CHAPITRE 7

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Sak'ri An te'o, après avoir quitté la salle de réunion, s'empressa de rejoindre le centre de communications. Il n'eut pas le temps de l'atteindre qu'il fut intercepté par un conseiller du CEM. Le visage de l'Oléan resta de marbre, mais ses oreilles s'agitèrent. Celui qui venait de lui faire signe et lui barrait ostensiblement la route, était le représentant de la chambre des Lspwstos. L'insectoïde lui lança à travers le micro intégré de son masque respiratoire :

— N'avancez plus, Président Sak'ri An te'o !

Celui-ci tenta de le contourner en déclarant :

— Je n'ai pas de temps à vous consacrer, conseiller Tcuzr. Prenez contact avec mon bureau qui...

L'insectoïde l'interrompit en posant sur une de ses épaules son membre supérieur droit. La pince chitineuse claqua, le micro du traducteur grésilla, une protestation en jaillit :

— C'est hors de question, vous allez m'écouter maintenant !

Le son métallique résonna. Les Lspwstos, incapables de s'exprimer dans d'autres langues que la leur, subissaient cette contrainte du traducteur. Du temps et beaucoup d'ingéniosité furent nécessaires à une communication sans incidents diplomatiques. Les premiers translateurs en la matière provoquèrent une belle pagaille. Une guerre avait même été évitée de peu avec cette espèce.

Les Oléans avaient fait ce qu'il fallait pour conserver de bonnes relations avec ces insectoïdes, car ils détenaient un quart des ressources énergétiques de la galaxie. Ce fut pour toutes ces raisons que Sak'ri, étouffant sa contrariété, répondit :

— Très bien, conseiller Tcuzr, je vous accorde cinq minutes.

Le Lspwstos relâcha la pression qu'il maintenait sur le bras de L'Oléan. De nouveau, son micro grésilla puis Sak'ri entendit :

— Vous devez me laisser m'exprimer cet après-midi à l'hémicycle, et donc annuler la motion de censure dont vous avez accablé mon dossier.

— Conseiller Tcuzr, je n'ai pas imposé cette motion de censure, un vote a permis qu'elle soit approuvée.

— Il est impératif et même vital que les autres membres du CEM soient éclairés de ce qu'il se passe aux frontières du territoire Lspwstos.

— Je vous en prie, je ne veux pas encore écouter vos élucubrations à propos de vaisseaux fantômes qui viseraient vos usines énergétiques !

L'insectoïde laissa tomber sur un ton sinistre :

— Mais cette fois, ils s'attaquent à nos principaux centres de production d'énergie !

Sak'ri se figea, il fixa le conseiller Tcuzr avec scepticisme, il s'exclama :

— Vous plaisantez ?

— Je n'ai pas envie de rire ! Trois cents milliards de litres de plasma enrichi sont partis en fumée en l'espace de trois mois. Tout me laisse à penser que ce n'est qu'un début !

Cette fois, le Suprême du clan An te'o, ébranlé dans ses certitudes, osa demander :

— Avez-vous pu identifier vos agresseurs ?

L'insectoïde acquiesça et révéla :

— Il s'agissait de vaisseaux de guerre humains.

Le président du C.E.M. sursauta, avant de fixer avec incrédulité le conseiller Tcuzr. Ce dernier insista :

— Nous devons agir avant que la situation ne devienne ingérable.

Sak'ri se reprit et objecta :

— Quand bien même vous auriez raison, l'annoncer dans l'hémicycle provoquera la panique. Je vais envoyer un observateur sur place ; dans moins de huit jours, je saurai exactement à quoi m'en tenir. Nous ferons alors une déclaration conjointe à la tribune du C.E.M. De là, il sera possible d'agir.

— Vous tentez de gagner du temps.

— Pas du tout. Je vous donne la possibilité d'ajouter à votre dossier des preuves venant du peuple Oléan.

Le Lspwstos parut réfléchir. Puis il hocha la tête, son micro grésilla :

— Très bien, vous avez huit jours ; passé ce délai, ma nation prendra ses responsabilités.

Il s'éloigna du Suprême. Celui-ci le suivit des yeux. Il était dubitatif. Il avait du mal à croire qu'une bande d'humains primitifs, puisse avoir causé autant de dégâts. Néanmoins, le représentant Lspwstos avait réussi à l'inquiéter. Il soupira, puis résolument, reprit sa marche en direction du pôle de communications.

*

Monastère Orbital d'Ethéry

Cela faisait plusieurs heures à présent que Me'cko attendait dans la salle de communications sans montrer la moindre impatience. Cependant, le gardien commençait à trouver le temps long, il avait même dû se restaurer sur place. D'ailleurs, les reliefs de son repas gisaient sur le sol à côté de la console (le broyeur à ordure de l'endroit étant en panne).

Assis devant le clavier, inerte pour le moment, ses longs doigts gris aux ongles noirs et courts tapotaient le revêtement métallique de la console. Soudain, un son le fit sursauter, l'écran holographique s'alluma et l'image de Sak'ri se déploya au-dessus du clavier. Me'cko se mit presque au garde-à-vous, puis commença à le saluer selon la cérémonie requise. Le Suprême écourta ses civilités en déclarant :

— Le Karia a pris sa décision.

— Je vous écoute.

— Le Karia a décidé de lui accorder la vie sauve.

Le gardien sentit sa tension intérieure se relâcher. Il se détendit imperceptiblement. Le Suprême remarquant le soulagement de Me'cko ne put s'empêcher de railler :

— Voilà votre sentimentalisme soulagé, n'est-ce pas ?

