Brad#16 - Un échange qui tourne mal

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« Notre mère à tous est douce et vive. Douce avec ceux qui respectent la vie et vive à corriger ceux qui la méprisent.

— Que chacun sache que la Mère veille sur tous. »

(Extrait du rite à la Déesse Mère-Lune)

Journal de Pierrot Le Vif

«Toutes ces histoires de bonnes femmes superstitieuses me sont montées à la tête. Je suis un homme depuis bien longtemps et les dieux ne sont qu’une vaste blague. Ce qui compte, c’est la chance et Dame chance s’amadoue grâce à la préparation fine de chaque mission. Alors pourquoi est-ce que je tremble ainsi ?

Sa lumière traversera bientôt le carreau. Allons, comment puis-je avoir peur de la Lune ? Elle n’a fait que mentir, pour sauver sa peau. Je ne pouvais pas la laisser. La guilde ne laisse jamais de témoins.

Ce vol était pourtant bien ficelé en amont. Un membre de la guilde m’a prévenu lorsque le Grand Prêtre a quitté le temple pour rejoindre le seigneur Knot et je me suis glissé discrètement par les toits grâce à un solide filin, attaché la veille par un autre membre de la guilde. J’ai attendu le cœur de la nuit pour m’introduire dans la salle des offrandes. La mission se bornait à récupérer une offrande malheureuse par une plus appropriée. Une jeune fille avait offert un médaillon transmis de génération en génération dans une riche famille, sans savoir que, pour son père, baron de la guilde, ce médaillon était une clef précieuse. Le baron souhaitait le récupérer sans spolier les dieux. Je ne m’en serais guère soucié, personnellement.

Les lieux sombres étaient parfaitement silencieux et ma lampe tempête, réduite au minimum, n’éclairait que faiblement autour de moi. Néanmoins le médaillon fut aisément trouvé et une bourse contenant cinq couronnes d’argent le remplaça. Un échange plus qu’honnête. En me retournant j’aperçu une silhouette vêtue de blanc derrière moi et me traitait aussitôt de tous les noms. Je n’aime pas tuer. Je suis juste un cambrioleur, plutôt doué d’ailleurs. Seulement, laisser un témoin dans une mission pour un baron de la guilde n’étant pas envisageable, je me suis résigné à exécuter la sale besogne. Quelle part de la suite est imaginaire ? Je crains de ne le savoir que trop tôt. Ce pourrait être un songe, si la gemme ne pendait à mon cou.

La silhouette n’a pas bougé lorsque je me suis lentement approché. Un instant, j’ai cru à une statue. Puis ses étranges yeux dorés ont croisé les miens. Elle m’a ouvert les bras. Le geste d’une nonne consacrée à la Déesse-Mère face à toute personne qu’elle croise. Je suis venu à sa portée, cherchant le meilleur moyen de l'occire, tout en transférant le médaillon vers l’une des multiples poches secrètes de mon pourpoint. Je me suis glissé entre ses bras. Elle était petite. Sa tête arrivait à peine au creux de mon épaule. J’ai doucement posé ma main dans son dos, elle a refermé les bras pour l’accolade de la Lune et j’ai violemment planté ma lame au milieu de sa gorge tout en plaquant ma main gauche sur sa bouche. Elle s’est effondrée et c’est là que la situation a basculé. Elle s’est accrochée à moi, continuant de me serrer contre elle dans l’agonie. Elle a murmuré entre mes doigts « Mère Lune veille sur les vies. Ceux qui prennent une vie, Mère-Lune les punit car c’est ce que fait une mère aimante pour ses enfants. ». Et elle répéta cette phrase en boucle en me fixant de ses yeux dorés. Je suis svelte et agile mais non dénué de force et je n’ai réussi à m’extirper de ses bras avant qu’elle ne cesse de respirer. Je suis sorti du temple aussi vite que possible, assez secoué par la scène. J’ai restitué le médaillon à l’endroit prévu : un pot de fleur au premier balcon gauche de l’Auberge des Trois Chemins, puis je suis rentré. La Lune gibbeuse est apparue au-dessus des toits, illuminant la Place de la Victoire et c’est là que j’ai vu... Ma tenue de travail pour les cambriolages nocturnes est sombre. Là, sous le rayon de Lune, elle s’illuminait, elle s’illuminait à chaque endroit où le sang de la nonne humidifiait le tissu. Le temps de quitter la place de biais, je sentis que la lumière provoquait de la chaleur, au point d’être inconfortable. Aussi vite que possible, je me rencognai dans une ruelle tortueuse. La lumière et la chaleur disparurent.

Je rejoignis mon refuge sans sortir de l’ombre. L’aube colorait ma fenêtre lorsque je me dévêtis enfin. La faible lueur me révéla que le sang de la femme avait tracé des lignes de brulures tout le long du vêtement. De saisissement, j’ai tout lâché au sol et j’ai entendu ce bruit caractéristique pour tout voleur : Le roulement d’un petit caillou cristallin. Son empreinte était bien visible dans ma main gauche bien que je n’ai pas été conscient de l’avoir au cours de la nuit. Je me mis à quatre pattes pour le retrouver. Sous ma tunique, une gemme blonde scintillait, et lorsque je tendis la main, la marque laissée par la pierre se mit également à scintiller puis à pulser, tandis que des traits lumineux couraient sous ma peau. Puis j’ai dû perdre connaissance. Je ne me suis réveillé qu’avec le crépuscule, indolent. J’aurai dû avoir faim. Ce n’était pas le cas. J’ai regardé, hagard ma main bandée. Je n’en avais aucun souvenir. Puis j’ai senti un poids inhabituel autour de mon cou. Mon sac à talisman s’y trouvait attaché. Habituellement il contenait mes plus fins outils de cambriole. Je voulus vérifier son contenu et grotesquement ma main gauche attrapa mon poignet droit pour m’en empêcher. Elle serra toujours plus fort jusqu’à ce que je lâche. La peur me vola mon air. Haletant, je pensais à la nonne, à ses yeux étranges, à cette gemme. J’étais maudit. C’était une terrible certitude.»

«La gemme s’alourdit depuis le coucher du soleil. J’ai pu défaire mon bandage. La gemme y a laissé une empreinte légèrement renflée. Mon bras me lance. Je garde les yeux fermés de peur d’y voir des lignes blondes. La lumière de la Lune s’alignera sur ma fenêtre d’ici quelques minutes. Ma poitrine commence à pulser. Je repense aux légendes d’antan. Mon cœur s’affole. Que va-t-il m’arriver ? Quelle sera la sentence ? Ah, la Lune est si proche, je ne peux plus respirer.»

Un soir de pleine Lune, ses rayons caressèrent un corps inerte au travers d’une pièce. Le visage révulsé était parcouru de fines veines de lumières. Le corps tressaillit soudain et l’homme ouvrit des yeux dorés.

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