Prologue suite 3

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Une étrange plainte répétitive le réveilla en sursaut. Il se redressa et après un coup d’œil circulaire, tout lui revint en mémoire. Il était seul, la pièce était sombre, mais il put distinguer le décor qui l’entourait. Une autre paillasse jouxtait la sienne. Une table, encombrée d’un nombre impressionnant de pots de toutes tailles, était poussée contre le mur d’en face pour faire place à un âtre central délimité par de gros cailloux, et dont la fumée s’échappait par un trou dans le toit.

Soudain, il sentit une présence qui l’observait. Il se tourna d’un bloc et se retrouva face à un petit œil rond qui le détaillait. Effrayée par son geste brusque, la poule s’enfuit aussitôt avec un caquètement indigné.

Intrigué par les gémissements étouffés qui lui parvenaient de l’extérieur, il attrapa ses vêtements, bien pliés à côté de sa couche, et s’habilla.

Sur le pas de la porte, il fut ébloui par le soleil matinal qui éclaboussait la forêt alentour de sa lumière dorée, rendant au feuillage son vert éclatant où scintillaient des gouttes de rosée.

- Bonjour, l’accueillit la douce voix d’Orianne dans son dos.

Il sursauta et se retourna lentement. Elle était assise sur un banc contre le mur de la cabane. Il fut aussitôt frappé par la fraîcheur de son visage qu’il voyait à la lumière du jour pour la première fois. Ses yeux malicieux le fixaient avec curiosité et sa bouche aux courbes sensuelles s’étira en un sourire taquin qui lui chavira le cœur.

Il resta là, figé, hypnotisé par ce regard qu’il avait mille fois vu en rêve et qui maintenant semblait fouiller son âme.

Soudain, il aperçut quelque chose qui s’agitait entre les bras d’Orianne et ce qu’il avait pris pour un paquet de linge, se révéla être, à sa plus grande stupeur, un nourrisson au visage crispé qui maintenant émettait des hurlements rageurs.

S’apercevant de son malaise, la jeune fille tapota le banc à côté d’elle :

- Viens t’asseoir près de moi que je te présente.

Il avança d’un pas et s’exécuta tout en ayant l’impression que ses jambes ne le portaient plus.

Orianne dégrafa son corsage et pressa l’enfant - c’était donc bien le sien ! - contre son sein. Aussitôt, la petite bouche rose s’empara de la pointe et se mit à téter goulûment.

- Ne trouves-tu pas que notre fille, Alis, est d’une beauté à faire pâlir d’envie les plus belles dames de la cour ?

- Comment ça, notre fille ?

Orianne eut un sourire indulgent devant sa mine offusquée et lui rétorqua :

- Eh oui, c’est le cadeau que tu m’as laissé lors de cette merveilleuse nuit, il y a déjà une année.

- Mais… c’est impossible ! Mais que va-t-on faire ?

Gauvin était complètement effondré. Il avait souvent imaginé quelles seraient leurs retrouvailles, mais jamais il n’avait envisagé une telle situation.

- Tu es libre de rester ou de partir. Sache que je ne suis pas seule, ma mère est ici avec moi. Tu te demandes sans doute pourquoi nous vivons isolées au milieu des bois ? Ajouta-t-elle après un long silence.

Gauvin haussa les épaules et regarda avec curiosité ce petit bout de femme qui commençait à téter avec moins d’énergie et dont les yeux se fermaient d’épuisement.

- Nous sommes des guérisseuses de mère en fille. Nous connaissons tout des simples et de leurs pouvoirs. Et comme tu as déjà dû t’en rendre compte, les gens d’ici sont très superstitieux. Ils ont peur de nous, de notre savoir, et nous prennent pour des sorcières. C’est le chanoine Clotaire qui nous a bannies du village. En plus, la naissance d’Alis n’a rien arrangé : des bruits courent qu’elle aurait été engendrée par le diable en personne, une nuit de pleine lune durant un de nos rites païens ! C’est pour ça que j’ai attendu la fin de la fête pour venir te voir.

- Mais… de quoi vis-tu ?

- Oh, notre mise à l’écart n’empêche pas les villageois de venir nous consulter… en cachette du chanoine bien sûr. Comme ils ne viennent jamais les mains vides, ça va. Et puis, nous avons réussi à défricher un lopin de terre et à nous faire un jardinet.

- Tu n’es pas une serve toi aussi ? Tu n’as pas de terre ?

- Ma mère avait une tenure, mais elle lui a été enlevée à la mort de mon père.

À ce moment-là, une femme dans la force de l’âge, courbée sous une lourde charge de petit bois, sortit du couvert de la forêt et s’avança vers eux. Elle posa son énorme fagot et s’approcha de Gauvin qu’elle fixa de ses yeux vifs. Ensuite, elle lui prit la main gauche et l’examina.

