5. EX comme exemple*

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Je dévisage mon ex qui se tient devant moi avec un regard désespéré. Il se jette de nouveau sur moi pour me prendre la bouche et me dévorer les lèvres comme si sa vie en dépendait. Dans ma tête, absolument tout se bouscule et le film du dernier mois me revient en pleine gueule. Je le repousse de nouveau avec force même si tout mon être désire ce contact avec lui. Mon cœur est trop meurtri pour accepter cela.

— Tu fais quoi, bordel ? Tu me largues comme une merde et là, tu reviens comme si de rien n’était ?

— Qu’est-ce qui se passe, Ethan ? Demande une voix féminine.

Alicia vient de sortir du salon et me voit plaqué contre le mur par Mickaël. Il tourne vers elle, l’air étonné.

— Tu fais quoi chez nous, Alicia ? Lance mon ex froidement.

— Bonjour Mickaël ! Déjà d’une, ce n’est plus chez toi, mais chez Ethan, et toi, tu fais quoi ici, à galocher ton ex ?

Je réussis à me dégager et me dirige vers ma meilleure amie, regardant méchamment mon ex.

— D’où tu débarques comme ça ? Tu me largues, bloques mon numéro de téléphone et tous les réseaux sociaux, et tu crois que je vais t’accueillir les bras grands ouverts ?

— Ethan… J’ai réfléchi, je… Je t’aime, tu sais, et je ne peux pas mettre fin à notre histoire comme ça. Je suis trop malheureux sans toi, je n’arrive pas à m’imaginer sans toi ! Je t’en prie, pardonne-moi, je voulais tellement crier au monde que je t’aimais, tu sais, et je veux toujours le crier au monde. S’il te plaît, pardonne-moi et accepte-moi de nouveau, je t’accompagnerais toujours, ne te fie pas au regard des gens, ne regarde que moi, commence t’il a supplier pitoyablement.

— Attends, donc tu veux qu’on se remette ensemble et que je fasse mon coming out pour toi ? C’est ça ?

— Oui ! S’il te plaît Ethan, je t’aime !

— Tu es qu’un putain d’égoïste ! Si tu reviens vers moi, c’est que tu ne supportes pas d’être tout seul, que tu es malheureux. Tu ne penses pas du tout à moi et à ce que j’ai pu ressentir ni à ce que je ressens encore.

Les larmes me montent aux yeux et ma voix part dans les aigus. Je le déteste. Non… Je le hais. Je l’aimais à en crever, je l’aurais fait, mon coming out, s’il m’avait laissé le temps, mais là il débarque, me dit qu’il m’aime encore, mais que je dois le faire si on veut se remettre ensemble.

— Va te faire foutre, Mickaël, hurlais-je.

Je m’enfuis dans ma chambre en claquant la porte, mais je peux entendre la conversation d’Alicia et de ce connard.

— Tu es qu’une putain de sous-merde ! Je l’ai récupéré en miettes à cause de toi, il se relève enfin, s’autorise à parler avec d’autres mecs et toi, tu viens foutre la merde, hurle t’elle.

— Il… Il a trouvé quelqu’un d’autre en deux semaines ?

— Ouais et y’a pas photo, il est carrément mieux que toi ! Alors dégage, sale con !

J’entends la porte d’entrée claquer, et quelques instants plus tard, elle me rejoint en se glissant sous la couette pour se blottir dans mon dos.

— Tu lui as menti. Je n’ai personne en vue, sanglotais-je.

— Et DKtank ? Il ne compte pas ?

— Ce n’est pas pareil.

— On va dire que si. Allez, fais un câlin.

Je me retourne et m’enfouis dans ses bras. Ils sont si frêles qu’elle n’arrive pas tout à fait à m’enlacer en entier. Ça fait du bien, mais je préfère les bras d’un homme, qui peuvent m’englober totalement. Heureusement qu’elle est là, sans elle, je ne pense pas que j’aurais eu la force de le repousser. Mon cœur aurait explosé en mille morceaux. J’aurais cédé sous ses mots et mon âme aurait de nouveau sombré sous ses caresses. Il faut que je sois fort. Il m’aurait obligé à aller au-delà de mes limites, à faire ce que je ne désirais pas, par pur égoïsme. Dans un couple, on essaie de comprendre l’autre, et il n’a pas cherché à comprendre pourquoi j’avais peur de m’exposer au regard des autres.

Je sens la main d’Alicia passer dans mes cheveux et venir me gratouiller la nuque. C’est tellement agréable que j’en ferme les yeux et finis par sombrer dans le sommeil. Le lendemain, je me fais réveiller par l’alarme pour le travail. Elle s’étire à côté de moi et rugit comme un ours, pas vraiment féminine.

— Merde, tu n’es pas une fille, toi, grognais-je a peine réveillé.

— Pfff, je suis seulement plus nature devant toi ! En parlant de ça, je vais aller faire caca.

— Sérieux, mais la classe ! Tu brises le mythe des nanas qui ne font pas caca et ne pètent pas.

— Je pète des arcs-en-ciel et je fais des cacas papillon, c’est déjà ça, ricane t’elle.

Je me mets à glousser et elle bondit hors du lit avec élégance. Je l’adore, cette nana. Belle naturellement, avec sa personnalité brute, on sait ce qu’elle pense, au moins. Je prends mon téléphone, cinq messages de DKtank, mince.

(DKtank) Ça va sinon ?

(DKtank) Petit vampire ?

(DKtank) Tu réponds plus, tu boudes ?

(DKtank) Je m’inquiète, ça va pas ?

(DKtank) Bonne nuit alors, donne-moi un signe de vie dès que tu peux.

Je me mords la lèvre inférieure. Disons qu’hier soir, j’ai un peu zappé de lui répondre après le passage de mon ex et je me suis endormi comme une grosse larve. Je lui réponds donc instantanément.

(LittleVamp) Pardon pour hier soir, mon ex est passé et m’a pris de court, sous prétexte qu’il m’aimait encore et tout le tralala, mais il voulait que je fasse mon coming out pour qu’on se remette ensemble. Je l’ai envoyé chier et heureusement que ma meilleure amie était chez moi, sinon je ne sais pas trop ce que j’aurais fait. Je me suis endormi comme une merde, pardon…

Je n’attends pas longtemps avant de recevoir une réponse de sa part.

