Chapitre 37

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Le Kéjo, étendu sur le lit de sa petite chambre, réfléchissait.
Avait-il eu raison de demander l'aide d'Adrian ? Il n'en était plus très sûr ! Ce qui était certain à cet instant pour lui, était la vitesse à laquelle les événements se précipitaient. En l'espace de quelques jours, ses priorités avaient changé.

Elles prenaient le visage d'une jeune humaine à la sagesse déconcertante qui possédait une fraicheur désarmante et naïve. L'homme-félin devait bien admettre qu'elle n'avait qu'à le fixer de ses grands yeux clairs, lui parler et lui sourire pour qu'il se range à son opinion.

Quand sa hiérarchie apprendrait ce qu'il avait fait pour le beau regard de cette jeune humaine, comment réagirait-elle ? Ukal préféra ne pas s'interroger plus. Par ailleurs, Popellil ne lui avait-elle pas demandé de prendre soin de Lia ? Elle ne parlait jamais pour ne rien dire... Il en était là de ses réflexions quand on frappa à sa porte...

Surpris, il se redressa, attrapa un vêtement, l'endossa, et quitta son lit pour aller ouvrir. Derrière la porte attendait Lia. Ukal fronça les sourcils avant de s'étonner ainsi :

— Comment ca ? Tu ne dors pas encore ? Il est plus d'une heure !

— Je n'y arrive pas...Tout tourne dans ma tête. Je pense à tout ce qu'il s'est passé depuis mon départ du monastère. À cette direction que je dois prendre et que je ne vois pas...  Elle ajouta à brûle-pourpoint :

— Popellil sait... J'ai besoin d'elle. As-tu trouvé un moyen pour partir et pour Mécko ?

Elle était allée droit au but. Ukal la scrutait, Lia était si déterminée et impatiente. Il lui dit calmement :

— J'ai peut-être trouvé une piste, mais Lia, cela va demander du temps...

— Mecko n'a pas ce temps dont tu parles. J'en suis sûr ! 

— Lia, parfois il est nécessaire d'attendre. J'ai demandé l'aide d'un ami. Je ne saurai pas avant demain s'il sera en mesure ou pas de m'apporter cette assistance. Tu comprends ?

Le visage admirable de la jeune fille se peignit de déception. Cependant, elle répondit :

— Oui, bien sûr. Je suis navrée de t'avoir dérangé. Je vais retourner dans ma chambre.

Elle ouvrit la porte. Ukal lui dit :

— Ne te tourmente pas. Je suis certain que le Multiple permettra que tout se termine bien.

Elle eut un léger sourire en réponse, puis un signe de tête. Ensuite, elle sortit et referma doucement le battant.

Ukal regagna son lit. Il s'étendit en sachant déjà que, cette nuit-là, le sommeil n'avait pas fini de le fuir !

*
Quelque part dans le sub-espace - Vaisseau de Popellil

Elle était dans son laboratoire quand l'androïde de la passerelle du cargo la contacta.

Le haut-parleur de l'intercom grésilla. Puis la voix synthétique du robot humanoïde s'adressa à elle ainsi :

— Vous avez la communication que vous avez demandée, honorable dixième.

— Transmets l'hologramme ici.

En parlant, la femme au teint pâle détourna le regard de ses alambics et éprouvettes. Ainsi suspendit-elle son ouvrage.

Elle ôta de ses mains aux ongles courts et nacrés de fins gants translucides, puis les jeta dans un recycleur. L'écran holographique se déploya à ce moment-là...

L'image d'un humain aux larges épaules apparue au milieu de la pièce. Un charisme incontestable émanait de lui. Il fallait y ajouter l'évidente séduction d'un individu dans la force de l'âge. Ses cheveux, poivres et sel, et son regard sombre marqué de quelques rides d'expression ajoutait un plus à cette force. L'homme était vêtu d'un habit sévère.

Popellil lui sourit et le salua ainsi :

— Bonjour, Monsieur le Président de l'alliance terrienne.

Le sourire du terrien s'élargit.

— Je suis heureux de te revoir aussi. C'est une surprise. Il y a quinze ans, tu m'as nettement fait comprendre que tu ne m'aiderais plus en quoi que ce soit, et surtout que tu ne voulais plus avoir affaire à moi. 

— Je sais ce que j'ai dit. Que les choses soient claires. Je n'ai pas l'intention de reprendre dans ta direction, cette assistance que je t'ai offerte autrefois.

— Alors ? Pourquoi cet appel ?

— Je veux un retour d'ascenseur, comme vous le dites si bien sur Terre.

