation de marcher dans du coton. Quand il parvint à ma hauteur, il vrilla ses pupilles dans les miennes et je fus parcourue des pieds à la tête par une décharge électrique. Incapable de continuer, je m’arrêtai pour le contempler. Sa bouche sensuelle amorça un léger sourire, et il continua son chemin, laissant dans son sillage une fragrance boisée. J'entrouvris la bouche de ravissement. Le souffle coupé , je le vis pénétrer dans la salle où il disparut. Je restai immobile, assaillie par une multitude d'émotions inédites dont on aurait dit qu'elles s'étaient toutes données rendez-vous à ce même instant, me laissant pantelante au milieu du couloir.
Entre extase et inquiétude, je gagnai les toilettes. Je m'aspergeai le visage d'eau froide et je respirai à pleins poumons en tentant de recouvrer mes esprits. Qui était cet inconnu qui avait mis en un instant tous mes sens en émoi? J'avais eu l'occasion de croiser tous les élèves, nous n'étions pas si nombreux, et tous les professeurs. Je supposai qu'il s'agissait d'un ancien de l’École. Peu à peu, je parvins à me calmer un peu, et la raison reprit le dessus. Il était impossible qu'un homme d'une beauté aussi parfaite existât, je l'avais sans doute idéalisé. En l'examinant, je m'apercevrais qu'il n'avait rien de si extraordinaire. J'observai mon reflet dans le miroir. Mes yeux gardaient une expression étonnée. Mon cœur battait encore si fort que je craignais qu'il explose...
Aussitôt, le désespoir succéda à l'extase. Car s'il existait réellement un être aussi merveilleux, comment pourrait-il s’intéresser à moi? Mieux valait que je l'ai rêvé. Pourtant, malgré mes doutes, j’étais irrésistiblement attirée vers lui par une force invisible. Je m'astreignis sagement à attendre que le flux de mon sang ralentisse dans mes artères, que le tremblement de mes mains s'atténue et que ma respiration reprenne un rythme normal.
Puis, je retournai dans le couloir. Je tirai la porte de la salle en hésitant et j'entrai. Benoît, qui avait certainement guetté mon retour, choisit cet instant pour venir m'importuner.
- Tu t'es sentie mal?
- Un peu.
- Tu as trop bu?
- Je ne pense pas, répliquai-je en le fusillant du regard. Il fait juste trop chaud ici.
- Tu veux qu'on sorte?
- Non, cinglai-je en le dépassant.
Je filai me réfugier vers Emma. Elle fronça les sourcils en me voyant:
- Tu es bizarre. Qu'est-ce que tu as?
- Rien. Ça doit être l'effet du whisky.
Ma réponse lui suffit. Elle fit volte face et se remit à chalouper. Je l'imitai tout en cherchant le grand brun du regard quand, à nouveau, le phénomène se produisit avec les mêmes symptômes dès que je parvins à le localiser. C'était facile, il dépassait tous les convives d'une bonne tête.
Il bavardait avec un professeur. Je pus le contempler de profil et je constatai qu'en effet, il était sublime. Mon imagination n'y était pour rien. Naturellement, je n'étais pas la seule à l'avoir remarqué. De nombreux regards féminins convergeaient dans sa direction. Il paraissait ne pas s'en apercevoir, ou, du moins, ne pas y prêter attention. Quelques filles se permettaient de le héler. Je sentis la jalousie m'envahir. Moi, je n'aurais jamais osé m'en approcher et lui adresser la parole. Il me faudrait une bonne semaine pour mettre au point un plan dans cette perspective.
Il balaya la salle du regard. A l’instant où ses yeux croisèrent les miens, il suspendit son mouvement. Je frémis et je baissai les cils sur mes ballerines. Je sentis le sang me monter au visage. Pour me donner une contenance, je cherchai mon verre d'alcool sans le retrouver. Aussi, me dirigeai-je d'un pas gauche jusqu'au bar, imaginant son regard encore fixé sur moi.
De nombreuses personnes réclamaient à boire aux serveurs. J'attendis patiemment mon tour. Le service était assuré par les élèves de dernière année et par quelques professeurs bénévoles. J'arrivai enfin à leur niveau et je commandai ma boisson. En l'attendant, je me tournai timidement vers la salle pour le chercher. J'éprouvais simultanément le besoin et la crainte de le voir.