(DKtank) Pas de souci, je me suis seulement inquiété, tu n’avais pas fait next alors j’ai cru qu’il t’était arrivé quelque chose. Ça me ferait chier de ne plus te parler… En tout cas, pas cool avec ton ex. Il n’a pas voulu te sauter dessus, quand même ?

(LittleVamp) Si, justement, il ne m’a pas dit bonjour, direct roulage de pelle ! Ça me manque, certes, mais je n’ai pas aimé la suite. Il est égoïste. S’il veut se remettre avec moi, c’est simplement parce qu’il ne supporte pas d’être seul.

(DKtank) Ah putain, quel égoïste ! Courage, au pire un bon coup dans les parties, ça calmera ses ardeurs.

Je ricane face à cette réponse, il a le don de prendre les choses avec légèreté sans pour autant s’en foutre. J’aime vraiment beaucoup parler avec lui, je me demande si en vrai, il est réellement comme ça. J’imagine un homme qui prendrait soin de moi, qui m’encouragerait et ne me forcerait pas à faire les choses… Le contraire de Mickaël, quoi. J’arrive au boulot et j’ai droit à un regard noir de mon boss. J’ai fait quoi, encore ? Cette question reste irrésolue, il a seulement décidé d’être con, comme d’habitude.

La journée aurait pu se passer normalement, mais malheureusement non, la seule chose que je ne voulais pas qui arrive, se produit. Mickaël m’attend à la sortie de mon travail au moment de la pause déjeuner, tous mes collègues sont dehors à papoter ou à fumer, mon boss sort aussi. Je sens l’embrouille arriver quand il se dirige droit vers moi et m’attrape la nuque pour me rouler une pelle devant absolument tout le monde. J’écarquille les yeux, pris d’une soudaine et violente angoisse qui m’agrippe les entrailles. Je soulève mon genou et lui écrase les parties sans aucune délicatesse. Il s’écroule alors sur le trottoir en se tenant l’entrejambe et en geignant comme un chien à l’agonie.

— Connard, pourquoi tu as fait ça ?

Les larmes me montent aux yeux, je ne sais plus comment réagir, je préfère m’enfuir à toute vitesse loin de tout le monde, laissant Mickaël dans sa douleur. Je cours jusqu’à mon lieu de rendez-vous avec Alicia. Elle me voit et, cette fois, je fonds en larmes dans ses bras.

— Hey ! Ethan, qu’est-ce que tu as ?

— Ce connard s’est pointé à mon taf et m’a roulé une pelle devant tout le monde, même mon patron, il vient de me forcer à m’afficher.

— Tu lui as explosé les boules au moins ?

— Oui… Mais je suis fichu, ils vont me poser un tas de questions maintenant.

— Non, je pense qu’ils vont tous être gênés à ne pas savoir si tu es gay ou si Mickaël était seulement un taré qui t’a sauté dessus. Tu peux faire croire que c’est la deuxième option, me rassure t’elle.

— Oui, tu as raison, je n’ai qu’à dire qu’il me harcèle depuis un moment et que je repousse ce type, sanglotais-je.

— Je vais te raccompagner à ton taf cet aprèm, et on va faire croire que je suis ta meuf.

— Mes collègues vont être jaloux.

Elle rougit légèrement et me glisse un sourire timide. Elle a du mal avec les compliments, même s’ils sont détournés. Mais Alicia est vraiment belle, pendant nos études, tout le monde pensait que nous sortions ensemble et j’avais eu quelques soucis de mecs jaloux, justement. Alors, je ne serais pas étonné que mes collègues le soient en la voyant. Après manger, cela ne loupe pas quand ils me voient arriver main dans la main avec Alicia. Juste avant de me quitter, elle me fait un bisou chaste et s’en va telle une jolie fleur. Tous les regards sont tournés vers moi, même celui de mon chef. Je m’installe à mon bureau et là, il se plante à côté de moi.

— Dis-moi, Ethan ? Tu embrasses beaucoup de monde, aujourd’hui, me lance t’il froidement.

— D’une, le mec de tout à l’heure, c’est un connard qui m’a sauté dessus sans mon consentement, et de deux… la vie sentimentale de tes employés t’intéresse ?

— Absolument pas, mais je comprends pourquoi tu es à l’ouest dans ton taf si c’est autant le chaos dans ta vie.

Il se met à ricaner et s’en va. D’où se permet-il de juger la vie des autres, lui ? Moi, au moins, j’ai une vie sentimentale, je ne fais pas fuir tout le monde avec mon caractère de merde.

Le soir, je vois Alicia m’attendre devant mon taf en regardant autour d’elle. Elle n’est pas vraiment rassurée depuis son agression, mais pour faire tenir mon alibi comme quoi nous sortons ensemble, elle vient jusqu’à mon travail. Je lui fais un beau sourire et quand j’arrive à sa hauteur, je l’enlace tendrement.

— Tu sais, je peux quand même venir te chercher à ton travail si tu ne te sens pas le courage. Ce midi a suffi à leur faire croire qu’on était ensemble.

— Oui, mais comme ça, tu es vraiment plus crédible ! Allez, embrasse ta copine, ricane t’elle.

Elle me lance un sourire sadique. Elle sait que je n’aime pas ça, alors je lui fais un baiser chaste, ce qui la fait marrer. En me retournant, je vois Alexi qui nous fixe de ses yeux bleu intense en fumant sa clope. Mes collègues sortent les uns après les autres, l’ignorant totalement.

— Bonne soirée, Alexi, à demain, lançais-je ironique.

Il est tellement surpris que je lui dise ça qu’il en lâche sa clope. Moi, je me marre et j’entraîne ma meilleure amie avec moi en la tenant par la main. Alicia se met à glousser et me regarde de façon blasée.

— Quoi ?

— Tu dragues ton patron devant ta petite copine ? Je vais faire ma jalouse.

— Non, je ne le drague pas, mais il s’est permis de critiquer ma vie sentimentale en voyant que Mickaël m’avait roulé une pelle et que toi, tu es apparue après. Comme il m’a pourri la gueule à cause de mon taf, il m’a dit qu’il n’était pas étonné que je fasse de la merde.

