Au delà du Gouffre

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Mamatsi s’installa au milieu de son père, le Heshima de sa Lignée. Elle avait eu un nom d’individu avant. Elle l’avait peu à peu oublié. Elle était la Mamatsi, la Gardienne de sa Lignée. En tant que Mamatsi des Malownis, l’une de ses missions sacrées était de raccommoder la tapisserie de Vie à travers les univers.

Bien calée contre l’imposant cœur de son père le grand chêne, elle unit ses mains olivâtres aux veines du bois, sans difficulté (le Heshima reconnait la famille) et connecta son âme aux racines qui plongeaient dans la Mère.

Aujourd’hui elle verrait le Paisible, l’un de ses disciples les plus prometteurs. Certes il n’arrivait pas à percevoir le monde où vivait Mamatsi, mais il pouvait venir, régulièrement, à un point suffisamment proche pour que le contact soit possible et son esprit était presque éveillé.

Pour lui, le cadre le plus propice au contact était un sommet pierreux, balayé par les vents, des sommets enneigés en arrière-plan. Mamatsi dessina donc ce paysage grâce auquel le Paisible se sentait bien et était heureux d’échanger.

Soudain il fut là, d’abord translucide puis ancré dans ce paysage qu’il aimait tant. C’était un jeune homme à la peau d’or pâle, aux yeux étirés vers les tempes, au sourire bienveillant quelques soient les sombres réflexions qu’ils pouvaient échanger.

Le Paisible salua Mamatsi d’un signe de tête. Elle ignorait la forme qu’elle revêtait pour cet être issu d’un monde arriéré, inconstant, suicidaire. Certainement pas pour ce qu’elle était : une hybride, comme tous les êtres de sa planète, une hybride humain/végétal dans son cas. Le terme le plus proche, et en même temps tellement en deçà de la réalité, eut été pour le Paisible, une dryade.

—Je suis heureux de te rencontrer à nouveau, Esprit de sagesse, lui dit le Paisible.

—Bonjour Tenzin. Je t’ai déjà dit que tu peux m’appeler Mamatsi, lui répondit-elle.

—Je n’ose te donner ce nom. La sagesse n’en a pas. Comme tu es une projection de la sagesse universelle dans mon esprit, tu ne peux en avoir non plus, répondit doctement le Paisible.

—Tenzin, qu’as-tu fait pour ton monde depuis ta dernière venue ?, questionna-t-elle, le laissant à ces certitudes.

—J’ai médité tes paroles, comme je le fais actuellement. Je leur ai dit « Si vous avez l'impression d'être trop petit pour pouvoir changer quelque chose, essayez donc de dormir avec un moustique et vous verrez lequel des deux empêche l'autre de dormir. ». En méditant cette phrase, les miens comprendront que chacun a sa place sur Terre, quel que soit son statut social ou son charisme.

Mamatsi remercia dans son cœur la Mère. Elle lui permettait d’accéder aux sens derrière les mots, directement dans l’âme de celui qui s’appelait Tenzin : elle n’avait aucune idée de ce qu’était le statut social… Et à Nyumba (son monde), la notion de charisme était difficilement déclinable : l’hybride du Guépard avait autant de Présence et de Force d’âme que celui du Moustique.

Grâce à la Mère, elle percevait la corruption derrière ces idées qui imprégnaient la "Terre" du Paisible : Une ségrégation entre frères, une cassure dans une Lignée Majeure. Contrairement aux Nyumbans qui vivaient de nombreuses Lignées, une seule Lignée se reconnaissait comme vivante dans le monde du Paisible : les Zoms. Cette Lignée avait prospéré en prenant de mauvaises décisions : séparation de la Mère, réduction en esclavages des autres Lignées…La tapisserie béait autour de cet univers : Mamatsi essayait de rapprocher les bords de la plaie depuis qu’elle était Mamatsi, comme toutes les Gardiennes de sa Lignée. Cette version de l'univers était la mission des Malownis.

— Je leur ai aussi dit « Nous souillons inutilement la belle poitrine de notre Terre-mère, déchirant ses arbres pour assouvir notre cupidité à court terme, de sorte que le sol fertile devient un désert stérile».

—Ta parole est sage Tenzin. J’espère qu’elle est entendue de tous grâce aux nombreux pollens répandus.

—Oui, Esprit de Sagesse. Aujourd’hui les moines utilisent les réseaux sociaux, et si je suis banni de mon lieu de naissance, les médias eux adorent mes interventions.

—Bien. Et qu’est ce ton Monde devient ? Des consciences s’éveillent-elles ? Cette histoire de klmat, ceux que l'on nomme « Les grands » s’en préoccupent-ils ?

—ô Esprit, malgré les alertes de nos scientifiques, les consciences sont bridées par la consommation, gavées d’images inutiles qui leur lavent le cerveau. Peu nombreux sont ceux qui se posent des questions. Et même ceux-là ne vont pas jusqu’à rechercher des réponses. Mais au sein des Grands, un religieux important s’est levé pour dire qu’il y a urgence à agir pour le Climat et que si l’Humanité veut avoir un avenir sur Terre alors les Hommes d’aujourd’hui doivent agir. C’est une évolution positive même si les religions ne sont pas toujours favorables à la Vie.

— Pourrais-tu essayer d’amener ce Grand avec toi, auprès de moi ? Est-il éveillé ?

