Chapitre 28

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Quand Élisabeth entra dans la salle d'interrogatoire, l'Oléan, le torse dénudé, suspendu a un  trapèze d'acier solidement fixé au plafond, attendait avec angoisse. "Dents Jaunes"  toujours  derrière son clavier, semblait ne pas avoir bougé de place depuis la veille. La sénatrice alla le saluer. Il lui rendit mollement la politesse. La femme comprit que lui aussi n'était pas très heureux de la voir débarquer. Élisabeth pensa qu'il estimait sûrement qu'on venait piétiner ses plates-bandes ! Sans un mot, l'interrogateur lui désigna la chaise installée à ses côtés. Elle en prit possession, et osa demander :

— Avez-vous commencé ?

Il lui lança un regard morne avant de répondre du bout des lèvres :

— Nous allions le faire ! 

Élisabeth reporta son regard sur l'Oléan, qui justement la fixait. Elle réalisa qu'il n'avait pas cessé de l'observer depuis son entrée dans la pièce ! 

*

Dès que la sénatrice était entrée dans la salle, Me'cko avait ressenti une impression de familiarité. Il s'était demandé : "Où ai-je pu la rencontrer ?" Sa mémoire butait. Son regard allait des cheveux roux striés de gris au petit nez retroussé. Des lèvres fardées de rose tendre, à ses yeux clairs marqués aux coins des yeux de quelques ridules. Ce qui interpella vraiment le captif se trouva être la fossette que la femme avait au menton. L'information était presque là, mais elle se dérobait. Soudain, elle riva son regard au sien et il comprit. Cette femme ressemblait à Lia ! En plus âgée bien sûr, mais pour lui, c'était flagrant ! Il détourna les yeux et la première question de "Dents Jaunes" arriva ...

— Je vous redemande une dernière fois, Me'cko An te'o, que pouvez-vous me dire sur ce bijou ?

Un soldat vint flanquer devant les yeux de l'Oléan l'holographie qu'on lui avait  présentée la veille. Sa réponse resta la même : "J'ignore ce qu'est  cet objet."  Cette fois, il n'avait eu aucune réaction. "Dents Jaunes" n'eut qu'un soupir et cette parole :

— Commençons !

Le soldat vint poser l'holographie sur la table puis s'approcha du mur à gauche de la porte d'entrée. Là, se trouvaient, soigneusement alignés les uns à côté des autres et pendus à des clous, tout un florilège d'instruments divers, destinés bien sûr à torturer. 

Élisabeth qui avait suivi l'homme des yeux se dit : "Tiens, je ne les avais pas remarqués." Elle croisa les bras et, sans émotions apparentes, s'apprêta à assister à la "séance".

*

Le soldat s'approcha de Me'cko. Muni d'une sorte de badine en acier souple, il effleura un petit bouton à la base de l'instrument. Son extrémité s'alluma d'une clarté rouge qui pulsait à intervalles réguliers. "Dents Jaunes" lança à l'Oléan :

— Toujours rien à me dire ?

Me'cko resta coi ! Le soldat leva le bras et avec la badine frappa le torse glabre et gris du captif. À chaque  coup, la peau de l'Oléan se fendillait, puis se cautérisait à la suite. Ainsi, pour l'Oléan, les sensations de déchirure et de brûlure se cumulaient ! Cependant, pas une plainte ne franchissait ses lèvres, et il devint douleur...

*

Au terme d'une heure de ce traitement, Me'cko n'avait pas bronché. À peine avait-il sursauté à chaque coup ! Elisabeth ne put s'empêcher de dire :

— Vous n'obtiendrez rien de lui ainsi !

"Dents Jaunes" se tourna vers elle. Il dit :

— Si vous interférez, Madame, je vous expulse de cette salle !

— Vraiment ?

— C'est là ma prérogative.

