4. Un mot plus haut que l'autre*

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Je me réveille avec ma meilleure amie dans les bras ; elle a sangloté toute la nuit et je me suis senti tellement impuissant face à son mal-être. Il l’a touchée, enfin tripotée, mais il n’a pas eu le temps de la violer. S’il a le malheur de croiser ma route, je risque de lui exploser le nez et les couilles avec mon genou. On ne touche pas à ma meilleure amie. Elle est chiante, envahissante, mais elle est comme ma petite sœur. On ne touche pas à ma petite sœur. Pour ce genre de connard, je pense que je lui montrerais ce qu’est capable de faire un vampire et j’abandonnerais son cadavre dans un coin vidé de son sang. Même si je n’ai jamais toucher au sang humain directement a leur gorge, pour tué ce sale type j’en serais capable, quitte a être totalement malade d’avoir bouffé une pourriture de son genre.

Finalement, elle finit par émerger quand mon alarme de réveil se déclenche sur mon téléphone. Elle ouvre les yeux et se blottit contre moi en me faisant un gros câlin.

— Toi, tu es l’homme parfait… Dommage que tu sois gay… Et que tu n’aimes pas le BDSM !

— Ah, je ne suis pas parfait, alors ?

— Si… Je t’aime, grand frère de cœur, murmure t’elle

— Je t’aime aussi, ma petite sœur de cœur !

Nous nous levons enfin, je prends ma douche, mange normalement, mais fais attention qu’elle n’ouvre pas le frigo. Je n’ai pas vraiment eu le temps de faire du rangement avant qu’elle n’arrive. Je peux courir rapidement invisible au yeux des humains, ça me permettra de ranger tout ça et de revenir au travail comme si de rien n’était. J’ai horreur d’utiliser mes capacité de vampire, je préfère vivre comme un humain.

Je lui prépare un petit déjeuner de rêve. Elle semble s’être remise d’hier soir, même si je note d’énormes cernes sous ses yeux. Elle porte l’un de mes t-shirts, trop grand pour elle, avec le nom d’un de mes groupes de rock préférés dessus, et un de mes slims noirs.

— Je peux t’emprunter tes fringues pour la journée ?

— Tu vas aller au taf comme ça ? Demandais-je amuser.

— Bien sûr, je ne suis pas fière et je m’en fiche, puis j’aime bien ce groupe aussi.

— Tu n’aimes pas le métal.

— Ouais… M’en fiche, me répond t’elle en haussant les épaules.

Elle me lance un beau sourire et finalement, je l’accompagne jusqu’à son boulot. C’est avant mon boulot que je repasse rapidement a mon appartement, courant tel un courant d’air. J’arrive et ouvre mon frigot, il ne me reste que trois poche ça ne devrais pas être compliqué a planqué. Je ressort ma glacière électrique, et la planque dans le faux fond de mon placard. J’y place les poches qui seront parfaitement au frais, j’y est bricoler une prise électrique pour pouvoir la brancher sans que ça se voie. Je referme le tout et remet mes vêtements devant. Avec mon ex j’avait l’habitude, mais il était bien moins curieux que ma meilleur ami. Dés qu’il était a la douche, ou simplement en lui faisant croire que je partait ou boulot, je prenais une poche rapidement.

Puis soudainement j’ai une monté de stress, j’ai une livraison dans trois jours, ici. Comment je vais faire? Il vas falloir que j’intercepte le livreur, ou que je fasse croire que c’est un ami. Les livreur de sang on l’habitude de joué le jeu, nous ne devons pas dire au humain notre nature. Si un vampire le faire, il encore un condamnation, ainsi que l’humain. Sauf si l’humain décide de devenir un donneur, dans ce cas là il doit aller dans des bar pour vampire et donné son sang a tout les vampire. Cette pratique me fait clairement pensé a de la prostitution et je n’ai pas envie de mêler ma meilleurs amie à ça.

Une fois mon rangement finit, je me rue vers mon travail et j’arrive une minute avant l’embauche. J’entends déjà mon patron gueuler au téléphone contre un fournisseur. Il raccroche et me voit, j’ai droit à un regard noir.

— Viens dans mon bureau, Ethan, avec le dossier Dumoulin, OK ?

Sa voix est tellement glaciale que je me mets à penser que j’ai dû faire une connerie, ou que je ne suis pas allé assez vite, car je n’ai pas fini ce dossier, justement. J’attrape le dossier sur mon bureau et vois mon collègue qui me lance un « bonne chance » avec un sourire compatissant. Je me dirige vers son bureau et je m’assois en face de lui avec le dossier, que je pose juste devant moi. Il pianote sur son clavier en regardant son écran avant de finalement me faire face et poser les yeux sur le dossier, le saisissant d’une main pour en lire les grandes lignes.

— Bon… Ethan ! Le client vient d’appeler, il n’a pas vraiment aimé tes dernières planches. J’ai regardé ce que tu as fait, et c’est clairement de la merde.

Je deviens tout blanc et me mords la lèvre inférieure, ça fait deux semaines que je bosse non-stop dessus. C’est assez frustrant de se dire que tout notre boulot est à foutre à la poubelle, mais le pire, c’est de savoir que je vais me faire pourrir la tronche par mon chef. Vu le regard qu’il me lance, je sens que je vais le sentir passer.

— Au lieu de passer la journée sur ton téléphone, tu devrais bosser plus sérieusement !

— Je… Ça fait deux semaines que je bosse là-dessus. Et hier, tu m’as fait fait une reflexion cinq minutes avant que je ne reprenne le taf . Je n’y peux rien si les clients se réveillent au dernier moment pour me dire qu’ils n’aiment pas, me défendis-je.

— Tu ne leur as pas envoyé de mails régulièrement pour leur montrer ton travail, seulement un seul mail, il y a une semaine. C’est tous les deux jours que tu aurais dû leur en envoyer.

— Je… Je sais, je n’y ai pas pensé, avouais-je, mais j’ai eu des soucis il y a deux semaines…

— Je n’en ai rien à foutre de tes soucis, tu fais ton taf correctement, merde ! Je pense que je te paie assez cher pour tes compétences pour ne pas que tu me fasses de la merde.

