Chapitre 9 Un accroc dans le plan - Partie 1

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 Reg’liss se redressa, l'oreille aux aguets. Il avait entendu comme un bruissement derrière son dos et n'était pas très rassuré. La nuit était tombée depuis plus d'une heure et l'obscurité était presque totale autour de lui. Il avait refusé de prendre une torche en quittant le camp, mais le regrettait à présent. Il resta immobile et à l’affût pendant de longues minutes à imaginer le pire.

 Il ne savait pas exactement où il se trouvait dans le royaume, et il ignorait totalement ce qu'il devait craindre dans cette région. Y avait-il des bêtes plus grosses qu'un mangolier, des prédateurs peut-être ? Une présence magique allait-elle tenter de le tuer à petit feu ? Pendant un instant, il redouta même que les soldats les aient finalement retrouvés.

 Heureusement, les nombreuses parties de chasse de Reg'liss avaient affûté ses sens, et il parvenait à se repérer suffisamment bien dans le noir. Après quelques instants sans rien voir bouger d'autre que les feuilles soufflées par le vent, Reg'liss fût convaincu d'avoir imaginé le bruit qui l'avait fait sursauté. Il se dépêcha néanmoins de ramasser le bois qu'il était venu chercher et de retourner vers le campement.

 Après un petit quart d'heure de marche, il aperçut la lueur rougeoyante du feu de camp de ses amis. Alors qu'il sortait du couvert des arbres, quelqu'un lui sauta dessus et l'empoigna par le col, l'obligeant ainsi à lâcher ses branches de bois sec. Reg'liss s'apprêta à se défendre, mais se rendit compte que c'était Hank. Il se dégagea de son emprise d'un revers de bras.

– Tu es malade, qu'est-ce qui te prend ?

– Je ne savais pas que c'était toi, excuse-moi. Mais tu aurais dû t'annoncer.

– Pourquoi est-ce que tu chuchotes ?

– Parce que Sin fo s'est endormie, répondit Hank en la désignant d'un mouvement de tête.

 Reg'liss regarda derrière lui et vit qu'en effet la jeune femme était étendue près du feu, une couverture remontée jusqu'aux épaules, et une expression de parfaite quiétude sur le visage. Hank tapa sur l'épaule de Reg'liss et lui dit :

– Viens manger un morceau, tu l'as bien mérité.

 Reg'liss se pencha pour ramasser ses branches et sourit. Il était content d'être revenu sur le camp et de retrouver ses amis. Il se surprit lui-même en pensant ça, mais Hank était bel et bien devenu un ami.

 Depuis une semaine qu'ils avaient quitté Castelroi, leurs rapports s'étaient grandement améliorés. Petit à petit, l'animosité avait disparu, ainsi que la jalousie et la méfiance. Reg'liss s'était rendu compte de l’allié précieux que pouvait représenter Hank. Il connaissait parfaitement la région, leur permettant ainsi d'éviter les villes et les villages. En effet, Hank leur avait expliqué que les soldats pouvaient pousser leurs recherches très loin, et qu'ils n'avaient sûrement pas abandonné si vite. Aussi, quand par deux fois Hank les avait emmenés jusqu'à une ferme isolée, il y était allé seul réclamer un peu de nourriture, en leur recommandant de rester cachés.

 Leurs provisions n'ayant pas fait long feu, ils durent très vite se mettre à chasser, et là encore la présence de Hank se révéla décisive. Sin fo était une jeune femme débrouillarde, mais elle n'avait aucune expérience de la chasse, et ne pouvait donc pas aider efficacement Reg'liss. Hank en revanche semblait avoir fait ça toute sa vie. Sin fo lui avait d'ailleurs demandé d'où il tenait cette compétence, mais il avait répondu évasivement. Il n'aimait manifestement pas parler de lui, ce qui surprit la jeune femme. Reg'liss en revanche le comprenait très bien.

