Chapitre 36

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Elisabeth fut la première à se reprendre. Elle dit à Lia :

— Ne te tourmente pas autant, c'est une chance pour notre nation. Nous allons nous libérer du joug de notre oppresseur.

— Il ne ressortira rien de bon d'une guerre, ni pour les uns, ni pour les autres !

— Tu es bien trop jeune pour en juger, Lizzie.

— C'est vrai, je suis jeune, mais je sens au plus profond de moi-même que ce qui nous attend est épouvantable !

D'un revers de manche, elle essuya ses yeux remplis de larmes... Elle se demandait comment elle pouvait être apparentée à une personne qui pensait que la violence résolvait les problèmes.

Cependant, la sénatrice qui n'avait pas cessé de l'observer, déclara soudain :

— J'étais comme toi autrefois. Je pensais que les discussions, la diplomatie, les traités pouvaient tout régler.

— Qu'est-ce qui a changé ?

Elle lui jeta un regard farouche, brillant d'une souffrance ancienne :

— Le CEM s'est chargé de me faire changer d'avis. Le jour où il a envoyé des vaisseaux attaquer une de nos colonies : la 82. Tu y étais avec tes parents  : mon fils et ma belle-fille... Ils y sont morts. Jusqu'à très récemment, j'ai cru que tu étais morte aussi !

Lia contemplait sa grand-mère, elle pouvait presque ressentir sa souffrance, son chagrin, son désir de revanche également. La jeune fille déclara :

— Vous pensez que la vengeance vous apportera la paix ? Eh bien, je peux vous assurer que ce ne sera pas le cas. Cela ne ramènera pas mes parents non plus.

Furieuse, la sénatrice s'avança vers elle en disant :

— De quoi parles-tu ? Que sais-tu de ma souffrance  ou tout simplement de la souffrance  ? Tu as vécu dans un cocon, Lizzie ! Ta Révérende t'a protégé du mal qui règne sur l'univers, comment pourrais-tu connaitre la manière de le combattre ?

Calmement Lia répondit :

— C'est vrai, l'Ancienne m'a protégé. Quant au mal, à la haine, à la peur et à la souffrance, dûs à ma différence, tous les jours de ma courte vie, j'y ai été confrontée. Jusqu'à la dernière minute de ma présence au monastère, ce mal insidieux m'a suivi. Je n'en ressens que de la tristesse, de la pitié pour toutes ses personnes qui se disent des religieuses, mais qui se laissent aveugler par la haine !

Décontenancée, la sénatrice se retrouva muette devant le calme qu'affichait sa petite-fille. Le Kéjo assistait à cette joute oratoire inattendue. Il ne savait pas quelle attitude adopter. Il sentait qu'entre ces deux humaines, l'ancienne et la jeune, le fossé qui se creusait menaçait de ne jamais se combler.

Soudain, Lia déclara :

— Je n'aurais jamais dû venir sur Terre. Je n'y ai pas ma place.

Là, la sénatrice eut un mouvement de recul, d'une voix blanche, elle rétorqua :

— Tu ne penses pas ce que tu dis...

— Bien sûr que si !

— Et où serait ta  place selon toi, Lizzie ? Avec les Oléans peut-être ?

Lia secoua la tête avant de répondre :

— Je n'en sais rien, tout est si confus... Je ne sais pas où me situer !

Elle était de nouveau au bord des larmes. Néanmoins, elle se domina et demanda brusquement à sa grand-mère  :

— Comment pouvez-vous être certaine de ma parenté avec vous ? Qu'est-ce qui vous le prouve ?

La sénatrice la dévisagea avec tendresse. Elle lui répondit :

— Je n'ai qu'à te regarder Lizzie, tes yeux, ton visage, ta chevelure d'or rouge et aussi...

Elle désigna son menton en concluant :

— Cette fossette, tu es tout le portrait de ton père !

Elisabeth sourit. Lia fronça les sourcils avant de rétorquer :

— Vous ne répondez pas vraiment à ma question !

Un silence suivit. Elisabeth hésitait. Puis elle décida de tout dire à l'adolescente.

