CHAPITRE 5

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Le gardien restait immobile. Son regard passait du corps de la Première à Lia qui, toute aussi stupéfaite, n'osait bouger. Soudain, il pivota vers les religieuses massées devant l'entrée de la cellule. Il tonna :

— Mes sœurs, veuillez évacuer les lieux, je ne veux plus voir personne dans ce couloir et emmenez la Première avec vous !

Sans protester, elles obéirent. La supérieure sortant de son inconscience, deux moniales l'aidèrent à se relever... Toutes quittèrent la cellule. Me'cko referma le battant. Il retourna auprès de Lia qui s'était relevée. Sa peur s'effaçait, faisant place à un nouveau courage. Les épaules redressées, ses prunelles azurées plantées dans les yeux argentés du grand Oléan, elle demanda :

— Que va-t-il m'arriver à présent ?

Le visage de Me'cko ne reflétait toujours aucune émotion. Le ton monocorde de sa réponse également :

— Tu as obtenu un sursis, au moins de quelques jours. En te donnant l'Ocle'o, l'Ancienne t'a reconnue comme sa fille spirituelle. De plus, il semblerait qu'elle l'ait connecté à ton système bio électrique corporel.

Lia objecta :

— Cela veut dire quoi exactement ? Quand et comment l'aurait-elle fait ? Je n'avais même jamais vu cette broche avant qu'elle me l'offre.

— Il aura suffi que vous vous touchiez quelques secondes.

Obstinément, la jeune Lia insista :

— Comment ça ? De quelle manière ? Je veux comprendre.

Avec condescendance, Me'cko répliqua :

— Comment le pourrais-tu ? Tu es humaine !

Ses paroles sonnaient comme une évidence pour le gardien. Cela ne plaisait pas à Lia, d'ordinaire elle s'accommodait du mépris dont elle était l'objet, mais elle ne le supportait pas de la part de cet Oléan qui l'avait portée sur ses épaules, et se sentait profondément blessée. Sur un ton froid et calme, elle répondit au gardien :

— Essayez quand même, Me'cko An te'o.

Soufflé d'une telle audace comme de la dignité affichée par la jeune fille, il lança :

— Sois prudente petite, un autre que moi t'aurait déjà copieusement corrigée pour ton impudence.

Elle ne répondit pas ni ne baissa les yeux. Impressionné, le gardien consentit à répondre :

— Je méconnais le fonctionnement exact de l'artefact, en termes techniques. Néanmoins, je sais une chose, c'est qu'entre le donateur de l'Ocle'o et son bénéficiaire, il doit exister une forte liaison émotionnelle.

Ignorante des détails concernant cette précision, Lia préféra ne pas l'interrompre. Me'cko reprenait :

— En t'offrant ce cadeau, la Révérende a créé un précédent, que beaucoup trouveront fâcheux. Tu es loin d'être sortie d'affaire, Lia. Je vais devoir contacter mon Karia pour demander des instructions te concernant.

Il allait s'en retourner, mais la jeune humaine l'interpella ainsi :

— L'Ancienne vous était apparentée, n'est-ce pas ?

Il se figea, son visage parut se durcir. Lia insista :

— N'est-ce pas ?

Soudain, il se précipita vers elle, la saisit aux épaules en évitant soigneusement la broche et siffla :

— Ne dis plus rien... Cela est intime et ne te concerne en rien !

Sans peur, elle répliqua :

— La Révérende m'a reconnue comme sa fille spirituelle, avez-vous dit. Si je m'en réfère aux usages familiaux des Oléans et si j'ai raison à votre propos, cela veut dire que je vous suis aussi apparentée, et que vous me devez protection.

Il la lâcha et s'éloigna d'elle en redressant les épaules. Lia espérant une réponse, l'observait. Cependant, le gardien s'avança vers la porte, il l'ouvrit et sans la regarder, déclara d'une voix glaciale :

— Tu resteras enfermée dans ta cellule jusqu'à ce que le conseil de mon Karia décide de ton sort.

Il sortit sur ces mots, le battant se ferma et se verrouilla derrière lui.

*

Dès la porte refermée, l'Oléan demeura immobile quelques instants, le regard anthracite chargé de désarroi. Ensuite, il s'éloigna à pas vifs.

Si l'adolescente avait pu lire dans son cœur, elle y aurait remarqué une confusion totale et un grand chagrin. Le décès de l'Ancienne le laissait orphelin. Quant à cette jeune humaine, elle générait en lui des émotions contradictoires.

Abandonnant le corridor dans cet état d'esprit, Me'cko déboucha sur un salon de repos désert, meublé de banquettes et de chaises en bois agrémentées de quelques coussins de satin sombre, d'écritoires et d'une bibliothèque où s'empilaient des ouvrages exclusivement religieux. Parfois, les moniales s'y arrêtaient pour se détendre. L'Oléan le quitta pour une salle tapissée de hublots. Le sol, recouvert d'un pavement métallique résonnait sous ses pas. Apparemment, les religieuses avaient suivi ses directives, il n'en rencontra pas une seule. Son allure s'accéléra ; de la salle des hublots, Me'cko pénétra dans le déambulatoire...