Elle hocha la tête et, se tournant vers Orianne, lui murmura quelque chose dans un jargon dont il ne comprit pas un traître mot. La jeune fille éclata de rire et ses yeux pétillants de malice suivirent l’étrange femme avant qu’elle ne disparaisse dans la cabane. Puis elle reporta son attention sur Gauvin qui l’interrogeait du regard.

- Ne t’inquiète pas, tu viens de passer l’examen avec succès. Isabeau, ma mère, vient de me confirmer ce que je savais déjà : tu es l’homme idéal pour perpétuer notre lignée.

Embarrassé, Gauvin baissa les yeux sur sa fille qui dormait à poings fermés contre le sein de sa mère.

- Alis ? C’est un bien joli nom, murmura-t-il pour changer de sujet.

- Oui, et elle le portera à merveille. Je lui enseignerai mon savoir comme l’ont fait mes ancêtres depuis plusieurs générations et elle me succèdera avec talent.

Gauvin sentait peser sur lui le regard d’Orianne. Il n’osait l’affronter de peur qu’elle ne lise la décision qu’il venait de prendre et qu’il n’arrivait pas à lui annoncer. Mais elle le devança en lui demandant d’une voix très douce :

- Tu veux partir, n’est-ce pas ?

Il leva les yeux et fut stupéfait de la voir encore sourire.

- Je suis désolé, mais je suis ménestrel et… murmura-t-il piteusement.

- N’aie crainte, je ne t’en veux pas. Au moins tu sauras où me trouver la prochaine fois… Allez viens, ne faisons pas attendre Johan.

Orianne confia Alis à sa mère avant de le raccompagner jusqu’à la lisière de la forêt et le regarda s’éloigner. Lorsqu’elle tourna les talons, un sourire triomphant illuminait son visage.

- Ah te voilà, toi ! Mais où étais-tu passé ? Je t’ai cherché partout, j’ai même cru que tu étais reparti sans rien nous dire.

- Excuse-moi, Johan, je suis vraiment désolé de t’avoir retardé. J’ai voulu aller faire un tour en forêt et… je me suis un peu égaré.

Le géant roux eut un mouvement de recul devant l’excuse pitoyable du ménestrel, mais à la vue de son visage défait il n’insista pas. Il lui fit signe de le rejoindre sur la charrette et, sans plus mot dire, ils prirent le chemin de Séverac.

Durant le trajet, Johan jetait de temps en temps un coup d’œil de côté, intrigué par le mutisme de Gauvin et ne savait que dire pour essayer de le sortir de son état.

Soudain, alors qu’ils arrivaient en vue du château de Séverac, le ménestrel murmura comme s’il se parlait à lui-même :

- Cela fait quoi d’être serf ?

- Pardon ? C’est à moi que tu parles ?

Gauvin releva enfin la tête et fixa Johan en fronçant les sourcils :

- Oui. Cela fait quoi d’être serf ?

Le géant se gratta la tête, comme devant une énigme insoluble :

- Hé bé, je ne sais pas trop quoi te dire. Qu’est-ce que tu veux savoir exactement ?

- Comment cela se passe ? Es-tu content ?

- Ma foi, oui. Le baron de Séverac ne nous cause pas trop de souci, ni son bailli d’ailleurs. Si tu payes ton chevage chaque année comme il se doit, tu n’as pas de problème. Il assure à peu près notre protection vu que Sermelle est le village le plus éloigné de son fief et nous laisse assez pour vivre même si certains hivers c’est dur. Mais bon, je crois que c’est partout pareil, non ? En tout cas, je ne me plains pas : je vis du produit de mes terres. La seule catastrophe qui pourrait m’arriver serait de me faire chasser de ma tenure. Mais… je ne vois pas pourquoi ça m’arriverait. Et toi ? T’es content de ton sort ?

Gauvin eut un sourire triste :

- Jusqu’à l’an dernier, je ne me plaignais pas, au contraire. Je n’ai de compte à rendre à personne, le gîte et le couvert me sont assurés partout où je passe en échange de ma musique et de mes histoires. Et puis…

Gauvin s’interrompit et poussa un long soupir.

- Et puis tu as rencontré Orianne, c’est bien ça non ?

- Co… comment sais-tu ?

Johan lui fit un clin d’œil complice :

- Elle et Gertrude sont amies, alors…

- Vous… tu ne la considères pas comme une sorcière ?

Le géant éclata d’un rire sonore avant de toucher ses cheveux roux :

- Pas plus que moi je suis le fils du diable ! Et puis, elle a sauvé ma Gertrude et mon Gautier. C’était un si gros bébé qu’on a bien cru les perdre tous les deux.

- Tu sais aussi qu’Alis est ma fille, alors. Mais comment je vais faire ? Gémit soudain Gauvin en enfouissant son visage dans ses mains.

