Chapitre 45 Conjectures - Partie 3

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 Tabatha, qui était retournée en tête du convoi, partageait l'inquiétude de Hank. Ce qui la minait le plus, c'était l'incertitude. Elle savait qu'elle devait se tenir prête, mais elle ne savait pas pour quoi. Maintenant qu'elle avait pris le commandement du groupe, c'était à elle de trouver un plan, de faire en sorte que tout se déroule bien, et que chacun soit prêt à faire face à toute éventualité. L'incident de la veille avait au moins servi à ce que Tabatha comprenne cela.

  Malgré tout ce qu'ils pouvaient dire, quels que soient leur courage ou leur motivation, les habitants de Ts'ing Tao n'étaient pas prêts à faire la guerre. Ils étaient capables de se défendre et d'abattre quelques djaevels lorsque tout était planifié, mais ils paniquaient face à l'imprévu et faisaient n'importe quoi. Une bonne partie d'entre eux n'avait rien fait pour repousser les loups. En fait, la plupart n'avaient même pas d'arme au moment de l'attaque.

  La princesse n'arrivait toujours pas à comprendre comment ils avaient pu être aussi inconscients. Ses compagnons n'avaient pas l'air de se rendre compte du danger qui les entourait, et elle-même n'avait pas été assez prudente. Ils avaient remporté une victoire et avaient agi comme si tous leurs problèmes étaient réglés. Ils avaient cru qu'une fois les djaevels éliminés, plus rien ne pouvait les inquiéter.

 Mais ce qu'ils n'avaient pas l'air de savoir, c'était que le royaume était déjà dangereux avant l'apparition des djaevels. Il y avait des tensions aux frontières avec les royaumes voisins, des bandits sur les routes, et des bêtes sauvages bien sûr. Les habitants de Ts'ing Tao l'avaient appris à leurs dépens. Le simple fait de passer d'une île à l'autre pouvait être très dangereux.

 Pendant longtemps, la sécurité du royaume avait été assurée par la famille royale par l'intermédiaire de son armée. C'était elle qui protégeait les frontières, arrêtait les bandits et quand les circonstances l'exigeaient chassait les bêtes sauvages qui menaçaient les villages isolés. L'armée comptait de très nombreux soldats, et dans les provinces éloignées, leur recrutement était assuré par les seigneurs locaux. Il était parfois difficile de trouver de bons soldats, et il pouvait arriver que certains essayent d'abuser de leur position.

 Tabatha avait autrefois entendu son père parler d'un problème de ce genre dans le sud du pays. Elle ne se souvenait plus où exactement, mais elle se rappelait que son père avait été furieux envers le seigneur en charge de la région. Cela remontait à sept ans ? Huit ans ? Il lui semblait que son père venait de devenir roi.

 Il avait convoqué tous les seigneurs du royaume pour se présenter à eux officiellement. Ils le connaissaient déjà tous bien sûr, du temps où ils venaient au palais rendre des comptes à son père, mais la tradition voulait qu'ils viennent le reconnaître comme leur roi et lui prêter allégeance en tant que bannerets.

 Tabatha se souvint avec un sourire qu'elle avait été emballée par cette journée car sa mère lui avait promis qu'elle pourrait porter sa plus belle robe. Pendant une semaine, la petite princesse avait vidé sa penderie chaque matin sans parvenir à se décider, jusqu'à ce que sa mère la menace de choisir à sa place et de l'habiller d'une robe bouffante rose qui la ferait ressembler à un gros bonbon. La petite Tabatha savait que l'affreuse Lizzie Brooks n'aurait jamais oublié cela, et elle avait bondi sur une robe turquoise à volant en suppliant sa mère de la laisser la porter.

 Tabatha se souvenait très bien comme elle s'était pavanée devant l'odieuse Lizzie, d'autant plus que cette dernière n'avait pas été autorisée à rentrer dans la grande salle du château. Tabatha avait d'abord été émerveillée par les seigneurs et leurs chevaliers en armure, leurs écuyers et leurs portes étendards, puis elle s'était rapidement ennuyée. Les seigneurs n'étaient pour la plupart que de vieux bonshommes, les chevaliers ne disaient pas un mot et les écuyers avaient tous l'air un peu idiots. L'ambiance était solennelle et pesante. Rien à voir avec les fêtes qui avaient lieu d'ordinaire dans cette salle.

 Pour s'occuper, la petite princesse avait tenté de reconnaître les bannières des seigneurs avant qu'ils ne s'annoncent, mais à cette époque elle n'était pas très attentive aux cours de son précepteur, et elle avait eu du mal à les identifier. Les seigneurs s'étaient avancés un à un, puis mettant un genou à terre ils avaient prononcé les vœux rituels pour jurer fidélité à leur nouveau roi. Tabatha n'avait eu qu'une envie, c'était que tout cela se termine.

 Soudain son père avait pris la parole. Cela avait surpris tout le monde, car durant cette cérémonie le roi restait traditionnellement silencieux. Tabatha fronça le nez en tentant de rassembler ses souvenirs. Elle revoyait clairement la bannière du seigneur qui s'était tenu devant son père à ce moment-là. Une tête de lion indigo sur un fond blanc. Il s'agissait des couleurs de la ville de Castelroi, une des villes fortifiées les plus au sud du royaume. Les seigneurs de cette ville étaient les... Garaney.