— Non, mais qu’il se mêle de son cul ! Et du coup, il a été surpris que tu sois gentil avec lui ?

— Je crois, oui, ricanais-je satisfait.

Nous rentrons tranquillement main dans la main quand soudain, un mec se plante juste devant nous. Alicia couine et se cache derrière moi en se mettant instantanément à sangloter. Je le reconnais, car elle me l’a montré en photo, c’est ce LittleMonster.

— Pétasse, tu me chauffes comme pas possible, tu te casses en me brisant les noix et là, tu te tapes déjà un autre mec ? Tu es une vraie salope, ma parole, siffle t’il.

— Tu n’approches pas d’elle, connard ! Tu veux qu’on aille porter plainte pour harcèlement ?

— Hé, calme-toi, mec ! C’est ta copine qui m’a chauffé comme une vraie salope.

— Sauf que tu n’as pas compris le système du consentement. Elle t’a dit non une fois et tu as voulu la violer dans une ruelle, tu crois que c’est glorieux ? Je te conseille de plus l’approcher, le menaçais-je.

— Tu vas me parler autrement, connard ?!

Le sale type s’approche de moi et me décoche un coup de poing dans l’estomac, me coupant le souffle. Je gémis douloureusement et il me bouscule pour se jeter sur Alicia. Mes capacités sont légèrement diminuer depuis que je ne me nourris pas correctement de sang. Je me retourne et lui agrippe les cheveux pour le tirer en arrière. Il me balance un coup de coude dans les côtes. la sensation de l’os qui se brise me traverse tout le torse. Je hurle de douleur et le mec se retourne pour me coller un coup de poing. C’est pitoyable pour un vampire de se faire avoir aussi facielment, mais il y a quelque chose qui cloque chez ce mec. Ses gestes sont très rapide et plus fort que je ne le pensais pour un humain, normalement il est difficile de cassé un os a un vampire mais celui-ci a réussie. Je pensais que j’allais me faire massacrer, mais quelqu’un l’agrippe par le col et l’envoie valdinguer à l’autre bout de la rue. Le mec lui assène deux coups de poing et il est K.-O.

— Ça va, vous deux ?

Je reconnais la voix de mon patron, je me redresse péniblement. Alicia est prostrée dans un coin, se cachant le visage. Je me rue vers elle en me tenant les côtes pour la prendre contre moi. Alexi s’approche de nous, un peu inquiet.

— Moi ça va, merci Alexi ! Ce mec avait voulu l’agresser il y a quelques jours déjà, lui racontais-je.

— Il faut porter plainte, là, grogne t’il.

Alicia secoue la tête en signe de refus en sanglotant. Se tournant vers moi, elle tend ses doigts pour caresser ma lèvre fendue. Je lui fais un sourire douloureux. Ce sale type n’aurais pas réussi a me faire autant de mal si j’avais eu toute mes capacité, je l’aurais tellement défonce en plus de ça.

— Je vais porter plainte, Alicia, pour agression physique. Toi, tu n’auras pas besoin de porter plainte, OK ? Je sais que tu ne veux pas, tu ne t’inquiètes pas. Tu peux appeler les flics, s’il te plaît, Alexi ?

— Ouais, tout de suite !

La police ne met pas longtemps à arriver. Je porte plainte et le fait que nous l’ayons mis K.-O. passe pour de la légitime défense. Mon boss insiste pour m’emmener aux urgences et Alicia aussi. Je sais que cela ne sert a rien car demain je n’aurais déjà plus rien. Résultat deux côtes cassées. Je dois me faire des bandages serrés, mais à part prendre des antidouleurs, il n’y a rien à faire. Je dis à mon patron que je ne prendrais pas d’arrêt de travail pour ça, après tout, je peux rester assis, ce n’est pas physique comme travail. Il ne me contredis pas avant de finalement renté chez lui. Nous rentrons enfin chez moi et je me pose en grimaçant sur le canapé. Alicia prépare à manger.

— Ton patron est cool, en fait, lance-t’elle.

— Mouais. Enfin là, les circonstances ont fait qu’il ne pouvait pas ne pas agir non plus et ne pas être sympa.

— Moi je l’aime bien, on a discuté un peu quand tu faisais tes radios.

— Ouais, et vous avez parlé de quoi ?

— De ta médiocrité au travail… Non, je déconne ! J’ai seulement appris qu’il avait un chien nommé Haslan, un gros berger blanc suisse. Il m’a montré des photos de lui quand il était chiot, j’ai trop craqué, m’avoue t’elle.

— Il t’a draguée, quoi ?

— Nan… Pour moi, il est gay, ton patron.

— Ça m’étonnerait, moi je dis qu’il t’a draguée. Tu te rends compte, il drague la copine d’un de ses employés.

Elle se met à glousser, continuant à faire le repas, tandis que je sors mon téléphone et vais sur l’application. Tiens, aucun message de DKtank. D’habitude, il s’inquiète quand je ne lui envoie pas régulièrement de messages après dix-huit heures.

(LittleVamp) Salut, ça va ? Tu as passé une bonne journée ?

Il ne me répond pas tout de suite. Avec Alicia, nous avons le temps de manger et de nous caler sur le canapé sous un plaid, devant une série.

(DKtank) Salut, oui et toi ?

(LittleVamp) Je commençais à m’inquiéter, d’habitude, c’est toi qui m’envoies des messages en premier, j’ai cru qu’il t’était arrivé un truc !

(DKtank) Ah non, ne t’inquiète pas, j’ai eu une soirée très chargée. J’ai fait ma bonne action de l’année, j’ai donné un coup de main à un mec.

(LittleVamp) Il était mignon au moins ?

(DKtank) Ouais, une bombe, mais je crois qu’il est homophobe…

(LittleVamp) Ah merde, bon bah tu as seulement le droit de mater, quoi !

(DKtank) Ouais, mais bon, il est vraiment canon, je l’aurais bien mis dans mon lit ! Mais il a une copine, qui n’est pas mal non plus, même si les nanas, c’est vraiment pas mon truc !

(LittleVamp) Tu n’as qu’à leur proposer un plan à trois et tu te fous derrière lui !

(DKtank) Ouuuh… Ça serait pas mal effectivement, mais bon, comme je t’ai dit, je crois qu’il est homophobe. Donc je vais m’abstenir et trouver quelqu’un de bien, plutôt qu’un plan cul.

