3. Une application qui rend accro*

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Ethan

J’ai beaucoup discuté avec ce Likos de mes contacte, très gentil lui aussi, mais avec des centres d’intérêt bien éloignés des miens. Il faisait du sport mécanique, circuit auto et tout ce qui suit. Banana, lui, semblait plus réservé, comme timide. En revanche, j’avais fait « next » sur les autres, car on m’avait directement proposé un plan cul et je ne cherchais pas vraiment ça, on m’avait même demander quel taille faisait mon monstre du loc ness…

(LittleVamp) Je n’ai pas envie d’aller bosser demain.

(DKtank) Moi non plus, je suis bien dans mon canapé moelleux en discutant avec un mec sympa.

(LittleVamp) Moi aussi ! En plus, j’ai un patron super con, la première chose qu’il fait en arrivant le matin, c’est de gueuler sans nous dire bonjour.

(DKtank) Ah ! Je n’ai pas ce problème-là, moi. C’est moi le patron, donc je suis celui qui gueule sur les autres.

(LittleVamp) Bah, j’échangerais bien mon patron contre toi, ça doit être cool de bosser avec toi.

(DKtank) Si ton patron est con, demain, on ne va pas pouvoir discuter ?

(LittleVamp) Je me planquerai, je suis très doué pour ça, mon patron ne m’a jamais grillé. Il est tellement occupé à gueuler qu’il ne voit pas ce qu’on fait sous son nez.

(DKtank) Oh le vilain garçon. Ne prends pas le risque de te faire renvoyer à cause de moi, quand même.

(LittleVamp) Ah, mais tu sais, ça me rendrait limite service, je n’aurais pas à rédiger ma lettre de démission. Et puis pour te parler, je suis prêt à prendre quelques risques.

Je suis en train de discuter tranquillement, une poche de sang dans la main, la buvant à la paille comme si c’était un jus de fruits. C’est vrai que me faire renvoyer est le dernier de mes soucis. Je sais qu’Alexi ne le fera pas, il a beaucoup de mal à trouver des graphistes et surtout des gens capables de le supporter. C’est pour ça qu’il nous paie aussi cher. Je pense qu’il est conscient de ce qu’il nous fait subir et qu’il essaie de nous garder avec l’appât du gain. Au bout d’un moment, la sonnerie retentit. Je me lève et ouvre la porte sur un petit bout de femme qui me saute au cou.

— Salut beau gosse ! Décuvé de vendredi ?

— Salut Alicia, oui et toi ?

— Oui, enfin ! Mais ça a été dur, très dur, et bien plus que la quéquette de certains de mes ex.

— Classe, vraiment classe ! Café, bière ?

— Café, ça va aller…

Elle fait une grimace. Je crois qu’elle ne se remet pas de notre soirée. Je ricane avan de nous fais notre café à tous les deux. Mon téléphone n’arrête pas de vibrer et moi, je regarde les messages avec un sourire niais. Sauf que ma meilleure amie connaît parfaitement la sonnerie de l’application.

— Alors ? Raconte-moi tout ? Tu es resté sur ce DKtank ?

— Ouais, il y en a deux autres sympas, mais franchement, c’est avec lui que je parle le plus !

— Toi qui me disais « Ouiii, les sites de rencontre, c’est de la meeerde », essaie elle de m’imiter en faisant des grands geste.

— Je n’ai pas dit ça, j’ai dit que je ne croyais pas au fait de trouver l’amour sur les sites de rencontre ! Et lui, ça fait juste deux jours que je lui parle, c’est plus comme un pote que j’aurais pu rencontrer sur un de mes jeux !

Je lui souris de façon amusée jusqu’à ce que mes yeux se posent sur la poche de sang que j’ai abandonnée sur la table basse derrière elle. Putain de merde, il ne faut pas qu’elle la voie, sinon elle va me poser un tas de questions auxquelles je ne peux pas répondre.

— Tu peux t’occuper du café ? Il faut que j’aille pisser, j’en peux plus !

— OK !

Elle se dirige vers la cafetière et moi, je bondis en avant rapidement, j’attrape la poche de sang et me dirige vers la salle de bains en trottinant. Elle ne l’a pas vue. J’étais tellement distrait, à parler avec DKtank, que j’ai carrément oublié de ranger ça avant d’ouvrir à Alicia. Il va falloir que je fasse gaffe les prochaines fois, il ne manquerait plus qu’elle me grille. Enfin, pour les humains, les vampires n’existent pas, elle risque juste de me prendre pour un taré qui fait des trucs bizarres avec des poches de sang. Je termine ma petite collation rapidement et la planque dans la poubelle à côté des toilettes. Je ressors comme une fleur et viens vers elle pour prendre la tasse qu’elle vient de me servir.

— C’est quoi, ça, tes invités qui se chargent du café ? Grogne t’elle.

— C’est quoi, ça, les gens qui s’invitent comme ça, aussi ? Répondis-je sur le même ton.

— Pas faux, mais je suis ta sœur jumelle, ce n’est pas pareil. Bon alors ! Dis-moi tout, je veux tout savoir.

— Tu n’es pas possible. Espèce de commère ! Donc il joue bien à World of Warcraft. On n’est pas sur le même serveur, donc on ne pourra pas jouer ensemble.

À ce moment-là, mon téléphone se met à biper de nouveau.

(DKtank) Tu réponds plus ? T_T

(LittleVamp) Si, pardon, ma meilleure amie vient d’arriver.

(DKtank) Oh ! Je ne t’embête pas, alors, je vais me mettre sur Wow !

Je souris niaisement avant que ma meilleure amie ne claque ses doigts devant moi comme pour me faire sortir d’un rêve.

— Oh, je suis là ! Tu es devenu accro à cette application, dis donc.

— Ouais, il s’inquiétait que je ne lui réponde plus, j’ai dit que tu étais arrivée, du coup, il se met sur le jeu, répondis-je niaisement.

— Il s’inquiète pour toi ? C’est mignon ! Ça va être long, deux mois à attendre.

— Arrête, ça m’amuse pour l’instant, mais c’est tout. Je me serai peut-être lassé dans une semaine.