— Oui… Je vais tout reprendre et leur envoyer plus de mails…

— Retourne bosser et laisse ton téléphone au lieu d’envoyer des messages à tes potes, me sermone t’il.

Je me lève, sans rien dire, je retourne travailler. J’ai une boule dans la gorge. J’avoue que j’ai fait de la merde, mais il y a deux semaines, je me faisais larguer par mon ex. Je n’étais pas forcément en forme et j’avoue ne plus avoir été concentré sur mon travail. Je me pose sur mon ordinateur et m’y remets. À la pause du matin, je vais prendre mon café et sors mon téléphone, mon DKtank m’a envoyé des messages.

(DKtank) Ça va ? Ta copine ?

(DKtank) Je m’inquiète que tu ne répondes pas…

(LittleVamp) Pardon, ce matin ça a été chaotique, j’ai raccompagné ma meilleure amie à son travail, elle n’était pas rassurée. Et mon patron m’a grillé avec mon téléphone, alors je me suis pris une soufflante. Pardon de ne pas t’avoir répondu rapidement.

(DKtank) Ne t’inquiète pas, je comprends. Ne va pas te faire pourrir par ton boss à cause de nos messages.

(LittleVamp) Oui, mais il est chiant ! Je suis sûr que c’est un frustré de la vie et que sa nana a ses règles toute l’année. Bref, tout ce qu’il a, c’est qu’il est canon, mais plus con qu’un âne.

(DKtank) Il a tout pour plaire, ton patron. Le pauvre.

Je ricane, puis je retourne au travail. Le midi, je vais chercher Alicia à son boulot pour l’accompagner au restaurant. Elle n’est pas très rassurée de se balader seule, même en pleine journée, ce que je peux comprendre après ce qui lui ai arriver.

— Je… Je peux encore dormir chez toi, ce soir ? On passe à mon appart prendre quelques fringues, me demande t’elle timidement.

— Bien sûr, ça ne me dérange pas, tu sais bien que je ne peux rien refuser à ma petite sœur chérie.

De tout façon je m’en doutais qu’elle allait vouloir rester avec moi, je m’y étais préparer. Je la connais par coeur et vu ce qui est arriver je suis moi même plus rassuré de la savoir près de moi.

— Merci Ethan… Je suis désolée de t’embêter avec ça… C’est ma faute, en plus…

— Ce n’est pas ta faute, c’est un connard de merde, un animal qui mériterait que je lui broie les couilles entre deux boules de pétanque !

— Aïe… Ça doit faire mal.

— J’imagine, oui, mais c’est le but, ricanais-je sadiquement.

Je lui fais un magnifique sourire, je suis prêt à torturer un mec seulement pour elle. On mange une galette complète et je la raccompagne à son boulot. Malheureusement, j’arrive au mien avec deux minutes de retard. Je me retrouve alors face à deux yeux bleus qui me transpercent avec la froideur d’un iceberg, ou d’un psychopathe qui s’apprête à m’étriper.

— Je ne suis pas habitué à distribuer des blâmes, mais je t’ai rappelé à l’ordre ce matin et là, tu te ramènes en retard.

— C’est juste deux minutes, tu veux qu’on parle des heures sup’ que tu ne m’as pas encore payées ?

— C’est pour tout le temps que tu passes à glander sur ton téléphone ou je ne sais où, au lieu d’envoyer des mails aux clients pour leur faire part de l’avancée de ton travail. Je ne sais pas ce qu’il se passe dans ta vie privée, mais laisse tes putain de problèmes de côté, car tu pourras rajouter la perte de ton emploi à la liste de tes emmerdes si tu continues sur cette voie.

Il tourne les talons et se dirige vers son bureau. Je serre les poings de rage, comprime ma mâchoire et siffle tel un serpent.

— Connard !

Il fait brusquement volte-face et plisse les yeux en me regardant d’un air hautain.

— Tu as dit quoi, Ethan ?

— Rien, murmurais-je en palissant.

— Va bosser, alors !

Puis il s’en va en claquant la porte derrière lui. J’ai droit aux regards compatissants de mes collègues, enfin plutôt à leurs regards de pitié. Bordel, je n’ai pas besoin de ça, j’aimerais seulement que là, tout de suite, on me foute la paix. Je me rassois à mon bureau et ne pipe plus un mot. Je suis vexé, si bien par ses propos que par les conneries que j’enchaîne et qui lui donnent de bonnes raisons de me prendre en grippe. Je travaille toute la journée sans regarder une seule fois mon téléphone. Le soir, en sortant, je vais chercher Alicia et nous allons chez elle pour qu’elle prépare un sac. Le temps qu’elle déménage toutes ses fringues, je regarde mon téléphone et envoie des messages à mon DKtank.

(LittleVamp) Hey, ça va ? Mon patron a été vraiment con aujourd’hui… J’en peux plus. Désolé, on n’a pas pu parler.

(DKtank) Ne t’inquiète pas ! Tu veux un cyber câlin ?

(LittleVamp) Oh oui, s’il te plaît ! J’en ai bien besoin, en plus, ma meilleure amie va dormir chez moi quelque temps. Elle flippe depuis son agression, je veux bien la croire.

(DKtank) Je vais presque être jaloux qu’elle puisse passer du temps avec toi.

(LittleVamp) Peut-être… que dans deux mois, on passera vraiment du temps ensemble ?

(DKtank) Ce serait cool ! Plus que sept semaines, alors.

Un beau sourire étire mes lèvres. Bon, c’est peut-être un taré tout comme LittleMonster, mais moi je suis un vampire je n’ai pas vraiment peur de ce genre de grosse merde. Mais j’imagine que DKtank n’est vraiment pas ce genre de personne. Je dois rester raisonnable. Alicia apparaît devant moi avec une grosse valise.

— Tu emménages chez moi ou quoi ?

— Oh, si tu me proposes une colocation, je ne dirais pas non, effectivement.

— Non, tu es trop chiante, je veux bien te supporter quelque temps, mais pas tout le temps, lui lançais avec une sourire amusé.

— Roooh, t’inquiète, je te laisserais la salle de bains pour te secouer le poireau de temps en temps.

