Chapitre 3 suite

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Les mains agrippées à son baluchon, Alis se fraya à grand peine un passage au milieu de cette foule. En chemin, elle s’arrêta à la fontaine romane, seul point d’eau public situé au milieu de la cité - toutes les rues convergeaient vers elle - pour boire et se rafraîchir. En se penchant, elle aperçut son reflet aux formes mouvantes lui donnant une apparence de gorgone égarée. Son écharpe était de travers sans compter les mèches rebelles qui s’en échappaient. Elle essaya bien de les repousser à l’intérieur, mais sa peau moite rendait l’opération quasi impossible. Aussi, elle l’ôta d’un geste rageur et la fourra dans son baluchon. Enfin libérés, ses cheveux dégringolèrent joyeusement dans son dos. Elle secoua la tête pour les remettre en place et les peigna de ses doigts tremblants.

La journée menaçait d’être très chaude et elle commençait à transpirer dans son bliaud de grosse toile. Évitant les regards curieux que lui jetèrent quelques femmes rassemblées là pour laver leur linge, elle s’aspergea le visage et se remit en route.

Alis dépassa la dernière maison de la cité et entama l’ascension d’un sentier piétonnier escarpé qui serpentait à flanc de colline sous un soleil écrasant. Enfin elle avait l’impression de respirer : la foule avait déserté les abords de la ville pour se concentrer sur la place du marché et l’odeur tenace de pourriture avait cédé la place à de douces senteurs d’herbes. D’un pas alerte, elle rattrapa un groupe de trois donzelles entourant et encourageant une énorme matrone affalée en bordure du chemin sur un rocher plat qui affleurait du sol. Sa corpulence était telle qu’elle avait été obligée de faire une halte tant elle était rouge et essoufflée.

- Un jour, ce sentier me fera mourir, haleta celle-ci péniblement pendant que l’une des trois jeunes filles essayait de lui faire un peu d’air en agitant son écharpe blanche devant son visage écarlate.

Par son geste, elle essayait de cacher une irrésistible envie de rire alors que les deux autres contemplaient la scène avec consternation.

C’était, et de loin, la plus jolie des trois. Elle avait une adorable frimousse auréolée d’un fouillis inextricable de mèches blondes et lorsque ses grands yeux d’un bleu lavande se posèrent par hasard sur Alis, celle-ci se sentit étrangement rassérénée. En l’observant mieux, elle s’aperçut que la jeune fille arborait une grossesse très avancée.

- C’est bien la dernière fois que je descends à cette ville de malheur, s’énerva soudain la matrone assise au bord du chemin. Thérèse, Marie, aidez-moi à me relever ! Cria-t-elle aux deux autres en agitant ses bras boudinés.

Les interpellées se regardèrent avec hésitation puis, la plus grande des deux haussa les épaules avec fatalité avant de se pencher sur la femme et d’essayer de l’aider à se relever. Elle avait une carrure de bûcheron, mais son visage inexpressif mangé par de grands yeux bovins, laissait transparaître une profonde bêtise.

Alis, qui arrivait à leur hauteur, n’eut aucun doute quant à l’échec de sa tentative. En effet, elle avait à peine fait trois pas lorsqu’elle entendit un bruit sourd suivi d’un torrent d’injures. Elle se tourna alors et réprima à grand peine un fou rire devant le spectacle qu’elle découvrit : un mélange inextricable de deux silhouettes empêtrées s’agitait dans l’herbe au bord du sentier. Déséquilibrée par le poids, la pauvre Thérèse s’était affalée sur la matrone et ne parvenait plus à se relever.

Les deux autres filles riaient tellement qu’elles étaient incapables de leur venir en aide.

Alis hésita mais finit par redescendre à leur niveau.

- Puis-je vous aider ? Proposa-t-elle avec un large sourire.

La jouvencelle blonde se tourna vers elle, essayant de retrouver son sérieux en essuyant ses yeux larmoyants d’avoir trop ri.