— Mouais ! On en reparlera, glousse t’elle.

Je lui fais alors un magnifique fuck qui veut tout dire, puis je porte la tasse à mes lèvres avant de lui faire un signe de tête.

— Et toi, le LittleMonster ?

Elle rougit d’un coup avant de se tortiller sur place et de regarder ailleurs, comme si les murs étaient devenus soudainement captivants. Je me rapproche d’elle avec un sourire malicieux et lui donne un coup de coude. Elle sort son téléphone et me montre le profil du mec en question, c’est une putain de bombe, un brun avec des yeux ténébreux, une barbe naissante et un sourire qui ferait mouiller une nonne.

— Waouh ! Et bah ! Donc ça fait deux mois que tu discutes avec lui?

— Ouais…

— Vous avez collé un rencard ?

— Ouais, demain soir après le taf. Je stresse un peu, je n’ai pas envie de le faire fuir. Même si on parle ensemble depuis deux mois, en face, ce n’est pas pareil… Bref, j’ai peur et hâte à la fois, m’avoue t’elle rouge.

— Trop cool, je veux un rapport détaillé après. Tu as intérêt. Je veux tout savoir.

Elle ricane. Oui, je l’ai bel et bien imitée quand elle a fait sa colère, tout à l’heure. Elle repart après plusieurs heures de causette intense, me laissant à nouveau seul.

Je profite de faire ma commande sur l’application du comité des Vampire. Je commence à être à court de poches de sang. La nourriture normale a un gout de farine, je peux en manger, mais ça n’a aucun gout et aucun apport nutritif pour moi. Je suis obligé de boire du sang, que ça soit humain ou animal, même si le sang animal a un gout très fort de gibier. Je fais alors une longue commande et à la fin pour la validation du panier je me rends compte que j’en ai pour un SMIC. Je déglutis avant de retirer une dizaine de poches de sang spécial avant de diviser la commande par deux. Il va falloir que je n’abuse pas trop dans les semaines à venir. Livraison dans deux trois jours ouvrés, c’est un peu long, mais j’ai de quoi tenir. Au pire quand je mange un steak saignant ça me rassasie un peu.

J’envoie finalement un message à mon DKtank, qui répond instantanément, comme s’il n’attendait que ça. Nous discutons alors jusque tard dans la soirée… Disons, plutôt tard dans la matinée, au point où je sursaute quand mon téléphone se met à sonner dans mes mains pour m’indiquer que je dois aller travailler.

(LittleVamp) Putain, je suis désolé, je n’ai pas vu l’heure. Il faut que je me prépare pour aller travailler, je vais avoir la tête dans le cul, ça va être phénoménal.

(DKtank) Oh oui, merde ! Moi aussi, bon bah, on se capte plus tard dans la matinée ?

(LittleVamp) Yes, à tout à l’heure !

Je saute de mon lit, file dans la salle de bains, me prends un méga petit-dej’ et un café plus que corsé. La caféine a quand même de l’effet sur mon organisme. J’engloutis une poche de sang et une fois prêt, je sors de mon immeuble pour prendre le bus. Je suis encore sous l’effet de l’excitation de ma conversation de cette nuit, alors je tiens bon. Cependant, je redoute les gueulantes de mon patron dès le matin à cause de ma nuit blanche. Pourtant, une fois arrivé, les bureaux sont étrangement calmes. Je me pose devant mon ordi et me penche vers mon collègue.

— Le patron n’est pas là ?

— Si, mais il tire une tronche de lendemain de cuite. Il a filé à son bureau en disant bonjour…

— Genre, il a dit bonjour sans gueuler ? M’étonnais-je.

— Ouais, mais je crois qu’il a la gueule de bois. Tu verras bien, il est tout blanc avec les yeux rouges. La totale, il a dû bien s’amuser.

Je suis sadique, j’ai hâte de voir sa tête, histoire de bien constater par moi-même la souffrance qu’il doit ressentir. Oui, je sais, il ne faudrait pas que je me réjouisse du malheur des autres, mais là, c’est trop bon. Je prends mon téléphone et me reconnecte sur l’application.

(LittleVamp) Alors, pas trop dur ?

(DKtank) C’est un carnage, je t’assure, je me suis enfermé dans mon bureau pour ne pas qu’on me voie trop en mode zombie.

(LittleVamp) La chance, moi je suis obligé d’assumer devant mes collègues.

(DKtank) Ouais, j’avoue, j’ai des privilèges. Et toi, ton patron ?

(LittleVamp) Il semblerait qu’il se soit pris une cuite ce week-end, je suis carrément tranquille. Heureusement, s’il m’avait vu avec ma tronche d’insomniaque. Mais bon, ça va, car je suis vraiment insomniaque, alors je gère.

(DKtank) Ouais bah moi, je gère rien du tout.

Je glousse devant mon portable, je finis par me mettre au boulot après lui avoir souhaité bonne chance pour son taf. Moi, clairement, on peut dire que ça va. A la pause de dix heures, je me lève pour aller prendre un café et croise mon patron qui effectivement semble se déplacer au radar. J’arrive avec un sourire satisfait.

— Dur aujourd’hui, Alexi, demandais-je poliment.

— Je ne te le fais pas dire ! Je n’ai pas vraiment dormi, en fait, me répond t’il de façon totalement ailleurs.

— Oh d’accord, bon courage alors.

Je ne peux réfréner un ricanement. Il me lance un regard froid. Mon Dieu, ses yeux bleus… Je bois mon café et ne dis plus rien. Il termine le sien puis disparaît. Je consulte mon téléphone – oh, un message.

(DKtank) Putain, j’ai un de mes employés qui m’a croisé, il s’est foutu de ma gueule, le respect est mort.

(LittleVamp) D’un côté, je le comprends, moi je vois mon patron avec une tête de zombie, je rigole.

(DKtank) Je pensais que tu étais sympa, mais tu es un vrai tyran.

(LittleVamp) En même temps, vu le connard de patron que je me coltine.

(DKtank) Mouais !

