Le Miracle

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 Si elle était toujours maintenue en l’air, c’était par une de poigne invisible. Elle se trouvait à nouveau dans cet endroit qu’elle avait déjà visité à deux reprises. Ce monde vide, comme perdu dans l’espace presque totalement noir, avec juste quelques lumières scintillant par moment. Elle tourna la tête à droite puis à gauche, apercevant alors ce qu’elle cherchait. L’être de lumière était assis en tailleur, toujours penché sur cette chose qu’il lui cachait. Il était tout proche d’elle, à peine à deux mètres, mais il lui paraissait inexplicablement inaccessible.

 Maya cligna des yeux. Ce n’était pas vraiment le moment mais cela lui offrait-il un bref instant de répit. Elle n’aurait su dire combien de temps ses dernières intrusions dans cet étrange endroit avaient pris. Elle ne savait d’ailleurs toujours pas de quoi il s’agissait. Peut-être un refuge de son imagination, pour fuir la cruelle réalité de son monde ?

 Soudain, elle se rappela qu’elle était capable de parler ici. Elle l’avait appris par surprise la dernière fois juste avant de revenir à la réalité. Mais elle avait à peine ouvert la bouche qu'elle tomba par terre. Le sol invisible était toujours là, comme avant, et elle n’eut pas plus mal que si elle était tombée sur des coussins. Elle se releva d’un bond et, après quelques hésitations, se rapprocha de l’être de lumière.

 — Ex… Excusez-moi ?

 La silhouette releva soudain la tête, comme pris de surprise, puis la tourna lentement vers Maya, comme à Orles. Cette fois-ci, la muette s’y était préparée et n’en tomba pas à la renverse. Par contre, elle déglutit en constatant que son visage était totalement vide. Il n’avait ni yeux, ni bouche. Il continuait de lui cacher cette chose mystérieuse qu’il inspectait avant qu’elle ne se manifeste.

 — V-Vous pouvez peut-être m’aider. J-Je voudrais savoir…

 — Il ne te répondra pas.

 Maya sursauta et se retourna. On aurait dit que cette voix venait de partout et de nulle part à la fois, comme un écho. Elle déglutit, recherchant en vain ce qui avait prononcé ces mots, tandis que l’être de Lumière se concentrait de nouveau sur son observation, comme obsédé par celle-ci. La muette, qui ne l’était plus ici, se mordit les lèvres et se frotta les bras, prise d’un frisson.

 — Tu veux des réponses à tes questions ? s’enquit à nouveau la voix. Quelle folie ! Ce serait trop simple si je te disais tout maintenant.

 — Qui êtes-vous ?

 — Ne m’as-tu pas écouté à l’instant ?

 — Où je suis ? Ça ne m’amuse pas !

 — Tu vas devoir y retourner, maintenant, cingla la voix, amusée. Tu étais dans de beaux draps, à l’instant, et si tu restes ici, rien ne pourra plus arriver.

 — Attendez ! Je ne veux pas y retourner !

 — Tu voulais de l’aide, aussi, je crois ? Sois rassurée. J’ai déjà tout prévu.

 — Attendez ! Comment ça, tout prévu ?

 Soudain, des éclats de lumière apparurent de partout, comme si toutes les étoiles de cet espace explosaient en même temps. De même, quelque chose semblait surgir tout autour. Des êtres, peut-être des insectes, volaient en véritables essaims géants, aussi sombre que de l’encre, pour envelopper Maya qui ferma les yeux pour protéger ses pupilles. Elle aurait été incapable de dire de quoi il s’agissait, elle n’avait pas eu le temps de les examiner. Ces choses ne produisaient pas le moindre bruit. Enveloppée par ces êtres minuscules, elle se sentit soulevée par le col, exactement comme elle l’avait été auparavant. Comprenant soudain ce qu’il se passait, elle rouvrit les yeux, et essaya de pousser une exclamation de peur. C’était trop tard. Elle était déjà revenue à la réalité, exactement comme elle l’avait laissée, comme si le temps s’était arrêté durant son expédition dans ce monde étrange.

 Arnoldson la fixait et la jeune fille était toujours sa prisonnière. Le Catilina était presque à portée de saut et tout semblait devoir bientôt se terminer. Cette pause n’avait été que trop courte et n’avait que soulevé de nouvelles questions. Pourtant, Maya les oublia aussitôt pour crisper les dents. Sa peur était toujours bien là, mais une volonté nouvelle de s’échapper et de faire tout ce qui était possible pour s’en sortir prenait de plus en plus le dessus. Elle essayait de soutenir le regard du Géant qui fronça les sourcils, intrigué. C’est à ce moment que Maya sentit quelqu’un attraper son bras gauche.

 Kelvin tirait de toutes ses forces pour la libérer de l’Inquisiteur. La muette tourna la tête et essaya de crier le nom du bandit sous la surprise. Hélas, même si le bandit était quelqu’un de costaud, il n’était pas capable à lui seul de la sortir de là. L’Inquisiteur détourna le regard en grognant comme une créature diabolique. La muette essaya de se dégager de la main du géant en usant des siennes. En vain. Sa poigne était forte et bien décidée à ne pas lâcher. Elle essaya même de le mordre mais rien n’y fit. Si la jeune fille avait l’impression que Kelvin allait lui arracher un bras à force de tirer dessus, l’Inquisiteur, lui, ne bronchait pas.

