Brad#50 - Drame à Noirmoutier

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Saint Georges d’Oléron, le 24 mars 2014


A madame le Lieutenant,
Vous m’écrivez pour me demander conseil sur une enquête irrésolue datant de quarante ans. J’aimerais vous dire que j’en ai tout oublié. Seulement l’affaire Dorsey appartient à celles dont les ombres s’étendent à travers les années. C’était également mon premier homicide. Cet adolescent retrouvé mort noyé à l’Anse Rouge, les pleurs de sa mère et l’hermétisme des habitants, l’île de Noirmoutier elle-même, tout était nouveau pour moi. Parisien et fraichement lieutenant, je n’étais pas préparé à la ruralité, encore moins au monde secret des îliens.
J’ai donc rouvert mes dossiers, compulsé mes notes à la lumière de vos découvertes. A l’époque, nos investigations avaient rapidement écarté les parents des suspects. Leurs alibis étaient solides, corroborés par plusieurs villageois dont la fameuse Mme Aucourte. Vous m’annoncez avoir trouvé le journal de cette commère du village et son contenu jette un éclairage bien différent sur la soirée du 11 avril 1974. Mme Aucourte indique que le père était chez Mme Granville, une veuve fort bien conservée, de 18h à 19h et non en train de jouer aux dominos avec ses compagnons de criée.
Un point doit être soulevé avant d’avancer dans mon propos car toute la réflexion est ensuite conduite en partant du principe que ce journal est fiable, que Mme Aucourte n’avait pas de motif pour se mentir à elle-même, dans son journal. Or, nous n’en savons rien. Il est aisé aujourd’hui d'adopter ce parti pris mais je vous invite à corroborer plusieurs éléments de ce journal avant de le tenir pour vérité. Néanmoins, résidant aujourd’hui sur l’île d’Oléron depuis près de dix ans, je ne serai pas surpris que ces hommes aient tous menti pour protéger l’un des leurs. Que ce soit pour protéger sa femme qui venait déjà de perdre un enfant ou contre la police continentale dont on se méfiait largement. Rappelez-vous que l’ile ne fut reliée aux terres qu’en 1971. Les îliens, et plus encore les pêcheurs, savent ce que "se serrer les coudes" signifie.
Les faits sont donc les suivants :
- Le corps d’Antoine Dorsey, 15 ans, fut découvert par un touriste à l’Anse Rouge le matin du samedi 13 avril. Il comportait une vilaine plaie à l’arrière du crâne et deux profondes lacérations allant du coude à la paume droite. Sa mort fut estimée au 11 avril entre 18h et minuit.
- Ses parents n’avaient pas signalé sa disparition, arguant qu’une absence de vingt-quatre heures méritait un sérieux savon et pas de faire appel à la gendarmerie sur le continent.
- La mère était à l’église de 17h à 20h pour préparer la cérémonie de la Pâques avec d’autres dames de la paroisse.
- Le père, pêcheur, a terminé la criée vers 18h et aurait ensuite passé un moment chez Mme Granville. Contrairement à son alibi, il reste une bonne heure de vide avant qu’il ne rejoigne sa femme à leur domicile. Malheureusement, les pêcheurs ne font pas tous de vieux os et vous me dites que tous les hommes interrogés dans le cadre de l’enquête sont décédés.
D’Antoine Dorsey, nous savons peu de chose. Adolescent plutôt introverti, il n’aimait pas la pêche, sujet de discorde avec son père. Sous son matelas, nous avions découvert plusieurs numéros de Vogue au lieu des traditionnels Playboy.
Voilà mon conseil: Retrouver Mme Granville si cela est possible. Et seulement dans ce cas, vous pourrez ensuite, interroger directement Joseph Dorsey. Ne remuez pas cette affaire sans asseoir votre certitude que ce journal est une preuve car la douleur de la perte d’un enfant doit être respectée.
Recevez mes salutations,
Mr Louvain, ancien Capitaine de la gendarmerie

**

Noirmoutier-en-l’île, le 26 septembre 2014

Capitaine, bonjour,
Je vous remercie d’avoir pris le temps de me répondre au sujet de l’affaire Dorsey. Cette affaire n’étant pas prioritaire, j’ai tardé à creuser le sujet et plus encore à vous répondre. Sachez toutefois qu’aujourd’hui, cette affaire est résolue et que j’ai suivi vos conseils.
Mme Granville, remariée Rousseau, vit actuellement en maison de retraite à Nantes. Elle m’a confirmé sa liaison, avec un certain nombre de pêcheurs, dont monsieur Dorsey de 1972 à ce jour de 1974. Ils se voyaient les mardis et jeudis.
Monsieur Dorsey vit toujours dans sa maison de l’époque, seul, car Mme Dorsey est décédée il y a tous justes trois ans. Il a accepté de discuter avec moi dès que je lui ai annoncé avoir de nouveaux éléments dans l’enquête relative à la mort de son fils. Seulement, il ne souhaitait pas se déplacer jusqu’à la caserne. Le 21 mai, il m’a reçu chez lui et m’a d’emblée avoué sa culpabilité. Il a dit n’avoir plus rien à cacher puisque sa femme n’en souffrirait plus. Sachant que cette histoire vous a longuement hanté, je me permets de vous rapporter son récit.
Le jeune Antoine avait peu d’amis, il était différent des autres garçons et c’est en fait là toute l’affaire. Le jour du drame, monsieur Dorsey sortait de chez sa maitresse. Il avait oublié de vérifier le niveau d’huile sur son bateau et fit un crochet vers le port. En montant à bord, il aperçut son fils en train de feuilleter un magasine adossé au capot moteur. Goguenard, il s’avança, pensant que son fils avait les hormones enfin en ébullition. Seulement, par-dessus son épaule, il découvrit un magazine de mode dit « pour bonne femme » et invectiva vertement son gamin. Il l’attrapa et le secoua comme un prunier, allant jusqu’à le traiter de « tafiole ». Antoine se rebella pour la première fois face à son père. Il lui avoua son homosexualité. Son père vit rouge. En 1974, il ne faisait pas bon être homosexuel. Il s’agissait d’une maladie honteuse dont les hommes éviter de parler sauf pour pourfendre « ses malades mentaux, fornicateurs du diable ». Surtout dans un environnement aussi conservateur que Noirmoutier. Ces hommes, marins en grande part, partaient ensemble, parfois plusieurs jours sur de petits bateaux, l’homosexualité ne pouvait exister. Evidement le reste s’est déroulé très vite comme dans tous les drames. Monsieur Dorsey lui a assené une violente baffe et la tête du gamin a rebondi sur le capot. Il a reculé de trois pas, en faisant des moulinets, encore sonné, et s’est pris le bras dans un hameçon à deux pointes. Son père s’est rendu compte que la situation dérapait. Il a voulu aider son gamin mais celui-ci a pris peur, il a reculé tout en tirant sur son bras, aggravant la plaie, et basculé en arrière à la mer. Son père a plongé, puis a tiré sur le fil de l’hameçon espérant repêcher son fils mais la marée descendante l’a emporté. Il n’a rien pu faire. Sa femme n’a jamais su qu’il avait « tué leur fils » ainsi qu’il le dit. Il a été écroué en détention provisoire le 7 juillet 2014, en attendant son jugement pour homicide involontaire.
Bien cordialement,
Capitaine Emilie Durain

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