(LittleVamp) Tu vas me bouder ? Je t’envoie un cyber câlin.

(DKtank) Bon, je te pardonne contre un cyber câlin.

Un sourire étire mes lèvres, puis je décide de retourner à mon travail. J’ai pas mal de taf et jusqu’à douze heures, je n’ai pas le temps de m’endormir. Comme chaque midi, je rejoins Alicia en centre-ville pour ma pause. Elle arrive vers moi toute fraîche et parfaitement maquillée.

— Tu as mis tout le maquillage que tu avais sur ton visage ?

— Quoi ? Tu trouves que ça fait trop ? Mince, je…

— Mais non, tu es parfaite. Je ne suis pas habitué à te voir aussi pomponnée, à part pour aller en boîte. Ne stresse pas, tu es parfaite, de toute façon, la rassurais-je gentillement.

Elle me fait un beau sourire, elle voit son LittleMonster ce soir. Elle se tortille et me regarde de façon coquine.

— Et toi, avec ton DKtank ?

— J’ai passé une nuit blanche à parler avec lui, mais moi, ça ne me dérange pas, comme je suis insomniaque. Mais d’après ce qu’il me dit, lui, il n’assume pas aussi bien que moi.

— Avec LittleMonster, c’était pareil au début, totalement accro et mon patron m’a même engueulée, pigne t’elle.

— Le mien s’est pris une cuite hier soir, je suis tranquille, c’est la première fois qu’il ne gueule pas au taf. Tu verrais sa tête, un peu comme nous samedi dernier.

— Le pauvre, glousse t’elle.

— Bien fait pour sa gueule, oui ! Je ne vais pas faire dans le sentimental pour un connard pareil, me défendis-je.

Je n’aime pas mon patron, à part physiquement, alors non je ne vais pas le plaindre. Après le repas, je le recroise qui louche sur la machine à café. Je ne peux m’empêcher de rigoler dans son dos et j’écope d’un regard de tueur.

— Ça te fait marrer ?

— Pardon… C’est dur, hein ? Quand on a plus vingt ans ?

— Je t’emmerde Ethan, j’en ai vingt-six, grogne t’il.

— Ah ? Pardon j’ai cru que tu en avais… un peu plus.

Je me casse ensuite sans attendre sa réponse et sans prendre de café. C’est toujours comme ça entre lui et moi, je ne peux m’empêcher de lui envoyer des piques quand il ne gueule pas. Ce qui me rassure, c’est que certains de mes collègues ont les couilles de le faire aussi. Je retourne à mon bureau, sors mon téléphone et envoie un petit message à mon DKtank.

(LittleVamp) Tu as bien mangé ? Tu as réussi à faire une sieste ?

(DKtank) Une salade industrielle… Et non, je n’ai pas réussi, c’est quand on est trop crevé qu’on n’arrive pas à s’endormir, c’est chiant ! Et toi ? Bien mangé, bonne sieste ?

(LittleVamp) J’ai mangé avec ma meilleure amie, on ne bosse pas trop loin l’un de l’autre, donc pas de sieste, mais je gère, j’ai parfois des crises d’insomnie, alors ça va.

(DKtank) C’est pratique pour un gamer ! Moi, si je fais ça, on a l’impression que j’ai la gueule de bois. Je t’assure, c’est une torture au boulot.

Je souris doucement. J’avoue, mes insomnies m’ont permis de passer de sacrées soirées sur le jeu et d’enchaîner le travail sans problème. Mes capacité de vampire aide pas mal pour résister, ne pas dormir pendant plusieurs jours ne me fait rien du tout. J’ai une résistance physique bien plus grande que celle des humains, je peut enchainer une semaine re rush et ne pas fatigué d’un poil. Dommage que ça ne fonctionne pas avec la gueule de bois, je la subis comme tout le monde.

— Bosse, au lieu de faire je ne sais quoi sur ton téléphone, tu n’es pas payé à glander, grogne une voix dans mon dos.

Je me retourne vivement, devenant tout pâle. Alexi est derrière moi et me regarde de façon mauvaise. Il crispe la mâchoire à intervalles réguliers. Bon je crois que je vais manger pour la mauvaise blague que j’ai faite tout à l’heure. Je mets mon téléphone dans ma poche et me tourne vers mon écran. Il est douze heures cinquante-cinq. Je me retourne vers lui avec un sourire mauvais.

— J’ai encore cinq minutes de pause, répliquais-je.

Il écarquille les yeux et regarde son téléphone, avant de grommeler et de se diriger vers son bureau. À jouer au con, il s’est fait avoir. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens qu’il va falloir que je me tienne à carreau dans les prochains jours et ne faire aucune bourde. Je reprends mon téléphone pour répondre à mon pauvre DKtank.

(LittleVamp) Courage, ce soir on se couche tôt, on ne va pas parler toute la nuit.

(DKtank) Je risque de m’écrouler ce soir si on recommence, même si j’avoue que j’adore te parler.

(LittleVamp) Moi aussi, j’aime bien te parler.

Je rougis un peu, puis cette fois me remets vraiment au travail. L’après-midi file à vive allure, j’envoie de temps en temps des messages à DKtank dans le dos de mon patron et le soir, je rentre chez moi, fatigué. J’envoie un SMS à Alicia.

(Ethan) Je veux un rapport détaillé de ta soirée. Tu as intérêt, sinon privée de soirée le vendredi soir et je te force à boire de l’eau.

(Alicia) T’inquiète, je te tiens au jus. Je n’ai pas envie de rouiller si tu me fais boire de l’eau.

Je me mets à glousser avant de filer sous la douche. Ensuite, je me fous dans le canapé devant Netflix avec une poche de sang dans les mains. Une nouvelle série sur un jeu vidéo est sortie, à la base c’est un livre.

(LittleVamp) Tu as vu la nouvelle série Netflix ?

(DKtank) Je parie que tu parles de celle du sorceleur ?

(LittleVamp) Exactement, je suis un gamer, ce ne sont pas les dessins animés que je regarde.

(DKtank) Je voulais la regarder ce soir, mais je pense que je vais plutôt faire un câlin à mon oreiller.