— Ah, mais tu es infernale ! Bon allez, on y va ? J’ai la dalle.

Nous rentrons chez moi et elle file à la douche. J’en profite pour sortir une poches et la boire rapidement une par jour me suffit amplement. Si j’en prend plus ça se résume a de la gourmandise. Je mets la poche vide dans mon sac de boulot, je m’en débarrasserai à un autre moment. J’ai l’habitude de me cacher avec Mickaël, j’ai réussi un an, alors quelques semaines avec Alicia, ce n’est rien. Je me pose dans le canapé et sors mon téléphone.

(LittleVamp) Ça y est, elle a fini de déménager tout son dressing, c’est dingue comme les gonzesses peuvent avoir autant de « on sait jamais » et de « je n’ai plus rien à me mettre » qui tiennent dans une valise plus grosse qu’elles.

(DKtank) Ah, bah, c’est pour ça que tu préfères les hommes ?

(LittleVamp) Oui, sûrement, mais tu sais… je ne m’assume pas. C’est ce qui a valu ma rupture avec mon ex.

(DKtank) C’est un connard ! S’il n’a pas compris que tu n’étais pas prêt à faire ton coming out, on ne peut pas forcer quelqu’un à le faire, il ne te méritait pas.

(LittleVamp) C’est gentil, ce que tu dis… mais je ne sais toujours pas si je suis prêt à le faire.

(DKtank) Alors ne le fais pas ! Moi non plus, je ne l’ai pas encore fait. Disons que devant certains de mes employés, j’ai peur de perdre ma crédibilité. Le regard des autres…

(LittleVamp) C’est ça, j’ai peur du regard des autres, que le comportement des autres change par rapport à moi. Il n’y a que ma meilleure amie et mon ex qui sont au courant, du coup.

(DKtank) Ce n’est pas moi qui te jugerais là-dessus, puisqu’après tout, moi non plus, je ne suis pas sorti du placard.

Je souris. Même si je ne sais pas réellement avec qui je parle, je nous trouve tellement de points communs. Je me mets à rêver que c’est un beau mec idéal avec un cœur en guimauve, qui me prend dans ses bras chaque soir et qui me susurre des mots doux après m’avoir fait l’amour sous les étoiles. Sauf que je sors vite de mes pensées quand je vois Alicia sortir à poil de la salle de bains.

— Putain, tu fais quoi ? Tu aurais pu au moins mettre une serviette autour de ta taille, hurlais-je.

— Tu es gay, ce n’est pas comme si ça te faisait quelque chose de voir une nana à poil.

— Ouais, mais non, aie un minimum de pudeur, merde, je vais faire des cauchemars.

Elle se met à ricaner et va dans la chambre, dont elle ressort avec un pyjama licorne rose fluo qui pique carrément les yeux.

— Wow, sérieux, je ne sais pas pourquoi tu es ma meilleure amie, j’ai honte.

— Petite nature ! Tu préfères me voir à poil, du coup ?

— Non, c’est bon.

Elle explose de rire et retourne dans la salle de bains, pour en ressortir dix minutes plus tard en tenant dans les mains la seule chose que j’essaie de cacher.

— C’est quoi, ça ? Pourquoi tu as une poche d'O négatif vide dans ta poubelle de salle de bains ? Et aussi une d'A positif ?

Je deviens alors livide. Il faut que je trouve une excuse rapidement, quelque chose de bidon, mais qui passe. Pourquoi un type comme moi aurait ça ?

— Je suis un agent secret qui combat contre des vilains méchants et j’ai dû me faire une transfusion, car je me suis pris des balles !

Cette excuse a le don de la faire exploser de rire, ce qui est déjà un bon point. Elle vient se vautrer dans le canapé en me bousculant au passage.

— Ouais ! Tu m’aurais dit que tu étais un vampire, j’y aurais cru tout pareil. Ne me dis pas que tu as essayé le truc que j’ai vu sur Internet, le savon de douche pour Halloween ?

— Si… Je suis le plus gros couillon du monde, qui se fait avoir par des pubs à la con, dis-je toujours crispé.

En fait, elle me trouve une excuse idéale juste après avoir dit inconsciemment la vérité, mais bien sûr, admettre que je suis réellement un vampire est quelque chose d’inconcevable. Alicia ne croirait pas une seule seconde que je puisse en être un. J’attrape les poches puis lui fais une grimace.

— Et depuis quand tu fouilles dans les poubelles ? Si tu as faim, dis-le-moi, je te prépare quelque chose.

— Enfoiré ! Nan, mais ça dépassait. Et non, je fais à manger. Désolée, mais la dernière fois que tu as cuisiné quelque chose, tu l’as cramé… et c’étaient des pâtes ! Je suis même étonnée que tu arrives à te nourrir depuis que Mickaël est parti… Pardon.

Elle voit mon visage se décomposer. Sa blague aurait pu être drôle, mais dans trois mois, voire un an. C’est beaucoup trop tôt pour moi. Je soupire et me reprends avant de lui faire un joli fuck.

— Va donc faire à bouffer, Miss Je-sais-faire-les-pâtes-mieux-que-personne !

— Non, c’est juste que toi, tu as réussi à louper des pâtes mieux que personne.

J’esquisse un sourire. Elle se lève et se dirige vers la cuisine en faisant comme si elle était chez elle. Je décide de prendre ma douche le temps qu’elle fasse à manger. Je fais sauter mes vêtements et me glisse sous l’eau brûlante, plongé dans mes pensées.

Mickaël me manque cruellement, il ne m’a adressé aucun appel, aucun SMS et m’a bloqué sur Facebook, Instagram et tous les réseaux possibles et imaginables. Il a totalement coupé les ponts avec moi comme si j’étais pire que la peste, comme si l’année de rêve que nous avions passée ensemble avait été balayée en quelques secondes d’un revers de la main. Comme si tous les bons moments que nous avions partagés, les mots doux que nous avions échangés, la chaleur de nos corps nus l’un contre l’autre n’avaient été qu’une vaste erreur dans son parcours.