Elle pivota vers lui en déclarant :

— La douleur de la torture ne suffira pas à faire parler cet alien. Vous devez l'associer à ce qui fait de lui un Oléan.

"Dents-Jaunes" sceptique rétorqua :

— Qu'en savez-vous ?

— Plus que vous... Je suis une spécialiste dans le domaine Alien et principalement en ce qui concerne la culture Oléanne.

 — Et de quelle manière faudrait-il procéder, selon vous ?

Elle sourit et répondit :

— Laissez-moi lui parler...

L'interrogateur hésita. Elle ajouta :

— Dans l'état actuel des choses, qu'avez-vous à perdre d'essayer ma méthode ?

Il dut en convenir en son for intérieur. Il désigna silencieusement le captif. Satisfaite, elle quitta sa chaise et s'avança vers le supplicié. 

*

Elle se planta devant Me'cko, son corps torturé entravé au trapèze, bras et jambes écartés, ses pieds nus et sa tête retombée sur sa poitrine, laissa la sénatrice froide. À peine nota-t-elle, qu'il n'avait plus son turban. Elisabeth sortit un petit appareil de sa poche, le dirigea vers son crâne et appuya sur un témoin vert, ensuite, elle s'adressa à lui :

— Je viens d'éteindre le traducteur que l'on t'a implanté le jour de ta capture.

Surpris, il releva les yeux sur la sénatrice, qui eut un bref sourire et cette parole :

— Oui, je parle ta langue couramment, mais pas seulement la tienne, celle des Epalas aussi et des Klôs, des Odehirs, des Sakalas. Pour les autres membres du C.E.M., j'ai de bonnes notions. Mis à part les Lspwsto qui, eux sont particuliers... Qu'est-ce que tu dis de ça, Me'cko An te'o ? Pas mal pour une représentante d'une race soi-disant inférieure ?

Le regard bleu glacial de la sénatrice se planta dans les yeux argent de l'Oléan. Elle eut un sourire sans joie, sortit de sa poche une boîte, en extirpa la chaîne et la médaille récupérée récemment et les présenta à l'Oléan. 

— Toujours rien à dire sur ceci, Me'cko An te'o ?

Il détourna les yeux, en se taisant. Elle rangea le bijou en déclarant :

— Comme tu voudras,  après tout, si tu as envie de mourir.

— Vous me tuerez de toute façon.

— Il ne tient qu'à toi d'avoir une mort digne.

L'Oléan se troubla :

— Que voulez-vous dire ?

Elle se pencha vers son visage et chuchota :

— Si tu meurs sans me parler, que crois-tu qu'il arrivera à ton corps ? Pour lui, pas de suppliques en  direction de l'Omniscient, pas d'incinération. Personne ne versera tes cendres dans les Crialys, les membres de ton Karia ne récupéreront rien. Oui, ton corps sera démembré, haché menu, et enfin jeté en pâture aux bêtes sauvages !

Il hurla soudain :

— Taisez-vous !

Elle se recula, le contempla et demanda :

— Es-tu à présent disposé à me parler ? Si c'est le cas, je ferais en sorte que ton corps soit renvoyé chez toi.

Il ignorait s'il fallait vraiment la croire ; cependant, il hocha affirmativement la tête, et il commença à raconter !

"Quand nous avons trouvé Lia, elle était presque morte. Elle portait ce bijou. Ma parente et moi revenions d'une conférence. Je l'avais accompagnée pour sa sécurité. Sur le chemin du retour, j'ai dû me réapprovisionner en énergie. J'avais été négligent en oubliant de le faire avant notre départ de la conférence. Nous avons émergé près de la frontière humaine. Là, il y avait un soleil qui devait me permettre de remplir mon réservoir. C'est au moment où j'ai déployé mes voiles que mon radar a détecté quelque chose..."