 C'était pour toutes ces petites choses que le jeune homme avait fini par se rapprocher de Hank et lui accorder sa confiance. La plus grande preuve de cette confiance était qu'il laissait Sin fo seule avec Hank sans la moindre inquiétude. Comment pourrait-il la croire en danger en la voyant dormir si paisiblement ?

 Reg'liss déposa son bois en tas à côté du feu. Il alla ensuite vérifier que les lopvents étaient toujours solidement attachés, en tirant sur leurs cordes pour en tester la résistance. Les trois bêtes ne lui accordèrent pas le moindre regard, toutes occupées qu'elles étaient à gratter la terre à la recherche d'un ou deux vers à se mettre sous la dent. En revenant vers ses amis, Reg'liss demanda à Hank :

– Vous avez déjà dîné tous les deux ?

– Non, je t'attendais. Je n'ai pu attraper que des rongeurs, et Sin fo n'en a pas voulu. Elle a dit qu'elle attendrait le petit-déjeuner demain matin. C'est vrai que j'aurais préféré des niglants ou des oiseaux, mais ça reste de la viande, pas vrai ?

– Elle n'a pas été élevée comme nous, répondit Reg'liss en haussant les épaules.

 Il retira du feu les deux rongeurs qui y rôtissaient, en donna un à Hank et mordit dans l'autre à même la broche.

– Ce n'est pas mauvais, s'étonna Reg'liss. Elle ne sait pas ce qu'elle rate.

– C'est vrai, reconnut Hank en se léchant les doigts. Qu'est-ce que tu disais sur Sin fo ?

– Elle n'est pas comme nous. Enfin, je ne sais pas d'où tu viens, mais je ne pense pas que tu sois né avec une cuillère en argent dans la bouche.

– Pas exactement non, répondit Hank avec un rictus. Et c'est le cas pour elle ?

– Je ne veux pas dire que c'est une bêcheuse, loin de là. Mais sa famille est la plus riche de notre village, et largement. Sin fo a donc toujours eu ce dont elle avait besoin et n'a jamais eu à se priver, comme toi et moi. Elle n'a pas connu la vraie faim, ni le besoin de manger des choses à l'aspect si rebutant. Enfin, ce n'est sûrement pas à moi de te raconter tout ça.

– Je ne pense pas qu'elle t'en voudra pour ça. Et puis ça se voit que tu tiens à elle. Tu la connais depuis longtemps ?

– Ça doit faire dix, non onze ans, répondit Reg'liss après un rapide calcul. Elle avait six ans et je venais d'en avoir sept. Ça faisait quelques mois que j'étais sans nouvelle de mes parents, et j'étais très inquiet. Les enfants étant ce qu'ils sont, plusieurs petits crétins se moquaient de moi sans arrêt à l'école. Je ne disais jamais rien, préférant attendre d'être chez moi pour pleurer, mais un jour le pire de ces crétins, qui m'avait pris pour souffre-douleur, s'est permis d'insulter ma mère. J'ai voulu le cogner, mais il était beaucoup plus fort que moi et il m'a mis au sol d'un seul coup de poing. Il allait continuer mais une petite fille s'est interposée. Elle devait faire à peine la moitié de sa taille, et elle paraissait vraiment inoffensive avec ses deux couettes sur le dessus de la tête.

 Hank éclata de rire et avala de travers.

– Tu te paies ma tête, dit-il en toussant et hoquetant.

– Si, je t'assure, avec des couettes ! Enfin bref, ce sale gosse l'a menacée en lui disant qu'il se fichait de savoir qui était son père et qu'il n'avait pas peur d'elle.

– Et c'est là que son père est arrivé ?

– Tu rigoles ? Elle lui a sauté dessus et elle s'est battue avec lui ! J'ai été obligé de les séparer.

Les deux hommes rirent de plus belle.

– Quel tempérament !

– Elle ne l'a pas perdu. Après ce qu'elle avait fait pour moi, on est très vite devenus amis, et elle m'a beaucoup soutenu quand il est devenu évident que je ne reverrais jamais mes parents. Il faut dire qu'elle aussi avait perdu sa mère très jeune, alors elle savait ce que je traversais.

