Brad#40 - Veuvage

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Agnès me serra la main et me gratifia du rictus qui lui servait de sourire suite au refus de la mutuelle de prendre en charge le remplacement de ses bridges. D’une main ferme, je rabattis ma voilette à plumetis et franchis la porte. Mon fils me proposa son bras pour appui. Je m’y cramponnai fermement le regard baissé. Ni sa jeunette du moment ni son ex-femme ne me le retirerait aujourd’hui. Il était tout à moi, mon fils, à sa juste place. Je savais bien que je ne le pensai pas vraiment. J’étais ravie de son divorce. Son ex était adorable mais elle aurait voulu me prendre chez eux. J’en étais presque sûre. Aucun risque avec l’autre.

De toute façon, c’était mon grand jour. Presque plus grand que celui du mariage m’avait confié Josiane. Sa belle-mère l’avait tellement saoulée au cours de la préparation de la cérémonie qu’elle avait failli annuler la noce. Là, point de belle-mère et plus de mari. Tout l’intérêt de l’enterrer. Mon fils devait m’épauler, être fort pour sa pauvre mère, soutenir ses vieilles tantes aussi. Sa fille n’avait pu venir. Ils s’en étaient excusés douze fois chacun, avec son ex. Si je me produisais sur scène en Australie, moi non plus je ne serai pas venue.

La marche jusqu’à l’église fut assez éprouvante. J’avais mis des ballerines à talon carré pour montrer mes chevilles encore fines et le froid les saisissait pour me punir de mon orgueil. En plus, avec ses satanées chaussures, je n’avançai pas bien vite. Ce qui était bien plaisant, c’était que tous reste sagement derrière nous.

Au cours de la cérémonie, je me mouchais abondamment et essuyais mes nombreuses larmes. La bonne méthode pour obtenir des larmes de qualité venait de Lucie. Il fallait conserver un oignon coupé, pendant deux ou trois heures, dans le mouchoir du milieu. Celui autour permettait de masquer l’odeur. Mes yeux me brûlaient de manière atroce. Henriette, la puinée de mon Georges pleurait moins que moi et pourtant elle était super fortiche à chaque enterrement.

Mon chagrin, connu de tous, m’épargnait une prise de parole publique, toujours délicate à réussir entre pathos et religiosité. Mon ex-belle-fille fit un discours émouvant. Elle était bien mieux que la nouvelle. Georges voulait une mise en terre sobre. M’enfin, avec un décès en février, j’avais opté pour la crémation. Il gelait à pierre fendre. Agnès m’avait raconté qu’une pensionnaire de la Villa des Près avait succombé deux semaines après son arrivée à cause d’une pneumonie chopée à l’enterrement de son mari en décembre. Hors de question de prendre le risque.

La réunion à la maison fut vraiment plaisante quoiqu'un peu étouffante. Nous n’avions pas reçu autant de monde depuis nos lointaines noces d’or. Et je n’avais pas prévu que ce soit aussi difficile. Je devais sans cesse me contrôler : rester recroquevillée, éviter le regard malicieux d’Agnès, ne pas me jeter sur les délicieux petits fours – la tristesse coupe l’appétit, il paraît.

Je ne sais plus à quelle heure ils sont enfin partis. Mon grand garçon m’a doucement embrassé le front.

« Tu es sûre que ça va aller, maman ? Je peux t’aider à trier les affaires de papa et t’installer dans ton EPA…à la Villa Des Près, si tu veux. »

Il est mignon mon fils. Sitôt qu’il eut démarré, je me redressais, les mains au creux du bas du dos. Agnès passa sa tête de tortue dans le vestibule.

—Il est parti ?

—Fichtre oui ! On en est où ?

—Emmaüs passe lundi récupérer les cartons de Georges. La voisine s’occupera de leur ouvrir et de les surveiller. Et toi ? T’es prête ?

—Oh que oui ! Bon sang, il aura fallu deux ans. Pas rapide ton produit.

—Oui, mais indétectable, insista-t-elle en pointant son index tordu.

Agnès était veuve depuis trois ans. Sa vie était lumineuse : pas de corvée ménagère, du personnel au petit soin, des animations variées, pas de pieds froids ou ronflements dans son lit et aucune main baladeuse ou demi-molle à l’horizon. Sérieux, même si mon Georges avait toujours été hyper demandeur, j’aurais cru qu’il me lâcherait avec l’âge. Sauf qu’avec son foutu médicament, mes chairs ramollies ne le rebutaient même pas. Alors que moi, pouah !

M’enfin, la belle vie commençait : la coloc avec les copines, les visites de musées, la lecture sans interruption importune et un service comme à l’hôtel. Oh oui, la vie à la Villa des Près, ça allait être quelque chose !

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