3. Du sang et des larmes.

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Loup resta vingt ans.

Deux enfants naquirent de leur amour, un garçon Arcis et une fille Tili. Auprès de Dwenn, sa vengeance s’était endormie profondément. Mais un passé violent n’a que faire du nombre d'années. Il revient toujours encore plus impitoyable.

Il revint un jour de pluie, une pluie dense et froide.

Père et fils pêchaient au pied d’un arbre millénaire.

Mère et fille coupaient du bois sous l’abri près de la maison.

Arcis avait onze ans et les cheveux roux de Dwenn. Il adorait la pêche. La rivière avait grossi ces derniers jours en raison des fortes pluies d’automne et les poissons sautaient presque dans les besaces des deux pêcheurs. Ils riaient.

Tili avait six ans, les cheveux noirs comme son père dans sa jeunesse. Elle ramassait le bois que sa mère venait de couper avec une telle ardeur qu’elle tomba plusieurs fois dans la terre détrempée, son visage était tâcheté de boue. Elles riaient aux larmes.

Jamais ce jour ne fut oublié.

Un cri dans le vent. Un ancien nom était prononcé. Un nom caché mais pas effacé. Le corps de Loup se crispa. D’une voix douce mais ferme, il parla à son fils.

- Reste ici Arcis. Cache-toi dans ce bosquet. Si je ne reviens pas avant la tombée de la nuit, fuis vers Stannarg. Il lui tendit un petit couteau de chasse. Tiens le de façon à qu’on ne le voit pas dans le creux de ta main et sois prêt à t’en servir si besoin.

Il l’embrassa sur le front et courut à travers branches, alourdit d'une sourde inquiétude. La maison n'était pas loin. Il aperçut une fumée noire dansante dans les branches. Il bifurqua soudain à droite d'un vieil arbre, à ses pieds il déterra une trappe. Ses vieilles armes l'attendaient, vestiges de son ancienne vie. Il s'équipa rapidement et rejoignit la clairière.

D’un regard rapide il évalua la situation. Devant sa maison en feu, Dwenn se débattait, en larmes, en vain , un colosse grimaçant la maintenait fermement. Deux hommes impassibles armés chacun d’un grand arc tenaient Loup en joue. Et au centre de la clairière un homme petit et trapu faisait craquer ses doigts en marchant lentement, avec un rictus qu’il assimila à un sourire. Tili n'était pas là.

-Enfin! Te voilà!

-Qui es-tu petit homme? Où es ma fille?

-Pas loin, tourne toi et lève les yeux.

Loup se retourna, le ventre tiraillé par l'angoisse.

Il savait.

Il savait ce qu'il allait découvrir mais rien n'existait tant que son regard ne s'était pas posé sur Tili.

Alors lentement, ses yeux commencèrent l'ascension vers l'inexorable.

Ce fut les petites bottines renversées sur le sol qu'il vit en premier.

Sa bouche devint de plus en plus sèche.

Puis l'arbre lui apparut. Un vieux tronc massif, usé.

Il sentait son coeur cognait de plus en plus fort dans sa poitrine.

Ses yeux se posèrent sur sa petite fille et l'intangible devint souffrance.

De frêles jambes se balançaient au gré du vent glacial.

Un des petits pieds sans chaussette, était bleu de froid.

Tili était pendue à une branche, son visage perdu dans ses longs cheveux roux.

La forêt s'était arrêtée de respirer. Les ailes du silence planaient sur la clairière et le temps pourtant inarrêtable semblait s'être suspendu un instant.

La main sur la bouche, les yeux clos. Il laissa les visions de sa petite fille s'emparer de son esprit. Sa naissance difficile, ses premiers pas, son sourire, ses rires tonitruants. Tili respirait la vie. Il l'aimait tellement.