(LittleVamp) Tu crois au prince charmant ?

(DKtank) Qui n’en rêve pas ?

Oui, qui ne rêve pas d’avoir à ses côtés l’homme de sa vie, son âme sœur, celui qui partagera sa vie jusqu’à la vieillesse ? Ça n’existe que dans les contes de fées, malheureusement. Moi, je pensais l’avoir trouvé, mais le prince que j’avais est un gros connard pervers narcissique. J’espère que je trouverai quelqu’un de bien, quelqu’un de mieux, même si cela ne dure qu’un temps. J’en ai marre de souffrir, de me retrouver rabaissé et de ne pas pouvoir réaliser mes rêves. Je me laisse imaginer que mon interlocuteur est mon prince charmant, qu’il viendra me chercher sur son cheval blanc avec son sourire parfait… Non, je préfère les bad boys.

(LittleVamp) Tu veux être mon prince charmant ?

(DKtank) Bien sûr, mais ma monture, ce n’est pas un cheval, mais une Harley !

(LittleVamp) Un prince ténébreux, j’adore.

Je me mets à rire devant mon écran et Alicia me jette un « Chut ! » en fronçant les sourcils. On dirait bien que je la dérange dans sa série. Jusqu’à ce que la sonnette retentisse, ce qui me crispe et me fait grimacer de douleur. Alicia se lève d’un bon, je n’ai même pas le temps de réagir qu’elle a déjà ouvert la porte en grand. Devant elle se trouve un homme au teint pâle et aux cheveux sombres, il a les yeux légèrement violacés.

— J’ai une livraison pour Erwan.

Ma meilleure amie se met à hurler mon nom avant de venir se vautrer dans le canapé. Je m’en extirpe péniblement, avant de m’approcher du livreur qui lance de drôle de regard a Alicia. Il faut que je trouve une excuse a cette livraison, pour le moment elle semble ce être remise devant la télé.

— C’est contre signature, demandais-je.

— Oui Monsieur, vous pouvez vérifier que tout est bien là ?

Il me tend le sac isotherme, pour que le sang puisse être conservé pendant le transport il utilise ce genre de procéder. Je lance un regard à mon ami qui est concentré sur la télé avant d’utiliser ma vitesse pour aller tout ranger dans mon placard. Mon mouvement provoque un petit courant d’air et tout ce qu’elle fait c’est s’enrouler dans un plaide, sans rien avoir vu de ce qui vient de se passé. Je fais un grand sourire au livreur avant de lancer.

— Ce n’est pas ce que j’ai commandé ?

— Vous êtes sur ?

Il joue dans mon jeu regardant sa liste avant de regarder dans le sac.

— Mince… effectivement ce n’est pas ce qui est indiqué sur le bon de commande. J’ai du me tromper d’adresse… a, mais oui votre livraison est prévue dans une semaine. Je suis sincèrement désolé, me répond-il.

Il me fait un grand sourire carnassier avant de refermer son sac vide et de s’en aller. Je l’ai trouvé très mauvais acteur, mais bon au moins je suis livré, sous le nez de ma meilleure amie sans qu’elle s’en soit rendu compte. Je me réinstalle à côté d’elle mine de rien.

— Tu as commandé quoi ?

— Tu es de la police répliquais-je. Je fais livrer de la viande directement de chez le traiteur, que je congèle après. Mais là ils n’ont pas mis ce que j’avais commandé.

Elle ne pose pas plus de questions, j’ai tout de même de la sueur froide.

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sauwatt


Il eut beaucoup de mal à ouvrir la porte du cabanon à cause de l’encombrement général. De plus cette porte mal agencée coinçait contre le sol de béton. Il commença par dégager l’enchevêtrement des outils qui bloquaient l’entrée du réduit. Il les sortit vers le gazon, avec l’idée d’organiser un semblant d’ordre, par tas et par séries.
Il était neuf heures du matin et déjà la chaleur menaçait de tomber sur lui. La canicule durait depuis plus d’une semaine. Sur la pelouse commençaient de s’accumuler des pieux, des pots de terre cuite vides, toutes sortes de produits phytosanitaires qu’il aurait mieux fait de jeter, mais il les gardait, comme il gardait dans son bureau, là-bas sous les toits, une masse d’archives inutiles. Il lui fallait aussi déplacer le tas de terre qui jouxtait la cabane, et dégager ces souches qui trainaient là depuis, depuis quand, au fait ? Depuis si longtemps.
Il travaillait depuis un bon moment déjà. La chaleur montante et l’heure passant, la tentation fut grande de faire une pause, et pourquoi pas, d’en rester là pour ce matin. Tandis qu’il soulevait les dernières pelletées de terre, son regard fut attiré vers la gauche. Là-bas, à quelques dizaines de mètres, il aperçut un homme entièrement vêtu de noir, et muni d’une large faux, qui s’affairait de la même façon que lui. Il faisait des gestes identiques aux siens, des mouvements semblables, la seule différente était qu’il les accomplissait au moyen de son outil à lui, une large faux. Ce voisin (mais était-ce bien son voisin ?) restituait ses propres actions à lui, en miroir. L’homme noir à la faux accrochée à son tronc, faisait mine de faucher son herbe pour la balancer dans la proximité de son épaule gauche.
Le manège dura quelques minutes, sans qu’il ne fût jamais en mesure d’en estimer la durée parce que ses pensées s’étaient mises à vagabonder vers la cime des arbres, de l’autre côté de la rue. Il vérifia à plusieurs reprises le phénomène: quand il s’arrêtait de travailler pour s’accorder une pause, l’homme en noir s’arrêtait aussi et posait les mains sur le dessus du manche de sa faux, comme lui-même le faisait avec sa pelle.
Il stoppa son travail car la température était devenue trop suffocante. D’ailleurs l’orage menaçait.
Il se dirigea vers la maison avec l’idée de se doucher, il était attendu en ville. Il allait prendre sa voiture pour se rendre à son rendez-vous. C’est ce qu’il avait l’intention de faire. L’homme à la faux disparut lui aussi, simultanément.
Donc, sa douche étant prise, et habillé propre sur lui, il était prêt à se rendre en ville pour récupérer à la librairie le livre qui enfin était arrivé. Les premières gouttes s’écrasèrent sur le dallage de l’allée juste au moment où il se dirigeait vers son véhicule.
À peine venait-il de démarrer que les choses se gâtèrent. L’orage prenait de l’ampleur. La route était devenue une unique et grande flaque, et les essuie-glaces n’arrivaient plus à dégager la masse d’eau qui s’accumulait entre lui et l’avenue toute rectiligne. Le pare-brise avait pris l’aspect d’une vitre dépolie, quasiment opaque. Une fois le coin de l’avenue dépassé, il pensa à l’homme à la faux, puis il accéléra sèchement pour quitter au plus vite son quartier. Oui, ce serait un livre intéressant, à coup sûr, dont il attendait beaucoup. Il avait programmé sa lecture depuis si longtemps. Il ressentit un frisson au moment où la route, décidément transformée en lac, se dérobait à sa vue. Se dérobait.
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Lena du Boror
Recueil de poésie.
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Louise Darcy