Il fit une pause avant de reprendre :

"C'était une capsule de survie. Mes instruments de bord ont repéré des traces de vie très faibles. Ma parente tenait à récupérer cette capsule. J'ai obéi. Quand nous l'avons ouverte, il y avait un bébé humain à l'intérieur. II avait un masque respiratoire sur le visage, mais celui-ci était endommagé. Je l'ai ôté. L'enfant respirait à peine. J'ai dit à ma parente : "C'est trop tard !" Elle a sorti le bébé de la capsule et m'a ordonné d'aller chercher un masque à oxygène. Encore une fois, j'ai obéi..." 

Il s'arrêta encore. Patiemment, Elisabeth attendit qu'il recommence son récit. 

"Tout doucement, elle est parvenue à insuffler la vie à cette enfant qui s'est mise à pleurer faiblement. Ma parente a remarqué ce bijou sur elle. Elle l'a enlevé puis a emmailloté le bébé dans des linges propres, utilisant pour se faire ses propres effets. Ensuite, elle m'a ordonnée de repartir en direction du monastère. Dès ce moment-là, elle a décidé qu'elle élèverait l'enfant. J'ai eu beau lui dire qu'elle était déraisonnable, que notre Karia serait en colère. Elle a tenu bon et nous sommes repartis de la frontière"

Il s'arrêta. Elisabeth demanda :

— Et ensuite ? Que s'est-il passé ?

— Nous sommes rentrés et elle a tenu la promesse qu'elle s'était faite : élever l'enfant dans la foi de l'Omniscient, pour qu'elle devienne religieuse afin que personne ne puisse lui faire de mal.

Il secoua la tête en précisant :

— Mais ma parente est morte avant de pouvoir tenir sa promesse. C'était il y a quelques jours, à peine...

Elisabeth pâlit. Elle redoutait la suite mais insista :

— Parle... Je veux tout savoir !

Il n'hésita pas et raconta ce qu'il s'était passé depuis le décès de son aïeule ! Quand il eut terminé, la sénatrice était très pâle. Elle murmura :

— Tu  l'as abandonnée.

— Je n'ai pas eu le choix !

— On a toujours le choix, tu as été lâche !

Il ne put dire le contraire. Elle rangea le bijou. Me'cko osa demander :

— Lia vous était apparentée, n'est-ce pas ? 

Elle lui lança un regard empli de haine :

— Elle s'appelait Elisabeth-Anne Rochester, et elle était ma petite-fille. 

Ceci dit, elle réactiva le traducteur et s'avança vers "Dents Jaunes". Celui-ci réprobateur, lui reprocha :

— Vous n'aviez aucun droit d'éteindre son traducteur !

— Ce qu'il m'a dit ne vous concernait pas.

Elle conclut en se dirigeant vers la porte :

— Il est à vous. J'enverrai un rapport à qui de droit sur cet entretien.

— Une minute, j'ai des questions purement militaires à lui poser, je dois savoir quel moyen de pression vous avez utilisé pour le faire parler.

Elle alla regarder l'Oléan, puis déclara :

— Ne lui rendez pas son turban après l'interrogatoire, s'il est encore vivant. Menacez-le de jeter son corps aux chiens après sa mort. Il vous dira ce qu'il sait. Si vous voulez mon avis, il ignore tout, des questions militaires.

Elle sortit sur ces mots, laissant "Dents Jaunes" dubitatif.  Il reposa ses yeux sur Me'cko qui était plus accablé que jamais, en lui disant :

— Reprenons, voulez-vous ?

L'interrogatoire ainsi que les tortures recommencèrent...

*

Cargo de Popellil - À des milliards de parsecs de la terre

Ukal entra dans la grande salle en bâillant. Il avait travaillé toute la nuit et une partie de la matinée sur son véhicule spatial. Il était fatigué, mais sans plus. Les Kéjos pouvaient rester longtemps sans dormir. Lia, qui était assise à côté de Popellil, fut heureuse de le voir revenir. Elle quitta la banquette sur laquelle elle se tenait et s'avança vers le Kéjo en demandant :

— Tu as pu appeler ta planète ?

