Brad#50 -Doppelgänger

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  • Ah, tu te réveilles enfin, affirma une voix âgée, mi-impatiente mi amusée. Faut dire qu'avec la vie que tu mènes ces derniers jours, tu dois être fatigué.

Il ouvre péniblement les yeux dans la franche lumière d'un milieu de matinée. La voix pérore toujours à ses côtés. C’est Sadie la voisine. Pas la peine de se concentrer, elle tourne en boucle, comme BFM TV, toutes les 15 minutes la même litanie. Ses sens lui envoient des messages d'excès : la bouche pâteuse, le cerveau comateux. Qu'a-t-il fait hier ? et où est-il en fait ? La sensation de mouvement lui secoue les neurones.

  • Qu'est-ce que je fous dans un bus ?
  • Ah ben ça, mon petit, il n'y a que toi qui sait. Je vais juste me permettre un conseil : reprends-toi sinon tu ne pourras plus descendre.

Sur ces mots, elle se lève et traîne sa démarche d'octogénaire vers la sortie.

Pour comprendre la situation il regarde par la fenêtre mais un épais brouillard recouvre tout. Pourtant la lumière du soleil avait l'air bien présente à son réveil. Il hausse les épaules juste au moment où un poids sur le siège d'à côté l'incite à tourner la tête.

Il retient un hoquet. Sa patronne le toise d'un air désagréable. Il la côtoie peu. Elle truste les spotlights en tant que directrice de la collection Givenchy prêt-à-porter. Il a été transféré dans son équipe au mois de mai, une grande fierté pour lui.

  • Monsieur Tabbal, votre diatribe d'hier sur la fatuité de la haute couture établit clairement que vous n'avez pas votre place dans notre grande maison.

WTF ! La tête lancinante, il ouvre la bouche pour se justifier. Mais pour justifier quoi au juste ?

L'une des professionnels qu’il admire le plus le regarde avec une moue méprisante.

  • Madame, je vous prie d'excuser ces propos. Je ne saurais dire ce qui m'a pris. Je regrette infiniment. C'est une immense fierté pour moi de travailler au sein de notre maison.
  • Ce n'est plus la vôtre. Vous êtes licencié. L'on m'avait pourtant dit le plus grand bien de vos mises en lumière, des corps et matières magnifiés. Je pensais que vous étiez un artiste.
  • Je ne comprends pas ce qui m'arrive
  • Il suffit. Au moins avez-vous le bon ton de reprendre votre couleur naturelle. Le blond Maryline est passé de mode avant les 90's. C'était d'un ridicule achevé.

Il reste bouche bée tandis qu'elle quitte le bus. Lui en blond, n’importe quoi ! Quelle faute de goût avec sa carnation camel, métissage original d'une Bavaroise et d'un Marocain. Il devait être en plein rêve. Un délire éthylique ? Peut-être y avait-il eu un pot de départ ou une petite fête impromptue ? Ou il avait pris de la coke ?

La situation lui échappe complètement. Et en une seconde, elle dérape au delà du réel : une chatte noire et blanche s'assied délicatement sur le siège adjacent et le fixe de ses pupilles jaunes verticalement fendues de noir, d'un chic outrageux.

Il hésite. Elle lui tend un petit papier sur lequel il déchiffre : "tu es prêt ?"

Il la regarde fixement et reconnait son amie d'enfance, Symph', et "être prêt" était un impératif quand Symph' se lançait en langage des signes. Elle se met à parler à la même vitesse que d'habitude, les mains vertigineusement rapides, le visage hyper expressif. Il lève les mains pour l'arrêter. Elle continue inébranlable. Il lui attrape les mains, un geste profondément déplacé. Mais qu'il s'autorise face à cette amie d'enfance. " Je suis complètement dans le coaltar, ralentis, je n'ai pas pratiqué depuis le lycée."

Symphonie reprend ses mouvements de mains, un rien plus calme :

  • Qu'est-ce que tu fous là ? Tu es vraiment dans la sauce, Karl ! Tu roules dans le vide alors qu'un deuxième toi se balade en ville et détruit toutes tes relations. Un double ! ça te rappelle des souvenirs ou t’as que de la semoule dans le cerveau ? Elle te l’a dit mille fois : il faut écouter les légendes familiales. Allez, remue-toi, fais quelque chose !
  • Mais qu'est-ce que tu veux que je fasse ?
  • Et bien tu pourrais le chercher, et lui faire avaler son dentier !
  • Je n'ai aucune idée de qui ni d'où il est ?
  • T'as qu'à demander au chauffeur. Sur ce, moi je me barre. Bonne chance!

Féline jusqu'au bout des griffes, elle glisse de son siège et sort, tête haute et queue dressée, avec panache.

Sans vraiment réfléchir, il se lève et se dirige vers le chauffeur. Le bus est vide, le silence pesant. A travers le plexiglas, la silhouette lui parait familière.

De côté, la ressemblance est saisissante. L'apercevant dans le rétro, le blond serre le frein à main déclenchant une terrible embardée. Il vole contre les portes battantes et se cogne méchamment l’oreille.

"Tu es décidé à regarder la réalité en face où je trace la route jusqu’au cercle fatal ?

  • Mais de quoi, tu parles ? et pourquoi as-tu ma gueule, en plus moche et blond Maryline ?
  • Y’a que le look qui compte pour toi maintenant. Tu confonds apparence et existence. Tu ne regardes plus vraiment.

Il l’observe, traquant les différences. Il en existe quelques-unes. Le visage est plus pâle, les commissures des lèvres maussades, les rides d’amertume déjà marquées et ces yeux sombres soulignés de cernes. Son double a l’air malade. Son double, son double…

  • Ça y est, ça te revient. Ce que t’es lent quand même.
  • Tu es mon Doppelgänger* ? quémande-t-il

Haussement de sourcil, blond lui aussi.

  • Merde ! merde ! je vais mourir !
  • Ah, enfin, tu te rappelles. Oui, je suis là pour ça. Messager de mort, et tout le tralala. Un Djinn serait bien venu, rapport à ton père mais le Maroc est vraiment trop loin. Alors avec un défilé à Milan, c’est la branche allemande qui s’y colle.
  • Allons, fais pas cette tête. Tes parents, de l’autre côté, on promit qu’ils ne seraient en paix que si on t’avertissait.
  • De quoi ?
  • Bah, de ce que tu ne vois plus.

Le blond soulève son t-shirt noir Kiabi pour lui montrer un atroce bubon rouge pulsatile d'où partent de vilaines ramifications rouges.

En parallèle, le brun lève son t-shirt Hugo Boss et regarda le minuscule grain de beauté prêt de son nombril. Etait-il aussi large avant ?

  • Voilà, tu as compris. Du coup, je te dépose ici. On ne se revoit pas avant la fin. Wir sehen uns, Kumpel !

Avec un violent mal de tête, il sort de la régie où il a passé la nuit à finaliser l’éclairage pour le défilé milanais de Givenchy. Dès que la saison des défilés automne-hiver sera fini, il ira voir le toubib.


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[NDLA]

Doppelgänger : Présent notamment dans la mythologie germanique et la mythologie nordique, le doppelgänger se présente toujours comme une copie, un double d'un individu ou bien sa version alternative souvent maléfique. Par ailleurs, le concept d'alter ego est très commun dans de nombreuses autres cultures et croyances.

Selon les légendes, l'apparition d'un doppelgänger est un mauvais présage, annonçant des malheurs ou la mort de l'individu croisant son double.

(source: Wikimonde)

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