— J’essayerais, cher esprit, de lui parler au nom de la Sagesse. Même s’il a déjà refusé une fois de me rencontrer. Quand à Te rencontrer, je n’ai l’esprit ouvert à ma conscience qu’après d’innombrables années de méditation. Ce chemin, je doute qu’il l’ait autant parcouru que moi.

Mamatsi fronça les paumes : de petites radicelles partirent de ces pieds pour s’enfoncer profondément dans la Mère à la recherche de la trame de vie décrite par le Paisible. Si une Ame capable d’une large parole s’éveillait sur Ghuba (le Gouffre en nyumban, le monde surveillé par les Malownis), elle devait la trouver et essayer d’accrocher plus étroitement ses fils à la tapisserie.

—Je fatigue ô Esprit : mon corps me rappelle vers ses besoins charnels. A bientôt.

Mamatsi reprit conscience sur Nyumba, le Heshima l’abreuvait de ses forces,  durement éprouvées par ce voyage. Elle l’en remercia chaleureusement. Le soleil se levait sur un jour d’initiation.

***

Ce jour était important pour Vijana. Sa Mamatsi, Gardienne de sa lignée, liée au Heshima Malowni (le vénéré grand chêne) allait lui montrer le Ghuba, le gouffre, l’abime dont son peuple avait réchappé d’innombrables générations auparavant.

Le jour du bourgeonnement était une date mémorable pour un proto-membre de sa lignée, à plus d’un titre : Vijana verrait de ses yeux verts scintillants le Ghuba et devrait ensuite partir méditer une saison à la recherche de solutions pour sauver ce monde-frère perdu. De mémoire de Malownis, aucune solution n’avait été approuvée depuis la grande Séparation. On disait que la distance entre les deux mondes augmentait au fur et à mesure que Nyumba, leur foyer, se renforçait.

Solution ou pas, Vijana devrait ensuite se présenter au Heshima Malowni pour exposer les fruits de sa méditation. Par le biais de la Mamatsi, le Grand Chêne écouterait sa solution pour Ghuba, qui serait débattu entre racines, et lui révèlerait alors l’espèce de son frère-arbre. Une nouvelle quête commencerait alors : celle de celui qui serait son partenaire d’hybridation.

Mais avant tout cela, Vijana devait se préparer : elle avait déjà dormi avec un masque de menthe poivrée pour ouvrir son regard. Elle devait encore boire à la source consacrée pour purifier son corps et son âme. Et ce qu’elle redoutait le plus : elle devrait s’enduire de colle noir et puante - Mamatsi appelait cette substance le ptrol, le sang antique des arbres d’avant.

A l’aube, la silhouette élancée de Mamatsi l’attendait au pied du troisième arbre-maison des Malowni. Vijana suivie en silence son ainée jusqu’à la source du lac Sombre où leurs ancêtres avaient été touchées pour la première fois par la Mère. Aujourd’hui, les dryades n’avaient plus besoin de se rendre au lac Sombre pour entrer en contact avec la Mère : l’Heshima de chaque maison était le lien racinaire avec Elle. Respectueusement, Vijana s’inclina aux 4 vents puis à genou devant vers la source, son visage à cinq centimètre de l’eau, elle attendit la bouche ouverte. Alors que sa nuque devenait raide, un jet d’eau bondit de la surface vers sa bouche et un jaillissement de joie/clarté/paix la remplit immédiatement. La Mère la reconnaissait : elle connaissait tous le vivants de Nyumba, tous lui étaient ouverts, chacun à sa façon, du lombric à l’abeille, du dauphin rose au colibri, du brin d’herbe au vénérable arbre de Tulé.

Mamatsi lui laissa plusieurs minutes de plénitude avant la longue marche vers le Txas, un lieu de mort, où le ptrol affleurait le sol. Nulle lignée ne s’y rendait sans motif impérieux. Le sang antique avait apportait le malheur à ceux qui se l’étaient jadis appropriés sans contrepartie. Vijana ignorait ce que réclamerait l’essence des arbres d’autrefois. On les disait en colère, aujourd’hui encore.

Deux heures durant, elles marchèrent pour arriver face à un mur végétal infranchissable, même pour elles. Mamatsi arracha une parcelle d’herbes grasses en chantant, s‘entailla les paumes d’un silex acéré qui l’attendait sous le tapis végétal et enfonça ses mains dans une terre rouge. La forêt tressaillit. D’un geste, elle enjoignit à la proto-Malowni de la rejoindre. Vijana enfonça ses mains dans la terre qui devenait gluante. Mamatsi saisit ses poignets enterrés et la tira plus profondément, ses coudes disparaissaient dans ce sol impossible. Elle sentit un fluide visqueux s’écouler. Vijana essayait de ne pas s’arracher à l’emprise de la Gardienne, tout son corps se révoltait contre cette entité gluante qui remontait maintenant le long de son biceps. Un épais sirop noir, tel une sève malsaine, escaladait ses épaules, son torse, la tractait au plus près du sol. Mamatsi la soutenait du regard. Elle s’allongea et laissa le ptrol prendre possession de chaque parcelle de sa peau. Lorsqu’il remonta jusqu’à sa bouche, elle jeta un œil terrifié à sa Mamatsi. Celle-ci s’était mise en danser sur un rythme inaudible, un fragment de paroles écorcha les oreilles de Vijana avant que le ptrol y pénètre : « Vois le gouffre, vis le gouffre, sens le gouffre, traverse le Ghuba et que tu saches en revenir ».

Vijana bascula sur Terre.

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