Elle alla vers la bibliothèque, ouvrit  une vitrine et se saisit d'une petite boîte. Elle revint auprès de Lia et ouvrit devant elle l'écrin en révélant :

— J'ai su que c'était toi grâce à ceci...

Bouche bée, Lia contemplait la chaîne et la médaille nichées dans la boîte. Elle s'en saisit, en releva ses prunelles claires sur la sénatrice et en s'exclamant :

— Où l'avez-vous eu ? Ce bijou était dans mes affaires... Du moins, je le croyais...

Elle se rappela brusquement, qu'elle avait vidé plusieurs fois son sac depuis sa rencontre avec Ukal et qu'elle n'y avait jamais vu le bijou. Elle murmura :

— J'ai dû le perdre dans le vaisseau de Me'cko...

Ce que cela sous-entendait lui apparut :

— Il est ici ? Me'cko est ici ?

Le visage d'Élisabeth se durcit. Sa réponse fut sèche :

— L'Oléan est ici, en effet. Il a été capturé sur un site d'extraction d'énergie insectoïde...

Elle raconta le reste... Lia écoutait attentivement. En tant que fervente croyante, elle ne pensait pas que la présence de l'Oléan sur Terre en même temps qu'elle était une coïncidence ! Quand sa grand-mère eut terminé, la jeune fille dit :

— Vous devez faire libérer Me'cko.

La sénatrice sursauta, puis elle éclata d'un rire sans joie. Ensuite, elle refusa en ces termes :

— Ça, c'est hors de question... À l'heure où je te parle, et s'il n'est pas mort, il est sans doute en passe d'être transféré sur Pluton.

— Je vous en prie, vous devez intervenir ! Me'cko est de mon Karia, il est mon frère !

Offusquée, Elisabeth s'exclama :

— C'est moi ta famille ! Pas lui... Comment peux-tu dire ça ? Par ailleurs, dois-je te rappeler qu'il t'a abandonnée ?

Avec obstination, Lia insista :

— Selon les usages Oléans, je suis apparentée à l'Ancienne  et donc à Me'cko !

Furieuse, la sénatrice la saisit par les bras. L'adolescente laissa échapper le bijou. Elisabeth éructa presque  :

— Je ne veux plus t'entendre dire cela, Lizzie. Ta seule famille c'est moi ! Il en sera toujours ainsi, tu m'as bien comprise ?

Effrayée, Lia écarquilla les yeux puis rétorqua sur un ton plaintif :

— Vous me faites mal ! 

Elisabeth la lâcha, étonnée par le geste de violence qu'elle venait d'avoir envers sa petite-fille. Elle balbutia :

— Je... je suis désolée... Vraiment. 

Elle se recula, posa ses mains sur sa bouche, eut un sanglot, puis se détourna de la jeune fille et quitta subitement la pièce...

Sa grand-mère était partie si brusquement que Lia n'avait pas eu le temps de la retenir. Elle ne lui en voulait pas vraiment, elle comprenait sa réaction. La jeune fille ramassa la chaîne et la médaille qu'elle avait laissé échapper sur le sol. Elle posa tout ceci sur la table basse, puis en tremblant reprit place sur le canapé. 

Ukal avait assisté à toute cette scène avec tristesse et consternation. Il se demanda ce qu'il pouvait faire pour atténuer le désarroi qu'il lisait sur le visage de Lia. Puis il vit les traits délicats de la jeune fille se tendre légèrement avant de s'emplir de détermination. 

Elle fixa Ukal et décida :

— Je dois partir !

Elle précisa :

— Tu dois m'aider ! Il faut également délivrer Me'cko !

Ukal en resta stupéfait. Éberlué, il fixait Lia et commença à dire :

— Lia, je voudrais sincèrement t'aider, mais je doute que mon gouvernement apprécie que je porte assistance à une jeune humaine mineure dans sa fuite. Quant à délivrer l'Oléan...

Elle l'interrompit :

— Je dois trouver où est ma place, ce n'est pas sur Terre que j'y parviendrais. Une personne saura me guider... Du moins je le crois : Popellil. Quant à Me'cko, je me refuse à l'abandonner !

— Même si lui l'a fait ?

— Oui... Je n'ai pas de rancœur, il est de mon Karia.