Mon cœur demeure en miettes, brisé en une multitude de morceaux que je n’arriverais jamais à recoller. Ce DKtank n’est qu’un passe-temps, une oreille qui m’écoute et qui me rassure. Un pseudo, rien de plus, pas de visage, de nom, d’âge, ni même de sexe. Un inconnu qui me parle et qui me dit ce que je veux le plus entendre. Je ne sais pas si je veux me reconstruire, si je veux vraiment avoir une histoire avec lui… Peut-être que dans deux mois, j’aurais pris une décision. Pour le moment, parler avec lui me fait du bien et m’aide à oublier parfois ma peine. Même si ce n’est que de façon virtuelle, il me redonne le sourire quelques instants. J’ai une peine d’amour, il était temps que je tourne la page, que j’avance sans me retourner, car après tout, Mickaël avait fait ça.

Je sors enfin de la douche, hésite quelque instant, puis sors dans le plus simple appareil. La réaction que j’attends ne tarde pas à se produire.

— Putain, tu fais quoi Ethan ?!

— Quoi ? Je suis gay, ça ne devrait te faire aucun effet, lançais-je sur le même ton qu’elle tout a l’heure.

— Tu es con, putain. Oh, il y a plus d’eau chaude ? me glisse-t-elle d’un air taquin en regardant mon bas ventre.

— Quoi ? Connasse !

Vexé, je cache mon intimité et me dirige vers ma chambre. Je me rhabille rapidement et vais m’installer à la table, où elle a déjà servi les assiettes. Je sors mon téléphone qui vient de vibrer en m’attendant à ce que ce soit un message de mon DKtank.

(Mickaël) Tu es chez toi ce soir ?

Je suis tellement sur le cul de voir un message de mon ex, surtout que je viens d’y penser, juste là, en me disant qu’il avait sûrement déjà tourné la page. Alicia se rue vers moi et m’attrape le téléphone avec un sourire en coin, mais en voyant de qui il s’agit, elle le perd instantanément.

— Dis à ce connard que tu es en soirée pyjama, je peux lui répondre, si tu veux.

— Non, laisse tomber, je ne vais pas lui répondre tout court. Il n’a jamais répondu à un seul de mes messages, alors je vais faire de même. Au pire, s’il se pointe, tu es là pour me protéger ?

— Bien sûr, mon chou. Je lui ferais une prise de karaté en tenue de licorne, ricane t’elle.

Elle me redonne le sourire. Nous dégustons nos pâtes à la carbonara et finissons par nous vautrer sur le canapé après avoir fait la vaisselle. Nous lançons une série et commençons à nous bidonner tous les deux, jusqu’à ce que la sonnette de l’appartement retentisse. Nous nous regardons avant de froncer les sourcils. J’ai soudainement l’angoisse qui monte, et si c’était le livreur de sang? Je me lève et me dirige vers la porte. En l’ouvrant, un homme me saute dessus et m’embrasse à pleine bouche. Je le repousse violemment, me rendant compte de qui c’est.

— Putain Mickaël, tu fais quoi, là ?

Oui, mon ex vient juste de débarquer comme une fleur, et il vient de me rouler une pelle.

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sauwatt


Il eut beaucoup de mal à ouvrir la porte du cabanon à cause de l’encombrement général. De plus cette porte mal agencée coinçait contre le sol de béton. Il commença par dégager l’enchevêtrement des outils qui bloquaient l’entrée du réduit. Il les sortit vers le gazon, avec l’idée d’organiser un semblant d’ordre, par tas et par séries.
Il était neuf heures du matin et déjà la chaleur menaçait de tomber sur lui. La canicule durait depuis plus d’une semaine. Sur la pelouse commençaient de s’accumuler des pieux, des pots de terre cuite vides, toutes sortes de produits phytosanitaires qu’il aurait mieux fait de jeter, mais il les gardait, comme il gardait dans son bureau, là-bas sous les toits, une masse d’archives inutiles. Il lui fallait aussi déplacer le tas de terre qui jouxtait la cabane, et dégager ces souches qui trainaient là depuis, depuis quand, au fait ? Depuis si longtemps.
Il travaillait depuis un bon moment déjà. La chaleur montante et l’heure passant, la tentation fut grande de faire une pause, et pourquoi pas, d’en rester là pour ce matin. Tandis qu’il soulevait les dernières pelletées de terre, son regard fut attiré vers la gauche. Là-bas, à quelques dizaines de mètres, il aperçut un homme entièrement vêtu de noir, et muni d’une large faux, qui s’affairait de la même façon que lui. Il faisait des gestes identiques aux siens, des mouvements semblables, la seule différente était qu’il les accomplissait au moyen de son outil à lui, une large faux. Ce voisin (mais était-ce bien son voisin ?) restituait ses propres actions à lui, en miroir. L’homme noir à la faux accrochée à son tronc, faisait mine de faucher son herbe pour la balancer dans la proximité de son épaule gauche.
Le manège dura quelques minutes, sans qu’il ne fût jamais en mesure d’en estimer la durée parce que ses pensées s’étaient mises à vagabonder vers la cime des arbres, de l’autre côté de la rue. Il vérifia à plusieurs reprises le phénomène: quand il s’arrêtait de travailler pour s’accorder une pause, l’homme en noir s’arrêtait aussi et posait les mains sur le dessus du manche de sa faux, comme lui-même le faisait avec sa pelle.
Il stoppa son travail car la température était devenue trop suffocante. D’ailleurs l’orage menaçait.
Il se dirigea vers la maison avec l’idée de se doucher, il était attendu en ville. Il allait prendre sa voiture pour se rendre à son rendez-vous. C’est ce qu’il avait l’intention de faire. L’homme à la faux disparut lui aussi, simultanément.
Donc, sa douche étant prise, et habillé propre sur lui, il était prêt à se rendre en ville pour récupérer à la librairie le livre qui enfin était arrivé. Les premières gouttes s’écrasèrent sur le dallage de l’allée juste au moment où il se dirigeait vers son véhicule.
À peine venait-il de démarrer que les choses se gâtèrent. L’orage prenait de l’ampleur. La route était devenue une unique et grande flaque, et les essuie-glaces n’arrivaient plus à dégager la masse d’eau qui s’accumulait entre lui et l’avenue toute rectiligne. Le pare-brise avait pris l’aspect d’une vitre dépolie, quasiment opaque. Une fois le coin de l’avenue dépassé, il pensa à l’homme à la faux, puis il accéléra sèchement pour quitter au plus vite son quartier. Oui, ce serait un livre intéressant, à coup sûr, dont il attendait beaucoup. Il avait programmé sa lecture depuis si longtemps. Il ressentit un frisson au moment où la route, décidément transformée en lac, se dérobait à sa vue. Se dérobait.
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Lena du Boror
Recueil de poésie.
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Louise Darcy