(LittleVamp) Oh, je suis jaloux ! Moi aussi, je voudrais un câlin.

(DKtank) Je t’envoie un cyber câlin, alors.

Il parvient à m’arracher un sourire. Je lance ma série, mais je m’endors comme une merde devant. Je suis réveillé par la sonnette de l’entrée. Je me lève en sursaut, ouvre la porte et vois Alicia, son maquillage dégoulinant sur ses joues, ses cheveux en vrac et ses vêtements à moitié déchirés montrant sa poitrine.

— Putain, mais il t’est arrivé quoi ?!

— Il… Il a voulu… me…

Elle est secouée de sanglots, je la prends contre moi et l’entraîne dans mon appartement, fermant à clef derrière moi. Je la traîne jusqu’au canapé et l’enroule dans le plaid qu’il y a dessus. Elle se blottit contre moi et se met à pleurer à chaudes larmes tandis que je lui frotte doucement l’épaule. J’attends qu’elle se calme avant de lui demander plus.

— Il t’a touchée ?

— Il n’a pas eu le temps, je me suis enfuie, mais il m’a coincée dans une ruelle sombre, il a commencé à me tripoter et j’ai dit non. Il s’est énervé et a déchiré mes vêtements avant de me caresser encore plus… J’ai réussi à lui exploser les boules, sanglote t’elle.

— Mon Dieu… On va aller porter plainte, OK ?

— Non… Je n’ai pas envie, il va dire que je l’ai allumé sur Internet, je n’ai pas forcément été très classe et futée… On s’envoyait des sextos. Ça ne sert à rien… S’il te plaît, laisse-moi dormir avec toi ce soir, me suplie t’elle.

— Oui bien sûr ! Allez, tu vas aller prendre une douche bien chaude et je commande à manger. Chinois, ça te va ? Je te prête des fringues?

Elle acquiesce doucement et se dirige vers la salle de bains. Je soupire, stressé moi aussi, et mes yeux se posent sur la poche de sang qui traîne, oui, encore, sur la table basse… Putain, heureusement qu’elle ne l’a pas vue. J’envoie alors un message à mon DKtank.

(LittleVamp) Ma meilleure amie vient de se faire agresser par un mec qu’elle a rencontré sur Internet… Je passe la soirée avec elle, je te dis à demain.

(DKtank) Oh merde ! Courage, à demain, des bisous à tous les deux.

Je range mon bazar et commande à manger. Je passe la soirée à essayer la consoler avant qu’elle ne finisse par s’endormir, blottie dans mes bras.

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sauwatt


Il eut beaucoup de mal à ouvrir la porte du cabanon à cause de l’encombrement général. De plus cette porte mal agencée coinçait contre le sol de béton. Il commença par dégager l’enchevêtrement des outils qui bloquaient l’entrée du réduit. Il les sortit vers le gazon, avec l’idée d’organiser un semblant d’ordre, par tas et par séries.
Il était neuf heures du matin et déjà la chaleur menaçait de tomber sur lui. La canicule durait depuis plus d’une semaine. Sur la pelouse commençaient de s’accumuler des pieux, des pots de terre cuite vides, toutes sortes de produits phytosanitaires qu’il aurait mieux fait de jeter, mais il les gardait, comme il gardait dans son bureau, là-bas sous les toits, une masse d’archives inutiles. Il lui fallait aussi déplacer le tas de terre qui jouxtait la cabane, et dégager ces souches qui trainaient là depuis, depuis quand, au fait ? Depuis si longtemps.
Il travaillait depuis un bon moment déjà. La chaleur montante et l’heure passant, la tentation fut grande de faire une pause, et pourquoi pas, d’en rester là pour ce matin. Tandis qu’il soulevait les dernières pelletées de terre, son regard fut attiré vers la gauche. Là-bas, à quelques dizaines de mètres, il aperçut un homme entièrement vêtu de noir, et muni d’une large faux, qui s’affairait de la même façon que lui. Il faisait des gestes identiques aux siens, des mouvements semblables, la seule différente était qu’il les accomplissait au moyen de son outil à lui, une large faux. Ce voisin (mais était-ce bien son voisin ?) restituait ses propres actions à lui, en miroir. L’homme noir à la faux accrochée à son tronc, faisait mine de faucher son herbe pour la balancer dans la proximité de son épaule gauche.
Le manège dura quelques minutes, sans qu’il ne fût jamais en mesure d’en estimer la durée parce que ses pensées s’étaient mises à vagabonder vers la cime des arbres, de l’autre côté de la rue. Il vérifia à plusieurs reprises le phénomène: quand il s’arrêtait de travailler pour s’accorder une pause, l’homme en noir s’arrêtait aussi et posait les mains sur le dessus du manche de sa faux, comme lui-même le faisait avec sa pelle.
Il stoppa son travail car la température était devenue trop suffocante. D’ailleurs l’orage menaçait.
Il se dirigea vers la maison avec l’idée de se doucher, il était attendu en ville. Il allait prendre sa voiture pour se rendre à son rendez-vous. C’est ce qu’il avait l’intention de faire. L’homme à la faux disparut lui aussi, simultanément.
Donc, sa douche étant prise, et habillé propre sur lui, il était prêt à se rendre en ville pour récupérer à la librairie le livre qui enfin était arrivé. Les premières gouttes s’écrasèrent sur le dallage de l’allée juste au moment où il se dirigeait vers son véhicule.
À peine venait-il de démarrer que les choses se gâtèrent. L’orage prenait de l’ampleur. La route était devenue une unique et grande flaque, et les essuie-glaces n’arrivaient plus à dégager la masse d’eau qui s’accumulait entre lui et l’avenue toute rectiligne. Le pare-brise avait pris l’aspect d’une vitre dépolie, quasiment opaque. Une fois le coin de l’avenue dépassé, il pensa à l’homme à la faux, puis il accéléra sèchement pour quitter au plus vite son quartier. Oui, ce serait un livre intéressant, à coup sûr, dont il attendait beaucoup. Il avait programmé sa lecture depuis si longtemps. Il ressentit un frisson au moment où la route, décidément transformée en lac, se dérobait à sa vue. Se dérobait.
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Lena du Boror
Recueil de poésie.
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Louise Darcy









Je fixe la fenêtre devant moi ; mon corps est secoué de tremblements incontrôlables. Le coup fatal ne devrait plus tarder, maintenant... Ils veulent me tuer. Encore. Comment en suis-je arrivée là, moi qui, voici quelques mois à peine, menais l'existence la plus monotone qui soit? Je perçois son mouvement ample dans mon dos. Le colosse lève le bras... Il ne me reste, à présent, plus que quelques secondes à vivre... Le démon qui nous observe triomphe. Résignée, je ferme les yeux, et, dans un dernier rêve, je le revois.

