 Tabatha en avait souvent entendu parler, car les Garaney avaient souvent discuté l'autorité de sa famille au cours des siècles. L'un d'entre eux avait même levé une armée et tenté de prendre le pouvoir quelques décennies plus tôt. Le roi de l'époque l'avait vaincu avec l'aide de ses autres bannerets, puis s'était rendu à Castelroi. Les autres membres de la famille avaient désavoué le traître et avaient juré fidélité au roi. En réparation du préjudice, le roi avait exigé des Garaney la moitié de leur or. Ces derniers avaient accepté afin de pouvoir conserver leurs titres et leurs terres. Cette histoire était célèbre dans tout le royaume, car c'était la dernière fois que quelqu'un avait osé défier la famille royale. Néanmoins, les Garaney avaient gardé une certaine rancœur envers la famille royale.

 C'est pourquoi le seigneur Teon Garaney n'avait pas apprécié que le roi Albus s'adresse à lui durant la cérémonie. Tabatha se souvenait de leur échange comme si c'était hier.

- Lord Garaney j'ai entendu vos vœux et je suis heureux de vous accueillir à mes côtés. J'espère que cet engagement aura un peu plus de valeur que par le passé.

- Monseigneur, si par le passé ma famille vous a déçu, je peux vous assurer que jamais je...

- Je ne souhaite pas rouvrir les plaies du passé, avait assuré Albus. Je ne doute pas et n'ai personnellement jamais eu à douter de la fidélité de votre famille. J'estime néanmoins que vous ne me servez pas aussi bien que vous le devriez.

 Un lourd silence s'était alors installé dans la grande salle du palais. Teon Garaney avait gardé ses yeux noirs braqués sur le roi, et celui-ci l'avait regardé avec une froide impassibilité. Jamais Tabatha n'avait vu son père ainsi. Lui qui était d'habitude si prévenant, si chaleureux, même envers les domestiques. Il lui avait fait presque peur. Les chevaliers de lord Garaney s'étaient avancés d'un pas, et les gardes derrière le trône du roi avaient fait de même. Albus les avait arrêtés d'un geste de la main. Il avait expliqué par la suite à sa fille que même s'il n'aimait pas beaucoup cet homme, il ne pouvait pas risquer de déclencher un conflit ouvert avec une des familles les plus puissantes du royaume. Teon Garaney devait avoir pensé la même chose, car après un signe de tête à ses chevaliers il s'était incliné légèrement et avait demandé la mâchoire serrée :

- Comment puis-je plaire à mon seigneur ?

- Je veux que vous contrôliez mieux vos soldats.

- Je peux vous assurer votre altesse que...

- Je n'attends pas de vous des excuses mais des actes, l'avait interrompu Albus. Je n'ai aucun doute sur ce que j'avance. Des soldats portant vos couleurs abusent de leur pouvoir et commettent les pires atrocités. À travers vous, les soldats de ce royaume représentent mon autorité. Je veux que mes sujets puissent avoir confiance dans leur armée, et non pas la craindre. Je ne veux pas croire qu'un de mes bannerets cautionne des actes de ce genre. Faites de l'ordre dans vos rangs, ou je viendrais m'en occuper personnellement.

 Tabatha n'avait jamais su si Teon Garaney avait fait ce que son père lui avait ordonné, mais elle savait que son père avait envoyé un grand nombre de soldats dans le sud du royaume quelques mois plus tard. Jacob lui avait appris par la suite que c'était là qu'étaient apparus les djaevels et que son père avait tenté de les arrêter avant qu'ils ne soient trop nombreux. Malheureusement bon nombre de soldats n'étaient jamais revenus et avaient grossis les rangs des djaevels. Peut être certains des soldats qui avaient juré de protéger le palais faisaient-ils partie des djaevels qui l'avaient attaqué.

 Tabatha sentit les larmes lui monter aux yeux en repensant à cette journée. C'était ce jour-là que le royaume tout entier, ainsi que sa propre vie, avaient basculé dans l'horreur. Mais elle allait reprendre tout cela en main, pensa-t-elle en se frottant les yeux avec ses paumes. Elle allait reconquérir son royaume, une région après l'autre, en commençant par cette ville à l'est.

 Elle n'avait pas, comme son père, une armée et des bannerets prêts à se battre pour elle. Tout ce dont elle disposait, c'était une bande de paysans, de pêcheurs et d'artisans, qui se chamaillaient pour un rien et agissaient souvent de manière désordonnée et égoïste. Mais elle allait les prendre en main eux aussi, et les transformer en féroces guerriers. Avec l'aide de ses amis, grâce à ce que Jacob lui avait enseigné, et grâce à ce que ses parents lui avaient légué, elle se promit de les transformer en des soldats imbattables. Un jour, les bardes chanteraient leur légende.

 Tabatha savait au fond d'elle-même qu'elle se racontait des histoires, et qu'il y avait de grandes chances que beaucoup ne survivent pas longtemps, voire qu'aucun d'entre eux ne rentre jamais, mais elle avait besoin de se convaincre, de trouver la force de continuer. Et pour cela, elle ne devait pas penser à la défaite. Seulement à la victoire, et à tous les moyens de l'obtenir. C'est pourquoi, tout en marchant, elle tentait de passer en revue tous les dangers qui pouvaient les attendre dans cette ville, et de réfléchir aux moyens de les repousser.

 Après un moment, ils atteignirent l'orée des bois. Ils en sortirent avec soulagement, car la lumière des soleils leur parvenait directement, et les réchauffa ainsi sensiblement. De plus, la vue dégagée évitait les mauvaises surprises. Le chemin les mena à travers champs sur quelques kilomètres. En fait de champs, il s'agissait plutôt d'immenses prairies en friche qu'aucun être humain n'avait dû travailler depuis des années, et dont la nature avait repris le contrôle. Cela ne présageait rien de bon quant à la possible présence de survivants dans la région. Enfin, en fin d'après-midi, ils arrivèrent en vue du village.

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