Je fixe la fenêtre devant moi ; mon corps est secoué de tremblements incontrôlables. Le coup fatal ne devrait plus tarder, maintenant... Ils veulent me tuer. Encore. Comment en suis-je arrivée là, moi qui, voici quelques mois à peine, menais l'existence la plus monotone qui soit? Je perçois son mouvement ample dans mon dos. Le colosse lève le bras... Il ne me reste, à présent, plus que quelques secondes à vivre... Le démon qui nous observe triomphe. Résignée, je ferme les yeux, et, dans un dernier rêve, je le revois.

















QUELQUES MOIS AUPARAVANT, SOIREE DU 31 DECEMBRE



-1- Je gravissais l'escalier de l'immeuble haussmannien où je vivais depuis bientôt quatre mois. Parvenue au sommet, je tournai la clef pour pénétrer dans le placard à balai que je louais sous le nom de meublé, et dont j'avais remporté le bail de haute lutte devant une cinquantaine de participants. Cette victoire, je ne la devais aucunement à mes qualités personnelles, mais seulement à un père fonctionnaire et qui s'était porté caution. Le loyer en était exorbitant.
J'entrai et je m'affalai sur le lit. J'ôtai mes bottines, que je lançai négligemment, et je relevai les jambes pour soulager mes pieds sur le velux frais. C'est l'avantage des espaces minuscules. On en atteint facilement chaque recoin. Je fermai les yeux. Quelles seraient mes bonnes résolutions, cette fois? Faire du sport, me montrer plus aimable avec la nouvelle famille de mon père... Ça n'avait pas grande importance, je ne les tiendrais probablement pas. Je resterais assise à mon bureau, comme coupée du monde, et j'étudierais mes leçons. L'essentiel de ma vie résidait dans ma réussite scolaire.
Mais, je n'avais pas le temps de me laisser aller. Je tournai le regard vers l'horloge pour constater qu'il était vingt heures trente... Déjà ! Je n'ai jamais su anticiper les heures et les minutes pour arriver à l'heure à un rendez-vous. J'ai la phobie des horloges comme d'autres ont celle de la feuille d'impôt... Nous avions projeté, mes camarades et moi, d'aller dîner ensemble avant de nous rendre au réveillon organisé par notre École. Je me relevai en maudissant mon manque chronique d'organisation, et je me dirigeai en traînant les pieds jusqu'à la salle d'eau. La sensation de l'eau tiède ruisselant sur mon corps, mêlée au parfum de jasmin du gel douche, me ragaillardirent. Je m'épongeai soigneusement.
L'étape suivante devait consister à me faire belle, ou tout au moins, à essayer. Je préparais cet événement depuis quelques jours déjà, et j'avais investi mes étrennes de Noël dans une petite robe noire à motifs dorés, un collant fin et des ballerines bon marché. J'enfilai le tout avec un soin extrême pour ne pas filer les bas. Pour observer le résultat, je ne disposais que d'un petit miroir posé sur mon bureau. Ce que je parvins à apercevoir me parut à peu près convenable. J'observai le reflet de mon visage, ce qui m'arracha, comme d'habitude, un profond soupir. Je détestais mon teint trop laiteux, mes yeux trop grands, mes taches de rousseurs sur mon nez minuscule et, par dessus tout, mes cheveux roux et bouclés. J'avais tenté, au collège, de les faire couper. On m'avait alors affublé du surnom de « Caniche » pendant des mois. Je ne les avais plus jamais raccourcis depuis. Je tentais de maîtriser leur instinct sauvage en les enserrant dans des élastiques et des bandeaux.
Le temps pressait ; je n'allais pas rester là à me lamenter. Je déposai du mascara noir sur mes cils, du crayon et des ombres sur mes paupières, du rouge sur mes lèvres, du fond de teint sur ma peau et des couleurs pour rehausser mes joues. Plus je progressais, plus je constatais l'effet désastreux de ces artifices. Quand j'eus terminé, deux possibilités s'offraient à moi : aller tapiner au Bois de Boulogne ou me démaquiller. J'optai pour la seconde. Je me contentai finalement d'un peu de mascara et d'une touche de blush sur mes lèvres. Je ressemblais à une gamine, mais ça n'avait pas tellement d'importance. Je ne connaîtrais pratiquement personne à cette soirée, et pas un de mes camarades masculins ne m'intéressait. J'achevai par le démêlage et le domptage de ma longue crinière. Je l'attachai avec un ruban et je décidai que tout était parfait.
Enfin, je cherchai mon petit sac à dos dans le fouillis de ma tanière. Où avais-je bien pu le fourrer? Tandis que je passais mon appartement en revue, mon regard se porta par hasard sur le courrier que j'avais jeté négligemment sur le lit en entrant. Il se composait de deux lettres. L'une venait de la propriétaire de ma studette qui m'envoyait, comme chaque mois, ma quittance de loyer. L'autre émanait d'un notaire de Nantes. Je fronçai les yeux. La succession de ma mère n'avait-elle pas été réglée deux ans plus tôt? Troublée, je reposai pourtant le courrier sur mon bureau sans l'ouvrir. Je voulais partir faire la fête l'esprit dégagé de tout soucis matériel. Il était rare que je m'octroie quelque moment de détente. Je devais profiter de cette soirée.
Les minutes s'égrainaient, accentuant mon retard. J'enfilai mon manteau en lainage gris fatigué et je sortis pour dévaler l'escalier. Je me précipitai à l'extérieur où le froid me saisit d'un coup. Je traversai les rues, seulement éclairées par la lumière des lampadaires qui diffusait dans les légères nappes de brume en suspension, et créait une atmosphère féerique. Je n'avais pas un long trajet à parcourir pour rejoindre mes amis de l’École d’Études Scientifiques. En arrivant sur le lieu du rendez-vous, je constatai que j'étais, une nouvelle fois, la dernière.