QUELQUES MOIS AUPARAVANT, SOIREE DU 31 DECEMBRE



-1- Je gravissais l'escalier de l'immeuble haussmannien où je vivais depuis bientôt quatre mois. Parvenue au sommet, je tournai la clef pour pénétrer dans le placard à balai que je louais sous le nom de meublé, et dont j'avais remporté le bail de haute lutte devant une cinquantaine de participants. Cette victoire, je ne la devais aucunement à mes qualités personnelles, mais seulement à un père fonctionnaire et qui s'était porté caution. Le loyer en était exorbitant.
J'entrai et je m'affalai sur le lit. J'ôtai mes bottines, que je lançai négligemment, et je relevai les jambes pour soulager mes pieds sur le velux frais. C'est l'avantage des espaces minuscules. On en atteint facilement chaque recoin. Je fermai les yeux. Quelles seraient mes bonnes résolutions, cette fois? Faire du sport, me montrer plus aimable avec la nouvelle famille de mon père... Ça n'avait pas grande importance, je ne les tiendrais probablement pas. Je resterais assise à mon bureau, comme coupée du monde, et j'étudierais mes leçons. L'essentiel de ma vie résidait dans ma réussite scolaire.
Mais, je n'avais pas le temps de me laisser aller. Je tournai le regard vers l'horloge pour constater qu'il était vingt heures trente... Déjà ! Je n'ai jamais su anticiper les heures et les minutes pour arriver à l'heure à un rendez-vous. J'ai la phobie des horloges comme d'autres ont celle de la feuille d'impôt... Nous avions projeté, mes camarades et moi, d'aller dîner ensemble avant de nous rendre au réveillon organisé par notre École. Je me relevai en maudissant mon manque chronique d'organisation, et je me dirigeai en traînant les pieds jusqu'à la salle d'eau. La sensation de l'eau tiède ruisselant sur mon corps, mêlée au parfum de jasmin du gel douche, me ragaillardirent. Je m'épongeai soigneusement.
L'étape suivante devait consister à me faire belle, ou tout au moins, à essayer. Je préparais cet événement depuis quelques jours déjà, et j'avais investi mes étrennes de Noël dans une petite robe noire à motifs dorés, un collant fin et des ballerines bon marché. J'enfilai le tout avec un soin extrême pour ne pas filer les bas. Pour observer le résultat, je ne disposais que d'un petit miroir posé sur mon bureau. Ce que je parvins à apercevoir me parut à peu près convenable. J'observai le reflet de mon visage, ce qui m'arracha, comme d'habitude, un profond soupir. Je détestais mon teint trop laiteux, mes yeux trop grands, mes taches de rousseurs sur mon nez minuscule et, par dessus tout, mes cheveux roux et bouclés. J'avais tenté, au collège, de les faire couper. On m'avait alors affublé du surnom de « Caniche » pendant des mois. Je ne les avais plus jamais raccourcis depuis. Je tentais de maîtriser leur instinct sauvage en les enserrant dans des élastiques et des bandeaux.
Le temps pressait ; je n'allais pas rester là à me lamenter. Je déposai du mascara noir sur mes cils, du crayon et des ombres sur mes paupières, du rouge sur mes lèvres, du fond de teint sur ma peau et des couleurs pour rehausser mes joues. Plus je progressais, plus je constatais l'effet désastreux de ces artifices. Quand j'eus terminé, deux possibilités s'offraient à moi : aller tapiner au Bois de Boulogne ou me démaquiller. J'optai pour la seconde. Je me contentai finalement d'un peu de mascara et d'une touche de blush sur mes lèvres. Je ressemblais à une gamine, mais ça n'avait pas tellement d'importance. Je ne connaîtrais pratiquement personne à cette soirée, et pas un de mes camarades masculins ne m'intéressait. J'achevai par le démêlage et le domptage de ma longue crinière. Je l'attachai avec un ruban et je décidai que tout était parfait.
Enfin, je cherchai mon petit sac à dos dans le fouillis de ma tanière. Où avais-je bien pu le fourrer? Tandis que je passais mon appartement en revue, mon regard se porta par hasard sur le courrier que j'avais jeté négligemment sur le lit en entrant. Il se composait de deux lettres. L'une venait de la propriétaire de ma studette qui m'envoyait, comme chaque mois, ma quittance de loyer. L'autre émanait d'un notaire de Nantes. Je fronçai les yeux. La succession de ma mère n'avait-elle pas été réglée deux ans plus tôt? Troublée, je reposai pourtant le courrier sur mon bureau sans l'ouvrir. Je voulais partir faire la fête l'esprit dégagé de tout soucis matériel. Il était rare que je m'octroie quelque moment de détente. Je devais profiter de cette soirée.
Les minutes s'égrainaient, accentuant mon retard. J'enfilai mon manteau en lainage gris fatigué et je sortis pour dévaler l'escalier. Je me précipitai à l'extérieur où le froid me saisit d'un coup. Je traversai les rues, seulement éclairées par la lumière des lampadaires qui diffusait dans les légères nappes de brume en suspension, et créait une atmosphère féerique. Je n'avais pas un long trajet à parcourir pour rejoindre mes amis de l’École d’Études Scientifiques. En arrivant sur le lieu du rendez-vous, je constatai que j'étais, une nouvelle fois, la dernière.