Le regard clair de Lia était farouche et déterminé. Il réalisa qu'il ne pouvait pas lui refuser cette assistance qu'elle lui demandait. Alors, au risque de se placer en mauvaise posture,  il s'entendit lui dire :

— C'est entendu... Nous le ferons à ma manière. D'accord ? 

Elle acquiesça. Un ange passa et Elisabeth revint dans la pièce... 


La sénatrice retourna s'asseoir près de Lia, l'étreignit avec tendresse et souffla au creux de son oreille :

— Je suis désolée...

Lia n'avait eu aucun geste de recul à son égard. Elle murmura même à son aïeule :

— C'est déjà oublié...

La jeune fille décida aussi qu'elle n'essaierait plus de la convaincre de délivrer Me'cko ou de la laisser quitter la Terre. Elle comprenait de manière tacite que le Kéjo comptait agir dans la confidentialité. 

La sénatrice s'écarta d'elle. Lia se détendait. Élisabeth lui dit :

— N'abordons plus les sujets graves que nous venons d'évoquer. 

Puis Élisabeth aperçut la chaîne et la médaille sur la table. Elle proposa :

— Je voudrais que tu les portes, si tu le veux bien ?

Lia accepta. Elle ne voyait aucune raison de refuser. Ravie, la sénatrice en para sa petite-fille. En même temps elle disait :

— Quand je l'ai acheté, tu étais encore dans le ventre de ta mère. Elle avait bien voulu m'accompagner chez le bijoutier. Bien qu'elle estimât que c'était un peu tôt. Elle était un peu superstitieuse. J'ai demandé à ce que soient gravés tes prénoms. Ce sont tes parents qui les ont choisis. Elisabeth c'est le mien et Anne c'était celui de ta grand-mère maternelle. Elle est morte jeune. C'est à peine si ta mère l'a connue...

Elle termina d'accrocher la médaille au cou de Lia, mais continua à parler. La jeune fille l'écoutait sans intervenir. Elle comprenait qu'elle avait besoin de discuter de tout ceci. Puis Ils allèrent dîner...

À ce moment-là, Me'cko venait d'apprendre qu'il serait transféré sur Pluton, le surlendemain soir. 

*

Dans la chambre de Lia

La jeune fille, les yeux grands ouverts, fixait le plafond sans le voir vraiment. Elle ne parvenait pas à dormir. Sans cesse, les péripéties et les émotions de cette journée revenaient en film continu en elle. Il y avait également cette certitude qu'elle ne pouvait pas rester ici, dans ce lit douillet, cette chambre confortable à attendre le moment très improbable où elle serait adaptée à une vie de terrienne. Elle savait que cela avait peu de chance d'arriver. Lia se tourna sur le côté. Le sommeil la fuyait toujours... Elle prit son mal en patience...

En définitive, Ukal n'avait pas rejoint Hazil chez elle. Le dîner s'était terminé tard et quand ils avaient regagné leur chambre respective, il était plus de vingt-trois heures. Le Kéjo tout comme Lia avait du mal à dormir. Il réfléchissait au moyen de faire quitter la Terre à la jeune fille. Encore que là, son téléporteur pourrait très bien suffire. Or, il restait l'Oléan. Il était sans doute enfermé dans un bâtiment hyper sécurisé. Donc pas question d'utiliser le téléporteur. Quand il aurait identifié la prison, bien sûr. 

De plus, il fallait faire vite. D'après ce qu'affirmait la sénatrice, il serait sûrement transféré ailleurs rapidement. Ukal soudain se redressa, alluma son chevet et glissa hors du lit. Il venait d'avoir un début d'idée...

*

Quartier résidentiel de l'île gouvernementale - Appartement d'Adrian Herman

Adrian venait à peine de rentrer chez lui, lorsque son communicateur personnel sonna. Il jura entre ses dents, décrocha et répondit : 

— Vous êtes averti que c'est à vos risques et périls...

Il s'arrêta soudain avant de s'exclamer :

— Ukal ? Tu sais l'heure qu'il... ? Hein ? Ukal, il est plus de minuit ! J'ai autre chose... Quoi ? Pourquoi ?

Adrian leva les yeux au ciel, vérifia sa montre, réfléchit rapidement, puis dit :

— D'accord, tu triangules la position suivante : 48.8/2.3, c'est cela, laisse-moi 10 minutes.