- Ah, quand même !, s'exclama Emma en m'apercevant.
- Ariane, tu ne pourrais pas, une fois dans ta vie, t'organiser pour arriver à l'heure !, me reprocha Maxime qui battait des semelles sur le trottoir et soufflait sur ses doigts pour les réchauffer.
- Je suis désolée, m'excusai-je.
Les trois autres ne firent aucun commentaire et s'engouffrèrent d'un seul mouvement dans le restaurant, poussés par le froid et la faim. Quelques minutes plus tard, tandis que nous déballions nos menus au milieu des effluves de friture, Benoît sortit de son sac à dos des cannettes qu'il déposa sur notre table.
- Qu'est-ce que c'est?, demanda Emma, en mordant dans son hamburger.
- Des boissons énergisantes.
- Pourquoi as-tu amené ça?, questionna Enzo.
- Ça nous aidera à tenir plus longtemps, répondit Benoît innocemment.
- N'en bois pas, conseilla Enzo à sa petite amie Katie. Ça amplifie les effets de l'alcool.
Puis il me lança une œillade entendue, soupçonnant Benoît de les avoir surtout apportées dans mon intention. Depuis des semaines qu'il me tournait autour, il voyait certainement là un moyen facile de me rendre enfin accessible. Il me connaissait mal. Il ne me plaisait ni physiquement, ni mentalement. Bavard et agité, il cherchait toujours à être le point de mire. Son physique me paraissait banal. Il jouait au rugby et se vantait de se mettre minable lors des troisièmes mi-temps. Je tentais en vain de lui faire comprendre qu'il n'avait pas la moindre chance, mais il gardait espoir. - Je n'en boirai pas non plus, remarquai-je sèchement.
- T'es pas marrante, constata-t-il.
- Non, en effet, confirmai-je.
- Moi, je vais en goûter, dit Emma en saisissant une canette.
Maxou l'imita :
- C'est bon, acquiesça-t-il.
Benoît but deux canettes d'une traite.
Après avoir dîné, nous partîmes à destination de la discothèque réservée par l’École. Presque tous les élèves devaient participer : les premières années, auxquels nous appartenions et dont les trois quarts seraient évincés après le concours du printemps, et les autres qui avaient déjà subi le grand écrémage et qui étaient presque certains de sortir avec le prestigieux diplôme de l’École. Les anciens élèves étaient invités aussi, ainsi que les enseignants.
- Tu crois que Chris Delaby sera là?, me demanda Emma, tout en marchant à ma hauteur.
La tension était perceptible dans sa voix.
- Je pense que oui, répliquai-je. Mais sa femme sera là aussi...
Elle grimaça. Il était de notoriété publique que la présence de son épouse n'empêchait nullement le professeur de répondre aux avances de ses étudiantes, mais j'espérais que la voir suffirait à en détourner Emma. Elle comptabilisait tout juste dix-huit printemps, tandis que lui me paraissait être grabataire avec ses quarante ans passés.
La coutume voulait que la soirée soit organisée par les étudiants de dernière année. En arrivant, nous étions les premiers, à l'exception des responsables. Après avoir déposé nos effets personnels au vestiaire, dans le vestibule, nous entrâmes dans la grande salle où devait se dérouler la fête, et nous commençâmes à danser sur la piste vide. Je n'osais pas me déhancher, de peur du ridicule. Benoît ne manquait pas une occasion de me frôler. Pour couper court à ses tentatives d'approche, j'allai chercher un verre de whisky-coca, bien que mes expériences en matière de dégustation d'alcool se limitassent jusqu'ici au fond d'une flûte de champagne, les soirs de fête.
Tandis que j'attendais appuyée sur le bar, Emma s'approcha de moi. Elle jubilait.
- Il est là, glissa-t-elle à mon oreille.
Je me tournai dans la direction qu'elle m'indiquait et, en effet, je reconnus les cheveux poivre et sel et la mâchoire carrée du professeur Delaby qui saluait les organisateurs. Une femme entre deux âges semblait l'accompagner. Un peu enveloppée, elle paraissait fascinée par le plafond. Savait-elle qu'elle se trouvait au sein de la réserve de chasse de son mari? A l'expression qu'elle affichait, on ne pouvait en douter.
- Tu parles d'un boudin, commenta Emma, acerbe, tout en l'examinant en biais.
La fête battait maintenant son plein quand je sentis que ma tête commençait à tourner un peu. Je n'avais pourtant absorbé que quelques gorgées d'alcool.
- Je vais me rafraîchir, annonçai-je à l'adresse de mes camarades.
- Tu veux que je t'accompagne?, proposa Benoît, qui croyait son heure enfin arrivée.
- Ah non, sûrement pas, rétorquai-je froidement.
Je traversai la piste en jouant des coudes pour rejoindre les toilettes situées dans le vestibule. Je sortis de la salle et je commençai à parcourir le couloir.
C'est à cet instant précis que je l'aperçus, avançant dans la direction opposée. Mon cœur s'affola soudain, et je fus traversée par une onde de chaleur intense tandis qu'il s'approchait de sa démarche féline. Les longues mèches de ses cheveux noirs balançaient autour de son visage. Ses pommettes saillantes, son front haut, son nez légèrement aquilin, s'accordaient dans un ensemble aux proportions parfaites. Ses yeux obliques, entourés de longs cils noirs, étaient remarquables. Son regard avait quelque chose d’étrange que je ne sus définir . Mes pas devinrent soudain difficiles, j'eus la sensation de marcher dans du coton. Quand il parvint à ma hauteur, il vrilla ses pupilles dans les miennes et je fus parcourue des pieds à la tête par une décharge électrique. Incapable de continuer, je m’arrêtai pour le contempler. Sa bouche sensuelle amorça un léger sourire, et il continua son chemin, laissant dans son sillage une fragrance boisée. J'entrouvris la bouche de ravissement. Le souffle coupé , je le vis pénétrer dans la salle où il disparut. Je restai immobile, assaillie par une multitude d'émotions inédites dont on aurait dit qu'elles s'étaient toutes données rendez-vous à ce même instant, me laissant pantelante au milieu du couloir.
Entre extase et inquiétude, je gagnai les toilettes. Je m'aspergeai le visage d'eau froide et je respirai à pleins poumons en tentant de recouvrer mes esprits. Qui était cet inconnu qui avait mis en un instant tous mes sens en émoi? J'avais eu l'occasion de croiser tous les élèves, nous n'étions pas si nombreux, et tous les professeurs. Je supposai qu'il s'agissait d'un ancien de l’École. Peu à peu, je parvins à me calmer un peu, et la raison reprit le dessus. Il était impossible qu'un homme d'une beauté aussi parfaite existât, je l'avais sans doute idéalisé. En l'examinant, je m'apercevrais qu'il n'avait rien de si extraordinaire. J'observai mon reflet dans le miroir. Mes yeux gardaient une expression étonnée. Mon cœur battait encore si fort que je craignais qu'il explose...