Son interlocuteur fronça les sourcils. Ses yeux sombres s'emplirent d'un éclat un peu calculateur. Popellil ne manqua pas de le remarquer. Elle précisa très vite :

— Je ne te conseille pas de marchander cette aide que je vais te demander. N'oublie pas que ce que je t'ai laissé, il y a 15 ans, je peux te l'ôter très facilement.

Son interlocuteur rétorqua avec défi :

— Pourquoi ne l'as-tu pas fait ?

— Disons que d'une certaine manière et malgré le mal que tu as pu faire, ta gouvernance reste équilibrée. En définitive, elle pourrait servir les desseins du Multiple.

Soudain agacé, le quinquagénaire exigea :

— Et si tu en venais au fait ?

Elle darda sur lui un regard brillant et laissa tomber :

— Tu vas faciliter le départ de Lia de la Terre. Ou plutôt de Lizzie. C'est son diminutif, n'est-ce pas sur ton monde ?

Le président terrien blêmit. Son visage se décomposait. Il objecta sur un ton presque suppliant :

— Tu ne peux pas me demander cela, Popellil.

— Bien au contraire, je ne peux faire que cela.

— Popellil, si c'est pour te venger de mes actions...

Elle le coupa :

— Absolument pas,  au contraire, c'est pour te sauver, sauver la Terre, sauver toutes les espèces pensantes de la galaxie. Cette enfant est une chance. J'ignore de quelle manière elle parviendra à cette harmonie que j'appelle de mes vœux depuis des siècles, mais je sais une chose : Ce n'est pas en restant sur la terre qu'elle y parviendra.

Popellil précisa :

— Pour une fois, je te demande de taire ton égoïsme et de faire ce qui est juste, Elliot.

L'homme restait silencieux. La femme alien attendait avec patience sa réponse. Elle le vit soudain serrer les poings. Son air habituellement si sûr de lui s'effaçait et son visage s'emplissait de chagrin. Puis il prit sur lui et annonça à Popellil :

— C'est entendu, je faciliterais le départ de ma petite fille de la Terre.

C'est lui qui coupa la communication, sans même saluer la femme. Popellil savait qu'elle avait demandé un grand sacrifice à cet homme, cela l'attristait. Elle ne le faisait dans un but de revanche. Est-ce que cela l'excusait ? La longue femme l'ignorait. Cependant, elle reprenait le fil des évènements en main et seul cela comptait. 

Maintenant, il ne lui restait qu'à attendre et à espérer que Lia, contrairement à Le'olin An té'o  et Eliott Wood, n'échoue pas.

Pensivement, elle pivota vers ses cornues et ses alambics, enfila de nouveau gants et se remit au travail...


*


Planète Terre - Île gouvernementale - Résidence D'Eliot Wood

Le président terrien seul dans son bureau, assis dans la pénombre, fixait sans le voir le complexe de communication qu'il venait d'éteindre.

Une grande tristesse le submergeait associée à de l'amertume et une soudaine flambée de colère. Celle-ci étant dirigée contre lui, il n'en voulait pas vraiment à Popellil. Il savait qu'il l'avait déçue.

Pourtant au départ, leurs actions visaient le bien commun, entre autres, une vie meilleure pour toutes les espèces stellaires, quelles qu'elles soient. Très vite, l'aversion d'Eliott pour le C.E.M. avait pris le dessus. Il s'était servi de ses capacités indéniables en politique extérieure pour créer un réseau extrêmement dynamique de collaboration avec les quatre autres nations planétaires méprisées par le C.E.M. Ses succès diplomatiques lui avaient ouvert les portes du pouvoir sur Terre. Il avait été élu Président.

Tout ceci, sous l'attentive observation de Popellil, dont  l'aide, à l'époque,  se présentait sous la forme de conseils avisés et aussi de cartes cosmographiques anciennes concernant des régions spatiales inconnues du C.E.M : tout un champ de ressources offertes à l'alliance.

La Terre et ses alliés installèrent de nouvelles colonies et surtout dissimulèrent d'immenses chantiers astronautiques, des usines d'exploitation d'énergie et des centres de recherches avancées dans divers domaines, sur nombres de nouveaux mondes. Ceci à l'insu du C.EM.

Cependant Popellil se désolidarisa des actions d'Eliott quand elle réalisa que l'homme, loin de viser l'harmonie universelle, préparait une guerre contre les Oléans et ses alliés.

La femme alien aurait pu, à ce moment-là, reprendre ce qu'elle avait donné, elle en avait le pouvoir. Pour des raisons qui avaient totalement échappé à Eliott, elle y avait renoncé.

Popellil s'était contentée d'une admonestation à l'encontre du président terrien, avant de disparaitre de sa vie. L'homme n'avait plus jamais entendu parler d'elle.