Je fixe la fenêtre devant moi ; mon corps est secoué de tremblements incontrôlables. Le coup fatal ne devrait plus tarder, maintenant... Ils veulent me tuer. Encore. Comment en suis-je arrivée là, moi qui, voici quelques mois à peine, menais l'existence la plus monotone qui soit? Je perçois son mouvement ample dans mon dos. Le colosse lève le bras... Il ne me reste, à présent, plus que quelques secondes à vivre... Le démon qui nous observe triomphe. Résignée, je ferme les yeux, et, dans un dernier rêve, je le revois.

















QUELQUES MOIS AUPARAVANT, SOIREE DU 31 DECEMBRE



-1- Je gravissais l'escalier de l'immeuble haussmannien où je vivais depuis bientôt quatre mois. Parvenue au sommet, je tournai la clef pour pénétrer dans le placard à balai que je louais sous le nom de meublé, et dont j'avais remporté le bail de haute lutte devant une cinquantaine de participants. Cette victoire, je ne la devais aucunement à mes qualités personnelles, mais seulement à un père fonctionnaire et qui s'était porté caution. Le loyer en était exorbitant.
J'entrai et je m'affalai sur le lit. J'ôtai mes bottines, que je lançai négligemment, et je relevai les jambes pour soulager mes pieds sur le velux frais. C'est l'avantage des espaces minuscules. On en atteint facilement chaque recoin. Je fermai les yeux. Quelles seraient mes bonnes résolutions, cette fois? Faire du sport, me montrer plus aimable avec la nouvelle famille de mon père... Ça n'avait pas grande importance, je ne les tiendrais probablement pas. Je resterais assise à mon bureau, comme coupée du monde, et j'étudierais mes leçons. L'essentiel de ma vie résidait dans ma réussite scolaire.
Mais, je n'avais pas le temps de me laisser aller. Je tournai le regard vers l'horloge pour constater qu'il était vingt heures trente... Déjà ! Je n'ai jamais su anticiper les heures et les minutes pour arriver à l'heure à un rendez-vous. J'ai la phobie des horloges comme d'autres ont celle de la feuille d'impôt... Nous avions projeté, mes camarades et moi, d'aller dîner ensemble avant de nous rendre au réveillon organisé par notre École. Je me relevai en maudissant mon manque chronique d'organisation, et je me dirigeai en traînant les pieds jusqu'à la salle d'eau. La sensation de l'eau tiède ruisselant sur mon corps, mêlée au parfum de jasmin du gel douche, me ragaillardirent. Je m'épongeai soigneusement.
L'étape suivante devait consister à me faire belle, ou tout au moins, à essayer. Je préparais cet événement depuis quelques jours déjà, et j'avais investi mes étrennes de Noël dans une petite robe noire à motifs dorés, un collant fin et des ballerines bon marché. J'enfilai le tout avec un soin extrême pour ne pas filer les bas. Pour observer le résultat, je ne disposais que d'un petit miroir posé sur mon bureau. Ce que je parvins à apercevoir me parut à peu près convenable. J'observai le reflet de mon visage, ce qui m'arracha, comme d'habitude, un profond soupir. Je détestais mon teint trop laiteux, mes yeux trop grands, mes taches de rousseurs sur mon nez minuscule et, par dessus tout, mes cheveux roux et bouclés. J'avais tenté, au collège, de les faire couper. On m'avait alors affublé du surnom de « Caniche » pendant des mois. Je ne les avais plus jamais raccourcis depuis. Je tentais de maîtriser leur instinct sauvage en les enserrant dans des élastiques et des bandeaux.
Le temps pressait ; je n'allais pas rester là à me lamenter. Je déposai du mascara noir sur mes cils, du crayon et des ombres sur mes paupières, du rouge sur mes lèvres, du fond de teint sur ma peau et des couleurs pour rehausser mes joues. Plus je progressais, plus je constatais l'effet désastreux de ces artifices. Quand j'eus terminé, deux possibilités s'offraient à moi : aller tapiner au Bois de Boulogne ou me démaquiller. J'optai pour la seconde. Je me contentai finalement d'un peu de mascara et d'une touche de blush sur mes lèvres. Je ressemblais à une gamine, mais ça n'avait pas tellement d'importance. Je ne connaîtrais pratiquement personne à cette soirée, et pas un de mes camarades masculins ne m'intéressait. J'achevai par le démêlage et le domptage de ma longue crinière. Je l'attachai avec un ruban et je décidai que tout était parfait.
Enfin, je cherchai mon petit sac à dos dans le fouillis de ma tanière. Où avais-je bien pu le fourrer? Tandis que je passais mon appartement en revue, mon regard se porta par hasard sur le courrier que j'avais jeté négligemment sur le lit en entrant. Il se composait de deux lettres. L'une venait de la propriétaire de ma studette qui m'envoyait, comme chaque mois, ma quittance de loyer. L'autre émanait d'un notaire de Nantes. Je fronçai les yeux. La succession de ma mère n'avait-elle pas été réglée deux ans plus tôt? Troublée, je reposai pourtant le courrier sur mon bureau sans l'ouvrir. Je voulais partir faire la fête l'esprit dégagé de tout soucis matériel. Il était rare que je m'octroie quelque moment de détente. Je devais profiter de cette soirée.
Les minutes s'égrainaient, accentuant mon retard. J'enfilai mon manteau en lainage gris fatigué et je sortis pour dévaler l'escalier. Je me précipitai à l'extérieur où le froid me saisit d'un coup. Je traversai les rues, seulement éclairées par la lumière des lampadaires qui diffusait dans les légères nappes de brume en suspension, et créait une atmosphère féerique. Je n'avais pas un long trajet à parcourir pour rejoindre mes amis de l’École d’Études Scientifiques. En arrivant sur le lieu du rendez-vous, je constatai que j'étais, une nouvelle fois, la dernière.