- Ah, quand même !, s'exclama Emma en m'apercevant.
- Ariane, tu ne pourrais pas, une fois dans ta vie, t'organiser pour arriver à l'heure !, me reprocha Maxime qui battait des semelles sur le trottoir et soufflait sur ses doigts pour les réchauffer.
- Je suis désolée, m'excusai-je.
Les trois autres ne firent aucun commentaire et s'engouffrèrent d'un seul mouvement dans le restaurant, poussés par le froid et la faim. Quelques minutes plus tard, tandis que nous déballions nos menus au milieu des effluves de friture, Benoît sortit de son sac à dos des cannettes qu'il déposa sur notre table.
- Qu'est-ce que c'est?, demanda Emma, en mordant dans son hamburger.
- Des boissons énergisantes.
- Pourquoi as-tu amené ça?, questionna Enzo.
- Ça nous aidera à tenir plus longtemps, répondit Benoît innocemment.
- N'en bois pas, conseilla Enzo à sa petite amie Katie. Ça amplifie les effets de l'alcool.
Puis il me lança une œillade entendue, soupçonnant Benoît de les avoir surtout apportées dans mon intention. Depuis des semaines qu'il me tournait autour, il voyait certainement là un moyen facile de me rendre enfin accessible. Il me connaissait mal. Il ne me plaisait ni physiquement, ni mentalement. Bavard et agité, il cherchait toujours à être le point de mire. Son physique me paraissait banal. Il jouait au rugby et se vantait de se mettre minable lors des troisièmes mi-temps. Je tentais en vain de lui faire comprendre qu'il n'avait pas la moindre chance, mais il gardait espoir. - Je n'en boirai pas non plus, remarquai-je sèchement.
- T'es pas marrante, constata-t-il.
- Non, en effet, confirmai-je.
- Moi, je vais en goûter, dit Emma en saisissant une canette.
Maxou l'imita :
- C'est bon, acquiesça-t-il.
Benoît but deux canettes d'une traite.
Après avoir dîné, nous partîmes à destination de la discothèque réservée par l’École. Presque tous les élèves devaient participer : les premières années, auxquels nous appartenions et dont les trois quarts seraient évincés après le concours du printemps, et les autres qui avaient déjà subi le grand écrémage et qui étaient presque certains de sortir avec le prestigieux diplôme de l’École. Les anciens élèves étaient invités aussi, ainsi que les enseignants.
- Tu crois que Chris Delaby sera là?, me demanda Emma, tout en marchant à ma hauteur.
La tension était perceptible dans sa voix.
- Je pense que oui, répliquai-je. Mais sa femme sera là aussi...
Elle grimaça. Il était de notoriété publique que la présence de son épouse n'empêchait nullement le professeur de répondre aux avances de ses étudiantes, mais j'espérais que la voir suffirait à en détourner Emma. Elle comptabilisait tout juste dix-huit printemps, tandis que lui me paraissait être grabataire avec ses quarante ans passés.
La coutume voulait que la soirée soit organisée par les étudiants de dernière année. En arrivant, nous étions les premiers, à l'exception des responsables. Après avoir déposé nos effets personnels au vestiaire, dans le vestibule, nous entrâmes dans la grande salle où devait se dérouler la fête, et nous commençâmes à danser sur la piste vide. Je n'osais pas me déhancher, de peur du ridicule. Benoît ne manquait pas une occasion de me frôler. Pour couper court à ses tentatives d'approche, j'allai chercher un verre de whisky-coca, bien que mes expériences en matière de dégustation d'alcool se limitassent jusqu'ici au fond d'une flûte de champagne, les soirs de fête.
Tandis que j'attendais appuyée sur le bar, Emma s'approcha de moi. Elle jubilait.
- Il est là, glissa-t-elle à mon oreille.
Je me tournai dans la direction qu'elle m'indiquait et, en effet, je reconnus les cheveux poivre et sel et la mâchoire carrée du professeur Delaby qui saluait les organisateurs. Une femme entre deux âges semblait l'accompagner. Un peu enveloppée, elle paraissait fascinée par le plafond. Savait-elle qu'elle se trouvait au sein de la réserve de chasse de son mari? A l'expression qu'elle affichait, on ne pouvait en douter.
- Tu parles d'un boudin, commenta Emma, acerbe, tout en l'examinant en biais.
La fête battait maintenant son plein quand je sentis que ma tête commençait à tourner un peu. Je n'avais pourtant absorbé que quelques gorgées d'alcool.
- Je vais me rafraîchir, annonçai-je à l'adresse de mes camarades.
- Tu veux que je t'accompagne?, proposa Benoît, qui croyait son heure enfin arrivée.
- Ah non, sûrement pas, rétorquai-je froidement.
Je traversai la piste en jouant des coudes pour rejoindre les toilettes situées dans le vestibule. Je sortis de la salle et je commençai à parcourir le couloir.
C'est à cet instant précis que je l'aperçus, avançant dans la direction opposée. Mon cœur s'affola soudain, et je fus traversée par une onde de chaleur intense tandis qu'il s'approchait de sa démarche féline. Les longues mèches de ses cheveux noirs balançaient autour de son visage. Ses pommettes saillantes, son front haut, son nez légèrement aquilin, s'accordaient dans un ensemble aux proportions parfaites. Ses yeux obliques, entourés de longs cils noirs, étaient remarquables. Son regard avait quelque chose d’étrange que je ne sus définir . Mes pas devinrent soudain difficiles, j'eus la sensation de marcher dans du coton. Quand il parvint à ma hauteur, il vrilla ses pupilles dans les miennes et je fus parcourue des pieds à la tête par une décharge électrique. Incapable de continuer, je m’arrêtai pour le contempler. Sa bouche sensuelle amorça un léger sourire, et il continua son chemin, laissant dans son sillage une fragrance boisée. J'entrouvris la bouche de ravissement. Le souffle coupé , je le vis pénétrer dans la salle où il disparut. Je restai immobile, assaillie par une multitude d'émotions inédites dont on aurait dit qu'elles s'étaient toutes données rendez-vous à ce même instant, me laissant pantelante au milieu du couloir.
Entre extase et inquiétude, je gagnai les toilettes. Je m'aspergeai le visage d'eau froide et je respirai à pleins poumons en tentant de recouvrer mes esprits. Qui était cet inconnu qui avait mis en un instant tous mes sens en émoi? J'avais eu l'occasion de croiser tous les élèves, nous n'étions pas si nombreux, et tous les professeurs. Je supposai qu'il s'agissait d'un ancien de l’École. Peu à peu, je parvins à me calmer un peu, et la raison reprit le dessus. Il était impossible qu'un homme d'une beauté aussi parfaite existât, je l'avais sans doute idéalisé. En l'examinant, je m'apercevrais qu'il n'avait rien de si extraordinaire. J'observai mon reflet dans le miroir. Mes yeux gardaient une expression étonnée. Mon cœur battait encore si fort que je craignais qu'il explose...