Johan haussa les épaules :

- Tu n’es pas obligé de faire quelque chose. Si tu n’étais pas revenu dans les parages, jamais tu n’aurais su. Et puis, elle t’a un peu piégé, non ? Qui pourrait lui résister, hein ?

Gauvin hocha pensivement la tête en se remémorant leur première nuit.

- Allez va, ne t’en fais pas : elle s’en sortira, je la connais, elle est forte. En plus, Gertrude, moi et quelques autres, on s’occupe d’elle et de sa mère. Elles ne manquent de rien. Et puis, ça te donnera une bonne raison de revenir nous voir !

Gauvin ne répondit pas, admirant le paysage qui s’offrait à sa vue sans vraiment le voir.

Surplombant la vallée où l’Aveyron prend sa source, la ville fortifiée se situait à mi-pente d’une colline au sommet de laquelle se dessinait la silhouette imposante du château de Séverac, considéré comme un des plus imprenables du Rouergue par ses capacités de défense.

Ils longeaient le mur d’enceinte circulaire de la ville, composé d’un remblai de terre surmonté d’une palissade de pieux, et arrivaient en vue du pont-levis lorsque le ménestrel prit sa décision.

Quand Gauvin déboucha dans la clairière, une dizaine de jours s’était écoulés depuis leur séparation. Sur le chemin qui le ramenait vers elle, il n’avait pas arrêté de se dire qu’il était fou, qu’elle l’avait complètement ensorcelé. Mais plus ses pas le rapprochaient du but, plus son cœur s’était affolé dans sa poitrine à l’idée de la revoir.

Il la surprit la hache à la main, s’échinant à couper du bois. Il modéra son ardeur et s’approcha à pas de loup pour la surprendre. Mais, à peine allait-il l’enlacer par derrière qu’elle se dégagea telle une anguille. Sans comprendre ce qu’il lui arrivait, Gauvin se retrouva avec un long couteau appuyé contre la gorge.

Heureusement, l’éclair sauvage et implacable qui animait le regard d’Orianne, s’adoucit comme par enchantement dès qu’elle le reconnut et son bras retomba le long de son corps.

Ses yeux embués de larmes croisèrent alors le regard encore éberlué de Gauvin :

- Tu en as mis du temps, murmura-elle en se jetant dans ses bras.

- Mais… comment savais-tu que je reviendrais alors que je m’étais fait la promesse solennelle de t’oublier ? S’exclama Gauvin de plus en plus décontenancé.

- Il y a encore une chose que je ne t’ai pas dite, confia-t-elle en souriant de plus belle. En plus d’avoir reçu le don de guérisseuse, les Dieux de la forêt m’ont comblée d’un autre présent : je pressens les choses qui vont arriver et le fait est que je me trompe rarement.

- Je suis sûr que les Dieux de la forêt ont oublié de te dire quelque chose, murmura-t-il dans ses cheveux.

- Ça m’étonnerait, rétorqua-t-elle en se dégageant de son étreinte pour le regarder.

Gauvin eut un sourire en coin avant de lui annoncer :

- T’ont-ils prévenue que pendant mon séjour à Séverac je m’étais entretenu avec le bailli du baron ?

- Je ne vois pas pourquoi ils l’auraient fait, ça n’a rien à voir avec moi.

- Bien au contraire, ma douce. À partir de ce jour, je ne suis plus ménestrel. Déodat de Séverac m’a octroyé quelques terres à défricher… ici, exposa-t-il avec fierté en écartant les bras et en tournant sur lui-même pour englober la clairière en entier, et deux champs près de Sermelle. Et en plus… j’ai sa bénédiction pour t’épouser.

Se méprenant sur la soudaine pâleur d’Orianne, Gauvin lui demanda avec angoisse :

- Tu… tu veux bien, dis ?

À ces mots, elle éclata en sanglots en pelotonnant dans ses bras :

- Bien sûr que je veux ! Mais… mais je ne voulais pas que… que tu deviennes un serf pour moi. Tu… tu aurais pu rester ménestrel et revenir de temps en temps.

Gauvin sourit en lui caressant les cheveux pour apaiser ses sanglots :

- Je ne suis pas aussi fortuné que tu le penses : jamais je n’aurais pu payer la taxe de formariage au baron pour obtenir le droit de t’épouser et de t’emmener avec moi dans mes voyages. Alors, j’ai décidé de changer de vie. J’ai assez bourlingué. J’ai presque vingt-cinq ans : il est grand temps que je me pose. Et quel meilleur endroit que Sermelle ? Aux côtés d’une femme merveilleuse qui m’a fait une fille magnifique ?

Il lui releva le menton et lui fit un clin d’œil :

- Dès demain, tu viens avec moi au village annoncer la bonne nouvelle à notre cher chanoine afin qu’il bénisse notre union. Qu’en penses-tu ?

Orianne éclata de rire en séchant ses larmes :

- Je pense qu’il me tarde de voir sa tête et que je ne louperais ça pour rien au monde !

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