– J'imagine que vous avez passé beaucoup de temps ensemble.

– Pas autant que je l'aurais voulu, répondit Reg'liss du tac au tac.

– Qu'est-ce que tu veux dire, s'étonna Hank.

– Rien, rien, s’empressa d’éluder le jeune homme. Je pensais à voix haute. C'est vrai qu'on se voyait beaucoup à l'école, mais très peu en dehors. Je ne suis pas allé très souvent chez elle, je crois que son père ne m'appréciait pas. Et j'avais un peu honte de l'emmener dans la petite ferme de mon oncle. Et quand j'ai arrêté l'école, on s'est de moins en moins fréquentés. J'étais très occupé à la ferme, je ne retournais pas souvent en ville. De son côté, Sin fo passait beaucoup de temps à s’entraîner. Plus elle grandissait, plus elle devenait populaire, et moi je l'observais de loin.

– Tu te rends compte que tu passes pour un type dérangé dit comme ça ?

– Imbécile, ce n'est pas ce que je voulais dire !

– Peut-être pas, mais je dois reconnaître qu'elle est très agréable à regarder.

– Je ne pense pas à elle de cette manière. C'est mon amie, c'est tout, certifia Reg'liss en rougissant.

– Tu as tort. Crois-en mon expérience, on n'en croise pas tous les jours des comme elle. Si elle n'était pas si jeune, moi je n'hésiterais pas.

 Un long silence s'installa entre eux, pendant lequel Reg'liss s'était retourné et fixait Sin fo dormant paisiblement. Soudain il affirma d'une voix forte :

– Tu n'y arriveras pas.

 Hank, qui avait commencé à somnoler, s'enquit d'une voix pâteuse :

– Je te demande pardon ?

 Reg'liss fit volte-face et brandit la broche encore fumante comme une épée.

– Ne te moque pas de moi !

 Il fondit sur Hank, lui perça la cuisse avec la broche, avant de se saisir d'un tison et de molester, avec hargne, toutes les parties de son corps qu'il parvenait à atteindre. Il y avait une lueur démente dans ses yeux tandis qu'il hurlait « Je sais... très bien... ce que... tu veux... faire », assenant un nouveau coup à chaque mot prononcé. Hank avait maintenant plusieurs os brisés, le visage en sang et une lèvre éclatée. Il leva les yeux vers Reg'liss qui soutint son regard un instant avant de lui affirmer, un sourire au coin des lèvres :

– Tu ne me la voleras pas !

 Il brandit son tison et frappa un coup violent sur le crâne qui fit craquer les cervicales.

 Il était ruisselant de sueur. Son cœur tambourinait contre sa poitrine, comme s'il avait décidé d'en sortir. Il n'arrivait pas à croire qu'il ait pu faire ça. Il l'avait tué.

 Soudain il se rendit compte que s'il était là à y réfléchir, c'était qu'il n'était sûrement pas mort. Non, Reg'liss ne l'avait pas tué. Ce n'était qu'un cauchemar. Il tenta de s'apaiser, mais lorsqu'en tournant la tête, il s'aperçut que Reg'liss sommeillait juste à côté de lui, il sursauta et se releva précipitamment, s'éloignant le plus possible de lui.

 Brusquement il se souvint. Ce rêve, ce cauchemar, il l'avait déjà fait auparavant, à plusieurs reprises. La dernière fois c'était la nuit précédant sa première rencontre avec Sin fo et Reg'liss. Comment n'avait-il pas fait le rapprochement ? Lorsqu'il avait vu Reg'liss, pourquoi ne l'avait-il pas reconnu ? Il se sentait en danger à présent. Bien sûr ce n'était qu'un rêve, mais qui se terminait invariablement de la même façon. Et si c'était plus ? Quelque chose de plus important qu'un simple rêve ? Il regarda Reg'liss un moment et fut parcouru d'un frisson. Sa décision était prise. Il agirait aujourd'hui. Il devait tuer Reg'liss.

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