Aussitôt, le désespoir succéda à l'extase. Car s'il existait réellement un être aussi merveilleux, comment pourrait-il s’intéresser à moi? Mieux valait que je l'ai rêvé. Pourtant, malgré mes doutes, j’étais irrésistiblement attirée vers lui par une force invisible. Je m'astreignis sagement à attendre que le flux de mon sang ralentisse dans mes artères, que le tremblement de mes mains s'atténue et que ma respiration reprenne un rythme normal.
Puis, je retournai dans le couloir. Je tirai la porte de la salle en hésitant et j'entrai. Benoît, qui avait certainement guetté mon retour, choisit cet instant pour venir m'importuner.
- Tu t'es sentie mal?
- Un peu.
- Tu as trop bu?
- Je ne pense pas, répliquai-je en le fusillant du regard. Il fait juste trop chaud ici.
- Tu veux qu'on sorte?
- Non, cinglai-je en le dépassant.
Je filai me réfugier vers Emma. Elle fronça les sourcils en me voyant:
- Tu es bizarre. Qu'est-ce que tu as?
- Rien. Ça doit être l'effet du whisky.
Ma réponse lui suffit. Elle fit volte face et se remit à chalouper. Je l'imitai tout en cherchant le grand brun du regard quand, à nouveau, le phénomène se produisit avec les mêmes symptômes dès que je parvins à le localiser. C'était facile, il dépassait tous les convives d'une bonne tête.
Il bavardait avec un professeur. Je pus le contempler de profil et je constatai qu'en effet, il était sublime. Mon imagination n'y était pour rien. Naturellement, je n'étais pas la seule à l'avoir remarqué. De nombreux regards féminins convergeaient dans sa direction. Il paraissait ne pas s'en apercevoir, ou, du moins, ne pas y prêter attention. Quelques filles se permettaient de le héler. Je sentis la jalousie m'envahir. Moi, je n'aurais jamais osé m'en approcher et lui adresser la parole. Il me faudrait une bonne semaine pour mettre au point un plan dans cette perspective.
Il balaya la salle du regard. A l’instant où ses yeux croisèrent les miens, il suspendit son mouvement. Je frémis et je baissai les cils sur mes ballerines. Je sentis le sang me monter au visage. Pour me donner une contenance, je cherchai mon verre d'alcool sans le retrouver. Aussi, me dirigeai-je d'un pas gauche jusqu'au bar, imaginant son regard encore fixé sur moi.
De nombreuses personnes réclamaient à boire aux serveurs. J'attendis patiemment mon tour. Le service était assuré par les élèves de dernière année et par quelques professeurs bénévoles. J'arrivai enfin à leur niveau et je commandai ma boisson. En l'attendant, je me tournai timidement vers la salle pour le chercher. J'éprouvais simultanément le besoin et la crainte de le voir.
Je sursautai. Il se tenait à quelques centimètres à ma droite, le dos tourné. En avançant la main, j'aurais pu le toucher. Mon cœur vibra de cette proximité. Il écoutait un grand boutonneux de deuxième année que je connaissais bien car il assurait quelques tutorats.
- Ariane, tu es sûre d'avoir le droit de boire?, plaisanta celui-ci. Il me semble que tu n'es pas majeure.
Et, se tournant vers les serveurs, il s'exclama:
- Un lait fraise, pour la petite.
Puis il se mit à émettre des sons rappelant celui d'une otarie qui vient de faire un tour.
Je sentis le sol se dérober sous mes pieds quand le brun se retourna et me considéra. A nouveau, une décharge électrique me traversa quand je croisai ses pupilles inquisitrices. Ma bouche s’entrouvrit d'émerveillement et s'assécha. Je n'étais pas encore prête à lui parler ; je baissai rapidement le nez, et je filai rejoindre Emma, mon verre à la main.
Je bus cul sec quelques gorgées et j'amorçai quelques pas de danse. Les notes d'un slow résonnèrent. Par habitude, j'acceptai l'invitation de Maxou, mon chevalier servant attitré. Nous entreprîmes de danser en nous tenant un peu éloignés l'un de l'autre, mes mains posées timidement sur ses épaules et celles de Maxime effleurant légèrement ma taille. Autour de nous, les autres s' enlaçaient à s'étouffer. Nous ressemblions à un couple de préadolescents participant à leur première boum.
Par dessus l'épaule de mon cavalier, je ne pouvais m'empêcher de le chercher. Dansait-il avec une fille? Allais-je encore avoir des envies de meurtre? Je le repérai enfin, un peu plus loin, l'épaule appuyée contre un mur. Je frissonnai en constatant qu'il m'observait par dessus le crâne d'une troisième année. Je me cachai derrière Maxime.
- Ça ne va pas?, s’inquiéta mon ami. Tu es bizarre.
- Non, répondis-je en feignant d'être surprise par sa remarque, mais parfaitement consciente de donner tous les signes de démence.
Dès que la mélodie fut achevée, je me précipitai sur mon verre dont je bus la moitié du contenu d'un seul trait. Puis je retournai danser, tiraillée entre l'envie de le regarder et la crainte de croiser ses prunelles envoûtantes et de recommencer à trembler et à rougir de manière pathétique.
La salle se mit soudain à tournoyer autour de moi. J'avisai une chaise un peu plus loin que je tentai de rallier. Mais je ne parvenais déjà plus à suivre une trajectoire rectiligne. Je l'atteignis avec quelques zig-gaz. Je m'assis et j'attendis de me sentir un peu mieux. Le cerveau bouillonnant, je m'appuyai pour me maintenir aussi droite que possible. Je le cherchai en roulant les yeux sans parvenir à le localiser. Était-il déjà parti?
Je soupirai, ma soirée était fichue. Pourquoi fallait-il que je sois aussi timide ? Une autre n'aurait pas fait autant d'histoires. Elle aurait engagé la conversation, et évalué ses chances.
J'observai mon verre encore à moitié plein. Je le saisis, dans l'espoir que le breuvage me permettrait d'oublier son départ. Quelqu'un me l'ôta des mains. Je fronçai les yeux et me tournai vers l'importun qui se mêlait de mes affaires quand je m'aperçus qu'il s'agissait de lui. Il m'examinait de ses iris étranges. Ma vision se troubla soudain. Je sentis mon corps s'affaisser et, sans que je puisse rien faire, je basculai dans l'obscurité totale.