Je sursautai. Il se tenait à quelques centimètres à ma droite, le dos tourné. En avançant la main, j'aurais pu le toucher. Mon cœur vibra de cette proximité. Il écoutait un grand boutonneux de deuxième année que je connaissais bien car il assurait quelques tutorats.
- Ariane, tu es sûre d'avoir le droit de boire?, plaisanta celui-ci. Il me semble que tu n'es pas majeure.
Et, se tournant vers les serveurs, il s'exclama:
- Un lait fraise, pour la petite.
Puis il se mit à émettre des sons rappelant celui d'une otarie qui vient de faire un tour.
Je sentis le sol se dérober sous mes pieds quand le brun se retourna et me considéra. A nouveau, une décharge électrique me traversa quand je croisai ses pupilles inquisitrices. Ma bouche s’entrouvrit d'émerveillement et s'assécha. Je n'étais pas encore prête à lui parler ; je baissai rapidement le nez, et je filai rejoindre Emma, mon verre à la main.
Je bus cul sec quelques gorgées et j'amorçai quelques pas de danse. Les notes d'un slow résonnèrent. Par habitude, j'acceptai l'invitation de Maxou, mon chevalier servant attitré. Nous entreprîmes de danser en nous tenant un peu éloignés l'un de l'autre, mes mains posées timidement sur ses épaules et celles de Maxime effleurant légèrement ma taille. Autour de nous, les autres s' enlaçaient à s'étouffer. Nous ressemblions à un couple de préadolescents participant à leur première boum.
Par dessus l'épaule de mon cavalier, je ne pouvais m'empêcher de le chercher. Dansait-il avec une fille? Allais-je encore avoir des envies de meurtre? Je le repérai enfin, un peu plus loin, l'épaule appuyée contre un mur. Je frissonnai en constatant qu'il m'observait par dessus le crâne d'une troisième année. Je me cachai derrière Maxime.
- Ça ne va pas?, s’inquiéta mon ami. Tu es bizarre.
- Non, répondis-je en feignant d'être surprise par sa remarque, mais parfaitement consciente de donner tous les signes de démence.
Dès que la mélodie fut achevée, je me précipitai sur mon verre dont je bus la moitié du contenu d'un seul trait. Puis je retournai danser, tiraillée entre l'envie de le regarder et la crainte de croiser ses prunelles envoûtantes et de recommencer à trembler et à rougir de manière pathétique.
La salle se mit soudain à tournoyer autour de moi. J'avisai une chaise un peu plus loin que je tentai de rallier. Mais je ne parvenais déjà plus à suivre une trajectoire rectiligne. Je l'atteignis avec quelques zig-gaz. Je m'assis et j'attendis de me sentir un peu mieux. Le cerveau bouillonnant, je m'appuyai pour me maintenir aussi droite que possible. Je le cherchai en roulant les yeux sans parvenir à le localiser. Était-il déjà parti?
Je soupirai, ma soirée était fichue. Pourquoi fallait-il que je sois aussi timide ? Une autre n'aurait pas fait autant d'histoires. Elle aurait engagé la conversation, et évalué ses chances.
J'observai mon verre encore à moitié plein. Je le saisis, dans l'espoir que le breuvage me permettrait d'oublier son départ. Quelqu'un me l'ôta des mains. Je fronçai les yeux et me tournai vers l'importun qui se mêlait de mes affaires quand je m'aperçus qu'il s'agissait de lui. Il m'examinait de ses iris étranges. Ma vision se troubla soudain. Je sentis mon corps s'affaisser et, sans que je puisse rien faire, je basculai dans l'obscurité totale.

Le son d'une porte qui claquait me ramena lentement vers la conscience.
J'ouvris doucement les yeux. Il faisait jour, je me trouvais dans mon lit, emmitouflée jusqu'aux oreilles. Comment avais-je atterri là? Était-ce mes camarades qui m'avaient reconduite ? J'espérais ne pas avoir gâché totalement leur soirée. Je fus soudain prise d'une inquiétude. Benoît n'avait-il pas profité de la situation? J'ôtai mes couvertures pour constater que je portais toujours ma robe et mes collants. L'esprit encore embrumé, je me levai et me servis un verre d'orangeade. La dernière image que je gardais de la soirée était celle de cet homme merveilleux... Existait-il vraiment ou tout ceci n'avait-il été qu'un rêve ? Ses traits restaient gravés avec une trop grande précision dans ma mémoire pour qu'il soit le fruit de mon imagination. Et je frémissais à son seul souvenir.