Il sentit les petits bras d'enfant de sa fille glisser autour de son cou comme quand elle le serrait fort après un cauchemar, mais cette fois aucun cauchemar, aucun mauvais rêve, juste la réalité brutale de la mort. Ses jambes se dérobèrent. Il tomba à genoux, le corps douloureux de peine.

Alors la rage vint, il hurla et fit volte face en dégainant son épée, prêt à tuer.

Tili était pendue à la branche d'un arbre juste derrière lui. Le petit corps se balançait au gré du vent glacé. Ses jambes se dérobèrent, il tomba à genoux quelques secondes, puis il releva la tête rapidement et d’un mouvement vif se retourna en dégainant son épée. Il hurla, prêt à frapper.

- Hop hop hop! On calme ses ardeurs ou ta charmante rouquine va subir le même sort. Dit Grys calmement en le regardant dans les yeux. Loup stoppa son geste.

- Je dois t’avouer au risque de paraitre trop sensible auprès de mes acolytes que je ne tue jamais d'enfants habituellement mais mon commanditaire m'a plutôt bien payé et surtout il me file la frousse. Je t'assure que je n'y ai pris aucun plaisir. Elle n’a pas souffert. C'est juste le boulot qui veut ça. Mais que je suis impoli, je ne me suis pas présenté! Je me nomme Grys Dilur. Il lui tendit la main avec un regard provocateur. En guise de réponse Loup cracha sur les doigts du mercenaire. Ce dernier regarda sa main englué de salive et il se l'essuya sur la cuisse.

- Qui t’as payé?! Rugit-il. Un mélange de fureur et de douleur se lisait dans ses yeux.

Grys ricana en s'essuyant la main sur sa cuisse.

- C'est une histoire curieuse. comme on a un peu de temps. Laisses moi te la raconter. Te souviens-tu du cimetière de Stannarg, il y a une vingtaine d'années. Devant la tombe de ton père?

Loup ne répondit pas. Son sang bouillonnait. Il n'avait jamais ressenti une telle haine pour un homme. Grys continua.

- Je suis sûr que oui. Tu as tué quatre hommes. Certes il voulait te tuer, et franchement ils l’avaient bien mérité. Mais là où ça devient vraiment amusant c'est que, parmi eux se trouvait le fils de celui dont tu voulais te venger. Tu me suis ?

Silence.

-Et là où toi tu as eu l'intelligence de laisser tomber, je te respecte pour ça d’ailleurs, mon employeur n'a pas eu la même intelligence. Vingt ans qu'il te recherche. Tu imagines?

Les yeux de Loup brûlaient de fureur.

- Je vais d'abord te tuer et ensuite, je le tuerais.

- Les promesses d’un désespéré ne valent rien mon pauvre. J'ai ordre de te ramener vivant. Juste toi.

Il jeta un œil rapide à Dwenn. Loup comprit. La peur l'envahit de nouveau. Il jeta son arme à terre.

- Relâche là. Tu m'as déjà pris ma petite fille. Elles n'ont rien à voir dans cette histoire.

- Détrompe toi. Elle a tout à voir.

Loup l'interrogea du regard.

- Elle ne doit pas se souvenir de moi. C'était il y a longtemps. Elle a appartenu à notre clan de mercenaires dans son autre vie, c'est grâce à elle que je t'ai retrouvé. Le monde est petit, n'est ce pas?

Dwenn baissa les yeux, réalisant que les vestiges de son ancienne vie avaient tué leur petite fille. Elle regarda Loup.

- Je suis tellement désolée.

Une pluie de douleur et de culpabilité glissait le long des joues pâles de Dwenn.

- Ne le sois pas. C'est pas ta faute. C'est la mienne. Je n'aurais jamais du...

" Rester quand tu me l'as demandé" termina t-il intérieurement.

- Très touchant, vraiment, mais malheureusement je vais devoir abréger ce moment. Dis adieu à ta jolie rouquine.

- Non! Loup tendit le bras. Ne fais pas ça! Tu n'es pas obligé. Je te suivrais sans résister! Implora Loup dans un ultime désespoir.

