Brad#27 - Enlèvement

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Camille frissonna. L’air était frais. Un rayon de Lune titilla sa paupière et l’idée qu’un rayon puisse l’atteindre au fond de sa chambre mansardée l’éveilla tout à fait. Un mouvement d’air puis un claquement se fit entendre et l’obscurité devint profonde. Epuisée, elle replongea dans une forme de torpeur, bercée par des mouvements chaloupés.

Les mouvements s’arrêtèrent. Un moteur vrombit. Elle devait être dans un véhicule. Elle avait si mal à la tête. Elle y porta la main percevant tout à la fois l’étroitesse et la douceur du lit qui l’accueillait ainsi que le poisseux épais et la belle bosse qui ornaient l’arrière de son crâne.

Ecarquillant les yeux, elle se demanda un instant si elle était devenue aveugle. Le souvenir du rayon de Lune la rassura. Plus alerte, elle se redressa péniblement et se cogna contre une paroi damassée à quarante centimètre de son visage, se rallongea le souffle court et se rendit compte que le moteur ne tournait plus. Les sons étaient partiellement étouffés par son cocon de tissu. Elle enfonça ses ongles dans la paume de ses mains et la douleur lui confirma qu’elle ne rêvait pas. Du moins, les légendes prétendaient-t-elles que dans les rêves, on ne pouvait ressentir de douleur physique. Les conteurs auraient mérités de vivre certaines de ses nuits.

Un  claquement de la portière fut suivi de ce qu’elle imagina comme un jeté d’épaules puis le balancement reprit. Elle fut ensuite poser sur une surface plane, un peu brutalement. Un cliquètement en mesure sur le couvercle, elle visualisa les ongles longs et laqués noirs. Ce son démystifia tout à fait cette aventure d’un goût douteux. Que cette femme ait osé aller aussi loin lui arracha un sourire, rare à étirer ses lèvres ourlées. Limira Whisper, la nécromancienne rouge. Cette femme osait tout. Elle en avait fait sa marque de fabrique. Sa magie, déjà grossière de nature, était généralement employée pour du sensationnel nauséabond – et pas seulement en vertu de sa matière première. Elle ressuscitait n’importe quelle star ou richard pour répondre aux questions d’un journaleux ou pour démêler un héritage. Relever les morts était branché. Une honte. Les pauvres défunts peinaient déjà à se tenir debout, ré-attacher leurs âmes dans ses corps décharnés était une torture infâme.

La colère prenait le dessus sur la fatigue et la peur de se découvrir enfermée dans un cercueil. Un vieux cauchemar récurrent même si les jours de la jeune femme étaient traversés d’épisodes bien plus effrayants qu’un simple voyage en bière.

Camille ne doutait pas que Limira la sortirait au moment opportun, tel un lapin de son chapeau. Elle profita donc de ce répit pour se détendre. Elle l’avait croisée à deux reprises. Leurs rôles respectifs n’incitaient pas au mélange, et même si Camille prouvait quotidiennement son ouverture d’esprit, la pollution karmique qu’occasionnaient les nécromanciens lui soulevait le cœur. La première fois, la nécromancienne avait perçu sa présence sans réussir à l’apercevoir. Drapée dans un rayon de Lune, Camille avait attendu qu’elle finisse sa sinistre besogne pour libérer définitivement l’âme et le corps de la magie des morts.

Ô Sin*, Dieu lumineux

Cueille cette âme souillée,

Et abreuve-la de Ta douce lumière

La seconde, Camille était arrivée à une soirée au même moment que la dresseuse de morts. Celle-ci avait flashé sur la silhouette ronde et blonde de Camille. En moins de dix minutes, elle avait réussi à l’isoler et évoquait goulument la beauté qu’auraient leurs deux peaux entremêlées dans des draps froissés, pendant que Camille retenait la nausée causée par son aura mortuaire.

Quelques heures durent s’écouler avant qu’un poing abimé arrache le couvercle du cercueil. Un sensationnalisme déplacé mais la motricité fine n’était pas un attribut des macchabées. Camille s’assit, curieuse de pouvoir observer la scène. Aussitôt, le colosse lui attrapa tant bien que mal les poignets pour les entraver avec une fine cordelette. Camille ne bougea pas pour éviter une fracture et ne se méfia pas jusqu’à sentir la morsure de l’argent lorsqu’il serra un peu trop fort le lien.

Cintrée dans une robe rouge fort décolletée et très seyante à son teint d’Espagnole, Limira aurait pu être belle sans le rictus mauvais qui marquait son visage. Elle renvoya le pauvre hère à son caveau. Elle ne l’avait sorti que pour sa force démesurée, disponible entre la troisième et la cinquième année après le décès. Lorsqu‘un substrat de muscles suffisant était accessible à sa magie intrusive. Entravée, son lien avec la Lune cisaillé par la corde tressée d’argent, Camille ne perdait ni sa colère, ni sa confiance. La nécromancienne se léchait pourtant les babines de manière outrageuse.

— On ne se refuse pas à Limira Whisper, blanche demoiselle. Tu m’as prestement quitté l’autre soir. Je te parlais pourtant de la façon dont nos peaux se colleraient…

— Votre haleine méphitique m’importunait, rétorqua la captive. Et je vous ai clairement dit que ma maitresse m'attendait. Aujourd'hui aussi, elle m'attend et elle est du genre possessive.

Une gifle cingla son visage.

— Rigole, gamine. La Lune ne peut rien pour toi. Tu es à moi.

La Lune disparut derrière un nuage tandis que Limira parcourait, de la pulpe de ses doigts, le bras nus de Camille, ligotée à un pilier. Elle passait un ongle sous le voilage de sa chemise lorsqu’elle se rendit compte de l’épaisseur de l’obscurité. Sa profondeur l’aurait rendu palpable à tout mortel doué d’intuition, plus encore à celles et ceux qui côtoient la mort d’aussi prêt. Elle s’écarta d’un bond, déchirant au passage le corsage pour de bon.

Pétrifiée, Limira dévisageait l’ombreuse femme surgit du néant, tâchant de ne pas croiser ses yeux d’obsidienne alors que son visage était le seul point d’accroche fixe au sein de ses tresses noires, innombrables et mobiles, telles les serpents de Méduse.

— Nécromancienne, je te présente ma compagne. Tu recules, hum, oui, je comprends. Même une ignare comme toi doit avoir entendu parler des daayans**. Il est trop tard. Une fois qu’une daayan pose son regard enténébré sur une victime, son clan – toute sa famille, ascendants et descendants, sont condamnés. La terrible déesse Kali (1) te regarde à travers ses yeux noirs et cette déesse n’a pas la douceur des Déesses occidentales. Je t’avais dit que je devais rejoindre ma maitresse…

Limira se recroquevilla sous le cercueil. La servante de Kali la Noire l’ignora. Ses tresses retombèrent dans un tintinnabulement de perles.

— Shashibala (2), mon amour, murmura la daayan. Tu étais en retard pour notre rendez-vous.

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NDLA (pour les curieux)

* Sîn : Dieu sumérien de la Lune,

** Daayan : sorcière noire, vénérant Kali

(1) Kali : déesse indienne de la destruction

(2) Shashibala : enfant de la Lune en hindi

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