Aussitôt, le désespoir succéda à l'extase. Car s'il existait réellement un être aussi merveilleux, comment pourrait-il s’intéresser à moi? Mieux valait que je l'ai rêvé. Pourtant, malgré mes doutes, j’étais irrésistiblement attirée vers lui par une force invisible. Je m'astreignis sagement à attendre que le flux de mon sang ralentisse dans mes artères, que le tremblement de mes mains s'atténue et que ma respiration reprenne un rythme normal.
Puis, je retournai dans le couloir. Je tirai la porte de la salle en hésitant et j'entrai. Benoît, qui avait certainement guetté mon retour, choisit cet instant pour venir m'importuner.
- Tu t'es sentie mal?
- Un peu.
- Tu as trop bu?
- Je ne pense pas, répliquai-je en le fusillant du regard. Il fait juste trop chaud ici.
- Tu veux qu'on sorte?
- Non, cinglai-je en le dépassant.
Je filai me réfugier vers Emma. Elle fronça les sourcils en me voyant:
- Tu es bizarre. Qu'est-ce que tu as?
- Rien. Ça doit être l'effet du whisky.
Ma réponse lui suffit. Elle fit volte face et se remit à chalouper. Je l'imitai tout en cherchant le grand brun du regard quand, à nouveau, le phénomène se produisit avec les mêmes symptômes dès que je parvins à le localiser. C'était facile, il dépassait tous les convives d'une bonne tête.
Il bavardait avec un professeur. Je pus le contempler de profil et je constatai qu'en effet, il était sublime. Mon imagination n'y était pour rien. Naturellement, je n'étais pas la seule à l'avoir remarqué. De nombreux regards féminins convergeaient dans sa direction. Il paraissait ne pas s'en apercevoir, ou, du moins, ne pas y prêter attention. Quelques filles se permettaient de le héler. Je sentis la jalousie m'envahir. Moi, je n'aurais jamais osé m'en approcher et lui adresser la parole. Il me faudrait une bonne semaine pour mettre au point un plan dans cette perspective.
Il balaya la salle du regard. A l’instant où ses yeux croisèrent les miens, il suspendit son mouvement. Je frémis et je baissai les cils sur mes ballerines. Je sentis le sang me monter au visage. Pour me donner une contenance, je cherchai mon verre d'alcool sans le retrouver. Aussi, me dirigeai-je d'un pas gauche jusqu'au bar, imaginant son regard encore fixé sur moi.
De nombreuses personnes réclamaient à boire aux serveurs. J'attendis patiemment mon tour. Le service était assuré par les élèves de dernière année et par quelques professeurs bénévoles. J'arrivai enfin à leur niveau et je commandai ma boisson. En l'attendant, je me tournai timidement vers la salle pour le chercher. J'éprouvais simultanément le besoin et la crainte de le voir.
Je sursautai. Il se tenait à quelques centimètres à ma droite, le dos tourné. En avançant la main, j'aurais pu le toucher. Mon cœur vibra de cette proximité. Il écoutait un grand boutonneux de deuxième année que je connaissais bien car il assurait quelques tutorats.
- Ariane, tu es sûre d'avoir le droit de boire?, plaisanta celui-ci. Il me semble que tu n'es pas majeure.
Et, se tournant vers les serveurs, il s'exclama:
- Un lait fraise, pour la petite.
Puis il se mit à émettre des sons rappelant celui d'une otarie qui vient de faire un tour.
Je sentis le sol se dérober sous mes pieds quand le brun se retourna et me considéra. A nouveau, une décharge électrique me traversa quand je croisai ses pupilles inquisitrices. Ma bouche s’entrouvrit d'émerveillement et s'assécha. Je n'étais pas encore prête à lui parler ; je baissai rapidement le nez, et je filai rejoindre Emma, mon verre à la main.
Je bus cul sec quelques gorgées et j'amorçai quelques pas de danse. Les notes d'un slow résonnèrent. Par habitude, j'acceptai l'invitation de Maxou, mon chevalier servant attitré. Nous entreprîmes de danser en nous tenant un peu éloignés l'un de l'autre, mes mains posées timidement sur ses épaules et celles de Maxime effleurant légèrement ma taille. Autour de nous, les autres s' enlaçaient à s'étouffer. Nous ressemblions à un couple de préadolescents participant à leur première boum.
Par dessus l'épaule de mon cavalier, je ne pouvais m'empêcher de le chercher. Dansait-il avec une fille? Allais-je encore avoir des envies de meurtre? Je le repérai enfin, un peu plus loin, l'épaule appuyée contre un mur. Je frissonnai en constatant qu'il m'observait par dessus le crâne d'une troisième année. Je me cachai derrière Maxime.
- Ça ne va pas?, s’inquiéta mon ami. Tu es bizarre.
- Non, répondis-je en feignant d'être surprise par sa remarque, mais parfaitement consciente de donner tous les signes de démence.
Dès que la mélodie fut achevée, je me précipitai sur mon verre dont je bus la moitié du contenu d'un seul trait. Puis je retournai danser, tiraillée entre l'envie de le regarder et la crainte de croiser ses prunelles envoûtantes et de recommencer à trembler et à rougir de manière pathétique.
La salle se mit soudain à tournoyer autour de moi. J'avisai une chaise un peu plus loin que je tentai de rallier. Mais je ne parvenais déjà plus à suivre une trajectoire rectiligne. Je l'atteignis avec quelques zig-gaz. Je m'assis et j'attendis de me sentir un peu mieux. Le cerveau bouillonnant, je m'appuyai pour me maintenir aussi droite que possible. Je le cherchai en roulant les yeux sans parvenir à le localiser. Était-il déjà parti?
Je soupirai, ma soirée était fichue. Pourquoi fallait-il que je sois aussi timide ? Une autre n'aurait pas fait autant d'histoires. Elle aurait engagé la conversation, et évalué ses chances.
J'observai mon verre encore à moitié plein. Je le saisis, dans l'espoir que le breuvage me permettrait d'oublier son départ. Quelqu'un me l'ôta des mains. Je fronçai les yeux et me tournai vers l'importun qui se mêlait de mes affaires quand je m'aperçus qu'il s'agissait de lui. Il m'examinait de ses iris étranges. Ma vision se troubla soudain. Je sentis mon corps s'affaisser et, sans que je puisse rien faire, je basculai dans l'obscurité totale.