- Avec plaisir, hoqueta-t-elle dans un souffle. Comme tu peux le voir, je ne suis pas en état de faire trop d’efforts et Marie n’est pas assez robuste.

Alis était subjuguée par l’éclat de ses yeux bleus qui la dévisageaient avec curiosité. Elle eut l’impression bizarre d’avoir déjà vu ce regard et en même temps elle était sûre de ne pas connaître cette femme. Pour masquer son trouble, elle se tourna vers l’autre fille effectivement bâtie comme une brindille. Elle avait un visage quelconque avec des yeux gris souris et des lèvres si fines que sa bouche semblait avoir été taillée au couteau.

Mais son attention fut soudain détournée par Thérèse. Celle-ci avait réussi à se dégager et, à quatre pattes dans l’herbe, elle commençait à se relever péniblement. Alis se pencha aussitôt et lui tendit une main secourable.

Une fois remise sur pied, Thérèse lui murmura un vague merci puis baissa la tête en rougissant pour éviter le regard goguenard des deux autres.

- Bon, maintenant que vous avez trouvé une âme charitable, qu’attendez-vous pour m’aider ? On ne va pas passer toute la journée sous ce soleil de plomb, tout de même ! S’énerva la matrone qui avait réussi à se rasseoir tant bien que mal.

Avisant le regard affolé de Thérèse, Alis décida de prendre les choses en main. Elle se plaça d’un côté de l’énorme femme et encouragea Thérèse à en faire de même. Elle se pencha et assura sa prise en passant une main sous l’aisselle de manière à pouvoir tirer sur le bras et une autre derrière l’omoplate pour accompagner le mouvement. Après s’être assurée que Thérèse l’imitait, elle leur indiqua d’une voix ferme :

- Lorsque j’arrive à trois, vous poussez sur vos jambes pendant que nous tirons sur vos bras pour vous aider. Il faut que l’on force toutes les trois en même temps sinon on n’y arrivera jamais. C’est compris ?

- Tout ce que tu voudras, maugréa la matrone en soupirant.

Après avoir fourni un effort qui lui sembla surhumain, Alis, à bout de souffle, eut la satisfaction de constater que sa manœuvre avait réussi. Ayant momentanément retrouvé le sourire après toutes ces péripéties, elle décida qu’il était grand temps de se remettre en route. Après avoir ramassé son baluchon abandonné sur le bord du sentier, elle allait prendre congé lorsque la matrone vint se planter devant elle les mains sur les hanches :

- Hé là, ma belle, ne repars pas si vite, je n’ai même pas eu le temps de te remercier.

Alis hésita mais la course folle du soleil la rappela à l’ordre. La matinée était déjà bien entamée et il ne fallait pas qu’elle s’attarde.

- Ce n’est pas la peine, je n’ai fait que mon devoir. Désolée de vous quitter ainsi, mais il faut absolument que je voie le seigneur de Séverac avant none.

Interloquée, la matrone se tourna vers ses comparses en secouant la tête avec commisération avant de s’exclamer :

- Mais d’où vient-elle pour être ignorante à ce point ?

Surprise par l’insulte inattendue, Alis sentit une bouffée de colère empourprer ses joues. Elle se redressa de toute sa stature et foudroya la femme de son regard le plus noir :

- Mon nom est Alis, du village de Sermelle sur le Lévézou. Ma famille vient de subir une injustice et je viens demander réparation au baron… et vos insultes, eh bien, vous pouvez les garder pour vous.

- Par ma foi, Berthe, te voilà bien mouchée, pouffa la jeune femme blonde.

- Mais je ne pensais pas à mal ! S’exclama la matrone. Je voulais juste dire que tu devais habiter très loin de Séverac pour ne pas savoir que le baron était parti à Millau il y a déjà quatre jours. Et malheureusement, nous ne savons pas quand il sera de retour.

À ces mots, le visage d’Alis devint d’une pâleur anormale et ses yeux s’emplirent de larmes. Ainsi sa mère ne lui avait pas menti !

- C’est si important ? Lui demanda doucement Berthe.