Le son d'une porte qui claquait me ramena lentement vers la conscience.
J'ouvris doucement les yeux. Il faisait jour, je me trouvais dans mon lit, emmitouflée jusqu'aux oreilles. Comment avais-je atterri là? Était-ce mes camarades qui m'avaient reconduite ? J'espérais ne pas avoir gâché totalement leur soirée. Je fus soudain prise d'une inquiétude. Benoît n'avait-il pas profité de la situation? J'ôtai mes couvertures pour constater que je portais toujours ma robe et mes collants. L'esprit encore embrumé, je me levai et me servis un verre d'orangeade. La dernière image que je gardais de la soirée était celle de cet homme merveilleux... Existait-il vraiment ou tout ceci n'avait-il été qu'un rêve ? Ses traits restaient gravés avec une trop grande précision dans ma mémoire pour qu'il soit le fruit de mon imagination. Et je frémissais à son seul souvenir.
Je m'assis à mon bureau et je bus mon verre. Mon regard tomba à nouveau sur la lettre du notaire. Que me voulait-il ? J'ouvris paresseusement l'enveloppe. Il souhaitait me rencontrer. Je restai un moment perplexe. Je ne me connaissais aucun oncle d'Amérique, mais ma situation financière était si précaire que je me pris à espérer.
Soudain, la sonnerie du téléphone me tira de ma rêverie. Le numéro qui s'afficha m'indiqua qu'il s'agissait de mon père.
- Bonne année ma chérie, me dit-il quand je répondis.
- Bonne année Papa. Ta soirée s'est bien passée?
- Oui, super. On a dansé toute la nuit.
J'étais passée maître pour lui dissimuler mes faits et gestes depuis l'internat.
- Et toi?, ajoutai-je.
- Très bien. J'ai fait mon galant. J'ai emmené Nathalie au restaurant et nous avons, nous aussi, dansé toute la nuit.
Cela ne me surprit pas. Chaque année, depuis leur rencontre, mon père emmenait sa compagne et son fils de dix ans au restaurant pour le réveillon de la Saint-Sylvestre. J'évitais de les accompagner, le gamin et moi ne pouvions pas nous supporter. Nous ne cessions pas de nous chamailler, à la maison, et nos disputes dégénéraient systématiquement en règlements de compte entre adultes. L'atmosphère était irrespirable. C'était la raison pour laquelle j'avais choisi de vivre à l'internat, à mon entrée au lycée. Tout le monde en avait été soulagé.
- Nathalie te souhaite une Bonne Année aussi, ajouta-t-il sur le ton niais dont il usait quand ma Belle-Mère se trouvait à côté de lui.
Je ne répondis rien. Après avoir échangé quelques lieux communs, je lui parlais du courrier, mais il parut aussi surpris que moi.
Mes pensée revinrent immédiatement au bel inconnu. Qui pouvait-il être? Était-ce bien lui qui avait saisi mon verre, où me l'étais-je imaginé? Et surtout, c'était là la question la plus importante, le reverrais-je un jour ?
Mon téléphone sonna à nouveau. Il s'agissait de Maxime.
- Bonne année, dit-il.
Je lui retournai ses vœux. Après quelques secondes d'hésitation, il se lança:
- Ça va?
- Oui, merci de vous être occupés de moi. Je suis désolée.
Après un silence, Maxime finit par répondre:
- En fait, ce n'est pas moi. J'aurais dû, mais un type a pris les choses en main. Et comme les professeurs paraissaient lui faire confiance, nous l'avons laissé faire.
Tout en mesurant le degré de solidarité dans l'adversité de mes camarades, je soufflai : - Comment était-il?
- Un grand brun, avec un costume noir griffé. Il t'a prise dans ses bras et t'a transportée dehors avant qu'on ait eu le temps de s'en apercevoir. Comme ton état ne s'améliorait pas, il est revenu chercher tes affaires au vestiaire, et il a déclaré aux responsables qu'il te ramenait chez toi.
Un frisson me parcourut, j'étais convaincue qu'il s 'agissait de lui. Je jetai un coup d’œil circulaire, embarrassée. Il avait découvert mon minuscule appartement où tous les meubles étaient vieux et dépareillés ; ils tenaient à peine debout. C'était à croire que la propriétaire avait ratissé les décharges d'objets encombrants pour le meubler.
- Bon, je t'appelais juste pour te prévenir qu'on déjeune chez moi, à midi. Enfin, à quatorze heures, plutôt. A plus, conclut Maxou.
Le bel inconnu savait donc où j'habitais. Il avait pris la peine de me ramener jusqu'ici, c'était plutôt encourageant. Il pourrait revenir, s'il jugeait bon de me revoir.
Cherchant à discerner une trace de son parfum sur mon manteau, je reconnus une très légère fragrance boisée. Je plongeai mon visage dans l'étoffe et, les yeux fermés, j'inhalai à plein poumon en pensant à lui.




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