- Ah, quand même !, s'exclama Emma en m'apercevant.
- Ariane, tu ne pourrais pas, une fois dans ta vie, t'organiser pour arriver à l'heure !, me reprocha Maxime qui battait des semelles sur le trottoir et soufflait sur ses doigts pour les réchauffer.
- Je suis désolée, m'excusai-je.
Les trois autres ne firent aucun commentaire et s'engouffrèrent d'un seul mouvement dans le restaurant, poussés par le froid et la faim. Quelques minutes plus tard, tandis que nous déballions nos menus au milieu des effluves de friture, Benoît sortit de son sac à dos des cannettes qu'il déposa sur notre table.
- Qu'est-ce que c'est?, demanda Emma, en mordant dans son hamburger.
- Des boissons énergisantes.
- Pourquoi as-tu amené ça?, questionna Enzo.
- Ça nous aidera à tenir plus longtemps, répondit Benoît innocemment.
- N'en bois pas, conseilla Enzo à sa petite amie Katie. Ça amplifie les effets de l'alcool.
Puis il me lança une œillade entendue, soupçonnant Benoît de les avoir surtout apportées dans mon intention. Depuis des semaines qu'il me tournait autour, il voyait certainement là un moyen facile de me rendre enfin accessible. Il me connaissait mal. Il ne me plaisait ni physiquement, ni mentalement. Bavard et agité, il cherchait toujours à être le point de mire. Son physique me paraissait banal. Il jouait au rugby et se vantait de se mettre minable lors des troisièmes mi-temps. Je tentais en vain de lui faire comprendre qu'il n'avait pas la moindre chance, mais il gardait espoir. - Je n'en boirai pas non plus, remarquai-je sèchement.
- T'es pas marrante, constata-t-il.
- Non, en effet, confirmai-je.
- Moi, je vais en goûter, dit Emma en saisissant une canette.
Maxou l'imita :
- C'est bon, acquiesça-t-il.
Benoît but deux canettes d'une traite.
Après avoir dîné, nous partîmes à destination de la discothèque réservée par l’École. Presque tous les élèves devaient participer : les premières années, auxquels nous appartenions et dont les trois quarts seraient évincés après le concours du printemps, et les autres qui avaient déjà subi le grand écrémage et qui étaient presque certains de sortir avec le prestigieux diplôme de l’École. Les anciens élèves étaient invités aussi, ainsi que les enseignants.
- Tu crois que Chris Delaby sera là?, me demanda Emma, tout en marchant à ma hauteur.
La tension était perceptible dans sa voix.
- Je pense que oui, répliquai-je. Mais sa femme sera là aussi...
Elle grimaça. Il était de notoriété publique que la présence de son épouse n'empêchait nullement le professeur de répondre aux avances de ses étudiantes, mais j'espérais que la voir suffirait à en détourner Emma. Elle comptabilisait tout juste dix-huit printemps, tandis que lui me paraissait être grabataire avec ses quarante ans passés.
La coutume voulait que la soirée soit organisée par les étudiants de dernière année. En arrivant, nous étions les premiers, à l'exception des responsables. Après avoir déposé nos effets personnels au vestiaire, dans le vestibule, nous entrâmes dans la grande salle où devait se dérouler la fête, et nous commençâmes à danser sur la piste vide. Je n'osais pas me déhancher, de peur du ridicule. Benoît ne manquait pas une occasion de me frôler. Pour couper court à ses tentatives d'approche, j'allai chercher un verre de whisky-coca, bien que mes expériences en matière de dégustation d'alcool se limitassent jusqu'ici au fond d'une flûte de champagne, les soirs de fête.
Tandis que j'attendais appuyée sur le bar, Emma s'approcha de moi. Elle jubilait.
- Il est là, glissa-t-elle à mon oreille.
Je me tournai dans la direction qu'elle m'indiquait et, en effet, je reconnus les cheveux poivre et sel et la mâchoire carrée du professeur Delaby qui saluait les organisateurs. Une femme entre deux âges semblait l'accompagner. Un peu enveloppée, elle paraissait fascinée par le plafond. Savait-elle qu'elle se trouvait au sein de la réserve de chasse de son mari? A l'expression qu'elle affichait, on ne pouvait en douter.
- Tu parles d'un boudin, commenta Emma, acerbe, tout en l'examinant en biais.
La fête battait maintenant son plein quand je sentis que ma tête commençait à tourner un peu. Je n'avais pourtant absorbé que quelques gorgées d'alcool.
- Je vais me rafraîchir, annonçai-je à l'adresse de mes camarades.
- Tu veux que je t'accompagne?, proposa Benoît, qui croyait son heure enfin arrivée.
- Ah non, sûrement pas, rétorquai-je froidement.
Je traversai la piste en jouant des coudes pour rejoindre les toilettes situées dans le vestibule. Je sortis de la salle et je commençai à parcourir le couloir.
C'est à cet instant précis que je l'aperçus, avançant dans la direction opposée. Mon cœur s'affola soudain, et je fus traversée par une onde de chaleur intense tandis qu'il s'approchait de sa démarche féline. Les longues mèches de ses cheveux noirs balançaient autour de son visage. Ses pommettes saillantes, son front haut, son nez légèrement aquilin, s'accordaient dans un ensemble aux proportions parfaites. Ses yeux obliques, entourés de longs cils noirs, étaient remarquables. Son regard avait quelque chose d’étrange que je ne sus définir . Mes pas devinrent soudain difficiles, j'eus la sensation de marcher dans du coton. Quand il parvint à ma hauteur, il vrilla ses pupilles dans les miennes et je fus parcourue des pieds à la tête par une décharge électrique. Incapable de continuer, je m’arrêtai pour le contempler. Sa bouche sensuelle amorça un léger sourire, et il continua son chemin, laissant dans son sillage une fragrance boisée. J'entrouvris la bouche de ravissement. Le souffle coupé , je le vis pénétrer dans la salle où il disparut. Je restai immobile, assaillie par une multitude d'émotions inédites dont on aurait dit qu'elles s'étaient toutes données rendez-vous à ce même instant, me laissant pantelante au milieu du couloir.
Entre extase et inquiétude, je gagnai les toilettes. Je m'aspergeai le visage d'eau froide et je respirai à pleins poumons en tentant de recouvrer mes esprits. Qui était cet inconnu qui avait mis en un instant tous mes sens en émoi? J'avais eu l'occasion de croiser tous les élèves, nous n'étions pas si nombreux, et tous les professeurs. Je supposai qu'il s'agissait d'un ancien de l’École. Peu à peu, je parvins à me calmer un peu, et la raison reprit le dessus. Il était impossible qu'un homme d'une beauté aussi parfaite existât, je l'avais sans doute idéalisé. En l'examinant, je m'apercevrais qu'il n'avait rien de si extraordinaire. J'observai mon reflet dans le miroir. Mes yeux gardaient une expression étonnée. Mon cœur battait encore si fort que je craignais qu'il explose...
