RETOURS EN ARRIÈRE Chapitre 1 Ts'ing Tao - Partie 1

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 Le jeune Reg'liss se réveilla en sursaut. Il avait fait un mauvais rêve. Les détails commençaient déjà à lui échapper, mais il conservait une sensation de malaise. Comme s'il se trouvait à un endroit où il ne devrait pas. Il se redressa dans son lit pour s'éveiller totalement. Il se passa les mains sur le visage et regarda autour de lui.

 Il était bien chez lui, et rien n'avait bougé depuis la veille, évidemment. Ses vêtements étaient toujours au pied de son lit, là où il les avait jetés avant de se coucher. La faible lumière qui filtrait derrière les volets permettait de deviner les contours des quelques meubles de sa chambre. Une armoire qui abritait presque toutes ses affaires. Une chaise en paille devant une petite table sur laquelle trônaient une bassine et une cruche en étain servant à la toilette. Et enfin, accroché au mur, un cadre qu'il ne voyait pas, mais dont il connaissait l'image par cœur. Il s'agissait d'un sépia représentant ses parents, le seul souvenir qu'il lui restait d'eux.

 Même sans la voir, le simple fait de poser les yeux sur cette image accentua l'inconfort de Reg'liss. Il se rappela furtivement que dans son cauchemar, il s'était senti seul, extrêmement seul. Ce sentiment lui était douloureusement familier. Ses parents étaient morts alors qu'il n'était encore qu'un petit garçon, et le frère de sa mère, Krabs, l'avait alors recueilli. Cela avait logiquement été un grand bouleversement dans la vie du garçonnet, qui en plus de perdre les deux êtres qui lui étaient le plus chers, avait dû quitter la ville et ses amis pour venir vivre à la ferme. Son oncle l'avait toujours bien traité, et lui avait donné tout l'amour dont il était capable. Krabs avait continué à envoyer son neveu à l'école en ville pendant quelques années, mais au fur et à mesure qu'il grandissait, ce dernier avait de plus en plus délaissé l'école au profit des travaux de la ferme. Maintenant qu'il était presque adulte, c'était lui qui abattait la plus grosse partie du travail.

 Malgré cela, Reg'liss s'estimait heureux de sa vie ici. Son oncle et lui avaient fini par s'apprivoiser, et à surmonter ensemble leurs deuils respectifs. Le garçonnet avait apporté un peu de gaieté et de vivacité dans la vie de son oncle, mais il avait adopté à la longue son caractère taciturne. Il n'était pas rare que les deux hommes n'échangent pas plus de quelques phrases dans une journée. Reg'liss ne s'en formalisait plus. Il savait que son oncle l'aimait. Il était simplement silencieux de nature.

 En vérité, Krabs n'était jamais aussi bruyant que lorsqu'il dormait. Son neveu y était habitué, mais maintenant qu'il était réveillé, il ne savait pas si c'était le vent à l'extérieur ou les ronflements de son oncle qui faisaient vibrer les murs. Reg'liss secoua lentement la tête en souriant. Penser avec bienveillance à son oncle et à tous leurs souvenirs joyeux avait fini de dissiper le trouble laissé par son cauchemar.

 Le jeune homme écarta les couvertures et sortit du lit. Il entama sa routine matinale pour se réveiller totalement. Il commença par une dizaine de génuflexions qui firent craquer ses articulations. En massant ses jambes, ses mains légèrement calleuses râpaient sur sa peau et se soulevaient presque imperceptiblement sur ses cicatrices, souvenirs de coupures et de brûlures. Il étira ses bras trop longs au dessus de sa tête, puis les écarta et les enroula autour de son torse plusieurs fois pour toucher ses omoplates. Il constata que le travail en extérieur avait donné à sa peau un teint plus halé sur toutes les parties de son corps qui étaient découvertes. Enfin pour finir de chasser le sommeil, il se frictionna vigoureusement la tête, ce qui eut pour effet d'embrouiller encore un peu plus ses cheveux bouclés.

 Reg'liss frissonna soudain. L'automne touchait à sa fin, et le froid se faisait chaque jour plus mordant. Les brèches dans les murs n'arrangeaient pas les choses. Il pouvait sentir sur sa peau l'humidité de la rosée à l'extérieur. Il s'habilla en vitesse du pantalon de toile et de la tunique fourrée qui traînaient sur le lit et écarta ses volets. Il plissa les yeux. Alik, le premier des trois soleils qui illuminaient Vadkraam, dardait déjà ses rayons au dessus des arbres. Malgré la brume matinale, la lumière éclairait d'un éclat doré les eaux du lac, à quelques centaines de mètres en contrebas. Reg'liss huma avec délice ce mélange de rosée, d'embruns et de moisson.

 Tout indiquait qu'une magnifique journée se préparait. Il n'en fallut pas plus à Reg'liss pour prendre sa décision. C'était aujourd'hui qu'il devait se rendre en ville. En effet, Krabs et lui avaient travaillé sans relâche depuis des jours pour récolter et stocker les vivres dont ils auraient besoin pendant l'hiver. Il avait donc bien mérité son jour de repos. Il pourrait ainsi en profiter pour rencontrer ses amis qu'ils n'avait pas vus depuis longtemps.

 Le jeune homme rejoignit la cuisine en tâchant de ne pas trop faire grincer le sol dans le couloir. Il ne voulait pas réveiller son oncle. Ce dernier n'avait dormi que quelques heures par nuit depuis des semaines, et pour une fois qu'il n'était pas obligé de se lever avec les soleils, il souhaitait le laisser se reposer. Krabs n'était plus tout jeune, il devait se ménager. Reg'liss trouva quelques biscuits au fond d'un placard et s'en contenta pour le petit-déjeuner. Il attrapa ensuite sa veste en cuir pendue à un clou à côté de la porte et sortit en silence.

