Chapitre 8

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- Je n’ai pas vu passer ces trois journées, pensa Alis blottie sur sa couche, les yeux grands ouverts dans le noir.

Bercée par les chuchotements complices de ses compagnes, elle laissait son esprit vagabonder comme les autres soirs, savourant cet instant de tranquillité qui précède un sommeil bien mérité. Les paillasses de Catherine, Bénédicte, Marie, Thérèse et Alis étaient regroupées dans un coin de l’immense remise, tandis que Berthe avait été reléguée à l’autre bout pour cause de ronflements intempestifs.

Alis appréciait la compagnie des lavandières. Surtout Marie, petite bonne femme pleine de malice et de gaîté avec qui elle partageait les tâches les plus ingrates. Thérèse, particulièrement taciturne, n’avait guère de sujets de conversations. Les quelques mots qu’elle arrivait à placer au milieu du babillage de ses comparses portaient sur le temps qu’il faisait ou consistaient à les rappeler à l’ordre lorsqu’elles s’attardaient de trop. Elle avait de grands yeux marron aussi inexpressifs que ceux d’une vache, mais sa constitution robuste et son ardeur à la tâche en faisaient une aide précieuse.

Alis regrettait que la pauvre Catherine soit clouée sur sa couche. Sa première impression la concernant ne l’avait pas trompée. Sa douceur et sa gentillesse se lisaient sur son visage angélique. C’est celle qui avait montré le plus d’enthousiasme lorsque Berthe leur avait annoncé son engagement à la remplacer.

En revanche, la réaction de Bénédicte l’avait laissée perplexe. Depuis son arrivée, la donzelle n’avait pas caché son animosité à son égard mais là, elle était entrée dans une colère froide, criant et tapant du pied, allant même jusqu’à traiter Berthe de folle d’avoir engagé une « sale serve ». À ces mots, la matrone l’avait violemment giflée et entraînée à l’écart. Après quelques palabres véhémentes de part et d’autre, Bénédicte avait soudain fondu en larmes dans les bras de Berthe, complètement déstabilisée par cette réaction exagérée. Un long conciliabule entre les deux femmes avait suivi cette scène. Peu de temps après, Bénédicte était venue la trouver pour lui présenter ses excuses. Alis les avait acceptées pour faire bonne figure, mais elle n’était pas dupe. La lueur de haine qu’elle avait surpris au fond de ses yeux noisette trahissait sa véritable pensée. Et même si elle savait par une indiscrétion de Berthe que le comportement de Bénédicte était dû à une peine de cœur, Alis évitait de se retrouver seule en sa compagnie et ne lui adressait la parole qu’en cas d’absolue nécessité.

Chaque jour, Alis remerciait le ciel de lui avoir fait croiser la route de Berthe. La matrone avait tout mis en œuvre pour qu’elle se sente comme chez elle, l’intégrant dans son équipe de blanchisseuses, la conseillant et lui expliquant les us et coutumes à la cour. Berthe était dure à la tâche, les obligeant à travailler comme des esclaves, mais sa gentillesse et son cœur d’or faisaient vite oublier ces désagréments.

L’atmosphère au château était souvent à l’effervescence. Joanne de Séverac étant très exigeante, toute tâche devenait urgente. À part le jour de sa présentation, Alis la voyait rarement : la baronne passait de longs moments à broder avec sa fille et ses dames de compagnie. Seules quelques domestiques triées sur le volet avaient le privilège de la servir. Mais, vu la froideur de son accueil et le regard méprisant dont la gratifiait Ermessinde quand elle la croisait, Alis n’était pas mécontente de cette situation.

Les muscles de ses bras étaient endoloris d’avoir charrié tous ces seaux d’eau et elle avait mal aux genoux d’être restée à quatre pattes pour récurer les sols, mais au fond, elle était contente d’être là. Toute cette agitation lui permettait de laisser ses soucis de côté, mais maintenant que les chuchotements se taisaient petit à petit, son esprit vagabondait avec nostalgie vers sa famille. C’était la première fois qu’elle était éloignée d’eux. Ils lui manquaient, surtout Landry, le benjamin de la famille, qui s’endormait dans ses bras toutes les nuits. Alis culpabilisait de les avoir abandonnés, mais le sort de Gauvin prévalait sur tout le reste. Elle savait qu’Orianne comprendrait son choix. L’image de son père, seul au fond de son cachot, se matérialisa alors avec netteté devant ses yeux brouillés de larmes retenues. D’un geste rageur, elle les balaya :

- Je ferai tout pour le sortir de là, il ne mérite pas ça.