Aussitôt, le désespoir succéda à l'extase. Car s'il existait réellement un être aussi merveilleux, comment pourrait-il s’intéresser à moi? Mieux valait que je l'ai rêvé. Pourtant, malgré mes doutes, j’étais irrésistiblement attirée vers lui par une force invisible. Je m'astreignis sagement à attendre que le flux de mon sang ralentisse dans mes artères, que le tremblement de mes mains s'atténue et que ma respiration reprenne un rythme normal.
Puis, je retournai dans le couloir. Je tirai la porte de la salle en hésitant et j'entrai. Benoît, qui avait certainement guetté mon retour, choisit cet instant pour venir m'importuner.
- Tu t'es sentie mal?
- Un peu.
- Tu as trop bu?
- Je ne pense pas, répliquai-je en le fusillant du regard. Il fait juste trop chaud ici.
- Tu veux qu'on sorte?
- Non, cinglai-je en le dépassant.
Je filai me réfugier vers Emma. Elle fronça les sourcils en me voyant:
- Tu es bizarre. Qu'est-ce que tu as?
- Rien. Ça doit être l'effet du whisky.
Ma réponse lui suffit. Elle fit volte face et se remit à chalouper. Je l'imitai tout en cherchant le grand brun du regard quand, à nouveau, le phénomène se produisit avec les mêmes symptômes dès que je parvins à le localiser. C'était facile, il dépassait tous les convives d'une bonne tête.
Il bavardait avec un professeur. Je pus le contempler de profil et je constatai qu'en effet, il était sublime. Mon imagination n'y était pour rien. Naturellement, je n'étais pas la seule à l'avoir remarqué. De nombreux regards féminins convergeaient dans sa direction. Il paraissait ne pas s'en apercevoir, ou, du moins, ne pas y prêter attention. Quelques filles se permettaient de le héler. Je sentis la jalousie m'envahir. Moi, je n'aurais jamais osé m'en approcher et lui adresser la parole. Il me faudrait une bonne semaine pour mettre au point un plan dans cette perspective.
Il balaya la salle du regard. A l’instant où ses yeux croisèrent les miens, il suspendit son mouvement. Je frémis et je baissai les cils sur mes ballerines. Je sentis le sang me monter au visage. Pour me donner une contenance, je cherchai mon verre d'alcool sans le retrouver. Aussi, me dirigeai-je d'un pas gauche jusqu'au bar, imaginant son regard encore fixé sur moi.
De nombreuses personnes réclamaient à boire aux serveurs. J'attendis patiemment mon tour. Le service était assuré par les élèves de dernière année et par quelques professeurs bénévoles. J'arrivai enfin à leur niveau et je commandai ma boisson. En l'attendant, je me tournai timidement vers la salle pour le chercher. J'éprouvais simultanément le besoin et la crainte de le voir.
Je sursautai. Il se tenait à quelques centimètres à ma droite, le dos tourné. En avançant la main, j'aurais pu le toucher. Mon cœur vibra de cette proximité. Il écoutait un grand boutonneux de deuxième année que je connaissais bien car il assurait quelques tutorats.
- Ariane, tu es sûre d'avoir le droit de boire?, plaisanta celui-ci. Il me semble que tu n'es pas majeure.
Et, se tournant vers les serveurs, il s'exclama:
- Un lait fraise, pour la petite.
Puis il se mit à émettre des sons rappelant celui d'une otarie qui vient de faire un tour.
Je sentis le sol se dérober sous mes pieds quand le brun se retourna et me considéra. A nouveau, une décharge électrique me traversa quand je croisai ses pupilles inquisitrices. Ma bouche s’entrouvrit d'émerveillement et s'assécha. Je n'étais pas encore prête à lui parler ; je baissai rapidement le nez, et je filai rejoindre Emma, mon verre à la main.
Je bus cul sec quelques gorgées et j'amorçai quelques pas de danse. Les notes d'un slow résonnèrent. Par habitude, j'acceptai l'invitation de Maxou, mon chevalier servant attitré. Nous entreprîmes de danser en nous tenant un peu éloignés l'un de l'autre, mes mains posées timidement sur ses épaules et celles de Maxime effleurant légèrement ma taille. Autour de nous, les autres s' enlaçaient à s'étouffer. Nous ressemblions à un couple de préadolescents participant à leur première boum.
Par dessus l'épaule de mon cavalier, je ne pouvais m'empêcher de le chercher. Dansait-il avec une fille? Allais-je encore avoir des envies de meurtre? Je le repérai enfin, un peu plus loin, l'épaule appuyée contre un mur. Je frissonnai en constatant qu'il m'observait par dessus le crâne d'une troisième année. Je me cachai derrière Maxime.
- Ça ne va pas?, s’inquiéta mon ami. Tu es bizarre.
- Non, répondis-je en feignant d'être surprise par sa remarque, mais parfaitement consciente de donner tous les signes de démence.
Dès que la mélodie fut achevée, je me précipitai sur mon verre dont je bus la moitié du contenu d'un seul trait. Puis je retournai danser, tiraillée entre l'envie de le regarder et la crainte de croiser ses prunelles envoûtantes et de recommencer à trembler et à rougir de manière pathétique.
La salle se mit soudain à tournoyer autour de moi. J'avisai une chaise un peu plus loin que je tentai de rallier. Mais je ne parvenais déjà plus à suivre une trajectoire rectiligne. Je l'atteignis avec quelques zig-gaz. Je m'assis et j'attendis de me sentir un peu mieux. Le cerveau bouillonnant, je m'appuyai pour me maintenir aussi droite que possible. Je le cherchai en roulant les yeux sans parvenir à le localiser. Était-il déjà parti?
Je soupirai, ma soirée était fichue. Pourquoi fallait-il que je sois aussi timide ? Une autre n'aurait pas fait autant d'histoires. Elle aurait engagé la conversation, et évalué ses chances.
J'observai mon verre encore à moitié plein. Je le saisis, dans l'espoir que le breuvage me permettrait d'oublier son départ. Quelqu'un me l'ôta des mains. Je fronçai les yeux et me tournai vers l'importun qui se mêlait de mes affaires quand je m'aperçus qu'il s'agissait de lui. Il m'examinait de ses iris étranges. Ma vision se troubla soudain. Je sentis mon corps s'affaisser et, sans que je puisse rien faire, je basculai dans l'obscurité totale.