Incapable de parler, Alis hocha piteusement la tête. Elle serra son baluchon contre elle et leva les yeux vers le donjon qui la dominait de sa stature imposante et oppressante. La vue de ce géant de pierres grises qui semblait la narguer, raviva sa colère et son désir de justice. Une lueur sauvage éclaira alors ses yeux noirs. Qu’à cela ne tienne, elle reviendrait. Chaque samedi de sa vie s’il le fallait, mais elle reviendrait. Forte de ce précepte, Alis retrouva une certaine contenance et reporta son attention sur les quatre femmes qui la regardaient avec une curiosité mâtinée de compassion :

- Eh bien… je reviendrai la semaine prochaine.

Avant de rebrousser chemin, Alis hésita puis s’approcha de la jeune femme blonde. Elle posa délicatement la main sur son ventre distendu et lui murmura :

- Faites bien attention à vous et à votre petite fille. Sa venue est proche et risque d’être délicate. Reposez-vous et… tout ira pour le mieux. Et puis… ravie d’avoir fait votre connaissance, ajouta-t-elle à la cantonade avant de tourner les talons.

Pétrifiée, la belle blonde regarda fixement la silhouette souple aux longs cheveux bruns qui s’éloignait d’un pas léger. Qu’avait-elle voulu dire par délicate et… comment pouvait-elle savoir qu’elle attendait une fille ?

Soudain, quelque chose en elle lui cria qu’il fallait la retenir… à tout prix. Elle se tourna alors vers Berthe :

- Ne peut-on rien faire pour elle ?

- Je ne vois pas quoi, rétorqua la matrone en haussant les épaules.

- Et la baronne ?

- Quoi la baronne ?

Puis Berthe se frappa le front en s’écriant :

- Mais oui ! La baronne ! Eh attends… comment s’appelle-t-elle déjà ?

- Alis, répondit fébrilement la blonde.

- Ah oui, hé, Alis, attends ! Hurla Berthe de sa grosse voix. Reviens !

La serve était presque parvenue en bas du sentier lorsqu’elle entendit la matrone s’époumoner. Intriguée autant qu’amusée, elle se retourna, s’attendant presque à la voir encore en difficulté. Au lieu de cela, elle les aperçut toutes les quatre, occupées à agiter les bras dans l’intention de lui faire rebrousser chemin. Une faible lueur d’espoir commença à s’insinuer au plus profond de son être .

Décidant d’en avoir le cœur net, Alis repartit à l’assaut du sentier escarpé. Elle arriva à leur hauteur toute essoufflée cette fois-ci. Entre la chaleur, l’insomnie, les allers-retours et l’effort surhumain qu’elle avait dû fournir, elle commençait à accuser une certaine fatigue.

Berthe attendit qu’elle reprenne son souffle et la gratifia d’un sourire éblouissant :

- On me nomme Berthe. Je suis lavandière au service de sa seigneurie et ces donzelles sont sous mes ordres. Tout ça pour te dire que j’occupe une place de choix au château où la baronne me tient en haute estime. Monseigneur de Séverac n’est pas là, mais je peux t’arranger une entrevue avec elle. Il lui arrive de régler certains litiges en son absence.

Alis en resta abasourdie : elle qui se voyait déjà annoncer la triste nouvelle à sa mère ! Elle modéra tout de même sa joie avant de demander prudemment :

- Vous ne risquez pas d’avoir des ennuis ?

- Que veux-tu qu’il m’arrive ? À mon âge, les foudres de la baronne ne m’émeuvent plus. Allez viens, nous te servirons de laissez-passer. Après tout, je te dois bien ça.

Alis hésitait encore lorsque la femme blonde lui attrapa la main avec douceur en lui intimant de les suivre.

- Je ne me suis pas encore présentée : mon nom est Catherine. Bienvenue au château de Séverac, s’exclama-t-elle avec un sourire mutin.

Encore éberluée par ce revirement de situation, Alis se laissa conduire comme une enfant jusqu’à ce monde inconnu qui l’attirait autant qu’il l’effrayait.

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