Le son d'une porte qui claquait me ramena lentement vers la conscience.
J'ouvris doucement les yeux. Il faisait jour, je me trouvais dans mon lit, emmitouflée jusqu'aux oreilles. Comment avais-je atterri là? Était-ce mes camarades qui m'avaient reconduite ? J'espérais ne pas avoir gâché totalement leur soirée. Je fus soudain prise d'une inquiétude. Benoît n'avait-il pas profité de la situation? J'ôtai mes couvertures pour constater que je portais toujours ma robe et mes collants. L'esprit encore embrumé, je me levai et me servis un verre d'orangeade. La dernière image que je gardais de la soirée était celle de cet homme merveilleux... Existait-il vraiment ou tout ceci n'avait-il été qu'un rêve ? Ses traits restaient gravés avec une trop grande précision dans ma mémoire pour qu'il soit le fruit de mon imagination. Et je frémissais à son seul souvenir.
Je m'assis à mon bureau et je bus mon verre. Mon regard tomba à nouveau sur la lettre du notaire. Que me voulait-il ? J'ouvris paresseusement l'enveloppe. Il souhaitait me rencontrer. Je restai un moment perplexe. Je ne me connaissais aucun oncle d'Amérique, mais ma situation financière était si précaire que je me pris à espérer.
Soudain, la sonnerie du téléphone me tira de ma rêverie. Le numéro qui s'afficha m'indiqua qu'il s'agissait de mon père.
- Bonne année ma chérie, me dit-il quand je répondis.
- Bonne année Papa. Ta soirée s'est bien passée?
- Oui, super. On a dansé toute la nuit.
J'étais passée maître pour lui dissimuler mes faits et gestes depuis l'internat.
- Et toi?, ajoutai-je.
- Très bien. J'ai fait mon galant. J'ai emmené Nathalie au restaurant et nous avons, nous aussi, dansé toute la nuit.
Cela ne me surprit pas. Chaque année, depuis leur rencontre, mon père emmenait sa compagne et son fils de dix ans au restaurant pour le réveillon de la Saint-Sylvestre. J'évitais de les accompagner, le gamin et moi ne pouvions pas nous supporter. Nous ne cessions pas de nous chamailler, à la maison, et nos disputes dégénéraient systématiquement en règlements de compte entre adultes. L'atmosphère était irrespirable. C'était la raison pour laquelle j'avais choisi de vivre à l'internat, à mon entrée au lycée. Tout le monde en avait été soulagé.
- Nathalie te souhaite une Bonne Année aussi, ajouta-t-il sur le ton niais dont il usait quand ma Belle-Mère se trouvait à côté de lui.
Je ne répondis rien. Après avoir échangé quelques lieux communs, je lui parlais du courrier, mais il parut aussi surpris que moi.
Mes pensée revinrent immédiatement au bel inconnu. Qui pouvait-il être? Était-ce bien lui qui avait saisi mon verre, où me l'étais-je imaginé? Et surtout, c'était là la question la plus importante, le reverrais-je un jour ?
Mon téléphone sonna à nouveau. Il s'agissait de Maxime.
- Bonne année, dit-il.
Je lui retournai ses vœux. Après quelques secondes d'hésitation, il se lança:
- Ça va?
- Oui, merci de vous être occupés de moi. Je suis désolée.
Après un silence, Maxime finit par répondre:
- En fait, ce n'est pas moi. J'aurais dû, mais un type a pris les choses en main. Et comme les professeurs paraissaient lui faire confiance, nous l'avons laissé faire.
Tout en mesurant le degré de solidarité dans l'adversité de mes camarades, je soufflai : - Comment était-il?
- Un grand brun, avec un costume noir griffé. Il t'a prise dans ses bras et t'a transportée dehors avant qu'on ait eu le temps de s'en apercevoir. Comme ton état ne s'améliorait pas, il est revenu chercher tes affaires au vestiaire, et il a déclaré aux responsables qu'il te ramenait chez toi.
Un frisson me parcourut, j'étais convaincue qu'il s 'agissait de lui. Je jetai un coup d’œil circulaire, embarrassée. Il avait découvert mon minuscule appartement où tous les meubles étaient vieux et dépareillés ; ils tenaient à peine debout. C'était à croire que la propriétaire avait ratissé les décharges d'objets encombrants pour le meubler.
- Bon, je t'appelais juste pour te prévenir qu'on déjeune chez moi, à midi. Enfin, à quatorze heures, plutôt. A plus, conclut Maxou.
Le bel inconnu savait donc où j'habitais. Il avait pris la peine de me ramener jusqu'ici, c'était plutôt encourageant. Il pourrait revenir, s'il jugeait bon de me revoir.
Cherchant à discerner une trace de son parfum sur mon manteau, je reconnus une très légère fragrance boisée. Je plongeai mon visage dans l'étoffe et, les yeux fermés, j'inhalai à plein poumon en pensant à lui.




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