Je m'assis à mon bureau et je bus mon verre. Mon regard tomba à nouveau sur la lettre du notaire. Que me voulait-il ? J'ouvris paresseusement l'enveloppe. Il souhaitait me rencontrer. Je restai un moment perplexe. Je ne me connaissais aucun oncle d'Amérique, mais ma situation financière était si précaire que je me pris à espérer.
Soudain, la sonnerie du téléphone me tira de ma rêverie. Le numéro qui s'afficha m'indiqua qu'il s'agissait de mon père.
- Bonne année ma chérie, me dit-il quand je répondis.
- Bonne année Papa. Ta soirée s'est bien passée?
- Oui, super. On a dansé toute la nuit.
J'étais passée maître pour lui dissimuler mes faits et gestes depuis l'internat.
- Et toi?, ajoutai-je.
- Très bien. J'ai fait mon galant. J'ai emmené Nathalie au restaurant et nous avons, nous aussi, dansé toute la nuit.
Cela ne me surprit pas. Chaque année, depuis leur rencontre, mon père emmenait sa compagne et son fils de dix ans au restaurant pour le réveillon de la Saint-Sylvestre. J'évitais de les accompagner, le gamin et moi ne pouvions pas nous supporter. Nous ne cessions pas de nous chamailler, à la maison, et nos disputes dégénéraient systématiquement en règlements de compte entre adultes. L'atmosphère était irrespirable. C'était la raison pour laquelle j'avais choisi de vivre à l'internat, à mon entrée au lycée. Tout le monde en avait été soulagé.
- Nathalie te souhaite une Bonne Année aussi, ajouta-t-il sur le ton niais dont il usait quand ma Belle-Mère se trouvait à côté de lui.
Je ne répondis rien. Après avoir échangé quelques lieux communs, je lui parlais du courrier, mais il parut aussi surpris que moi.
Mes pensée revinrent immédiatement au bel inconnu. Qui pouvait-il être? Était-ce bien lui qui avait saisi mon verre, où me l'étais-je imaginé? Et surtout, c'était là la question la plus importante, le reverrais-je un jour ?
Mon téléphone sonna à nouveau. Il s'agissait de Maxime.
- Bonne année, dit-il.
Je lui retournai ses vœux. Après quelques secondes d'hésitation, il se lança:
- Ça va?
- Oui, merci de vous être occupés de moi. Je suis désolée.
Après un silence, Maxime finit par répondre:
- En fait, ce n'est pas moi. J'aurais dû, mais un type a pris les choses en main. Et comme les professeurs paraissaient lui faire confiance, nous l'avons laissé faire.
Tout en mesurant le degré de solidarité dans l'adversité de mes camarades, je soufflai : - Comment était-il?
- Un grand brun, avec un costume noir griffé. Il t'a prise dans ses bras et t'a transportée dehors avant qu'on ait eu le temps de s'en apercevoir. Comme ton état ne s'améliorait pas, il est revenu chercher tes affaires au vestiaire, et il a déclaré aux responsables qu'il te ramenait chez toi.
Un frisson me parcourut, j'étais convaincue qu'il s 'agissait de lui. Je jetai un coup d’œil circulaire, embarrassée. Il avait découvert mon minuscule appartement où tous les meubles étaient vieux et dépareillés ; ils tenaient à peine debout. C'était à croire que la propriétaire avait ratissé les décharges d'objets encombrants pour le meubler.
- Bon, je t'appelais juste pour te prévenir qu'on déjeune chez moi, à midi. Enfin, à quatorze heures, plutôt. A plus, conclut Maxou.
Le bel inconnu savait donc où j'habitais. Il avait pris la peine de me ramener jusqu'ici, c'était plutôt encourageant. Il pourrait revenir, s'il jugeait bon de me revoir.
Cherchant à discerner une trace de son parfum sur mon manteau, je reconnus une très légère fragrance boisée. Je plongeai mon visage dans l'étoffe et, les yeux fermés, j'inhalai à plein poumon en pensant à lui.




0
4
10
57

Vous aimez lire Lydasa ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0