La veille au matin, une idée avait germé dans son esprit : pourquoi ne pas profiter de son séjour ici pour essayer de lui rendre visite, cela ne pourrait que le réconforter.

Alis avait alors décidé de se confier à Berthe. Attendrie par sa requête, la matrone en avait parlé à Pierre le cuisinier dont le frère était gardien à la même prison. Sur le moment, il n’avait rien promis arguant du fait qu’il était très difficile d’avoir accès aux prisonniers sans autorisation du baron. Mais le soir, pendant le souper, Pierre était venu la voir et lui avait confiée qu’il avait pu lui arranger une entrevue ce vendredi.

A son plus grand étonnement, Berthe s’était aussitôt proposée pour l’accompagner, argumentant que ce n’était pas un endroit pour une jeune fille toute seule.

Allongée dans le noir, Alis sourit à ce souvenir. Elle avait serré avec tant de fougue Berthe dans ses bras, qu’elle avait bien failli la faire basculer en arrière. Depuis, elle comptait avec impatience les jours qui la séparaient de son père, échafaudant mille hypothèses sur ces retrouvailles tant attendues. Bercée par ce fragile espoir, elle finit par s’endormir profondément.

Alis faillit hurler de terreur dans son sommeil. Une main crispée agrippait son bras avec insistance :

- Alis, c’est moi, Catherine. Je… j’ai si mal, je crois que le bébé arrive.

Comme poussée par un ressort invisible, Alis se redressa sur sa couche. D’une main fébrile, elle tâtonna à la recherche du bout de chandelle qu’elle trouva, non sans pester, à côté de la couche de Bénédicte.

- Bouge pas, chuchota-t-elle en se levant, je vais chercher du feu à la cuisine et je reviens tout de suite. En attendant, essaie de respirer profondément dès que tu sens la douleur monter, ça t’aidera.

Heureusement, Alis avait eu le temps de repérer les lieux et trouva son chemin dans le noir absolu qui régnait dans la remise. Elle poussa la porte qui menait aux cuisines et se dirigea vers la lueur orangée qui brillait au fond de l’âtre. Elle saisit un tison et fourragea nerveusement les braises tout en ajoutant un fagot de petit bois. Si Catherine avait raison, et vu son état elle n’en doutait pas un instant, elle aurait besoin d’un bon brasier pour faire bouillir de l’eau. Lorsque les flammes léchèrent les brindilles, Alis attrapa une grosse souche et la plaça adroitement de sorte à maintenir une chaleur constante. Son travail accompli, elle alluma la chandelle et retourna vers la remise. Elle n’avait pas atteint la porte qu’une silhouette trapue s’interposa et grogna :

- Qu’est-ce que c’est que tout ce remue-ménage ?

Alis haussa la chandelle et éclaira le visage massif de Pierre le cuisinier. Vêtu de sa seule chainse, il lui barrait le passage les bras croisés sur sa large poitrine.

- Allez vous recoucher, c’est juste Catherine qui est sur le point d’enfanter, rétorqua Alis agacée par le regard insistant du cuisinier rivé sur ses formes attrayantes à peine cachées par sa propre chainse.

Mouché par son ton cinglant, Pierre tourna les talons et retourna à sa couche en traînant des pieds et en grommelant.

Sans plus se préoccuper du bonhomme, Alis rentra dans la remise et s’approcha de Catherine. Elle posa sa chandelle à ses côtés et s’agenouilla pour mieux l’examiner : elle gémissait de plus en plus fort et un rictus de douleur intense déformait les traits harmonieux de son visage.

- N’aie pas peur, chuchota Alis pour la rassurer, je vais bien m’occuper de toi.

