Partie 4

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***

Un mois plus tard, l'homme au regard froid, à la veste noire et à la silhouette plus effilée qu'un rasoir se présenta à nouveau au garage. Il portait négligemment un sac d'or trois fois plus gros que le précédent.

Ses narines se plissèrent face à l'odeur de boucherie qui encrassait la bâtisse ; puis il vit le nain courbé sur son établi, le visage crispé de concentration, en train de poncer quelque chose ; un sourire suffisant aux lèvres, il s'avança vers lui en louvoyant entre les monticules de débris mécaniques qui jonchaient son atelier.

Il s'immobilisa cinq secondes plus tard, tête levée et bouche bée, saisi par la vision qui se déployait devant lui.

Sous le plafond de tôle aussi percé qu'un gruyère, des rais de lumière dansaient dans la pénombre, s'entrecroisaient et venaient poinçonner la machine énorme, écrasante de force et de majesté, qui trônait au centre du garage. Ses essieux titanesques reposaient sur le sol de bronze, prêts à embrasser des rails imaginaires ; des pistons et des bielles sculptés dans l'os du Lustré noir, couronnés de griffes de dragon, enserraient leurs rouages chromés comme autant de mâchoires venimeuses. Un peu plus haut, des écailles se déployaient sur son ventre de métal, renflé de vapeur et de charbon ; incrustées dans l'acier, elles traçaient des arabesques scintillantes jusqu'à venir se fondre dans l'armure sombre, pleine de plaques lustrées, qui couvrait les flancs et le dos de l'engin. Cette peau lourde ondulait le long de la carlingue, ondulait en vagues agressives, faisant rouler ses écailles et ses pointes d'obsidienne jusqu'à la chaudière, jusqu'au cœur de la locomotive. Un crâne monstrueux, hérissé de dents et de pointes, couronnait la cabine de conduite dans un sourire sardonique d'où dépassaient les langues noires des mitrailleuses. Un deuxième, aussi renflé et puissant qu'une gueule de tyrannosaure, protégeait de ses cornes le sifflet hurleur et les deux soupapes de sécurité ; entre ses mâchoires entrouvertes luisait la cheminée. Le squelette aurait l'air de cracher des nuages de fumée lorsque la locomotive se mettrait en branle.

Et à l'avant du train…

A l'avant du train, en guise de figure de proue, gigantesque et acéré, se déployait le buste du monstre noir ; recraché par la machine comme un spectre de nuit, ses yeux grands ouverts sur des pupilles de verre qui tenaient lieu de phares, sa tête couronnée des cornes d'un Grand-bufflier, il tendait sa gueule de titan vers l'avant, vers l'ennemi, dans un rictus dentelé prêt à en découdre.

– Il y a un lance-roquettes caché dans son gosier.

Sursautant violemment, l'homme fit volte-face vers le nain qui avait abandonné son établi.

– Il est accessible à partir de la cabine de conduite. Je ne vous ai pas mis des tourelles à mitrailleuses, je pense que ça suffit comme ça, ajouta-t-il avec un sourire faux. Sinon, vous avez aussi une caisse à sable pour augmenter l'adhérence des roues sur les rails, si y'a besoin.

L'homme reprit contenance ; ses prunelles en tête d'épingles miroitèrent de satisfaction.

– Un transporteur vient la chercher sur l'heure.

Il s'apprêta à lancer le sac de pièces sur le bureau ; mais le nain le coupa dans son élan :

– Gardez votre fric pour les prochains à qui vous demanderez de faire des horreurs pareilles. Moi j'en ai ras le cul d'éponger le sang dans mon atelier.

Surpris, l'homme chercha quelque chose à répliquer. Trop tard.

– Le transporteur qui vient chercher ce machin, c'est une baleine ou l'un de ces nouveaux robots dénués d'intérêt ?

– Une… Une baleine.

– Tant mieux ! Je vais pouvoir lui faire passer une petite révision, j'en ai besoin pour me défouler.

Le nain s'essuya les mains sur son tablier de cuir, ses iris clairs défiant l'homme de lui répondre quoi que ce soit. Il était temps pour lui de quitter ces saloperies d'embrouilles, et de reprendre du service. Du vrai service.

– C'est fini, mes cocos. Le Nain Fougère a fini de tremper dans vos magouilles. Longue vie aux baleines.

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