Le son d'une porte qui claquait me ramena lentement vers la conscience.
J'ouvris doucement les yeux. Il faisait jour, je me trouvais dans mon lit, emmitouflée jusqu'aux oreilles. Comment avais-je atterri là? Était-ce mes camarades qui m'avaient reconduite ? J'espérais ne pas avoir gâché totalement leur soirée. Je fus soudain prise d'une inquiétude. Benoît n'avait-il pas profité de la situation? J'ôtai mes couvertures pour constater que je portais toujours ma robe et mes collants. L'esprit encore embrumé, je me levai et me servis un verre d'orangeade. La dernière image que je gardais de la soirée était celle de cet homme merveilleux... Existait-il vraiment ou tout ceci n'avait-il été qu'un rêve ? Ses traits restaient gravés avec une trop grande précision dans ma mémoire pour qu'il soit le fruit de mon imagination. Et je frémissais à son seul souvenir.
Je m'assis à mon bureau et je bus mon verre. Mon regard tomba à nouveau sur la lettre du notaire. Que me voulait-il ? J'ouvris paresseusement l'enveloppe. Il souhaitait me rencontrer. Je restai un moment perplexe. Je ne me connaissais aucun oncle d'Amérique, mais ma situation financière était si précaire que je me pris à espérer.
Soudain, la sonnerie du téléphone me tira de ma rêverie. Le numéro qui s'afficha m'indiqua qu'il s'agissait de mon père.
- Bonne année ma chérie, me dit-il quand je répondis.
- Bonne année Papa. Ta soirée s'est bien passée?
- Oui, super. On a dansé toute la nuit.
J'étais passée maître pour lui dissimuler mes faits et gestes depuis l'internat.
- Et toi?, ajoutai-je.
- Très bien. J'ai fait mon galant. J'ai emmené Nathalie au restaurant et nous avons, nous aussi, dansé toute la nuit.
Cela ne me surprit pas. Chaque année, depuis leur rencontre, mon père emmenait sa compagne et son fils de dix ans au restaurant pour le réveillon de la Saint-Sylvestre. J'évitais de les accompagner, le gamin et moi ne pouvions pas nous supporter. Nous ne cessions pas de nous chamailler, à la maison, et nos disputes dégénéraient systématiquement en règlements de compte entre adultes. L'atmosphère était irrespirable. C'était la raison pour laquelle j'avais choisi de vivre à l'internat, à mon entrée au lycée. Tout le monde en avait été soulagé.
- Nathalie te souhaite une Bonne Année aussi, ajouta-t-il sur le ton niais dont il usait quand ma Belle-Mère se trouvait à côté de lui.
Je ne répondis rien. Après avoir échangé quelques lieux communs, je lui parlais du courrier, mais il parut aussi surpris que moi.
Mes pensée revinrent immédiatement au bel inconnu. Qui pouvait-il être? Était-ce bien lui qui avait saisi mon verre, où me l'étais-je imaginé? Et surtout, c'était là la question la plus importante, le reverrais-je un jour ?
Mon téléphone sonna à nouveau. Il s'agissait de Maxime.
- Bonne année, dit-il.
Je lui retournai ses vœux. Après quelques secondes d'hésitation, il se lança:
- Ça va?
- Oui, merci de vous être occupés de moi. Je suis désolée.
Après un silence, Maxime finit par répondre:
- En fait, ce n'est pas moi. J'aurais dû, mais un type a pris les choses en main. Et comme les professeurs paraissaient lui faire confiance, nous l'avons laissé faire.
Tout en mesurant le degré de solidarité dans l'adversité de mes camarades, je soufflai : - Comment était-il?
- Un grand brun, avec un costume noir griffé. Il t'a prise dans ses bras et t'a transportée dehors avant qu'on ait eu le temps de s'en apercevoir. Comme ton état ne s'améliorait pas, il est revenu chercher tes affaires au vestiaire, et il a déclaré aux responsables qu'il te ramenait chez toi.
Un frisson me parcourut, j'étais convaincue qu'il s 'agissait de lui. Je jetai un coup d’œil circulaire, embarrassée. Il avait découvert mon minuscule appartement où tous les meubles étaient vieux et dépareillés ; ils tenaient à peine debout. C'était à croire que la propriétaire avait ratissé les décharges d'objets encombrants pour le meubler.
- Bon, je t'appelais juste pour te prévenir qu'on déjeune chez moi, à midi. Enfin, à quatorze heures, plutôt. A plus, conclut Maxou.
Le bel inconnu savait donc où j'habitais. Il avait pris la peine de me ramener jusqu'ici, c'était plutôt encourageant. Il pourrait revenir, s'il jugeait bon de me revoir.
Cherchant à discerner une trace de son parfum sur mon manteau, je reconnus une très légère fragrance boisée. Je plongeai mon visage dans l'étoffe et, les yeux fermés, j'inhalai à plein poumon en pensant à lui.




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