Il raccrocha, non sans marmonner :

— Ukal, tu as de la chance d'être l'un de mes meilleurs amis !

Puis il quitta de nouveau son appartement... 

Site de réhabilitation citadine 20 P - France

Le Kéjo avait devancé le terrien sur le lieu de leur rendez-vous. Il s'agissait d'une ancienne cité d'avant les guerres  économico-climatiques de 2073.

 Presque entièrement détruite par les premiers bombardements, elle faisait partie des grands projets de reconstruction du ministère de la Culture, des Arts et du Patrimoine Disparu. Toutefois, faute de financement les travaux étaient suspendus. Cette cité autrefois, s'appelait Paris.  Quand Adrian se matérialisa non loin de lui, Ukal patientait depuis presque dix minutes. Le terrien dit aussitôt au Kéjo  :

— Nous avons une demi-heure, alors sois bref et convainquant !

— Bref d'accord, convainquant... C'est moins sûr. Bien, je me lance, Lia ne veut pas rester sur la Terre, elle veut repartir rapidement.

Surpris, Adrian demanda :

— Pourquoi ?

— Elle dit qu'elle n'a pas sa place sur Terre.

— Ce n'est pas vraiment à elle d'en juger, mais admettons, où veut-elle aller ?

— Elle ne sait pas vraiment. 

Là, Ukal mentait un peu. Il répugnait à parler de Popellil à Adrian. Celui-ci le regardait avec une certaine méfiance :

— Évidemment, tu as accepté de l'assister dans ce projet fou ?

— Oui...

— Ukal ? Elle est mineure, qui plus est apparentée à une des femmes les plus en vue de l'état terrien !

— Je sais...

— Et tu as accepté quand même ?

Le Kéjo ne se déroba pas, il hocha la tête. Il ajouta dans la foulée :

— Il y a un autre problème...

— Aïe aïe aïe ! J'ai l'impression que je ne vais pas aimer ça ! Vas-y,  Crache le morceau !

— C'est à propos de l'Oléan que la sénatrice a interrogé.

Adrian qui s'attendait au pire fronça les sourcils, il demanda  :

— Et alors ?

— Lia veut que je le délivre et que nous l'amenions avec nous. 

Adrian eut alors un violent sursaut. Il écarquilla les yeux, puis égrena à la suite tout un chapelet de jurons, puis il se calma. Impérativement, il refusa :

— Je suis navré, je ne peux pas t'aider. Si je le fais et que je me fais prendre, c'est la cour martiale avec la peine de mort à la clef. 

— Je veux juste un coup de pouce. 

— C'est-à-dire ? 

— Le nom de la prison où il est enfermé, et les codes de déblocage, afin que mon téléporteur puisse passer les écrans de verrouillage du site en question. 

— Si je fais cela, on saura que c'est moi qui te les ai donnés. 

— Adrian, j'ai fait une promesse à cette enfant.

— Eh bien, tu n'aurais pas dû !

— Si tu m'aides, la dette que tu pensais avoir contractée envers moi, il y a un peu plus de deux ans sera effacée.

Adrian fut interpellé. Il s'étonna :

— Tu es sérieux ?

— Tout à fait !

Là, le terrien prit le temps de la réflexion. Au terme d'un moment qui parut interminable à Ukal, Adrian déclara :

— Je ne te promets rien, mais je vais voir ce que je peux faire... Si j'ai trouvé un moyen sûr et sans trop de conséquences pour moi, je te contacterai demain dans la matinée. Dans le cas contraire, tu devras te débrouiller tout seul. 

Ceci dit, le terrien mit en route son téléporteur et disparut aux yeux du Kéjo. Celui-ci qui n'était qu'à moitié satisfait, s'attarda encore quelques minutes.

Son attention se porta sur un amoncellement de poutres rouillées à moitié fondues. La lune pleine et lumineuse éclairait partiellement les vestiges antiques de ce monument qui fut autrefois l'orgueil des habitants de la cité détruite. Ukal se détourna de ses débris.

À son tour, il quitta le site en se dématérialisant...  Les ruines séculaires retrouvèrent leur solitude.

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