— Hélas non, fillette !

Il alla regarder leur hôtesse et lui demanda :

— À ce propos, Popelil, ce secteur est-il sujet aux interférences ?

Étonnée, la longue femme Alien répondit :

— Les communications ont toujours été très claires dans cette région.

Elle quitta son siège à son tour et décida :

— Rendons-nous sur la passerelle !

Ils quittèrent la grande salle. Lia, naturellement les accompagna.

*

Ils pénétrèrent sur un lieu entièrement automatisé. C'est un robot humanoïde qui se tenait devant la console principale de pilotage. De sa voix mécanique, il salua la femme ainsi :

— Bonjour, honorable dixième !

Surprise, Lia demanda :

— Pourquoi vous appelle-t-il la dixième ?

— Parce que je le suis, mon enfant !

Lia songea alors à ce que Popellil lui avait dit dans le laboratoire, la veille. Qu'elle était la dixième génération... d'elle-même ! Cependant, la dame ordonna au robot : 

  — Vérifie les canaux de communication et leur disponibilité !

Le robot obéit aussitôt ; très vite, il annonça :

— Les canaux de communication sont saturés, Honorable Dixième, cela a été provoqué sciemment !

Surprise et déjà inquiète, Popellil demanda :

— Le point d'origine, s'il te plait ?

L'obéissante machine répondit aussitôt :

— Une Armada de guerre a quitté le nid central Lspwsto de la planète Lorrisitw, il y a déjà plusieurs heures. Elle se dirige vers la frontière humaine. D'après mes estimations, la flotte insectoïde rentrera sur le territoire humain dans moins de quatre heures !

Le Kéjo s'exclama :

— Par le Multiple !

Popellil déclara :

— Tu ne devrais pas être surpris. Les multiples attaques que les humains ont fait subir aux Lspwstos, ne pouvaient que provoquer une réponse de ce type !

Ukal soupira :

— Comment les prévenir à présent ? Quant à me rendre sur la Terre, jamais je n'y arriverai avant la flotte insectoïde dans ma guimbarde poussive.

La Dame Alien dit alors :

— Ça c'est certain ! Je suppose que je vais devoir t'aider sur ce coup-là !

Elle ordonna alors au Robot :

— Cap sur le système solaire terrien !

Le Kéjo commença à dire :

— Jamais ton cargo n'arrivera à... 

Il y eut sur la passerelle, comme une lumière vive et brève. Lia qui avait écouté  la discussion sans réellement en comprendre la portée, sentit un bref malaise la saisir. Puis tout redevint normal. Le robot déclara :

— Nous entrons dans le système solaire Terrien, Honorable Dixième, dois-je programmer la mise en orbite ?

— Cela ne sera pas nécessaire !

Elle pivota vers Kéjo qui, incrédule, s'exclamait :

— Mais... Comment...

— Je n'ai pas le temps de t'expliquer, prends ton vaisseau et pars avec Lia.

La jeune humaine émue murmura :

— Je vais voir mon monde ?

Popellil lui sourit, sans répondre. Ukal attrapa la main de Lia en déclarant :

— Viens à présent.

Il l'entraîna hors de la passerelle. Lia lança à la Dame Alien :

— Je vous reverrai ?

— Bien sûr.

La jeune fille sourit et sortit en compagnie du Kéjo. 

Une fois seule, Popellil pensa : "Oui, nous nous reverrons, mais pas tout de suite."

Elle ordonna ensuite au Robot :

— Dès que le Vaisseau d'Ukal aura quitté mon bord, tu repasseras en mode occulté.

Ce fut tout. Elle quitta les lieux à son tour. 

*

Quelques minutes plus tard, la nef stellaire d'Ukal quittait le cargo de Popellil. Presque aussitôt, celui-ci disparaissait. Pour Lia, une étape cruciale de sa destinée débutait...

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