Brad#20 - Requête posthume

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Bandol, 10 août 2002

— Victor, je ne sais pas trop comment évoquer ce dernier point ?

L’hésitation du notaire me sort de ma léthargie. J’ai moyennement écouté son jargon juridique jusqu’ici. Mon père a préparé les obsèques pour lui et ma mère bien cinq ans avant de nous quitter donc tout ce blabla est obligatoire mais sans grand intérêt.

Voyant mon silence, le notaire pousse vers moi une enveloppe épaisse sur laquelle l’écriture de ma mère est parfaitement lisible.

— Je ne comprends pas maitre. Ma mère ne peut, ne pouvait plus écrire depuis au moins 3 ans. De quand date cette lettre ? Et de quoi s’agit-il ?

— Je ne connais pas son contenu précis. Elle m’a été remise le mois suivant la mort de votre père, voilà près de dix ans. Je la pense relative à une demande un peu particulière de votre mère.

Devant mon silence, il poursuit.

— Votre mère souhaiterait que vous accédiez à une ultime requête. Elle ne souhaite pas être enterrée dans le caveau familial des Giraud. Elle voudrait que ses cendres soient répandues près d’une ancienne voie de chemin de fer.

— Quoi !?

— Je n’en sais pas plus Victor. Vous avez quarante-huit heures pour me répondre. Ensuite je ne pourrais plus tergiverser et j’appellerai les pompes funèbres. Les volontés de votre père seront celles appliquées. Seulement, elles ne concordent pas avec celle transmise oralement par votre mère.

Je secoue la tête. Il faut que je me reprenne. Je viens d’entendre un truc vraiment pas catholique. Le notaire me raccompagne en me tenant par le bras tant je suis sonné.

De retour dans la maison de mon enfance, je me réchauffe d’abord un grand café. Parcourir la pièce des yeux me laisse un gout doux-amer dans la bouche. Cet endroit a beaucoup changé depuis que j’ai quitté la maison et en même temps, j’y ressens encore la présence de ma mère. Une aide lui préparait son repas les deux dernières années pourtant, malgré tout, cette pièce est restée celle qui représente le plus ma mère à mes yeux.

Le café dans une main et la lettre dans l’autre, je m’assieds dans le fauteuil de papa : un relax qui le remplissait de fierté. J’enclenche la position allongée, abaisse les lunettes sur mon nez et entame ma lecture.


« Mon fils chéri,

Ne sois pas triste de ma fin. La mort n’est rien de plus qu’une étape de la vie ; la mienne fut merveilleuse. Grâce à toi, à ton père et aussi grâce à une histoire que j’ai toujours tue mais que j’ai chérie tout au long des années. Cette histoire est la raison de l’étrange requête que t’a transmise Maitre Roth. Tu es probablement surpris, peut-être même en colère. Pourtant j’en appelle à ta patience pour me lire et comprendre ma demande, je l’espère y accéder.

Ton père et moi sommes fiancés depuis notre enfance, tu le sais. Nous avons eu la chance de finir par nous aimer tendrement, malgré un mariage de raison en 1946, imposé par nos familles pour éviter le morcelage des vignobles du village. En 1943, la France subissait la guerre de plein fouet. Les Allemands et les Italiens occupaient la région. Ton père avait été enfermé dans un camp militaire à Marseille, nous ne le saurions qu’à la libération. Nous étions sans nouvelle depuis plus d’un an et avions cessé d’espérer son retour. C’est là que démarre l’histoire. En cachette de nos familles, j’avais rejoint la résistance. Je te passerai les détails sur la violence dont est capable l’être humain, elle est insoutenable. Je te dirai tout de même qu’à cette violence s’opposa une vaillance et une bienveillance dont on parle peu aujourd’hui. Bien des familles furent sauvées dans nos terres grâce au silence de certains, à l’aide active d’autres. J’avais vingt ans, j’étais révoltée et impatiente de participer à cette grande cause. Lors du sauvetage d’une famille juive que des collabos avaient balancé aux Allemands, je rencontrai Pietro. Pour tout dire, je lui sauvai la peau ce jour-là, en le poussant de côté au moment où l’on nous tira dessus. Il était beau et courageux, comme moi. Ce fut une évidence. Tu es un homme et mon fils. Je m’abstiendrai d’en dire plus. Les temps étaient intenses, brutaux et notre amour fut doux et brûlant à la fois. En apprenant les victoires alliées en Afrique, nous nous prenions parfois à évoquer notre avenir. Il était de mère italienne et de père provençal. Il voulait que je le suive en Italie. Il disait que les Ritals seraient ostracisés après la guerre et que ma famille ne me laisserait jamais quitter le vignoble. En Italie, sa mère avait une maison, près de Citadella. Il était sure que nous y serions très heureux. Ma famille m’étouffait et cet homme était comme une gorgée d’eau vivifiante. Je l’aurais suivi au bout du monde. Comme tu es né, il est évident que ces rêves ne se sont pas réalisés. Le 14 octobre 1943, nous participions à une grande opération de sabotage des voies ferrées. J’étais en charge de surveiller l’entrée est du pont tandis que Pietro descendaient sur les voies avec les artificiers. Les Allemands surgirent au moment où l’équipe remontait. Une salve de leur nouvelle MG42 faucha l’équipe. Pietro se jeta sur moi et nous dévalâmes la pente jusqu’aux rails. Lorsque je repris mes esprits, Pietro était toujours affalé sur moi. Je le secouais, il ne réagit pas. Tu l’as deviné. Il était mort. Je ne sais pas comment je suis rentrée chez moi ni comment j’ai survécu au mois qui ont suivis.

J’ai aimé ton père tendrement, mon Victor et ta naissance a été le moment le plus heureux de ma vie. Pourtant, à l’heure où ma vie s’achèvera, j’aimerai reposer près de l’homme de ma vie : Pietro. C’est peut-être un peu bête de la part d’une femme non-croyante mais à mon âge le ridicule n’a aucune importance. Mais c’est ma dernière demande.

Je t’aime,

Maman »

Je repose sur la console la missive de ma mère et pince mon nez à deux doigts. Ramenant le fauteuil en position assise, je tends la main vers la carte IGN que mon père aimait à garder près de lui pour « voir sa terre presque en 3D ». Je cherche les coordonnées que le notaire m’a noté sur un post-it. Bon sang, c’est vraiment un endroit pourri : pas de route à proximité, au moins une heure de marche dans le maquis. J'inspire à fond, prend quelques secondes pour y réfléchir puis saisit le téléphone et appeler Me Roth. Son assistante me le transmet immédiatement.

— Re-bonjour Victor, comment souhaitez-vous procéder ? Il va de soi qu’une incinération sera nécessaire pour transpor…

— Maitre, il n’y aura pas d’incinération.

— Comm… Ah, bon. D’accord, balbutie-t-il, j’en conclus que nous appliquerons les obsèques prévues par votre père, exact ?

— Oui, nous allons faire ça.

— Puis-je me permettre de vous demander pourquoi ?

— Non, vous ne pouvez pas. Mais je vais tout de même vous répondre. L’une des phrases que répétait à l’envie ma mère quand ses tantes et ses oncles moururent était : « Quand on est mort, on est mort. Les enterrements sont pour les vivants. C’est à eux que cela doit être utile. » Elle détestait se prendre la tête pour ce genre d'évènements. Or pour moi, il est plus doux que ma mère repose auprès de mon père.

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