 Il fit d'abord rapidement le tour de la ferme en étudiant d'un peu plus près l'aspect des murs de bois. C'était le père de Krabs qui avait construit cette maison de ses mains, plus de soixante ans auparavant, et le poids des années était évident. Il avait simplement érigé une petite bicoque carrée, adossée à la colline pour se protéger du vent et du froid. Au fil du temps, la cabane avait été agrandie, des pièces avaient été ajoutées, des fenêtres percées, le toit surélevé. Des rénovations avaient été faites régulièrement, et les murs étaient de couleurs dissemblables aux endroits où des bois de différents arbres avaient été utilisés. La partie la plus récente du bâtiment, là où vivaient Krabs et son neveu, était aussi la plus abîmée, car éloignée de la colline elle subissait plus durement les assauts des éléments.

 Reg'liss et son oncle vivaient sur Incuna, une petite île forestière se situant dans la partie septentrionale du royaume de Vadkraam. La proximité avec la frontière expliquait le climat rigoureux. Il arrivait même que le sommet du pic au nord de l'île reste enneigé plusieurs années de suite. De cette petite montagne aux pans escarpés, la neige fondue se déversait en torrents dans le large lac qui occupait tout le centre de l'île. Sur les trois autres faces du lac, des berges sablonneuses s'étalaient sur quelques dizaines de mètres avant de se transformer en collines boisées. De là, la forêt recouvrait la quasi-totalité du territoire d'Incuna, et on pouvait marcher sous les arbres pendant des kilomètres jusqu'aux confins de l'île.

 L'unique ville de l'île se nommait Ts'ing Tao. Elle se dressait au centre du lac, sur une imposante île de pierre parfaitement plate. Aussi incroyable que cela puisse paraître, on avait coutume de raconter dans la région que cette île était artificielle. L'histoire disait que lorsqu'une poignée de colons étaient venus s'établir sur Incuna, ils avaient déployé tout leur art et toute leur ingéniosité pour bâtir cette île artificielle. Mais nul ne se rappelait comment ils avaient fait.

 La ville s'était édifiée autour d'une place centrale et la plupart des habitants de l'île y vivaient, dans des maisons de pierre et de bois, dont certaines se hissaient sur plusieurs étages. La plus grande et la plus belle de toutes étant bien sûr la résidence du chef. Mais certains se contentaient de cabanes de pêcheurs à la périphérie de l'île artificielle, et d'autres, plus téméraires, abandonnaient la sécurité du lac pour s'établir comme fermiers près des rives. C'était ce qu'avait choisi de faire le père de Krabs, et depuis maintenant trois générations, sa famille et quelques autres réparties autour du lac s'occupaient de produire la nourriture nécessaire aux habitants d'Incuna.

 Malgré l'importance vitale de leur métier, Reg'liss et son oncle étaient très loin de rouler sur l'or. Ils n'avaient jamais été riches, mais cette année était particulièrement difficile. Ils avaient bien sûr vendu une partie de leurs récoltes au chef du village, mais celui-ci avait négocié les prix à la baisse par rapport aux années précédentes. La situation aurait pu être bien meilleure s'ils avaient aussi vendu à des particuliers, mais bizarrement très peu de personnes avaient fait appel à eux ces derniers temps.

 Le jeune homme constata avec amertume l'état de délabrement avancé de leur ferme. Ils avaient bien sûr repoussé les travaux par manque de temps à cause des récoltes, mais aussi par manque de moyens. Reg'liss se dit qu'il pourrait profiter de sa journée en ville pour passer à la quincaillerie de Ts'ing Tao et y acheter le matériel nécessaire aux travaux. Il pourrait ensuite couper du bois en forêt et tailler lui-même les planches afin d'économiser quelques pièces. Même s'il n'avait pas la formation d'un charpentier, des planches mal dégrossies vaudraient toujours mieux que des fentes dans les murs.

 Avant de se rendre en ville, Reg'liss voulait faire une dernière chose. Il attrapa son arc posé sous le porche et s'éloigna un peu de la ferme en direction de la forêt. Il n'avait pas l'intention d'aller très loin, mais il préférait se tenir prêt au cas où il rencontrerait une bête agressive. Il y avait généralement peu de prédateurs sur cette partie de l'île, mais l'approche de l'hiver pouvait les pousser à se montrer plus entreprenants. À l'inverse, si Reg'liss croisait par chance la route d'un gros gibier, il pourrait ramener une belle pièce de viande pour les prochains jours.

 Mais ce n'était pas son objectif. Il souhaitait seulement vérifier ses collets. Malheureusement, les petits mammifères semblaient éviter leur ferme depuis qu'il les avait installés. En revanche les oiseaux ne paraissaient pas effarouchés par l'épouvantail. Deux des pièges étaient vides, mais dans le troisième il trouva un niglant, sorte de petit rongeur aux oreilles en pointe, aux longues pattes arrières, et au pelage brun-roux, réputé pour sa vitesse et son caractère craintif. Reg'liss les appréciait surtout pour la tendreté de leur chair.

 L'animal se débattait pour se sortir du piège. Reg'liss l'attrapa par les pattes arrière, et le rongeur se contorsionna de plus belle. Le jeune homme détestait faire ça, mais il tua l'animal en lui tranchant la gorge. Il ramena ensuite sa prise à la ferme et l'attacha à un crochet près de la porte, au dessus d'un seau afin de le laisser se vider de son sang. Il se lava les mains, laissa un mot sur la table de la cuisine pour informer son oncle que son repas l'attendait dehors, prit sa bourse, sortit de la maison et descendit en direction du lac.

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