Les trois autres lavandières étaient maintenant réveillées et regardaient la scène avec horreur, ne sachant que faire. Bénédicte retrouva la première l’usage de la parole et s’exclama d’un air mauvais :

- Ne lui fais pas confiance, ne la laisse pas te toucher avec ses sales pattes ! Je vais aller chercher l’accoucheuse.

Oubliant pendant un court instant la douleur qui lui tenaillait les tripes, Catherine se souleva sur les coudes et cria :

- Si jamais tu t’avises de chasser Alis, je te jure que tu vas le regretter. Et d’abord, c’est toi qui vas sortir, tu n’as rien à faire ici. Va t’en !

- Mais, Catherine… insista Bénédicte mortifiée.

- Sors ! Eut le temps de crier Catherine avant d’être submergée par une nouvelle vague de douleur qui la fit se rallonger en gémissant.

- Thérèse, va tenir compagnie à Bénédicte à la cuisine. Je vous appellerai en cas de besoin, intervint Marie d’une voix douce mais ferme pour calmer l’atmosphère.

- Qu’est-ce que c’est que tous ces cris ? Les interrompit Berthe avec autorité. Oh mon Dieu ! S’exclama-t-elle lorsqu’elle comprit de quoi il s’agissait.

Pendant ce temps, Alis s’activait. À travers la chainse de Catherine, elle palpait le ventre distendu essayant de localiser la tête du bébé. Elle leva soudain les yeux et annonça :

- Elle vient de perdre les eaux. Il va falloir que je l’examine pour voir où en est le bébé et s’il est bien placé. Marie, ajouta-t-elle, va faire bouillir de l’eau et ramène des draps, des chiffons propres et du savon, vite !

La jeune fille partit aussitôt en courant, dépassant dans sa hâte les deux exclues peu pressées de vider les lieux.

- Il va falloir que je m’installe, haleta Catherine entre deux contractions, en lui désignant le tabouret troué prévu pour les accouchements.

- Pas question que tu t’assoies sur cet engin de torture, on va faire à ma façon, fais-moi confiance et tout se passera bien, trancha Alis d’un ton sans réplique.

Trop préoccupée par la douleur pour tergiverser, la jeune femme obtempéra de bonne grâce. Alis aida Catherine à retrousser sa chainse sur ses genoux pour l’examiner sans pour autant dévoiler son intimité.

Retrouvant l’usage de la voix devant ces préparatifs, Berthe s’exclama avec angoisse :

- Mais il faut aller chercher l’accoucheuse !

- Nous n’avons plus le temps, le bébé arrive. Je vais m’en occuper, je sais comment faire. Marie et toi n’aurez qu’à suivre mes instructions et tout se passera bien.

Catherine haletait et ses doigts agrippaient le drap rudimentaire de sa couche.

- Assieds-toi à côté d’elle, tiens lui la main et assure-toi qu’elle fait bien ce que je lui dis, commanda Alis pour essayer de cacher sa nervosité.

Le travail avait commencé, les contractions étaient de plus en plus rapprochées, mais le bébé était mal placé, il ne s’était pas retourné et allait sortir par les fesses. Il faudrait faire très vite pour éviter qu’il ne souffre trop. C’était la deuxième fois qu’Alis avait affaire à un siège et savait que le passage de la tête serait le plus délicat.

Soudain, la porte s’ouvrit sur Marie qui arrivait en renfort portant tout ce qu’elle lui avait demandé. Alis se leva et prit le temps de se laver soigneusement les mains.

- Va chercher deux ou trois autres chandelles, Marie, je n’y vois rien dans cet antre !

Elle revint près de Catherine et s’agenouilla entre ses jambes. Patiemment, elle lui expliqua comment pousser dès qu’elle sentirait son enfant descendre.

- Dis Alis, elle va s’en sortir ? Lui demanda alors la matrone les larmes aux yeux en écartant doucement les mèches de cheveux collées sur le front moite de la parturiente. Tu sais, elle est comme ma fille, c’est moi qui l’ai élevée et je ne voudrais pas la perdre.

La déclaration de Berthe laissa un instant Alis sans voix.

- Mais oui, finit-elle par articuler, il n’y a pas de raison.

Les interrompant, Catherine poussa un hurlement et commença à pousser.