Jusqu'à cet appel inattendu. Ce que demandait la pâle femme, et qu'il avait accepté, lui déchirait le cœur. De multiples regrets l'envahissaient. Le premier étant de n'avoir pas reconnu son fils à sa naissance. Dès qu'il avait su Elisabeth enceinte, il avait fui ses responsabilités.

Jeune homme énergique et déjà ambitieux, il avait craint que cette paternité ne freine son ascension dans le monde de la politique, d'autant plus qu'Élisabeth était mineure à l'époque. Comme Eliott appartenait à une mouvance assez conservatrice, il s'était détourné d'elle. Elle avait dû élever son fils toute seule. Avec l'aide de son père au départ. Dès lors, Elisabeth lui avait voué une rancune tenace.

Quand la conscience de l'homme se réveilla, son fils venait à peine de terminer ses études. Eliott alla vers lui. L'accueil de Nicolas fut glacial, après lui avoir jeté quelques vérités bien senties, il le balaya de sa vie, ceci de façon définitive.

Le Président sortit de ses pensées moroses. Il consulta sa montre. Il était vraiment très tard. Pour lui, il était temps de se reposer. Ainsi laissant sa pièce de travail derrière lui, il rejoignit sa chambre.

*

Londres - Résidence Rochester - Petit matin

Le sommeil de Lia agitait son âme, son cœur battait à une allure folle. Un rêve très éprouvant prenait possession de la jeune humaine....

Elle marchait au milieu des religieuses. Cette fois, elle n'était plus au centre des préoccupations de ses sœurs.  rassemblées dans la salle des hublots. Les moniales et Lia avaient le nez collé sur la matière dure et froide du verre blindé.

Toutes fixaient une immense flotte de guerre qui venait de surgir aux abords du monastère. La jeune humaine sentait l'angoisse et la terreur lui couper le souffle. Elle n'était pas la seule. Lia devinait sur les faces disparates de ses coreligionnaires, les mêmes émotions transparaître. Même les insectoïdes laissaient voir cette appréhension...

Soudain les croiseurs de combats faisaient feu. Les religieuses hurlaient leurs terreurs et s'enfuyaient de la salle des hublots de manière désordonnée. Lia restait là, incapable de s'enfuir. Submergée par le chagrin et l'incompréhension. Soudain, son environnement volait en éclats, les flammes l'entouraient, elle levait les bras pour se protéger  et criait à son tour...

 La jeune fille se réveilla brusquement et se redressa. Elle tentait de calmer son agitation intérieure. Le moins que l'on pouvait dire c'est qu'elle avait du mal. Lia glissa hors du lit, se saisit de l'Omlipie qui attendait sur la table de chevet.

L'adolescente s'agenouilla sur le sol, ouvrit en tremblant le livre saint et le feuilleta. Le fin papier de soie glissait sous ses doigts, elle recherchait presque avidement un verset particulier. Les lettres de l'alphabet Oléan ancien couraient et dansaient devant son regard, elle déchiffrait aussi vite que possible. Une sorte de fébrilité guidait ses gestes, un feu intense la consumait. Soudain elle stoppa, l'antienne venait de lui sauter aux yeux. Lia  le lu à haute voix : 

"Le feu de l'adversaire consumera les corps mortels et pervertira les esprits égarés. L'Omniscient rejettera les âmes perdues. L'Univers, inexorablement s'acheminera vers sa destruction emportant jusqu'à l'Omniscient."

Épouvantée, la jeune humaine referma l'Omlipie. Elle tremblait de tous ses membres.

Ce passage qu'elle venait de lire, se rapprochait beaucoup de celui récité la veille au soir devant sa grand-mère et le Kéjo. Sa finalité était plus affreuse encore puisqu'il évoquait la fin de l'Omniscient.

Elle ferma les yeux et respira profondément. Avant toute chose, elle devait calmer son tumulte intérieur. Quelques instants, elle plaça sa foi en retrait, pour ne laisser que sa rationalité exister.

C'était un exercice que l'Ancienne lui avait enseignée dès son plus jeune âge. Il permettait d'éviter une interprétation trop littérale des écrits saints.

Un calme soudain la submergea. Son esprit glissa sur la vague tourmentée de ses pensées. Lia peu à peu retrouva sa sérénité.

La direction à suivre se confirmait pour elle : quitter la terre, trouver Popellil, et lui poser les questions essentielles qui lui permettraient de trouver sa place au sein de l'univers.

Que ferait-elle des réponses ? Lia l'ignorait,  dans l'immédiat, ce n'était pas d'actualité. Elle se releva, rangea l'Omlipie dans son sac, et résolument quitta sa chambre.

Sept heures du matin sonna sur Londres. Une pluie fine tombait sur l'antique City. De son côté,  Eliott quittait sa résidence. Il avait brusquement décidé de rendre visite à Elisabeth Rochester.

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