- C'est dans le contrat mon pauvre. Une prime supplémentaire par membre de ta famille exécuté. Désolé j’ai une famille à nourrir mais toi tu n’auras bientôt plus ce souci.

Loup laissa sa fierté et sa colère de côté.

- Je t'implore. Si tu as une famille, une part de toi doit comprendre. Personne n'en saura rien. Je dirais que tu l'as tué. Laisse la vivre.

Loup l'implorait de tout son corps. Jamais il ne s'était senti si vulnérable face à un quelqu'un. Cet homme tenait la vie de Dwenn entre ses doigts.

Grys fit un geste de la main et le colosse lui brisa la nuque comme une brindille. Loup vit la lueur qu’il aimait tant dans les yeux de Dwenn, s’éteindre comme on souffle une bougie, elle tomba comme une poupée désarticulée.

Loup hurla son désespoir. Un cri d'animal. La bête tapie aux tréfonds de son âme damnée s’était réveillée.

- Voilà où la vengeance mène mon pauvre. Directement dans l'autre monde. On n'échappe pas à son passé même au plus profond d'une vieille forêt immonde!

Grys fulmina.

- Que je déteste cet endroit! C’est froid, humide et toute cette boue me dégoûte. Bref on ne va pas se raconter tous nos petits tracas. Passons aux choses sérieuses ! Au tour du fiston. Il sourit.

Un quatrième homme surgit tenant Arcis. Il fallait qu'il se calme, il se concentra sur sa respiration et sur cet instant.

- Papa!

Son petit garçon pleurait.

- Ne t'inquiètes pas fils. Regarde moi. Regarde moi Arcis! Pense au cadeau que je t'ai fait.

Aussitôt l'enfant planta, d’un geste rapide, le petit couteau de son père dans la cuisse du mercenaire. Il hurla un instant, puis son cri se transforma en gargouillis une dague venait de lui transpercer la gorge. Le colosse, tueur de Dwenn, s'écroula au sol une lame plantée dans l'œil gauche quelques secondes plus tard. Une troisième dague rata sa cible. Loup esquiva les deux flèches décochées par les archers qui s’enfuirent aussitôt dans les profondeurs de la forêt. L’infâme Grys s’était volatilisé aussi vite qu’une poussière emportée par un vent glacé. Loup, malgré sa colère, le laissa filer, il se tourna vers Arcis qui pleurait près de sa mère.

Ses larmes de désespoir le meurtrirent au plus profond de son être. Il s'agenouilla auprès de lui.

Il prit son fils dans les bras. Ils restèrent enlacés longtemps sous la pluie glaciale. Quelques vieux arbres autour d’eux, se lamentèrent brusquement. Leurs sanglots lancinants accompagnèrent la tristesse et la détresse de ces deux êtres qui avaient tout perdu. Loup se releva délicatement, laissant son fils enlacer sa mère. Il partit détacher la corde qui retenait la petite Tili. Il la prit dans ses bras, elle était si légère, si frêle.

Le chagrin s'agrippa alors à lui et le fit tomber à genoux dans la boue, le visage contre celui de sa petite fille. Arcis lui posa la main sur l’épaule. Père et fils se regardèrent. Les mots n’étaient d’aucune utilité, ils s’étaient compris d’un regard. Loup se releva et posa avec douceur Tili au sol à côté de sa mère. Il les embrassa. Arcis aussi. Un dernier baiser en guise d'adieu.

Ils creusèrent une seule tombe à l’ombre d’un arbre millénaire. Mère et fille ensemble dans l’éternité.

Ils reviendraient mais à présent il fallait partir. Loup devait mettre son fils à l’abri. Ensuite viendrait les représailles, et elles seraient terribles et implacables. Il regarda la cicatrice qu'il s'était infligé vingt ans auparavant. Elle saignait de nouveau. Il serra le poing et ils quittèrent ces lieux souillés à jamais.

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