Partie 2

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***

Les bouchers étaient au travail ; il avait rouvert pour eux la gueule de son garage. Celui-ci, de mauvaise humeur, avait failli boulotter l'un des hommes au passage. Qu'importait, cela arrivait souvent. Tant qu'il ne recrachait pas d'os sur le seuil, le nain tolérait ses réflexes dissidents. Les tanneurs étaient aux côtés des bouchers, aidant au dépeçage, attendant de pouvoir récupérer la peau et l'armure d'écailles qui y était plantée. Le nain avait été clair : il voulait tout garder, absolument tout, mis à part la chair, les viscères et autres tissus mous.

Il avait déjà sa petite idée en tête.

Mais en attendant, il lui fallait certaines pièces manquantes à son atelier.

– Hé, le bricoleur ! l'alpaguaient les garagistes et les mécaniciens lorsqu'il avait le malheur de longer leur devanture. J'ai des trucs pour toi !

– Vous croyez que je vais me ruiner pour trois pistons mal huilés ? rétorquait-il sans même s'arrêter. Chiens ! La casse me propose la même chose, mais pour dix fois moins cher !

Le nain compensait son mètre vingt-cinq par une verve mordante et un sans-gêne proprement ahurissant. La plupart des gens bien élevés s'enfuyaient à toutes jambes lorsqu'ils apercevaient l'éclat vert de sa barbe moussue à moins d'un kilomètre.

Lorsqu'il parvint enfin à la casse des Chemins de fer, ses pauvres fougères frissonnaient sur son capuchon, ployaient leurs petites têtes sous la puissance des fumées et du vent toxique qui les tourmentait méchamment. Le nain rabattit le couvre-chef, le retourna afin de protéger les plantules à l'intérieur du tissu épais.

– Tenez-bon, mes petites, grogna-t-il.

Cette putain de métropole allait finir par les tuer tous, qu'ils soient verts ou blancs, qu'ils soient de chlorophylle ou de chair et de sang.

Il pénétra dans l'enceinte barbelée de la casse. La dernière demeure des locomotives. Elles s'empilaient en de grands tas précaires, disséminant leurs os de métal et leurs vapeurs anciennes ; on aurait dit une marée de squelettes mécaniques, une vague qui avait recouvert plusieurs hectares avec le temps.

Le nain fit son marché avec calme, arpentant les allées sinueuses dans des bruits de bric-à-brac, auscultant les cadavres torturés par la rouille de ses yeux clairs et inquisiteurs. Il lui fallait un tender pour l'eau et le charbon ; mais il ne voulait pas d'un wagon réservoir à faire tracter derrière la loco, c'était pour lui une perte de temps et d'énergie, surtout pour un train de guerre qui se devait d'être aussi efficace que rapide, aussi leste que maniable.

Après avoir trouvé un petit tender tout cassé qu'il comptait bricoler et ressouder sur un vieux cadavre de loco asthmatique, il trouva successivement tout ce qu'il cherchait : une soupape de sécurité tout bonnement énorme, destinée à éviter une surchauffe de la machinerie – indispensable pour les trains de guerre –, puis un sifflet au son puissant malgré la rouille qui mangeait son tube d'acier ; une petite caisse à sable martelée par l'outil d'un forgeron quelconque, une boîte à vapeurs encore vaillante malgré sa sale gueule, deux pistons énormes et quelques sabots de freins qui avaient l'air solide.

Ses bras puissants chargés d'un chaos de métal et de rouille, le nain paya ce qu'il devait au propriétaire de la casse, puis fit livrer le tout chez lui en louant un baleineau. Pris de pitié face à la tête de ladite bestiole, il la rafistola gratuitement à son garage pour la remercier de son aide, puis la libéra.

Sur son grand cric, maintenant abaissé au niveau du sol pavé de bronze, le cadavre du monstre était ouvert en deux et exhalait ses vapeurs de sang.

– Putain, ce foutu garage va puer la mort maintenant…

– C'est toi qui n'a pas voulu payer le transport jusqu'à la tannerie, répliqua l'un des artisans sous son masque, en finissant de vider les viscères.

– Ce truc pèse au mois trois tonnes ! T'imagines combien ça m'aurait coûté ? gronda le nain en caressant fébrilement les fougères de son capuchon. Bon, dépêchez-vous de finir. Je sors de la ville, quand je reviens faut que vous m'ayez débarrassé le plancher.

Les dix hommes rirent pour seule réponse. Grommelant dans sa barbe hirsute, le nain fit volte-face et disparut à nouveau dans les froissements de sa cape moussue.

Il s'en allait chasser le monstre.

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