- Vas-y, comme ça, c’est bien, la complimenta Alis pour l’encourager.

Elle lança un sourire de gratitude à Marie qui revenait avec quatre bougies qu’elle alluma les unes aux autres :

- Enfin de la lumière ! Ça y est, vas-y, je commence à voir le bébé.

Après plusieurs essais infructueux qui parurent durer des heures, Alis réussit enfin à attraper les fesses du nourrisson qui commençaient à pointer. Aussitôt, elle arrêta Catherine dans son effort.

- Ne pousse surtout plus, s’écria-t-elle en tirant le plus doucement possible.

Son effort fut récompensé et les petites jambes se déplièrent en sortant, il ne restait plus que le haut du corps à venir. Il fallait faire vite. Il régnait une telle chaleur dans la pièce, qu’Alis sentait perler des gouttes de transpiration à chaque pore de sa peau.

- Prends une grande inspiration et tu pousses le plus longtemps possible !

Laissant échapper un râle inhumain qui fit désagréablement frissonner les deux femmes, Catherine s’exécuta. Pour l’aider, la serve tira encore sur le petit corps et, à son grand soulagement, finit par recueillir le nouveau-né, légèrement cyanosé. Elle lui coupa le cordon et le suspendit par les pieds, lui donnant de brèves tapes sur le dos.

Le bébé poussa enfin son premier vagissement et retrouva une couleur normale.

Alis remarqua alors qu’une de ses épaules était déboîtée. Elle se tourna de manière à ce que les autres femmes ne puissent pas voir ce qu’elle faisait et tira doucement sur le bras selon un certain axe pour remettre l’articulation en place, puis vérifia son bon fonctionnement en la manipulant dans tous les sens.

Lorsque Alis avait onze ans, Isabeau, sa grand-mère maternelle, guérisseuse et rebouteuse confirmée, lui avait enseigné comment réduire les fractures et les foulures. Un jour qu’elles gardaient les brebis et après lui avoir longuement expliqué les bases de ses connaissances, Isabeau l’avait mise devant le fait accompli : elle avait pris une des bêtes, lui avait démis les quatre pattes et avait montré à Alis comment les remettre en place. Sa grand-mère lui avait fait ressentir la souffrance de la pauvre bête en palpant ses articulations déplacées. Elle revoyait encore son regard triste - Isabeau ne supportait pas de voir des êtres souffrir - quand elle avait commencé à manipuler la première patte avec son aide, lui laissant faire les trois autres. Au début, Alis tremblait et n’osait pas agir mais, sous ses encouragements, elle avait fini adroitement le travail. Jamais, elle n’oublierait le regard admiratif que sa grand-mère lui avait lancé lorsque la pauvre bête était repartie en trottinant comme si rien ne s’était passé. En revanche, Isabeau lui avait fortement déconseillé d’en parler autour d’elle sous peine d’être considérée comme une sorcière. Alis adorait sa grand-mère et sa mort d’un refroidissement l’année d’après, lui avait déchiré le cœur.

- Je veux voir mon bébé !

La voix angoissée de Catherine la tira de ses réflexions. Avec un sourire radieux, Alis se retourna et lui montra sa petite fille.

- Attends, Berthe et Marie vont la nettoyer pendant que je finis de m’occuper de toi.

Alis confia la fillette aux deux femmes éberluées par son savoir-faire et retourna s’occuper de la maman. Un pli soucieux apparut sur son front à la vue de la mare de sang qui s’était formée entre les jambes de Catherine. Sans plus attendre, elle appuya énergiquement sur son bas-ventre à intervalles réguliers pour hâter la délivrance. Lorsqu’elle fut sûre d’avoir tout recueilli, Alis continua ses pressions avec énergie pour faire sortir tout le mauvais sang qui s’était accumulé dans la matrice.

Soudain, la voix de Catherine s’adressant à Berthe, l’arrêta net dans son effort.

- Berthe, avant de mourir, laisse-moi voir ma petite fille.

- Qu’est-ce que tu racontes ? S’énerva Alis. Tu ne vas pas mourir, tout se passera bien, tout se passera bien, répéta-t-elle en un leitmotiv monotone comme pour se persuader elle-même.

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