 Puis elle vit le regard du Géant bifurquer et esquisser un sourire. Elle tourna la tête et déglutit. Le Catilina était là. Si l’Inquisiteur sautait, il emporterait Maya avec lui à bord, et peut-être même Kelvin pour le faire captif lui aussi. Ce n’était plus qu’une question de secondes.

 — REBMIIIIIIT ! cria soudain la voix de Tantale.

 Plus aucun autre son que les battements de son propre cœur ne parvenait à Maya. Elle fit de son mieux pour se faire la moins haute possible. Elle vit, fonçant vers eux depuis bâbord, poussé par les vents violents de la tempête, la vergue rotative libérée par Tantale sous la demande expresse de Minos et Cassité. La lourde poutre frappa lourdement l’Inquisiteur au torse, ratant de peu Maya et Kelvin. Kelvin était enfin parvenu à libérer Maya de des griffes du Géant. Sous la violence du choc, l’Inquisiteur n’était parvenu qu’à arracher une partie des habits que portait la muette. La vergue ne s’arrêta pas là, et poursuivit ensuite sa rotation pour venir se cogner contre la Gargouille entravée, la fracassant en mille morceaux au passage.

 Le torse nu, mais libérée de toute étreinte, Maya retomba sur Kelvin. Le bandit haletait en poussant des rires nerveux, peinant à croire en sa réussite. La jeune fille pleurait désormais de joie. Ils se relevèrent en faisant bien attention de ne pas se prendre à nouveau la vergue puis observèrent prudemment les alentours. Les esclaves exprimaient leur allégresse face à la destruction de l’Eydolon, tandis que Tantale, Cassité et Minos sortaient de la cale pour constater que leur opération avait été un franc succès. Aussitôt, chacun se hâta pour interrompre la course folle de la vergue rotative et lui faire prendre à nouveau le cap. Ils profitèrent d’un soudain calme dans tempête qui reprit de plus belle alors lorsqu'ils eurent fini de tout sécuriser. c'était comme si le temps avait eu l’amabilité de les attendre. Enfin, un nouveau coup de canon résonna et Maya tourna la tête vers le Catilina pour constater avec un brin de plaisir qu’Elisabeth avait fait un joli trou dans leur coque.

 Depuis cette ouverture, ils pouvaient voir que le boulet avait fait de sacrés ravages à l’intérieur. Des hommes avaient été blessés et d’autres agonisaient par terre, sous les débris de bois. Ils avaient tous lâché les cordages des harponières, libérant pour de bon la caravelle. Le Catilina ainsi endommagé, le capitaine de bord semblait au bord de la crise de nerf et forçait ses hommes, même ceux dans un sale état, à se bouger pour empêcher le navire de sombrer. Ce n’est qu’en voyant que le navire commençait à faire demi-tour que chacun laissa exploser sa joie au bord de la caravelle.

 — HOURRA ! crièrent l’ensemble des esclaves encore conscients.

 — C’est un miracle ! s’écria Cassité.

 — On a réussi ! Bravo à tout le monde ! lança Tantale.

 — Il faut croire que Jura était avec vous, soupira le disciple depuis la barre. Qui suis-je pour m’y opposer…

 Elisabeth et Gibbs sortirent à leur tour de la cale pour mieux voir ce qu’il se passait. Comme le Catilina était en train de manœuvrer prudemment pour faire demi-tour, la marchande leur lança une tonne de jurons et Gibbs alla relever ceux qui étaient à terre. Puis Minos se précipita vers Maya et Kelvin en sautillant de joie et en les serrant fort contre lui.

 — C’est fini ! répétait-il. Fini, fini !

 — Ce fichu Inquisiteur ne t’embêtera plus de sitôt, plaisanta Kelvin. Je ne suis pas du genre à me réjouir de la mort de quelqu’un, mais cette fois…

 Maya perdit son sourire, soudain prise d’un doute. Le choc avec la vergue avait-il vraiment suffi ? Après tout, l’Inquisiteur n’était pas n’importe quel marin.

 — Je propose qu’on baptise ce bateau « Le Miracle » ! lança soudain Tantale d’une voix forte. Puisse ce dernier nous amener à bon port et éviter les problèmes à venir !

 — HOURRA !

 Alors qu’Elisabeth venait à son tour serrer ses amis dans ses bras, Maya jeta un coup d’œil vers le Catilina. Le navire n’était pas en bon état, elle le voyait mal rentrer à Eluse. La mer, cependant, se calmait de plus en plus et des éclats de lumière perçaient les nuages qui ne pleuvaient presque plus. Elle esquissa un sourire mais le perdit en se souvenant du sort qu’avaient subis tous les tireurs de charrette. Il n’en restait aucun. Elle déglutit et se dépêcha d’ouvrir sa caisse à pharmacie. Les survivants allaient avoir besoin de ses soins, et c’est tout ce qu’elle pouvait faire en ce moment.

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