Celui-ci longeait le dôme abritant le jardin, sur une centaine de mètres. Malgré lui, le gardien ralentit son pas, puis s'immobilisa. Ses yeux cendrés se promenèrent sur un bouquet d'arbres bleu électrique. Son houppier de feuilles palmées et moirées s'épanouissait sous la lumière artificielle près d'une cascatelle qui jetait ses eaux argentines dans un bassin de mosaïque arc-en-ciel. Un souvenir récent surgit dans la tête de Me'cko. Il datait de la semaine précédente...

"... Il se tenait près du palmier bleu en compagnie de son aïeule. Il venait de la rejoindre sur un banc de métal aux reflets d'or. Le bruissement du jardin, ses couleurs, sa lumière, l'apaisaient. Les mains posées sur ses genoux, il attendait que sa grand-mère s'adresse à lui. C'est elle qui l'avait convoqué. À brûle-pourpoint, Le'olin An te'o déclara :

— Quand je ne serai plus, tu devras protéger Lia à ma place.

Consterné, il avait sursauté, avant qu'un court silence ne s'établisse entre la doyenne de son Karia et lui. Durant celui-ci, un conflit presque insupportable le tourmenta, finalement, il avait objecté :

— Le Karia ne l'entendra pas de cette oreille.

— Tu n'as pas besoin de son aval. C'est entre toi et moi. Dois-je te rappeler que tu me dois la vie ? Le moment de payer ta dette à mon égard est arrivé !

— Ce que vous me demandez là est impossible étant donnée ma position.

— Rien n'est impossible à celui qui suit les voies de l'Omniscient !

Le vieux visage de son aïeule s'était tourné vers lui. Dardant son regard d'argent empli d'éclat sur lui, elle avait ajouté.

— Tu les suis, n'est-ce pas ?

Me'cko, qui se sentait coupable, était resté mutique...”

L'Oléan sortit de ce souvenir des plus culpabilisants, il le repoussa et poursuivit son chemin.

*

Il traversa le monastère sur toute sa longueur avant d'arriver sur le secteur réservé au personnel de sécurité. C'est là qu'il logeait avec les autres gardiens. C'est ici aussi, que se déroulait l'entraînement obligatoire des guerriers attachés à la communauté.

Ils y mangeaient également dans une vaste salle. Contrairement aux moniales, les gardiens n'étaient pas contraints de suivre le dogme. À condition, bien sûr, de se restaurer loin des religieuses. Cet endroit abritait le seul point de communication du monastère. Me'cko y entra.

Deux autres gardiens, un Oléan et un Epala s'y attardaient. Ce dernier, en voyant entrer Me'cko, s'avança vers lui. Il mit les poings sur ses hanches et demanda :

— Alors, c'est fait ? Le petit animal domestique de feu l'Ancienne est mort ?

Une rage incommensurable emporta l'Oléan. Il pivota brusquement vers l'Epala, l'attrapa par le cou puis le traîna hors de la salle de communications.

L'Epala couina de douleur. Quand Me'cko le lâcha, il retomba lourdement sur le sol, mais se releva aussitôt et montra les dents en feulant ; les poils qui couvraient son visage, hérissés de fureur. Sans peur, l'Oléan le toisait. En réalité, il détestait les Epalas en général, et celui-ci en particulier.

À ses yeux, ils se révélaient incroyablement obséquieux, sournois et inutilement cruels. Il se disait d'eux, qu'ils prenaient plaisir à tourmenter les races inférieures en usant à leur égard de cruautés excessives.

Me'cko, en tous les cas, ne cédait pas un pouce de terrain. L'Epala savait que dans un combat au corps-à-corps, il ne faisait pas le poids contre lui, il recula donc d'un pas. Son faciès retrouva une physionomie moins agressive ; portant une main à son cou, il s'excusa :

— Désolé, je ne voulais pas t'insulter.

Me'cko pointa le doigt sur lui. Sur un ton froid, il rétorqua :

— N'évoque plus jamais en ma présence, ma défunte aïeule, est-ce clair ?

— Je fais amende honorable.

Là, l'Epala écartant ses longs bras, en baissant la tête, se conformait à la charte guerrière Oléanne. Satisfait, Me'cko se détourna et retourna dans la pièce de communications. Son compatriote n'en avait pas bougé. Me'cko lui ordonna aussitôt :

— Attends dehors, je dois communiquer avec mon Karia.

L'autre, peu désireux de mécontenter son camarade, préféra obtempérer. Il le laissa seul. Me'cko, sans attendre, se plaça derrière la console de transmission. Il commença à effleurer de ses longs doigts grisâtres la plaque translucide qui la recouvrait. Des symboles apparurent, il composa un code, et s'arma de patience...

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