Partie 1

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Le bricoleur de baleines



– Bon. Je suis censé faire quoi, avec ce cadavre ?

Avant de lui répondre, l'homme jeta un sac de pièces sur le bureau. Un tintement chaotique cliqueta contre les écailles de dragon qui recouvraient le meuble.

– Un train de guerre.

Ses yeux étaient froids et inexpressifs.

– Il faut qu'il soit plus solide qu'un rocher, plus agressif qu'un rhinocéros, plus effrayant qu'un dragon. Et plus meurtrier qu'un lance-roquettes. Nous laissons les détails à ton imagination. Ça (il désigna le petit sac de velours), c'est juste ton avance. Le paiement sera à la mesure de ton travail.

Sans attendre de réponse, il remit son chapeau et tourna les talons. Alors que sa silhouette acérée et longiligne se dressait, telle une ombre, devant la découpe lumineuse de la porte, il ajouta :

– Tu es le meilleur des fabricants à ce jour. Sois aussi bon que d'habitude ; ne nous déçois pas sur ce projet-là.

Son interlocuteur eut tout juste le temps de saisir la nuance de menace qui traînait au fond de la voix, avant que l'homme ne disparaisse au loin, qu'il ne se dissolve dans la lumière du jour.

Resté seul, le nain gratta son menton barbu. Il considéra ce qu'on lui avait amené par camion, ce qu'on avait déposé sur le grand cric de son atelier. Au milieu des odeurs lourdes et mécaniques flottant sous le plafond de tôle, de l'huile et de l'essence encrassant la moitié des étagères, des tas de charbon qui prenaient la poussière dans les coins, des empilements précaires de pistons, de soupapes et de sifflets ; au milieu de tout ce bric-à-brac luisait le corps titanesque d'un monstre mort.

Les narines pleines des senteurs du fauve, le nain s'en rapprocha. Le nez tout juste au niveau du cric, il l'ausculta des yeux et des mains, effleurant les écailles d'obsidienne articulées en plaques d'armure, dénombrant ses dents et le nombre de lames qui ramifiaient la massue de sa queue. Les luminescences vertes, qui éclaboussaient son corps par lignes puissantes, s'étaient éteintes en ne laissant que cette carapace sombre et miroitante. Elles avaient abdiqué devant la mort.

Cette créature était l'une des pires qui arpentaient ce monde ; et pourtant les dieux savaient qu'elles étaient nombreuses. Le nain était au fait des moyens dont disposaient certains mercenaires, mais ce qu'il avait sous les yeux dépassait l'entendement. La bête aurait pu briser son crâne comme un œuf entre ses mâchoires striées de pointes. Mais elle était morte, le ventre dégorgeant ses viscères sur la table de métal, ses yeux minuscules ouverts sur le vide.

– Putain de merde.

Le nain s'était forgé un nom en bricolant des baleines-transporteuses et des aérobus ; il n'avait pas son pareil pour refondre leurs nageoires, changer leurs carlingues recouvertes de peau et rénover le moindre boulon de leurs estomacs cybernétiques. Même les nouveaux garages automatisés étaient moins efficaces que lui, leurs machines moins attentionnées que lui. Normal. Elles n'aimaient pas les baleines comme lui les aimait.

Mais ensuite, il s'était mis à bidouiller aussi les locomotives et, petit à petit, les trains de guerre revenant à la mode et les mercenaires prisant de plus en plus ses services, il avait commencé à entrevoir un futur sinistre.

Et voilà, maintenant il se retrouvait avec un putain de monstre mort de quatre tonnes dans son atelier, et l'ordre d'en faire une locomotive.

Par les dieux, lorsqu'on lui amenait des dragons, d'habitude, il n'en restait que les écailles, le crâne, le squelette ou la peau. Il était hors de question qu'il fasse tout le sale boulot lui-même.

Le mécanicien traversa son atelier d'un pas vif, enfila sa longue cape de mousse, rabattit sur son visage le capuchon planté de fougères naines. Elles oscillèrent de contentement et il les caressa d'une main calleuse.

D'abord : mettre une équipe de tanneurs et de bouchers sur le coup. Ensuite : récupérer toutes les pièces dont il avait besoin. Et enfin… aller déranger de vieilles connaissances qui cachaient des trésors insoupçonnés dans l'art de construire des locomotives.

Lorsque le nain franchit le seuil de son garage, des rouages jouèrent dans l'obscurité de la bâtisse, et la lourde porte blindée referma ses énormes mâchoires derrière lui. Il s'enfonça dans la métropole ivoirine, emplie de fumées, de machines et de monstres.

– Et c'est reparti.

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