Le gardien se raidit et se défendit en ces termes :

— Cela n'a rien à voir avec ça. Je trouve simplement peu glorieux pour un soldat de tuer une personne sans défense.

Son interlocuteur objecta durement :

— Ce n'est pas une personne. Je crois, mon ami, que vous êtes resté trop longtemps dans l'entourage immédiat de votre Aïeule. Ses idées subversives ont commencé à vous empoisonner l'esprit.

Me'cko se tut. Argumenter avec le Suprême ne servait pas à grand-chose. Sak'ri reprenait :

— Vous allez conduire l'humaine dans le système d'Albora, c'est à la frontière de la nébuleuse d'Acralix. Vous la débarquerez sur le monde des Halojs. Vous faciliterez son passage et son enregistrement à la douane de l'astroport. Puis vous la laisserez se débrouiller.

Me'cko était consterné. Emmener Lia sur la planète Haloj, c'était à coup sûr signer son arrêt de mort. En fait, le Karia faisait en sorte que l'enfant humaine soit éliminée sans se salir les mains. Sak'ri demanda :

— Vous ne dites rien ?

— Que pourrais-je dire ? Nous n'allons pas tuer la jeune humaine, mais nous la débarquons sur un monde où elle ne survivra pas plus de quelques heures. Je trouve cela pire.

Le Suprême rétorqua aussitôt :

— C'est vous qui n'avez pas voulu vous en occuper. Sans doute que sa mort aurait été plus rapide et douce, si vous vous en étiez acquitté comme je vous l'avais ordonné.

— Cela ne se pouvait, l'Ocle'o...

Sak'ri le coupa :

— Cela suffit. Vous voulez peut-être que je trouve un autre volontaire pour ce travail ? Un Epala ? Il y en a quelques-uns au monastère, je crois ? L'avantage avec eux c'est que ce ne sont pas les scrupules qui les étouffent.

Le gardien serra les poings, puis les relâcha. Il dit :

— Je conduirai Lia sur Haloj.

Le Suprême déclara sur un ton conciliant :

— Sachez que c'est le mieux que le Karia puisse lui accorder. Même si ses chances sont minces, elle réussira peut-être en s'en sortir ?

Me'cko, fatigué de cette joute oratoire, abdiqua définitivement en ces termes :

— En effet, je comprends.

Satisfait, Sak'ri reprit :

— Ce problème étant réglé, j'aurai une petite mission pour vous. Je vous en envoie les spécificités par flux numérique sécurisé. Veuillez introduire une pastille d'enregistrement dans le lecteur de la console.

Bien que surpris par une telle demande, le guerrier Oléan s'exécuta. Il pêcha une capsule vierge dans un tiroir. Puis il effleura le clavier. Une petite trappe s'ouvrit sur le côté de la console, il y plaça le support. Le clapet se referma. Me'cko dit :

— Prêt pour l'enregistrement.

Il y eut une sorte de sifflement continu suivi de petits claquements successifs et rapides. Cela dura moins d'une seconde puis la trappe s'ouvrit de nouveau. Le gardien dit à son interlocuteur :

— Enregistrement terminé.

— Bien, vous en prendrez connaissance quand vous quitterez Haloj après y avoir déposé l'humaine... Il va de soi que son départ du monastère ne saurait être retardé. Il est temps que ce lieu retrouve sa sérénité, pour la plus grande gloire de l'Omniscient. J'attends votre rapport dès que vos deux missions seront accomplies. Je vous salue, Me'cko An te'o.

Il coupa la transmission, avant même que le gardien lui eut rendu ses salutations. Me'cko resta un moment immobile, avant de se saisir de la pastille, de la glisser dans sa ceinture et enfin de quitter la petite salle de communications.

*

Lia se réveilla brusquement, puis se mit aussitôt à l'écoute de ce qui l'entourait. Seul le bourdonnement presque imperceptible de l'éclairage lui répondit. Elle avait oublié de l'éteindre avant de s'allonger sur son lit.

L'adolescente ne s'attarda pas ; glissant hors de sa couche, elle s'étira en bâillant. Lia ignorait combien de temps elle avait dormi, sans doute pas plus de quelques heures, mais ce sommeil-là; contrairement à ceux des jours précédents, avait été reposant. La jeune fille se hâta vers le coin toilette. Après cela, elle découvrit qu'elle avait faim. Sans attendre, elle se prépara à manger.

*

Lia terminait à peine son repas, quand la porte de sa cellule s'ouvrit. Elle se mit debout, déjà anxieuse. En reconnaissant l'arrivant, il s'agissait du gardien, l'adolescente se détendit. Me'cko ne lui laissa pas le loisir de l'interroger, il ordonna :

— Rassemble tes affaires, prends toute la nourriture qu'il te reste avec toi, un flacon d'eau, et suis-moi.

Elle cilla déjà inquiète, et sur un ton incertain, demanda :

— Je change de cellule ?

L'Oléan la regarda, si innocente, tellement naïve et fragile. Un intense chagrin le saisit. Il le domina et répondit :

— Tu quittes le monastère.

Le visage de Lia se décomposa ; secouant négativement la tête, elle protesta avec véhémence :

— Je ne peux pas partir, je vis ici depuis toujours, c'est ma maison.

Le gardien la toisa et sur un ton froid répliqua :

— Plus à présent.

— Mais.....

— Tu n'as pas le choix, si tu restes ici tu mourras…

La jeune fille blêmit encore plus. Me'cko conclut en sortant, sans lui laisser l'opportunité de protester encore :

— Dépêche-toi, je t'attends dans le couloir.

Il la laissa immobile, les yeux écarquillés de stupeur et de nouveau en proie à la frayeur et l'incertitude...

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